JUIF ERRANT
On voit dans la légende du Juif errant que ce personnage était cordonnier
de sa profession et qu'il se nommait Ahassvérus ; mais la complainte l'appelle Isaac
Laquedem. À l'âge de dix ans, il avait entendu dire que trois rois cherchaient le nouveau
roi d'Israël ; il les suivit et visita avec eux la sainte étable de Bethléem. Il allait
souvent entendre Notre-Seigneur. Lorsque Judas eut vendu son maître, Ahassvérus abandonna
aussi celui qu'on trahissait.
Comme on conduisait Jésus au Calvaire chargé de l'instrument de sa mort, le bon Sauveur
voulut se reposer un instant devant la boutique du cordonnier qui, craignant
de se compromettre, lui dit : « Allez plus loin, je ne veux pas qu'un criminel se repose
à ma porte. »
Jésus le regarda et lui répondit : « Je vais et reposerai ; mais vous marcherez et vous ne
reposerez pas ; vous marcherez tant que le monde durera ; et au jugement dernier
vous me verrez assis à la droite de mon Père. »
Le cordonnier prit aussitôt un bâton à la main et se mit à marcher sans pouvoir s'arrêter
nulle part. Depuis dix-huit siècles il a parcouru toutes les contrées du globe, sous le nom
du Juif errant. Il a affronté les combats, les naufrages, les incendies. Il a cherché
partout la mort et ne l'a pas trouvée.
Il a toujours cinq sous dans sa bourse. Personne ne peut se vanter de l'avoir vu ;
mais nos grands-pères nous disent que leurs grands-pères l'ont connu et qu'il a paru,
il y a plus de cent ans, dans certaines villes. Les aïeux de nos grands-pères en disaient
autant et les bonnes gens croient à l'existence personnelle du Juif errant.
Ce n'est pourtant qu'une allégorie ingénieuse, qui représente toute la nation juive,
errante et dispersée depuis l'anathème tombé sur elle. Leur race ne se perd point, quoique
confondue avec les nations diverses, et leurs richesses sont à peu près les mêmes dans tous
les temps aussi bien que leurs forces. La religion qu'ils professent les a jusqu'ici
distingués des autres hommes et en fera toujours un peuple isolé au milieu du monde.