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LA TÉTRABIBLE - LIVRE 1
DE LA LÉGITIMITÉ DE LA SCIENCE DES PRÉDICTIONS
ASTRONOMIQUES, ET DE SES LIMITES

 C'est premièrement une chose très évidente et qui n'a pas besoin de beaucoup de paroles pour la confirmer, qu'il se répand une certaine vertu du Ciel sur toutes les choses qui environnent la terre, et sur la nature sujette aux changements, à savoir sur les premiers éléments, qui sont sous la Lune, sur le feu et sur l'air, qui sont mus par les mouvements célestes, comprennent en leur sphère le reste des choses inférieures, et donnent une disposition à la terre et à l'eau, aux plantes et aux animaux. Car le Soleil, avec le Ciel, dispose diversement des choses terrestres, non seulement selon les quatre saisons de l'année, avec lesquelles s'accordent les générations des animaux, la fécondité des plantes, le cours des eaux et les mutations des corps, mais aussi par son circuit journalier, en échauffant, humectant, desséchant et rafraîchissant par un certain ordre et moyen qui s'accorde avec les autres astres et avec notre point vertical. Mais pour la Lune, comme étant plus proche, il paraît qu'elle influe sur les choses terrestres, du fait que la plupart des êtres, tant animés qu'inanimés, sentent le pouvoir de sa lumière et de son mouvement. Les fleuves croissent et décroissent avec elle, le flux et le reflux de la mer imitent son lever et son coucher, les plantes et les animaux en leur tout, ou en quelque partie, s'enflent lorsqu'elle croît et sèchent quand elle diminue de lumière. Ensuite le passage des étoiles, tant fixes qu'errantes, signifie des chaleurs, ou des froidures, d'où tout le reste des choses terrestres reçoit une impression continue. Ces mêmes étoiles, selon les divers regards qu'elles ont entre elles, mêlent leur puissance et causent de grands changements. En effet, quoique la force du Soleil, selon la constitution générale, ait un pouvoir bien supérieur, les autres corps célestes ne laissent pas néanmoins d'accroître ou de diminuer son action. Mais quant aux effets de la Lune, ils sont plus évidents et plus fréquents, comme on peut voir dans les conjonctions carrées et les pleines lunes. Pour les autres étoiles, comme elles ont de plus grands intervalles, leurs effets aussi sont plus obscurs selon que quelquefois elles apparaissent, quelquefois elles s'occultent, et quelquefois elles s'écartent jusqu'à certaine latitude.
Si quelqu'un considère attentivement ces choses, il trouvera que non seulement les corps après qui ils sont, et nés et parfaits, reçoivent impression des mouvements célestes, mais que les semences mêmes, suivant leur commencement, se forment et croissent selon les diverses qualités du Ciel. C'est pourquoi ceux d'entre les laboureurs et les bergers qui sont les plus soigneux ne laissent pas accoupler leurs bestiaux et ne sèment pas leurs champs avant que des diverses saisons du temps ils ne tirent des conjectures des évènements qui doivent les suivre. Enfin les plus signalés effets et les plus notables significations du Soleil, de la Lune et des étoiles, sont tellement certaines, que par la seule observation elles sont remarquées des personnes mêmes qui manquent de la connaissance des choses naturelles. Parmi ces effets il s'en trouve certains, produits d'une cause plus puissante et d'un ordre plus simple de la nature, que non seulement les plus ignorants, mais même les bêtes brutes, ressentent avant qu'elles n'arrivent, comme les changements réglés de l'année et les différences des saisons, parce que le Soleil est toujours principal gouverneur de ces choses. Quant aux effets qui sont produits par de plus faibles causes, ils sont seulement connus de ceux que la nécessité porte à les observer. Ainsi les nautoniers sont obligés de prendre garde aux choses qui signifient particulièrement les pluies et les vents dont la périodicité dépend des configurations de la Lune ou des étoiles fixes avec le Soleil. Toutefois à cause de leur ignorance, ils n'ont point la connaissance certaine des temps ni des lieux, et se trompent le plus souvent encore, faute de savoir les périodes des planètes qui ont une très grande force. Mais qui empêchera celui qui, ayant connu les mouvements, les temps et les lieux de toutes les étoiles du Soleil et de la Lune, et par une perpétuelle et antique observation appris leur nature, non pas celles qu'elles ont au Ciel, mais quel pouvoir elles ont, et quels effets elles produisent, comme, par exemple, que le Soleil échauffe et que la Lune humecte, qui empêchera, dis-je, celui-là, par une considération physique et par la comparaison de toutes ces choses, de prédire convenablement tant les qualités des saisons selon la situation des étoiles — savoir si elles doivent être plus chaudes ou plus humides — ou même de juger des humeurs et des tempéraments des hommes par le moyen de la qualité du Ciel ? Comme par exemple, que le corps de quelqu'un sera composé de telle manière, que les dispositions de son âme seront telles, et qu'il lui arrivera tels ou tels évènements, à cause de la qualité du ciel qui est convenable à son tempérament et favorable à sa prospérité, ou bien lui est contraire et lui cause des désastres. De ces choses et de semblables, il est manifeste qu'il arrive tels effets, et qu'ils peuvent par un art véritable être auparavant connus et prédits.
Mais quant à ce que quelques-uns blâment cet art comme impossible, encore qu'ils se couvrent de quelques raisons, on pourra toutefois connaître en cette sorte combien elles sont vaines et frivoles. Premièrement, comme les ignorants se trompent souvent en un art important et complexe, il arrive que s'ils prédisent quelques vérités, on estime que c'est plutôt par rencontre fortuite, que par art. Mais il est injuste d'attribuer à la science les fautes qui naissent de l'imbécillité de ses professeurs. Outre cela, certains, pour gagner de l'argent, vendent d'autres prédictions sous le nom et l'autorité de cet art, et en font accroire au peuple, prédisant beaucoup de choses qui ne sont point signifiées par les causes naturelles. La vanité de ceux-ci étant reconnue, fait que les plus avisés ont suspecté et condamnent les autres prédictions qui se tirent des causes physiques. Cela ne peut toutefois être sans injustice, comme si l'on rejetait la philosophie parce que quelques-uns, feignant la savoir, se révéleraient imposteurs et méchants. Du reste, il est évident que ceux mêmes qui sont instruits dans les lettres, et qui avec autant de diligence que d'industrie s'emploient en cette science, se trompent le plus souvent, non pour les raisons que j'ai ci-dessus alléguées, mais à cause de la nature de la chose, et de la faiblesse de l'esprit humain, qui ne peut atteindre à la grandeur d'un art si relevé. Car en premier lieu, toute doctrine qui traite de la qualité de sa matière et notamment celle qui est composée d'éléments nombreux et variés, consiste plutôt en conjectures qu'en une science certaine. Après il arrive encore ceci, que les anciennes configurations des étoiles, sur les exemples desquelles nous prenons nos jugements, ne s'accordent jamais entièrement aux positions des astres qui se rencontrent en un siècle suivant. Car encore qu'après de longs intervalles de temps elles puissent avoir quelque rapport, il est impossible toutefois de les rencontrer conformes en tout et partout. Jamais en effet, ou du moins dans l'espace que l'esprit humain pourra comprendre, il ne peut arriver que la même position des astres et la même constitution de la terre retournent exactement en un même point ; à moins que quelqu'un, par une frivole ostentation, veuille s'attribuer la connaissance des choses que l'esprit des hommes ne saurait atteindre. Les exemples n'étant donc jamais semblables, sont causes que dans les prédictions il y a souvent quelque erreur. En ce qui concerne les jugements des phénomènes atmosphériques, ceci sera la seule difficulté, puisque l'on ne prend en considération aucune autre cause que le mouvement des corps célestes. Mais dans les jugements concernant les nativités et les tempéraments de tout un chacun, on peut voir qu'il existe des circonstances de grande importance qui s'unissent pour produire les qualités particulières de ceux qui sont nés. Car premièrement, la diversité de la semence apporte le principal pouvoir en la nature de la génération de chaque chose, et prédomine tellement qu'en un même air et un même pays, chaque semence engendre les animaux de son espèce : que l'humaine semence y engendre l'homme et que celle du cheval y engendre le cheval. Ensuite, la diversité des pays ne produit pas une petite différence, quoique les semences soient les mêmes comme nous voyons aux hommes. Et encore que la constitution du ciel soit la même aussi, il ne laisse toutefois d'y avoir dans les diverses régions une grande dissemblance, tant aux corps comme aux esprits. Enfin quand toutes ces choses ci-dessus alléguées, seraient égales, toutefois les nourritures et les coutumes y mettent de la différence, soit en quelque partie du tempérament ou des mœurs, ou bien des accidents. Donc, encore que le pouvoir le plus grand soit en la disposition du Ciel qui environne et duquel les choses prédites ont pris leur force, alors que le Ciel n'en emprunte point d'elles, celui néanmoins qui ne joindra pas ces considérations aux causes célestes, se trompera le plus souvent, en voulant prendre toutes les significations des mouvements des astres, même celles qui ne dépendent pas entièrement du ciel.
Ces choses allant de la sorte, si quelquefois on se trompe aux prédictions, est-il raisonnable pour cela d'en condamner la science ? Rejetons-nous l'art de conduire des vaisseaux, parce que souvent il arrive des naufrages ?
Mais en une si haute et divine science, il convient sans plus d'embrasser gaiement ce que nous pouvons en atteindre, et il ne faut pas y chercher une certitude en tout, comme d'un art que l'esprit humain pourrait exactement savoir, mais tâcher de l'enrichir et de la rendre plus capable, par les conjectures qui peuvent se tirer d'ailleurs. Et comme nous ne condamnons pas les médecins pour s'informer de la maladie du patient, et de sa nature, aussi de même ne nous faut-il point reprendre ici, lorsque nous demandons quelque chose, soit du pays, soit du genre, soit des mœurs, ou bien des autres accidents.

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