INQUISITION
Ce fut vers l'an 1200 que le pape Innocent III établit le tribunal de l'inquisition
pour procéder contre les albigeois, hérétiques perfides, qui bouleversaient la société.
Déjà, en 1184, le concile de Vérone avait ordonné aux évêques de Lombardie de rechercher
les hérétiques rebelles et de livrer au magistrat civil ceux qui seraient opiniâtres.
Le comte de Toulouse adopta ce tribunal en 1229 ; Grégoire IX, en 1233, le confia
aux dominicains. Les écrivains qui ont dit que saint Dominique fut le premier inquisiteur
général, ont dit là chose qui n'est pas. Saint Dominique ne fut jamais inquisiteur ;
il était mort en 1221. Le premier inquisiteur général fut le pieux légat Pierre
de Castelnau, que les albigeois assassinèrent. Le pape Innocent IV étendit l'inquisition
dans toute l'Italie, à l'exception de Naples. L'Espagne y fut soumise de 1480 à 1484,
sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle ; le Portugal l'établit en 1557. L'inquisition
parut depuis dans les pays où ces puissances dominèrent ; mais elle ne s'est exercée
dans aucun royaume que du consentement et le plus souvent à la demande des souverains.
Elle a été repoussée en France et en Belgique.
Si l'on excepte un très petit nombre d'hommes instruits, dit Joseph de Maistre, il ne vous
arrivera guère de parler de l'inquisition sans rencontrer dans chaque tête trois erreurs
capitales, plantées et comme rivées dans les esprits, au point qu'elles cèdent à peine
aux démonstrations les plus évidentes.
On croit que l'inquisition est un tribunal purement ecclésiastique : cela est faux.
On croit que les ecclésiastiques qui siègent dans ce tribunal condamnent certains accusés
à la peine de mort : cela est faux. On croit qu'ils les condamnent pour de simples
opinions : cela est faux.
Le tribunal espagnol de l'inquisition était purement royal. C'était le roi qui désignait
l'inquisiteur général et celui-ci nommait à son tour les inquisiteurs particuliers,
avec l'agrément du roi. Le règlement constitutif de ce tribunal fut publié en l'année 1484
par le cardinal Torquemada, de concert avec le roi.
Doux, tolérant, charitable, consolateur dans tous les pays du monde, par quelle magie
le gouvernement ecclésiastique sévirait-il en Espagne, au milieu d'une nation éminemment
noble et généreuse ? Dans l'examen de toutes les questions possibles, il n'y a rien de si
essentiel que d'éviter la confusion des idées. Séparons donc et distinguons bien exactement,
lorsque nous raisonnons sur l'inquisition, la part du gouvernement de celle de l'Église.
Tout ce que le tribunal montre de sévère et d'effrayant, et la peine de mort surtout,
appartient au gouvernement ; c'est son affaire ; c'est à lui et c'est à lui seul qu'il faut
en demander compte. Toute la clémence, au contraire, qui joue un si grand rôle
dans le tribunal de l'inquisition, est l'action de l'Église, qui ne se mêle de supplices
que pour les supprimer ou les adoucir. Ce caractère indélébile n'a jamais varié.
Aujourd'hui, ce n'est plus une erreur, c'est un crime de soutenir, d'imaginer seulement
que des prêtres puissent prononcer des jugements de mort.
Il y a dans l'histoire de France un grand fait qui n'est pas assez observé, c'est celui
des templiers ; ces infortunés, coupables ou non — ce n'est point de quoi il s'agit ici —
demandèrent expressément d'être jugés par le tribunal de l'inquisition ; car ils savaient
bien, disent les historiens, que s'ils obtenaient de tels juges, ils ne pouvaient plus être
condamnés à mort...
Le tribunal de l'inquisition était composé d'un chef nommé grand inquisiteur, qui était
toujours archevêque ou évêque ; de huit conseillers ecclésiastiques, dont six étaient
toujours séculiers, et de deux réguliers, dont l'un était toujours dominicain, en vertu
d'un privilége accordé par le roi Philippe III.
Ainsi les dominicains ne dirigeaient donc pas l'inquisition, puisque l'un d'eux seulement
en faisait partie par privilège.
On ne voit pas bien précisément, dit encore Joseph de Maistre, à quelle époque le tribunal
de l'inquisition commença à prononcer la peine de mort. Mais peu nous importe ;
il nous suffit de savoir, ce qui est incontestable, qu'il ne put acquérir ce droit
qu'en devenant royal et que tout jugement de mort demeure, par sa nature, étranger
au sacerdoce.
La teneur des jugements établit ensuite que les confiscations étaient faites au profit
de la chambre royale et du fisc de Sa Majesté.
Ainsi, encore un coup, ce tribunal était purement royal, malgré la fiction ecclésiastique ;
et toutes les belles phrases sur l'avidité sacerdotale tombent à terre. Ainsi l'inquisition
religieuse n'était, dans le fond, comme dit Garnier, qu'une inquisition politique.
Le rapport des cortès de 1812 appuie ce jugement.
Philippe II, le plus absurde des princes, dit ce rapport, fut le véritable fondateur
de l'inquisition. Ce fut sa politique raffinée qui la porta à ce point de hauteur
où elle était montée. Les rois ont toujours repoussé les avis qui leur étaient adressés
contre ce tribunal, parce qu'ils sont, dans tous les cas, maîtres absolus de nommer,
de suspendre ou de renvoyer les inquisiteurs et qu'ils n'ont, d'ailleurs, rien à craindre
de l'inquisition, qui n'est terrible que pour leurs sujets...
Ainsi tombent ces contes bleus de rois d'Espagne qui s'apitoyaient sur des condamnés
sans pouvoir leur faire grâce, quand il est démontré que c'étaient ces rois eux-mêmes
qui condamnaient.
On a dit que depuis trois siècles l'histoire était une vaste conspiration contre
le catholicisme. On ferait un volume effrayant du catalogue des mensonges qui ont été
prodigués dans ce sens par les historiens. La plupart viennent de la réforme ; mais
les écrivains catholiques les copient tous les jours sans réflexion. C'est la réforme qui
la première a écrit l'histoire de l'inquisition ; on a trouvé commode de transcrire
son odieux roman, qui épargnait des recherches. Vous trouverez donc partout des faits
inventés qui se présentent avec une effronterie incroyable. Nous en citerons deux
ou trois.
Si l'on en croit quelques historiens, Philippe III, roi d'Espagne, obligé d'assister
à un auto-da-fé — c'est le nom qu'on donne aux exécutions des inquisiteurs — frémit
et ne put retenir ses larmes en voyant une jeune juive et une jeune maure de quinze
à seize ans qu'on livrait aux flammes et qui n'étaient coupables que d'avoir été élevées
dans la religion de leurs pères et d'y croire. Ces historiens ajoutent que l'inquisition
fit un crime à ce prince d'une compassion si naturelle ; que le grand inquisiteur osa
lui dire que pour l'expier il fallait qu'il lui en coutât du sang ; que Philippe III
se laissa saigner et que le sang qu'on lui tira fut brûlé par la main du bourreau...
C'est Saint-Foix qui rapporte ce tissu d'absurdes faussetés, dans ses Essais sur Paris,
sans songer qu'aucun historien n'est là pour appuyer ces faits ; qu'ils ont été imaginés
quatre-vingts ans après la mort de Philippe III ; que Philippe III était maître de faire
grâce et de condamner ; que l'inquisition ne brûlait pas les juifs et les maures, coupables
seulement d'avoir été élevés dans la religion de leurs pères et d'y croire ;
qu'elle se contentait de les bannir pour raisons politiques, etc.
Vous lirez ailleurs que le cardinal Torquemada, qui remplit dix-huit ans les fonctions
de grand inquisiteur, condamnait dix mille victimes par an, ce qui ferait
cent quatre-vingt mille victimes. Mais vous verrez pourtant ensuite qu'il mourut ayant fait
dans sa vie six mille poursuites, ce qui n'est pas cent quatre-vingt mille ; que le pape
lui fit trois fois des représentations pour arrêter sa sévérité ; vous trouverez
dans les jugements assez peu de condamnations à mort. Les auto-da-fé ne se faisaient
que tous les deux ans ; les condamnés à mort attendaient longuement leur exécution,
parce qu'on espérait toujours leur conversion ; et vous regretterez de rencontrer
si rarement la vérité dans les livres.
Un gros ouvrage qui vient de paraître — le Dictionnaire universel de la Géographie
et de l'Histoire — porte à cinq millions le nombre des personnes que l'inquisition fait
périr en Espagne... C'est, de plus de quatre millions et neuf cent mille, une erreur
— pour ne pas dire plus.
Rapportons maintenant quelque procédure de l'inquisition. Le fait qui va suivre est tiré
de l'histoire de l'inquisition d'Espagne, faite à Paris sur les matériaux fournis par
D. Llorente, matériaux qu'on n'a pas toujours employés comme Llorente l'eût voulu ;
car on a fait de son livre un pamphlet.
L'inquisition faisait naturellement la guerre aux francs-maçons et aux sorciers. À la fin
du dernier siècle, un artisan fut arrêté au nom du saint-office pour avoir dit dans
quelques entretiens qu'il n'y avait ni diables, ni aucune autre espèce d'esprits infernaux
capables de se rendre maîtres des âmes humaines. Il avoua, dans la première audience,
tout ce qui lui était imputé, ajouta qu'il en était alors persuadé pour les raisons
qu'il exposa et déclara qu'il était prêt à détester de bonne foi son erreur, à en recevoir
l'absolution et à faire la pénitence qui lui serait imposée.
« J'avais vu, dit-il en se justifiant, un si grand nombre de malheurs, dans ma personne,
ma famille, mes biens et mes affaires, que j'en perdis patience et que, dans un moment
de désespoir, j'appelai le diable à mon secours : je lui offris en retour ma personne
et mon âme. Je renouvelai plusieurs fois mon invocation dans l'espace de quelques jours,
mais inutilement, car le diable ne vint point. Je m'adressai à un pauvre homme qui passait
pour sorcier ; je lui fis part de ma situation. Il me conduisit chez une femme,
qu'il disait beaucoup plus habile que lui dans les opérations de la sorcellerie.
Cette femme me conseilla de me rendre, trois nuits de suite, sur la colline des Vistillas
de saint François et d'appeler à grands cris Lucifer, sous le nom d'ange de lumière,
en reniant Dieu et la religion chrétienne, et en lui offrant mon âme. Je fis tout ce que
cette femme m'avait conseillé, mais je ne vis rien : alors elle me dit de quitter
le rosaire, le scapulaire et les autres signes de chrétien que j'avais coutume de porter
sur moi et de renoncer franchement et de toute mon âme à la foi de Dieu, pour embrasser
le parti de Lucifer, en déclarant que je reconnaissais sa divinité et sa puissance
pour supérieures à celles de Dieu même ; et après m'être assuré que j'étais véritablement
dans ces dispositions, de répéter, pendant trois autres nuits, ce que j'avais fait
la première fois.
J'exécutai ponctuellement ce que cette femme venait de me prescrire ; cependant l'ange
de lumière ne m'apparut point. La vieille me recommanda de prendre de mon sang
et de m'en servir pour écrire sur du papier que j'engageais mon âme à Lucifer, comme
à son maître et à son souverain ; de porter cet écrit au lieu où j'avais fait
mes invocations et, pendant que je le tiendrais à la main, de répéter mes anciennes
paroles : je fis tout ce qui m'avait été recommandé, mais toujours sans résultat.
« Me rappelant alors tout ce qui venait de se passer, je raisonnai ainsi : s'il y avait
des diables et s'il était vrai qu'ils désirassent de s'emparer des âmes humaines, il serait
impossible de leur en offrir une plus belle occasion que celle-ci, puisque j'ai
véritablement désiré de leur donner la mienne. Il n'est donc pas vrai qu'il y ait
des démons ; le sorcier et la sorcière n'ont donc fait aucun pacte avec le diable
et ils ne peuvent être que des fourbes et des charlatans l'un et l'autre. »
Telles étaient en substance les raisons qui avaient fait apostasier l'artisan Jean Pérez.
Il les exposa, en confessant sincèrement son péché. On entreprit de lui prouver que tout
ce qui s'était passé ne prouvait rien contre l'existence des démons, mais faisait voir
seulement que le diable avait manqué de se rendre à l'appel, Dieu le lui défendant
quelquefois, pour récompenser le coupable de quelques bonnes œuvres qu'il a pu faire
avant de tomber dans l'apostasie. Il se soumit, reçut l'absolution et fut condamné
à une année de prison, à se confesser et à communier aux fêtes de Noël, de Pâques
et de la Pentecôte, pendant le reste de ses jours, sous la conduite d'un prêtre
qui lui serait donné pour directeur spirituel ; à réciter une partie du rosaire et à faire
tous les jours des actes de foi, d'espérance, de charité, de contrition, etc. Tel fut
son châtiment.
Voici maintenant l'histoire d'un autre épouvantable auto-da-fé, extraite du Voyage fait
en Espagne pendant les années 1786 et 1787, par Joseph Fownsend, recteur de Pewsey.
Un mendiant, nommé Ignazio Rodriguez, fut mis en jugement au tribunal de l'inquisition
pour avoir distribué des philtres amoureux, dont les ingrédients étaient tels
que l'honnêteté ne permet pas de les désigner. En administrant le ridicule remède
— il paraît que le prédicant anglais n'est pas sévère — il prononçait quelques paroles
de nécromancie. Il fut bien constaté que la poudre avait été administrée à des personnes
de tout rang. Rodriguez fut condamné à être conduit dans les rues de Madrid, monté
sur un âne, et à être fouetté. On lui imposa de plus quelques pratiques de religion
et l'exil de la capitale pour cinq ans. La lecture de la sentence fut souvent interrompue
par de grands éclats de rire, auxquels se joignait le mendiant lui-même. Le coupable fut,
en effet, promené par les rues, mais non fouetté ; et pendant la route, on lui offrait
du vin et des biscuits pour se rafraîchir...
Nous pourrions rassembler beaucoup de traits pareils, qui peindraient l'inquisition tout
autrement que ne la montrent des livres infiniment trop menteurs.