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DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES

JONGLEURS

 « Faisant route de Bombay a Pounah (en 1839), dit M. Théodore Pavie, je m'arrêtai à Karli, pour visiter le temple souterrain creusé dans la colline qui fait face au village ; et, pendant la chaleur du jour, je me reposais sous l'ombrage des cocotiers, si beaux en ce lieu, quand je vis s'avancer, au bruit d'instruments discordants, une bande d'hindous. L'un d'eux tenait dans chaque main une cobra-capella, la plus terrible espèce de serpents dont l'Inde puisse se vanter, et en outre il portait en sautoir un énorme boa.
« Arrivé près de moi, le jongleur jeta ses serpents à terre, les fit courir, irrita les cobras, qui déroulaient leurs anneaux d'une manière effrayante, embrassa son boa ; puis il se prit à les faire danser tous les trois au son d'un flageolet singulier, qui se touchait comme une vielle, bien qu'il fût formé d'une calebasse. Pendant ce temps, ses acolytes avaient disposé tout leur établissement sur la poussière ; le tambourin rassemblait les enfants du village et bientôt se forma un cercle considérable de spectateurs de dix ans et au-dessous : les plus petits nus, les autres portant une ceinture et tous accroupis, dans l'attente des grandes choses qui se préparaient.
« Ce jongleur avait toute la volubilité d'expressions d'un saltimbanque européen. Il s'exprimait très clairement, en bon hindoustani, bien qu'il se trouvât en pays mahratte ; mais le public semblait n'y rien perdre, tant ses gestes et ses gambades étaient inintelligibles.
« D'abord il posa par terre une marionnette, soldat portant le sabre et l'arc. À l'entendre, c'était un sipahi, un grand chasseur, un tueur de lions, de tigres, de gazelles... Bientôt, à son commandement, la marionnette lança une flèche et renversa le but disposé devant elle, non pas une fois, mais à plusieurs reprises, à la satisfaction évidente de la jeune assemblée.
« Ce n'était là qu'un préambule, les bagatelles de la porte ! Le jongleur prit une poignée de blé noir — djouari — la mit dans un manteau ; puis, quand on eut bien secoué le manteau, bien vanné le grain, il se trouva changé en un beau riz blanc, pur, prêt à faire un karry.
« Je n'y avais rien compris et je commençais à rentrer dans mes habitudes de crédulité, lorsque l'escamoteur ambulant étala une seconde marionnette, longue de six pouces au plus et de la grosseur du poignet. Cette informe poupée épouvanta grandement la partie la plus naïve du public ; mais quelle ne fut pas la surprise générale, quand de ce morceau de bois, caché sous un mouchoir, sortirent successivement jusqu'à quatre gros pigeons ! Ils devaient y être contenus d'avance, à moins de sortilège... Quant à moi, j'aurais eu peine à y introduire quatre moineaux.
« Notre jongleur accompagnait ses tours de mantras — prières magiques — et traçait des cercles avec sa baguette. Mais il avait sur ses confrères d'Europe un avantage, ou plutôt une supériorité bien marquée ; car il opérait sur le sol, sans table ni gobelets, et complètement nu, sauf le turban et la ceinture, que les Hindous ne quittent jamais : donc, pas de manches, pas de gibecière. Son cabinet consistait en quelques mauvais paniers de bambou, destinés à porter les serpents, qu'il escamotait aussi et faisait paraître et disparaître avec une telle adresse, que le plus fin n'y eût rien compris. Ainsi, d'un mouchoir déroulé, secoué et mis au vent comme un pavillon, je le vis faire sortir une de ces cobras, laissée dans un panier près de moi, à une très grande distance du lieu où il se trouvait ; en sorte que, voyant le nid de l'animal entièrement vide, je soupçonnai qu'il s'était frayé un chemin sous terre.
« Ce qui donnait à cette représentation un caractère pittoresque et animé, c'étaient les physionomies enfantines de ces petits groupes si franchement effrayés et si franchement réjouis ; puis ici une jeune fille, revenant de puiser de l'eau au pied de la pagode, s'arrêtait, la cruche sur la tête et, après avoir prêté un instant d'attention au spectacle, reprenait sa route vers le village ; là un vieux mahratte, le bouclier sur l'épaule, la lance au poing, se levait sur l'étrier et bientôt retombait dédaigneusement sur sa selle ; plus loin, de jeunes enfants attardés accouraient si vite, que quelques-uns tombaient en chemin. L'aîné plaçait le plus jeune sur sa hanche, à la manière des hindous, et, pliant sous le faix, traînait par la main le reste de la famille.
« C'était une scène de nature, sans manière ni affectation ; et en vérité je ne sais rien de si gracieux que ces figures plus ou moins brunes penchées en avant, ces têtes étranges chargées de pendants d'oreilles et d'anneaux passés dans le nez, appuyées sur deux petites mains couvertes de bracelets, ces genoux pliés sous le menton et ces pieds ornés de gougouroux sonores : car tel est le vêtement des habitants de l'Inde, jusqu'à ce que l'âge leur apprenne à porter quelque chose de plus que des ornements.
« Cependant les tours de magie continuaient sans interruption. Le jongleur tenait à la main une cruche aussi impossible à vider que le tonneau des Danaïdes l'était à remplir : il versait l'eau à terre, la jetait dans son oreille et la rendait par la bouche, s'administrait des douches sur la tête et toujours le vase était plein jusqu'au bord.
« Ensuite il tira de son sac une paire de pantoufles de bois plus larges que la plante de ses pieds. Après bien des discours et des charges, il finit par faire adhérer à ses talons nus ces semelles très polies et fit plus de gambades avec de telles chaussures que n'en pourraient faire à l'Opéra de jolis petits pieds chaussés d'élégants escarpins. Tantôt il s'élevait en l'air ; tantôt il frappait la pantoufle sur la terre, de manière à la faire tomber, mais jamais elle ne glissait. Ce fut encore là une chose inexplicable pour moi ; car il n'avait appliqué à ses pieds aucune substance collante et il pouvait à volonté lâcher ces pantoufles unies comme la glace.
« Enfin la séance se termina par une expérience plus surprenante encore que, par cette raison sans doute, notre magicien gardait pour la dernière. L'un des joueurs de tambourins, grand garçon d'une belle taille, se laissa attacher les pieds, lier les mains derrière le cou et enfermer dans un filet à poissons bien serré par une douzaine de nœuds. Dans cet état, après l'avoir promené autour du cercle des spectateurs, on le conduisit près d'un panier de deux pieds de haut sur quatorze pouces de large. »
« Voulez-vous que je le jette dans l'étang ? demanda le chef de bande. C'est un vaurien ; le voilà bien lié ; l'occasion est bonne : j'ai envie de m'en défaire ! »
« Et l'auditoire crédule se tournait déjà du côté de cette pièce d'eau, ombragée d'arbres magnifiques et creusée au bas de la pagode pour les ablutions et les besoins du village. »
« Non, dit en s'interrompant le jongleur, après une minute de réflexion ; je vais l'escamoter, l'envoyer... où vous voudrez : à Pounah, à Delhi, à Ahmed-Nagar, à Bénarès ! »
« Et sur-le-champ il enleva le patient, toujours incarcéré dans son filet, et le plaça au fond du panier, en rabattant le couvercle sur sa tête ; il s'en fallait de plus de trois pieds que les bords se joignissent. On jeta un manteau sur le tout.
« Insensiblement le volume diminua, s'affaissa ; on vit voler en l'air le filet et les cordes qui attachaient le jeune hindou ; puis le panier se ferma de lui-même et une voix qui semblait sortir des nues cria : « Adieu ! »
« Il est parti pour Ahmed-Nagar, il est envolé : Our-Gaya ! Our-Gaya ! répéta le jongleur avec transport ; il ne saurait tenir dans un aussi petit espace — et cela paraissait physiquement impossible. Je vais donc attacher le panier et prendre congé de l'assemblée. »
« Le paquet fut ficelé ; il ne restait plus qu'à le mettre sur le dos du buffle destiné à porter les bagages de la troupe. »
« Un instant ! reprit subitement le jongleur ; si pourtant il était dans le panier ! Qui sait ? »
« Et là-dessus, tirant un long sabre, il traversa le panier presque par le milieu... Le sang coula en abondance... l'anxiété était à son comble... lorsque tout à coup le couvercle se lève de nouveau et d'un bond le grand garçon saute hors de sa niche, frais et dispos, sans la moindre égratignure !
« Ce tour est simple, très simple, dira-t-on ; mais se débarrasser des cordes et du filet, se cacher dans un si petit espace, y rester un quart d'heure sans broncher et de telle façon que le sabre ne puisse rencontrer quelque membre à entamer, ce sont là des prodiges de dextérité, de souplesse et de patience que l'on ne peut concevoir, surtout quand on les a vus.
« Après ce nec plus ultra de la science, les jongleurs firent leurs paquets et se mirent en marche vers Nagapour, leur patrie. Je les vis se perdre dans la foule de bœufs chargés que des troupes de mahrattes, tribus ambulantes traînant avec eux armes et bagages, femmes et enfants, conduisent dans l'intérieur.
« La foule se dispersa peu à peu. Le soleil déclinait derrière les montagnes, le peuple se rendait à l'étang pour les ablutions et le gros oiseau pêcheur, hôte de ces eaux tranquilles, était si sérieux à la pointe de la pagode, qu'on l'eût pris pour le dieu de ce temple idolâtre.
« Pour moi, je remontai sur mon petit cheval et, tout en trottant au milieu des nuages d'une poussière dorée par les derniers feux du jour, je ne pus m'empêcher de reconnaître que ces jongleurs errants battaient complètement non seulement les harvis du Caire, mais encore les plus fameux escamoteurs de l'Europe et que, si la magie n'est pas morte, c'est dans l'Inde qu'il faut la chercher. »

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