HOUILLE
Le charbon de terre qui se trouve dans le Hainaut et dans le pays de Liège,
et que l'on y brûle communément, porte le nom de houille, à cause d'un certain maréchal
nommé Prudhomme-le-Houilleux qui, dit-on, en fit la première découverte au onzième siècle ;
et des doctes assurent qu'un fantôme, sous la figure d'un vieillard habillé de blanc,
ou d'un ange, lui montra la première mine et disparut.
D'autres contes populaires font intervenir un gnome ou un gobelin dans la découverte
de la houille, qui eut lieu au douzième siècle, selon les uns, au onzième, selon d'autres,
mais qui est beaucoup plus ancienne.
La Légende du houilleur
Il y avait cinquante-cinq ans que le pieux Ansfride, dernier comte de Huy, avait donné
ses domaines à l'évêque de Liège, lorsque le pauvre Tiel, son petit-fils et son dernier
descendant, parvint à sa vingt-deuxième année, vers la fin de l'été de l'année 1040.
Il se fêta tout seul d'un petit esturgeon, qu'il avait pêché dans la Meuse. Le brave garçon,
se trouvant sans fortune, habitait solitairement, dans le village de Plenevaux, une petite
cabane où il ne possédait qu'un arc, une cognée, une pioche et quelques instruments
de pêche. Il gagnait sa vie au métier de maréchal-ferrant, qu'un vieux forgeron du village
avait eu la compassion de lui apprendre. Il était si sage et si doux, que tout le monde
l'aimait et qu'on ne l'appelait pas autrement que Tiel le Prud'homme. Les vieillards
l'estimaient pour sa bonne conduite : toutes les jeunes filles du village des hameaux
voisins et de tout le Condros l'eussent volontiers pris pour mari, malgré sa pauvreté.
Mais Tiel ne se pressait pas de donner son cœur.
Un beau soir du 17 de septembre 1042, qu'il revenait de faire ses dévotions à Seraing,
devant la sainte châsse de l'abbaye du Val-Saint-Lambert, il s'égara parmi les bois
de Plenevaux et de Brion. La nuit était belle ; il chercha longtemps son chemin
avec patience ; il éprouva enfin une singulière émotion de joie, en apercevant une lumière
assez vive à l'endroit qu'on nomme aujourd'hui le Champ de Boeur. Il s'en approcha ;
et peu à peu il découvrit que cette lumière, qui s'élevait par une petite cheminée comme
une gerbe de flamme, au-dessus de la cime des vieux chênes, partait d'une cabane isolée,
laquelle paraissait construite à peine depuis quelques jours. Il n'y trouva point de porte ;
mais la vaste baie qui servait de fenêtre et qui descendait fort bas n'étant fermée
ni par vitrail, ni par rideaux, il put voir tout à son aise ce qui se passait
dans l'intérieur.
L'ameublement n'était pas considérable.
Il consistait en deux tabourets noirs, une petite table d'ardoise et deux lits
de feuilIage. La lumière, que Tiel avait aperçue, était produite par un grand feu,
qui flambait et pétillait joyeusement dans le foyer, mais dont le jeune prud'homme ne put
reconnaître l'aliment, car il n'y avait dans l'âtre, bois, paille, ni rameaux. C'était
une masse de feu de nature inconnue, qui lançait une vive lumière et jetait jusqu'au dehors
une chaleur suave et confortante.
Les reflets de ce feu surnaturel — alors on ne connaissait pas l'usage du charbon
de terre — éclairaient assez pour laisser voir parfaitement les deux seuls habitants
de la cabane ; c'étaient un vieillard et sa fille. Le vieillard n'avait pas quatre pieds
de haut ; ses jambes étaient contournées ; sa tête profondément enfoncée dans ses solides
épaules ; ses yeux étincelants ; sa figure extrêmement grave. Ses cheveux épais devenaient
gris. Il était vêtu d'un hoqueton rouge bariolé de bandes noires. Tiel le vit tout entier,
d'un seul coup ; et cet aspect lui inspira un tel sentiment d'embarras ou de crainte,
qu'il n'osait avancer, lorsque ses regards distinguèrent la jeune fille.
Elle paraissait avoir dix-huit ans. Un instant Tiel se crut en présence d'un ange.
Il n'avait d'abord remarqué qu'une jolie main, blanche comme la neige, sortant d'une robe
de soie noire. Bientôt elle se tourna vers la baie et Tiel le Prud'homme perdit le repos,
en contemplant une jeune tête, éblouissante de fraîcheur, une longue chevelure noire
relevée en nattes par derrière, une peau comme l'albâtre, des yeux grands et doux,
un sourire capable de réveiller le monde éteint.
Oui, le cœur de Tiel s'ébranla avec violence ; un grand amour se saisit de lui.
Mais la sorte de gêne que lui inspirait le vieillard, le tumulte de ses idées et peut-être
la pensée de sa misère, pensée qui rend si timide, ne lui laissèrent pas la force d'entrer
dans la cabane.
Le nain et sa fille ne parlaient point. Tiel le Prud'homme était depuis longtemps contre
un arbre dans l'extase, quand le vieillard se levant, prit par le bras la jeune fille,
qui le dépassait de la tête, et s'avança vers la baie comme pour sortir.
Tiel, effrayé, s'enfonça rapidement dans un taillis. Pour tout au monde, par une
de ces inexplicables faiblesses de l'esprit humain, il n'eût voulu être vu en ce moment.
Après avoir couru quelques minutes, il se retourna, n'entendant et ne voyant plus rien ;
il écouta un moment ; il hésita ; et ne distinguant, dans le silence qui l'entourait,
que les palpitations de son cœur, qui lui semblait prêt à s'échapper de sa poitrine,
il se hasarda à revenir sur ses pas ; mais il s'égara de nouveau et il eut beau marcher
jusqu'au jour, il ne put retrouver ni la cabane, ni sa lumière, ni ses hôtes.
Il revint à Plenevaux, harassé de fatigue et gonflé d'un sentiment qui devait désormais
le dominer. Le soir venu, à demi reposé, il retourna dans le bois. Il y alla tous les jours
suivants. Jamais il ne put revoir la chaumière et personne ne sut lui en apprendre
aucune nouvelle ; car lui seul, sans doute, l'avait vue.
De vieilles femmes et de pauvres bûcherons lui dirent pourtant que parfois, en traversant
les bois de Brion, ils avaient entendu des chants sauvages, aperçu des lueurs et crut voir
des follets ; mais qu'ils n'avaient eu garde de s'en approcher, parce que le bruit courait
que des lutins et des démons faisaient leur sabbat dans les bruyères de ces bois.
Tiel ne se rebuta point et continua ses recherches.
Cependant les seigneurs du pays se faisaient alors de ces guerres de destruction,
si fréquentes au Moyen Âge. En 1044, presque tous les villages qui n'étaient pas fortifiés
furent détruits et beaucoup de forêts brûlées. La désolation était grande sur les bords
de la Meuse. Un hiver s'avançait, que l'on présumait devoir être rigoureux ; les bonnes
gens se voyaient forcées d'aller chercher le bois, alors seul moyen de chauffage,
jusqu'à la forêt des Ardennes. Tiel le Prud'homme ne méritait plus guère ce surnom,
car il paraissait vivre isolé au milieu de ses voisins, ne rêvant qu'à sa vision
et oubliant tout le reste. Néanmoins, le 17 septembre 1044, jour de la fête du saint prélat
de Maestricht, il se souvint que c'était à pareil jour, en revenant d'honorer la châsse
miraculeuse de saint Lambert, qu'il avait fait son heureuse rencontre. Il partit donc
pour Seraing, s'agenouilla humblement devant l'autel de l'abbaye et pria avec tendresse
jusqu'à la nuit.
Il s'en revint, comme la première fois, prenant son chemin à l'aventure, dans la direction
des bois de Brion et de Plenevaux, qui avaient été brûlés. Ceux qui ont ressenti
les angoisses d'un grand sentiment que d'épaisses ténèbres environnent, comprendront seuls
l'immense battement de cœur qui l'assaillit, lorsqu'en traversant cette campagne de cendres,
il aperçut, de l'autre côté d'une masse sombre qui était devant lui, une lueur vive,
qui s'allongeait sur le Champ de Boeur. Cette masse était la cabane. Il la tourna
en prenant le large, dans un tremblement extrême. Dès qu'il fut en face de la baie,
il revit le même feu que la première fois, le même vieillard un peu plus gris, la même
jeune fille un peu plus radieuse. Il se mit à genoux, leva les mains au ciel et rendit
grâces à saint Lambert.
Après qu'il eut prié, il se leva ; il s'acheminait, décidé à franchir la baie de la cabane,
à se jeter aux genoux du vieillard, à obtenir la main de sa fille. Il n'était plus
qu'à quelques pas, lorsqu'il entendit le nain commencer une chanson, tout en remuant
la braise pétillante avec un crochet de fer ; la jeune fille, dont la voix seule l'eût ravi,
accompagnait les accents bizarres de son père ; ils chantaient en vieux langage wallon,
ces couplets, que nous avons cru devoir traduire :
LE CHANT DES HOUILLEURS
Avec ardeur vous cherchez la fortune,
Disait la terre, aux manants du bassin,
Mais cherchez mieux, car son poids m'importune ;
Cherchez toujours, car elle est dans mon sein.
Pour vous je me dépouille
De mes feux les plus chers ;
Tirez, tirez la houille :
Réchauffez l'univers.
La terre seule est mère de largesse,
Disait la houille ; en prenant son essor ;
Venez à moi, car je suis la richesse,
Et mon teint noir cache un vaste trésor.
Que le pic se dérouille,
Frappez, lancez vos fers ;
Tirez, tirez la houille :
Ranimez l'univers.
Triomphez donc, peuples de la vallée.
Houilleurs constants, votre travail est bon,
Dit la fortune, au grand jour étalée,
En se montrant sur la fosse au charbon
Houilleur, fouille et refouille ;
Et répète ces vers :
Tirons, tirons la houille;
Éclairons l'univers.
Dès que les chants eurent cessé et que la cabane fut retombée dans le silence,
Tiel le Prud'homme, qui n'avait rien compris à la chanson, s'élança vers la baie.
Mais il s'arrêta encore au moment de la franchir :
« Seigneur et noble demoiselle, dit-il d'une voix émue, m'accorderez-vous de m'arrêter
un instant à votre foyer ? »
La jeune fille sourit et rougit, avec la plus gracieuse expression de bienveillance.
Elle indiqua du doigt au pauvre Tiel un troisième siège qu'il n'avait pas aperçu,
pendant que le nain lui disait doucement :
« Soyez le bien venu, si vous nous aimez. »
Tiel sentit son cœur se relever à ces paroles.
« Si je vous aime ! » dit-il...
La jeune fille reposait sur lui un regard si bon, qu'il s'affermit ; il osa se lancer
tout d'un coup ; et se jetant à genoux entre le nain et sa fille :
« Si je vous aime ! reprit-il. Il y a deux ans que j'eus le bonheur de vous voir, ici même.
Depuis deux ans je ne vis que de mon souvenir. Je suis venu ici pour y mourir,
si je ne puis obtenir la main de l'ange, dont sans doute vous êtes le père. »
Le cœur du jeune homme bondit ; car, en finissant ces mots, il ne vit pas le front
de la jeune fille se rembrunir. Le nain le releva en disant :
« Asseyez-vous. Ce que vous demandez est possible... »
Peut-être faut-il ici nous arrêter un instant ; car vous devez éprouver de la surprise.
En effet, les mœurs que nous essayons de décrire ne sont pas habituelles. On procède
avec moins d'abandon parmi les hommes. Mais la naïveté du nain et de sa fille,
leur empressement à accueillir Tiel, ont fait soupçonner aux savants que ce mystérieux
personnage était de l'espèce aujourd'hui peu connue, que les anciens appelaient gnomes,
ou habitants de l'intérieur de la terre et gardiens de ses mines, petits êtres qui tenaient
à grand honneur d'être recherchés par les hommes.
Quoi qu'il en soit, Tiel baisa avec transport la main du vieillard ; après quoi il saisit
celle de la jeune fille.
« C'est possible, reprit le vieillard, car je vois que Florine vous aimera. »
La jeune fille rougit de nouveau, comme pour ne pas démentir son père. Le pauvre garçon
eut besoin de toutes ses forces pour ne pas extravaguer de joie.
« Mais qui êtes-vous, dit le nain ?
— Je suis le petit-fils du comte Ansfride. On m'appelle Tiel le Prud'homme.
— C'était un noble et digne seigneur que le comte Ansfride. Mais ma fille aura de moi
une riche dot. Et n'est-il pas vrai, Florine, que lorsqu'il sera votre époux, il faudra
qu'il s'appelle Tiel le Houilleur ? »
Florine répondit par un signe de tête. Tiel ne s'était pas attendu à un tel accueil.
Mais ces mots :
« Ma fille aura une riche dot, » vinrent le troubler. Le nain s'en aperçut.
« Ce nom de Tiel le Houilleur vous déplairait-il, mon fils, dit le vieillard ? »
Alors, comme nous l'avons dit, la houille n'était pas connue. Tiel ne comprenait pas
ce nom, qui lui devenait cher s'il plaisait à Florine. Il expliqua donc la cause
de son embarras, qui était sa pauvreté. Le vieillard lui dit :
« L'homme est fait de chair et d'os ; tous naissent également pauvres et aucun n'a
dans lui-même la mine d'or. Mais la fortune est là (il frappa la terre du pied),
dans le sein de leur mère commune. Il faut la conquérir. Voici l'immense trésor qui sera
votre présent de noces, » ajouta-t-il, en remuant avec son crochet un gros morceau
de houille, que Tiel n'avait pas remarqué dans un coin de la cheminée et dont il était loin
de soupçonner les propriétés.
Tiel ouvrait de grands yeux, sans oser faire de questions. Le vieillard reprit :
« Ceci, mon fils, vous enrichira, vous, vos enfants et les enfants de vos enfants,
vos parents, vos amis et vos concitoyens ; c'est une fortune inépuisable, qui doublera
un jour la prospérité de ces contrées ; elle répandra ses bienfaits sur le reste du monde.
Quand la civilisation aura détruit les forêts, dans les cruels hivers, on demandera
à la terre la houille bienfaisante.
— Mais qu'est-ce que ce trésor ? demanda en tremblant Tiel le Prud'homme.
— C'est le feu et la lumière, » dit le nain. En même temps il brisa le morceau de houille
qui était devant lui ; il en jeta une partie dans la flamme qui devint plus pétillante
et plus vive. Tiel comprit que la houille pouvait remplacer le bois et qu'elle avait bien
plus de chaleur.
Après cela, le nain mit l'autre morceau enflammé dans un alambic ; il l'arrosa d'un peu
d'eau, qui rendit son ardeur plus active ; il le distilla ; il en tira une sorte de bitume
babylonien, un cock ou charbon qui pouvait brûler longtemps encore et dans un tube
il recueillit un léger gaz auquel il mit le feu. Une lumière immense éclaira la cabane.
Tiel se croyait dans un pays de prestiges.
« Cette lumière, dit le nain, viendra plus tard. Ne vous occupez maintenant que de tirer
la houille et de remplacer le bois qui manque. Je vais vous conduire à la mine. »
Le nain, portant à la main le tube enflammé, se mit en marche. Tiel, au comble du bonheur,
donna le bras à la belle Florine et le suivit. Arrivés au bord de la Meuse, le vieillard
siffla ; une barque descendit, conduite par six hommes trapus, hauts de quatre pieds,
qui ramèrent en silence et déposèrent nos trois personnages dans un endroit que le nain
indiquait. La lumière et le vieillard marchaient devant. Tiel suivait toujours avec Florine.
Quand le nain s'arrêta, Tiel s'aperçut que les six petits hommes du bateau, dont il n'avait
point entendu les pas, étaient avec eux. La terre en cet endroit était couverte de quelques
grès tachetés de noir. Les six hommes de quatre pieds se mirent à piocher avec une vitesse
surhumaine ; la terre s'ouvrait et on les y voyait descendre, comme des masses pesantes
qui s'enfonceraient dans la neige. Bientôt ils découvrirent la houille.
« Voici, dit le nain, ce que je vous ai promis. Amenez ici demain des hommes et devenez
heureux. Vous n'aurez à redouter dans l'exploitation de la houille que deux sortes
d'ennemis formidabes. D'abord la Mehaigne, le Hoyoux, la Meuse et plusieurs autres
affluents qui, sans doute irrités de vous voir au-dessous de leur lit, chercheront
à s'infiltrer dans vos galeries, à détruire vos mines, à étouffer vos ouvriers. Prévoyez
ces affreux désastres. Craignez ensuite le Grisou, démon mauvais, rapide comme l'éclair,
irritable et funeste, que l'on dit gardien de certains métaux et qui, dès qu'il croit
qu'on en approche, vomit la flamme dans les gaz, produit d'épouvantables détonations,
ébranle les conduits souterrains et tue les mineurs. Veillez à ce que la lumière
qui éclairera vos travaux ne soit pas en contact avec le gaz inflammatoire. Adieu ;
que le Très-Haut vous protège ! Et vous, ma fille, maintenant que vous avez un époux,
embrassez votre père et me faites vos adieux. »
La jolie fille du nain se mit alors à pleurer. Tiel la consolait encore,
lorsqu'il s'aperçut que tout avait disparu autour de lui. Le nain et ses compagnons étaient
partis.
Tiel emmena à sa chaumière la fille du mystérieux vieillard, qu'il ne revit plus. Il épousa
Florine le lendemain, à l'abbaye du Val-Saint-Lambert ; et le même jour il mit des ouvriers
à la fosse. Il devint bientôt riche. Il établit des usines et de hauts-fourneaux. Il laissa
des enfants dans la splendeur.
Le commerce de la houille devint si considérable, qu'au quatorzième siècle les houilleurs
formaient une très grande partie de la puissante armée liégeoise.
Il serait inutile d'énumérer tout ce qu'on doit aujourd'hui à cette grande et précieuse
découverte. Tiel le Houilleur fut avec Florine le plus heureux et avec sa dot le plus
opulent des hommes de son siècle. Son bonheur le préserva, tant qu'il vécut,
des inondations et du feu grisou. Fasse le bon saint Lambert que ces deux fléaux horribles
épargnent toujours désormais les braves houilleurs.