L'objet de l'alchimie, c'est, comme personne ne l'ignore, la transmutation
des métaux ; changer les métaux vils en métaux nobles, faire de l'or ou de l'argent
par des moyens artificiels, tel fut le but de cette singulière science, qui ne compte pas
moins de quinze siècles de durée.
Le principe de la transmutation métallique a probablement trouvé sa source
dans l'observation des premiers phénomènes de la chimie. Dès que l'expérience eut fait
connaître quelles modifications, quelles transformations surprenantes provoque l'action
mutuelle des corps mis en présence, l'espoir de faire de l'or dut s'emparer de l'esprit
des hommes. En voyant les altérations nombreuses que les métaux éprouvent sous l'influence
des traitements les plus simples, on crut pouvoir produire dans leur nature intime
une modification plus profonde, former de toutes pièces les métaux précieux, et imiter
ainsi les plus rares productions de la nature. Au début de la science, un tel problème
n'avait rien au fond que d'assez légitime ; mais, dans une question semblable,
l'entraînement des passions humaines suscitait un élément trop opposé aux dispositions
philosophiques. La production artificielle de l'or, qui n'aurait dû offrir à la chimie
naissante qu'un problème secondaire et passager, devint le but de tous ses travaux,
et pendant douze siècles l'absorbèrent en entier. Ce n'est que vers le milieu du seizième
siècle, que quelques savants, découragés de tant d'efforts inutiles, commencèrent d'élever
les premières barrières entre l'alchimie, ou l'art des faiseurs d'or, et la chimie
considérée comme science indépendante et affranchie de tout but particulier.
À quelle époque et chez quelle nation faut-il placer la naissance de l'alchimie ?
Pour donner de leur science une imposante idée, les adeptes ont voulu reporter son origine
aux premiers âges du monde. Olorus Borrichius, dans son ouvrage latin sur l'Origine
et les progrès de la chimie, fait remonter cette science aux temps bibliques : il place
son berceau dans les ateliers de Tubalcaïn, le forgeron de l'Écriture. Cependant, le commun
des alchimistes se contentait d'attribuer cette découverte à Hermès Trismégiste,
c'est-à-dire trois fois grand, qui régna chez les anciens Égyptiens, et que ce peuple
révérait comme l'inventeur de tous les arts utiles, et avait, à ce titre, élevé au rang
des dieux.
On comprend sans peine que les premiers partisans de l'alchimie aient tenu à honneur
d'ennoblir leur science en identifiant ses débuts avec ceux de l'humanité et lui accordant
l'antique Égypte pour patrie. Mais ce qui a lieu de surprendre, c'est qu'un écrivain
moderne d'un grand mérite ait adopté une telle opinion et lui ait fourni le poids
de son autorité et de ses lumières. Dans son Histoire de la chimie, M. le docteur Hoefer
s'est efforcé de démontrer que les recherches relatives à la transmutation des métaux
remontent aux temps les plus reculés, et qu'elles faisaient partie de cet ensemble
de connaissances désigné sous le nom d'art sacré, qui fut, dit-on, cultivé depuis les temps
historiques au fond des temples égyptiens. Nous sommes peu disposé, en principe, à accepter
cette opinion si répandue, que les anciens Égyptiens ont possédé les trésors de toute
la science humaine. De ce qu'un mystère profond a toujours dérobé aux yeux de l'histoire
les travaux auxquels se consacraient dans leurs silencieuses retraites, les prêtres
de Thèbes et de Memphis, on n'est point, il nous semble, autorisé à leur accorder la notion
de tout ce que le génie humain peut enfanter. Le raisonnement contraire nous semblerait
plus logique. Les Égyptiens ont fait usage, sans doute, de procédés pratiques, de recettes
empiriques applicables aux besoins des arts. Mais tous ces faits n'étaient point liés
en un corps de science. Si, depuis le Moyen Âge, ce préjugé s'est répandu, que les Égyptiens
possédaient en chimie des connaissances profondes, c'est que les emblèmes singuliers,
les caractères bizarres qui couvraient l'intérieur de leurs monuments, demeurant alors
impénétrables pour tous, firent penser au vulgaire que ces signes mystérieux étaient
destinés à représenter, sur les diverses branches de la science humaine, des révélations
perdues depuis cette époque. L'absence de tous documents positifs propres à dévoiler
la nature et l'étendue des travaux scientifiques de ces peuples, permet de leur contester
de si hautes connaissances. En ce qui touche particulièrement l'alchimie, comme tous
les documents écrits qui la concernent ne remontent pas au delà du quatrième siècle
de l'ère chrétienne, il est d'une saine critique historique de ne point fixer son origine
plus haut que cette époque.
Les ouvrages dont nous parlons appartiennent aux auteurs byzantins. Il est donc probable
que l'alchimie prit naissance chez les savants du bas empire, dans cette heureuse Byzance
où les lettres et les arts trouvèrent un refuge au quatrième siècle, contre les agitations
qui bouleversaient alors tous les grands États de l'Europe.
Les premiers écrits alchimiques émanés des écrivains de Byzance appartiennent au septième
siècle. L'Égypte était alors considérée comme le berceau de toutes les sciences humaines.
Pour prêter plus d'autorité à leurs ouvrages, les auteurs byzantins eurent la pensée
de les attribuer à la plume même du dieu Hermès. C'est ainsi que la bibliographie
alchimique s'enrichit d'un nombre considérable de traités qui furent faussement rapportés
à des personnages appartenant à des époques fort antérieures. Ces traités, dont le plus
grand nombre existe en manuscrit, se trouvent aujourd'hui dans diverses bibliothèques
de l'Europe, et M. le docteur Hoefer en a mis quelques-uns au jour dans son Histoire
de la chimie. Mais il est facile de se convaincre, d'après le style, l'écriture, le papier
de ces manuscrits, que ce ne sont là que des oeuvres apocryphes dues à la plume des moines
des huitième, neuvième et dixième siècles.
C'est donc aux savants de Constantinople qu'il convient de rapporter les premières
recherches relatives à la transmutation des métaux. Mais les savants grecs entretenaient
des relations continuelles avec l'école d'Alexandrie ; aussi l'alchimie fut-elle cultivée
presque simultanément en Grèce et dans l'Égypte. Au septième siècle, l'invasion de l'Égypte
par les Arabes suspendit quelque temps le cours des travaux scientifiques ; mais, une fois
le peuple nouveau solidement établi sur le sol de la conquête, le flambeau des sciences fut
rallumé. Les Arabes, continuant les recherches de l'école d'Alexandrie, s'adonnèrent
avec ardeur à l'étude de l'oeuvre hermétique. Bientôt l'alchimie fut introduite chez toutes
les nations où les Arabes avaient porté leurs armes triomphantes. Au huitième siècle,
elle pénétra avec eux en Espagne, qui devint, en peu d'années, le plus actif foyer
des travaux alchimiques. Du neuvième au onzième siècle, tandis que le monde entier était
plongé dans la barbarie la plus profonde, l'Espagne conservait seule le précieux dépôt
des sciences. Le petit nombre d'hommes éclairés disséminés en Europe allait chercher dans
les écoles de Cordoue, de Murcie, de Séville, de Grenade et de Tolède, la tradition
des connaissances libérales, et c'est ainsi que l'alchimie fut peu à peu répandue
en Occident. Aussi, quand la domination arabe se trouva anéantie eu Espagne, l'alchimie
avait déjà conquis sur le sol de l'Occident une patrie nouvelle. Arnauld de Villeneuve,
Saint-Thomas, Raymond Lulle, Roger Bacon, avaient puisé chez les Arabes le goût des travaux
hermétiques. Les nombreux écrits de ces hommes célèbres, l'éclat de leur nom, la renommée
de leur vie, répandirent promptement en Europe une science qui offrait à la passion
des hommes un aliment facile. Au quinzième siècle, l'alchimie était cultivée dans toute
l'étendue du monde chrétien. Le dix-septième siècle vit l'apogée de son triomphe ; mais,
descendue alors des écrits et du laboratoire des savants dans l'ignorance et la crédulité
du vulgaire, elle préparait sa décadence par l'excès de ses folies.
C'est à cette époque que s'opéra la scission favorable qui devait donner naissance
à la chimie moderne. Au commencement du dix-septième siècle, quelques savants, effrayés
du long débordement des erreurs alchimiques, commencèrent à arracher la science aux voies
déplorables où elle s'égarait depuis si longtemps. La transmutation des métaux avait été
considérée jusque-là comme le problème le plus élevé, ou plutôt comme l'unique but
des recherches chimiques ; dès ce moment le champ de ses travaux s'agrandit ;
sans abandonner complètement encore les vieilles croyances hermétiques, on fit de la chimie
une science plus vaste, indépendante de tout problème particulier et embrassant le cercle
immense de l'action moléculaire et réciproque des corps. Les observations innombrables
recueillies par les alchimistes devinrent les éléments de cette révolution tardive ;
plus sagement interprétées, elles ouvrirent bientôt une voie favorable à l'étude de vérités
naturelles. Toutefois le triomphe définitif fut long à s'accomplir. La jeune école
des chimistes dut conquérir le terrain pied à pied. La lutte fut difficile,
et cette période de l'histoire des sciences est féconde en péripéties. L'antique chimère
du grand oeuvre avait jeté dans les esprits de si vives racines, qu'elle conserva jusqu'à
la fin du siècle dernier d'opiniâtres sectaires et d'inébranlables défenseurs. La victoire
ne fut décidément acquise qu'après la réformation mémorable qui fut opérée, à la fin
du dernier siècle, dans les sciences chimiques par le génie de Lavoisier.
Ce court aperçu historique résume suffisamment l'idée générale qu'il faut présenter
de l'alchimie avant d'aborder l'exposition de ses doctrines. Entrons maintenant
dans l'analyse de ses principes et de ses théories.