CHAPITRE I
principe fondamentaux de l'alchimie
propriétés attribuées à la pierre philosophale
Sur quelle base, sur quel fondement théorique reposait la doctrine
de la transmutation des métaux ? Elle s'appuyait sur deux principes que l'on trouve
invoqués à chaque instant dans les écrits des alchimistes : la théorie de la composition
des métaux, et celle de leur génération dans le sein du globe.
Les alchimistes regardaient les métaux comme des corps composés ; ils admettaient de plus
que leur composition était uniforme. D'après eux, toutes les substances offrant
le caractère métallique, étaient constituées par l'union de deux éléments communs,
le soufre et le mercure ; la différence de propriétés que l'on remarque chez les divers
métaux ne tenait qu'aux proportions variables de mercure et de soufre entrant
dans leur composition. Ainsi l'or était formé de beaucoup de mercure très pur, uni
à une petite quantité de soufre très pur ; aussi le cuivre, de proportions à peu près
égales de ces deux éléments ; l'étain, de beaucoup de soufre mal fixé et d'un peu
de mercure impur, etc.
C'est ce que Geber nous indique dans son Abrégé du parfait mystère :
Le soleil — l'or — dit-il, est formé d'un mercure très subtil et d'un peu de soufre très
pur, fixe et clair, qui a une rougeur nette ; et comme ce soufre n'est pas également coloré
et qu'il y en a qui est plus teint l'un que l'autre, de là vient aussi que l'or est plus
ou moins jaune.... Quand le soufre est impur, grossier, rouge, livide, que sa plus grande
partie est fixe et la moindre non fixe, et qu'il se mêle avec un mercure grossier et impur
de telle sorte qu'il n'y ait guère ni plus ni moins de l'un que de l'autre, de ce mélange
il se forme Vénus — le cuivre...
Si le soufre a peu de fixité et une blancheur impure, si le mercure est impur, en partie
fixe et en partie volatil, et s'il n'a qu'une blancheur imparfaite, de ce mélange
il se fera Jupiter — l'étain.
Ce soufre et ce mercure, éléments des métaux, n'étaient point d'ailleurs identiques
au soufre et au mercure ordinaires. Le mercurius des alchimistes représente l'élément
propre des métaux, la cause de leur éclat, de leur ductilité, en un mot de la métallicité ;
le sulphur indique l'élément combustible.
Telle est la théorie sur la nature des métaux qui forme la base des opinions alchimiques.
On comprend en effet qu'elle a pour conséquence directe la possibilité d'opérer
des transmutations. Si les éléments des métaux sont les mêmes, on peut espérer, en faisant
varier, par des actions convenables, la proportion de ces éléments, changer ces corps
les uns dans les autres, transformer le mercure en argent, le plomb en or, etc.
On ignore quel est l'auteur de cette théorie, remarquable en elle-même comme la première
manifestation d'une pensée scientifique et qui a été admise jusqu'au milieu du seizième
siècle. L'arabe Geber, au huitième siècle, la mentionne le premier, mais il ne s'en
attribue pas la découverte : il la rapporte aux anciens.
La théorie de la génération des métaux est assez clairement formulée dans la plupart
des traités alchimiques. Conformément à un système d'idées qui a joui d'un crédit absolu
dans la philosophie du Moyen Âge, les écrivains hermétiques comparent la formation
des métaux à la génération animale, ils ne voient aucune différence entre le développement
du fœtus dans la matrice des animaux et l'élaboration d'un minéral dans le sein du globe.
Les alchimistes, dit Boerhaave, remarquent que tous les êtres créés doivent leur naissance
à d'autres de la même espèce qui existaient avant eux ; que les plantes naissent d'autres
plantes, les animaux d'autres animaux, et les fossiles d'autres fossiles. Ils prétendent
que toute la faculté génératrice est cachée dans une semence qui forme les matières
à sa ressemblance et les rend peu à peu semblables à l'original... Cette semence est
d'ailleurs si fort immuable, qu'aucun feu ne peut la détruire ; sa vertu prolifique
subsiste dans le feu, par conséquent elle peut agir avec la plus grande promptitude
et changer une matière mercurielle en un métal de son espèce.
Pour former un métal de toutes pièces, il suffisait donc de découvrir la semence des métaux.
C'est par une conséquence de cette théorie que les alchimistes appellent œuf ou œuf
philosophique — orum philosophicum — le vase dans lequel on plaçait les matières
qui devaient servir à l'opération du grand œuvre.
On professait en outre, au sujet de la génération des substances métalliques, une idée
qu'il importe de signaler. La formation des métaux vils, tels que le plomb, le cuivre,
l'étain, était considérée comme un pur accident. La nature, s'efforçant de donner
à ses ouvrages le dernier degré de perfection, tendait constamment à produire de l'or,
et la naissance des autres métaux n'était, selon les alchimistes, que le résultat
d'un dérangement fortuit survenu dans la formation de ce corps.
Il faut nécessairement avouer, dit Salmon, que l'intention de la nature en produisant
les métaux n'est pas de faire du plomb, du fer, du cuivre, de l'étain, ni même de l'argent,
quoique ce métal soit dans le premier degré de perfection, mais de faire de l'or — l'enfant
de ses désirs — car cette sage ouvrière veut toujours donner le dernier degré de perfection
à ses ouvrages, et, lorsqu'elle y manque et qu'il s'y rencontre quelques défauts, c'est
malgré elle que cela se fait. Ainsi ce n'est pas elle qu'il en faut accuser, mais
le manquement de causes extérieures... C'est pourquoi nous devons considérer la naissance
des métaux imparfaits comme celle des avortons et des monstres, qui n'arrive que parce que
la nature est détournée dans ses actions, et qu'elle trouve une résistance qui lui lie
les mains et des obstacles qui l'empêchent d'agir aussi régulièrement qu'elle a coutume
de le faire. Cette résistance que trouve la nature, c'est la crasse que le mercure
a contractée par l'impureté de la matrice, c'est-à-dire du lieu où il se trouve pour former
l'or, et par l'alliance qu'il fait en ce même lieu avec un soufre mauvais et combustible.
Ainsi les alchimistes partaient de ce principe fondamental que les métaux, et en général
toutes les substances du monde inorganique, étaient doués d'une sorte de vie. Comme
les êtres animés, ces substances avaient la propriété de se développer au sein de la terre,
et de passer par une série de perfectionnements qui leur permettait de s'élever de l'état
imparfait à l'état parfait. Pour les alchimistes, l'état d'imperfection d'un métal était
caractérisé par son altérabilité ; son état de perfection, par la propriété de résister
à l'action des causes extérieures. Le fer, le plomb, l'étain, le cuivre, le mercure, métaux
facilement altérables, ou oxydables comme nous le disons aujourd'hui, étaient les métaux
vils ou imparfaits ; l'or et l'argent, inaltérables au feu et qui résistent à la plupart
des agents chimiques, représentaient des métaux nobles ou parfaits.
Les diverses modifications par lesquelles les métaux devaient passer pour arriver à l'état
d'or ou d'argent étaient provoquées, selon les alchimistes, par l'action des astres. C'est
à la secrète influence exercée sur eux par les grands corps célestes qu'était dû
le perfectionnement graduel qui s'opérait dans leur nature intime. Mais cette action était
fort lente : elle exigeait des siècles pour s'accomplir. Paracelse est un des écrivains
qui ont le plus insisté sur cette influence que les astres exerceraient sur les corps
terrestres.
Les alchimistes ne sont pas d'accord sur la limite du progrès matériel qui s'exerce au sein
des métaux. Le plus grand nombre des auteurs considèrent ce progrès comme devant s'arrêter
lorsque le métal est parvenu à l'état d'or ou d'argent ; une fois à l'état de métal noble,
il doit y persister éternellement. Mais quelques écrivains pensent que cette modification
est continue, de telle sorte que, après avoir atteint le terme de sa perfection, le métal
repasse graduellement à l'état imparfait. Aussi le cercle de ces transformations
moléculaires se poursuivrait sans interruption à travers les siècles. Émise par Rudolphe
Glauber, cette vue singulière a été adoptée par un certain nombre d'alchimistes. C'est
par une exagération de cette idée que Paracelse professait que, sous l'influence des astres
et du sol, non seulement les métaux vils se changeaient en argent ou en or, mais
ils pouvaient aussi se transformer en pierre, et les minéraux se développer par une sorte
de graine à la manière des plantes.
Aux premiers âges de la science, l'opinion que nous venons d'exposer avait dû naturellement
s'offrir à l'esprit des observateurs. Dans le sein de la terre, on trouve toujours un même
métal sous plusieurs états différents. Quelquefois à l'état natif, il se rencontre en même
temps engagé en différentes combinaisons, et l'art réussit toujours à extraire le métal pur
des divers composés naturels dans lesquels il existe. L'observation de ce fait put donc
amener les premiers chimistes à croire que les divers états sous lesquels on trouve
les métaux dans le sein du globe constituaient autant de degrés de perfection successive
destinés à les acheminer vers leur état définitif. Quant à l'influence que l'on prêtait
aux grands corps célestes pour provoquer et régler ces mutations, cette pensée était
la conséquence des croyances astrologiques qui, sous l'inspiration de Paracelse, ont dominé,
au Moyen Âge, l'esprit général des sciences.
La théorie de la composition des métaux, l'opinion relative à leur génération, établissait
donc en principe le fait de la transmutation ; mais il ne suffit pas de justifier
théoriquement le phénomène ; reste le moyen de l'accomplir. Or, d'après les alchimistes,
il existe une substance capable de réaliser cette transformation : c'est la pierre,
ou poudre philosophale, désignée aussi sous les noms de grand magistère, de grand élixir,
de quintessence et de teinture. Mise en contact avec les métaux fondus, la pierre
philosophale les change immédiatement en or. Si elle n'a pas acquis son plus haut degré
de perfection, si elle n'est pas amenée à son dernier point de pureté, la pierre
philosophale ne change pas les métaux vils en or, mais seulement en argent. Elle porte
alors le nom de petite pierre philosophale, de petit magistère ou de petit élixir.
Ce n'est qu'au douzième siècle qu'il est clairement question pour la première fois
de la pierre philosophale. Avant cette époque, la plupart des auteurs grecs et arabes,
à l'exception de Geber, se contentent d'établir théoriquement le fait de la transmutation,
sans indiquer l'existence d'un agent spécial qui puisse réaliser le phénomène.
Exposons rapidement les caractères extérieurs et les propriétés que les alchimistes
attribuent à la pierre philosophale. Voici les descriptions que nous donnent de cet agent
merveilleux les adeptes qui assurent l'avoir observé :
J'ai vu et manié, dit Van Helmont, la pierre philosophale. Elle avait la couleur du safran
en poudre, elle était lourde et brillante comme le verre en morceaux.
Paracelse la présente comme un corps solide d'une couleur de rubis foncé, transparent,
flexible et cependant cassant comme du verre.
Bérigard de Pise, qui put l'observer tout à son aise dans la transmutation qu'un adepte
inconnu lui fit opérer, attribue à la pierre philosophale la couleur du pavot sauvage
et l'odeur du sel marin calciné : Colore non absimitis flore papaveris sylvestris, odore
vero sal marinum adustum referentis.
Raymond Lulle la désigne quelquefois sous le nom de carbunculus, que l'on peut entendre
par petit charbon ou par escarboucle, selon la signification donnée à ce mot par Pline.
Helvétius lui donne la couleur du soufre. Enfin elle est très souvent décrite comme
une poudre rouge.
Voilà des signalements bien divers. Mais rassurons-nous, un passage de Kalid concilie
ces contradictions. Kalid, ou plutôt l'auteur inconnu qui a écrit sous ce nom, dit,
dans son Traité des trois paroles :
Cette pierre réunit en elle toutes les couleurs. Elle est blanche, rouge, jaune,
bleu de ciel, verte.
Voilà tous nos philosophes mis d'accord.
Quant à la petite pierre philosophale, c'est-à-dire celle qui change les métaux en argent,
on en parle toujours comme d'une substance d'un blanc éclatant. Aussi est-elle désignée
sous le nom de teinture blanche. Toutefois il est fort peu question de la petite pierre
philosophale dans les écrits des adeptes : on n'aimait pas à faire les choses à demi.
Les alchimistes attribuaient à la pierre philosophale trois propriétés essentielles :
changer les métaux vils en argent ou en or, guérir les maladies, prolonger la vie humaine
au delà de ses bornes naturelles.
Les auteurs sont unanimes pour attribuer à la pierre philosophale la propriété
de transformer les métaux vils en argent ou en or. Mais quelle quantité faut-il en employer
pour produire cet effet ? Sur ce point, on rencontre les plus singulières discordances.
Les alchimistes du dix-septième siècle étaient assez modérés dans cette évaluation.
Kunckel, le plus modeste de tous, reconnaît qu'elle ne peut convertir en or que deux fois
son poids du métal étranger ; l'Anglais Germspreiser, de trente à cinquante fois. Mais
au Moyen Âge on avait de bien autres prétentions. Arnauld de Villeneuve et Rupescissa
attribuent au grand magistère la propriété de convertir en or cent parties d'un métal
impur ; Roger Bacon, cent mille parties ; Isaac le Hollandais, un million. Raymond Lulle
laisse bien loin toutes ces estimations. La pierre philosophale jouit, d'après lui,
d'une telle puissance, que, non seulement elle peut changer le mercure en or, mais encore
donner à l'or ainsi formé la vertu de jouer lui-même le rôle d'une nouvelle pierre
philosophale.
Prends, dit-il dans son Novum Testamentum, de cette médecine exquise, gros comme un haricot,
projette-la sur mille onces de mercure, celui-ci sera changé en une poudre rouge. Ajoute
une once de cette poudre rouge à mille onces d'autre mercure, la même transformation
s'opérera. Répète deux fois cette opération, et chaque once de produit changera mille onces
de mercure en pierre philosophale. Une once de produit de la quatrième opération sera
suffisante pour changer mille onces de mercure en or qui vaut mieux que le meilleur or
des mines.
D'après cela, la pierre philosophale pouvait agir sur plusieurs milliers de billions
de métal. Aussi, lorsque Raymond Lulle s'écrie : mare tingerem si mercurius esset, on peut
trouver la prétention un peu forte, mais on ne peut pas taxer le philosophe d'inconséquence.
C'est la même idée, que dans son poème latin Chrysopeïa, Aurelius Augurelle exprime dans
les vers suivants :
Illius exiguâ projectâ parte per undas
Æquoris, argentum vivum, si tune foret aequor,
Omne, vel immensum, verti mare posset in aurum.
Il semble bien difficile de dépasser le terme auquel est arrivé Raymond Lulle. C'est
cependant ce qu'un autre philosophe a essayé. D'après Salmon, l'auteur de la collection
qui a pour titre Bibliothèque des philosophes chimiques, la vertu de la pierre philosophale
peut s'exercer sur une quantité de métal infinie.
En imbibant, dit-il, la pierre philosophale avec le mercure des philosophes,
on le multiplie, et à chaque multiplication qu'on lui donne, on augmente sa vertu
et sa qualité tingente de dix fois autant qu'elle était auparavant. De manière que si
un grain de la poudre de projection pouvait, avant qu'elle fût multipliée, teindre
et perfectionner en or dix grains de métal imparfait, après la première multiplication,
ce grain de poudre teindra et perfectionnera en or cent grains du même métal. Et,
si l'on multiplie la poudre une seconde fois, un grain en teindra mille de métal,
et à la troisième fois dix mille, à la quatrième cent mille ; et ainsi toujours
en augmentant jusqu'à l'infini, ce qui est une chose que l'esprit humain ne saurait
comprendre.
Avec cette manière d'entendre le phénomène, Salmon pouvait défier à son aise l'émulation
de ses confrères : il n'avait pas à craindre d'être jamais dépassé.
La propriété de guérir les maladies et de prolonger la durée de l'existence humaine n'a été
accordée à la pierre philosophale que vers le treizième siècle. Il est probable, suivant
l'observation judicieuse de Boerhaave, que cette croyance s'introduisit
chez les alchimistes de l'Occident, parce que l'on prit à la lettre les expressions
figurées et métaphoriques qu'affectionnent les anciens auteurs. Lorsque Geber dit,
par exemple : apporte-moi les six lépreux, que je les guérisse, il veut dire : apporte-moi
les six métaux vils, que je les transforme en or. Quoi qu'il en soit, cette seconde
propriété attribuée à la pierre philosophale a ouvert une carrière nouvelle
que l'imagination des adeptes devait dignement parcourir.
D'après tous les écrivains hermétiques, la pierre philosophale, prise à l'intérieur, est
le plus précieux des médicaments. Dans son Opuscule de la philosophie naturelle des métaux,
Denis Zachaire décrit ainsi la façon d'user de l'œuvre divine aux corps humains
pour les guérir des maladies :
Pour user de notre grand roi pour recouvrer la santé, il en faut prendre un grain pesant
et le faire dissoudre dans un vaisseau d'argent avec de bon vin blanc, lequel se convertira
en couleur citrine. Puis faites boire au malade un peu après les minuit, et il sera guéri
en un jour si la maladie n'est que d'un mois, et, si la maladie est d'un an, il sera guéri
en douze jours, et, s'il est malade de fort longtemps, il sera guéri dans un mois, en usant
chaque nuit comme dessus. Et, pour demeurer toujours en bonne santé, il en faudrait prendre
au commencement de l'automne et sur le commencement du printemps en façon d'électuaire
confit. Et par ce moyen l'homme vivra toujours en parfaite santé jusqu'à la fin des jours
que Dieu lui aura donnés, comme ont écrit les philosophes.
Isaac le Hollandais assure qu'une personne qui prendrait chaque semaine un peu de pierre
philosophale se maintiendrait toujours en santé, et que sa vie se prolongerait jusqu'à
l'heure dernière qui lui a été assignée par Dieu.
Basile Valentin dit également que celui qui possède la pierre des sages ne sera jamais
atteint de maladies ni d'infirmités jusqu'à l'heure suprême qui lui a été fixée par le roi
du ciel.
Si, à l'exemple des précédents, tous les alchimistes s'étaient contentés d'affirmer
que la pierre philosophale prolonge la vie humaine jusqu'au terme assigné par Dieu,
ils auraient assurément peu compromis leur crédit, et auraient ainsi laissé aux historiens
l'occasion de rendre une fois hommage à leur véracité. Par malheur, ils se sont départis
souvent de cette réserve. Artéphius se donnait mille ans : moi-même, Artéphius, qui écris
ceci, depuis mille ans, ou peu s'en faut, que je suis au monde, par la grâce du seul Dieu
tout-puissant et par l'usage de cette admirable quintessence.
On attribuait l'âge de quatre cents ans au Vénitien Frédéric Gualdo, frère de la Rose-Croix,
et celui de cent quarante ans à l'ermite Trautmansdorf. Alain de Lisle, assurent
les alchimistes, a vécu plus de cent ans, grâce à l'emploi de la bienheureuse quintessence.
Raymond Lulle et Salomon Trismosin, tous les deux dans un âge avancé, s'étaient rajeunis
par l'usage de la pierre philosophale. Ce dernier se vantait de pouvoir rendre les formes
et les grâces de la jeunesse à des femmes de soixante-dix et de quatre-vingt-dix ans ; et,
pour lui, prolonger la vie jusqu'au jugement dernier était une bagatelle. Vincent
de Beauvais a voulu prouver que si Noé eut des enfants à l'âge de cinq cents ans, c'est
qu'il possédait la pierre philosophale. Deux écrivains anglais, F. Dickinson et Th. Mudan,
ont consacré de savants livres à démontrer que c'est grâce au même moyen que
les patriarches sont arrivés à l'âge le plus avancé. Paul Lucas, voyageur français, qui,
au commencement du dix-huitième siècle, parcourut l'Orient aux frais du roi, et rapporta
surtout de ses voyages les monuments de son insigne crédulité, rencontra à Bursa,
dans l'Asie Mineure, au milieu d'une réunion d'alchimistes, un derviche nommé Usbeck
qui se faisait remarquer par ses connaissances dans toutes les langues. Usbeck paraissait
avoir trente ans, mais il en avouait plus de cent. Il assurait avoir eu le bonheur
de rencontrer dans les Indes le célèbre Nicolas Flamel, lequel se portait au mieux,
bien que parvenu à sa deux centième année. Nous n'étendrons pas davantage la liste
de ces fables.
Quelques écrivains spagyriques ont attribué à la pierre philosophale une dernière propriété
moins importante, que nous devons cependant indiquer : c'est celle de former
artificiellement des pierres précieuses, des diamants, des perles et des rubis.
Vous avez vu, Sire, écrit Raymond Lulle au roi d'Angleterre, la projection merveilleuse
que j'ai faite à Londres avec l'eau de mercure que j'ai jetée sur le cristal dissous :
je formai un diamant très fin, vous en fîtes faire de petites colonnes pour un tabernacle.
Dans son opuscule de la Philosophie naturelle, Denis Zachaire décrit la façon d'user
de la divine œuvre pour faire les perles et les rubis. Enfin Jules Sperber assure,
dans son Isagogue, que la quintessence change les cailloux en perles fines, rend le verre
ductile et fait revivre les arbres morts.
Les opinions qui viennent d'être mentionnées sont du ressort de l'observation ;
il nous reste à passer en revue celles qui se caractérisent par une tendance mystique
ou théosophique. Quand on embrasse, en effet, l'ensemble des travaux hermétiques,
on reconnaît qu'ils se classent en deux groupes : les uns à peu près affranchis
de spéculation, n'ont été exécutés qu'avec le secours de l'observation et de l'expérience
des laboratoires ; les autres s'accomplirent sous l'inspiration d'idées abstraites,
de nature théosophique ou mystique. Cette distinction, qui nous permettra d'apporter plus
de méthode et de simplicité dans l'élucidation du sujet obscur qui nous occupe, est
suffisamment justifiée par l'histoire. Les considérations mystiques n'ont paru
dans l'alchimie que vers le douzième siècle. Les Arabes avaient su se maintenir
dans l'étude des faits, et dégager leurs travaux de toute liaison avec les abstractions
métaphysiques et les principes religieux. L'unité, la simplicité des dogmes
dans la religion musulmane, la faible prédilection de ce peuple pour les conceptions
purement philosophiques, devaient écarter de leur esprit les idées de ce genre. Mais,
une fois établie chez les peuples chrétiens, l'alchimie prit un caractère nouveau.
L'inspiration religieuse fut jugée indispensable au succès du grand œuvre, les idées
théosophiques s'infusèrent peu à peu dans les principes de l'art, et, dominant bientôt
l'élément pratique, elles amenèrent la plus étrange confusion. Arnauld de Villeneuve,
Raymond Lulle, Basile Valentin et Paracelse ont surtout contribué à pousser l'alchimie
dans cette voie stérile.
Autant que la synthèse philosophique peut embrasser dans un cercle étroit les vagues
considérations des alchimistes théosophes, on peut établir que leurs opinions théoriques
se résument dans les idées suivantes : influences occultes accordées à certains agents
matériels, et spécialement à la pierre philosophale, sur les facultés de l'homme ;
comparaison de l'opération du grand œvre avec le mystère des rapports de l'âme
et du corps ; comparaison ou identification de l'œuvre hermétique avec les mystères
de la religion chrétienne ; intervention, toutefois dans une très faible mesure,
des considérations empruntées à la magie.
Jusqu'au treizième siècle, les alchimistes s'étaient bornés à accorder à la pierre
philosophale les trois propriétés dynamiques signalées plus haut. À partir de cette époque,
on lui reconnaît une qualité nouvelle s'exerçant dans l'ordre moral. La pierre philosophale
porte à celui qui la possède le don de la sagesse et des vertus ; comme elle anoblit
les métaux, ainsi elle purifie l'esprit de l'homme, elle arrache de son cœur la racine
du péché.
Ceux qui sont assez heureux, dit Salmon, pour avoir la possession de ce rare trésor,
quelque méchants et vicieux qu'ils fussent auparavant, sont changés dans leurs mœurs
et deviennent gens de bien ; de sorte que, ne considérant plus rien sur la terre qui mérite
leur affection, et n'ayant plus rien à souhaiter en ce monde, ils ne soupirent plus
que pour Dieu et pour la bienheureuse éternité, et ils disent comme le prophète : Seigneur,
il ne me reste plus que la possession de votre gloire pour être entièrement satisfait.
Ajoutons à ce témoignage celui du pieux Flamel.
La pierre étant parfaite par quelqu'un, dit Nicolas Flamel, le change de mauvais en bon,
lui ôte la racine de tout péché, le faisant libéral, doux, pieux, religieux et craignant
Dieu ; quelque mauvais qu'il fut auparavant, dorénavant il demeure toujours ravi
de la grande grâce et miséricorde qu'il a obtenu de Dieu et de la profondité
de ses œuvres divines et admirables.
L'écrivain hermétique que l'on désigne sous le nom du Cosmopolite, et dont
nous rapporterons les hauts faits dans la suite de cet ouvrage, assure que la pierre
philosophale n'est autre chose qu'un miroir dans lequel on aperçoit les trois parties
de la sagesse du monde ; celui qui la possède devient aussi sage qu'Aristote et Avicenne.
Th. Northon dit, dans son Crede mihi :
La pierre des philosophes porte à chacun secours dans les besoins ; elle dépouille l'homme
de la vaine gloire, de l'espérance et de la crainte ; elle ôte l'ambition, la violence
et l'excès des désirs ; elle adoucit les plus dures adversités. Dieu placera auprès
de ses saints les adeptes de notre art.
Par une conséquence de ce principe, on a prétendu que les anciens sages avaient possédé
la pierre philosophale. Adam l'avait reçue des mains de Dieu ; les patriarches hébreux
et le roi Salomon n'étaient que des adeptes initiés au secret de l'art. On a poussé
la folie jusqu'à écrire que Dieu promet la pierre philosophale à tous les bons chrétiens.
On invoquait ce verset de l'Apocalypse : au vainqueur je donnerai une pierre blanche !
L'assimilation du phénomène de la transmutation métallique avec la mort et la résurrection
des hommes, est une idée dont les traces se rencontrent chez plusieurs auteurs
des premières époques de l'alchimie, et qui devint vulgaire au Moyen Âge. C'est là ce qui
plaisait tant à Luther et ce qui concilia à l'alchimie la protection du grand réformateur.
Il accorda ses éloges à la science hermétique à cause des magnifiques comparaisons
qu'elle nous offre avec la résurrection des morts au jour du jugement dernier.
Dans le nombre très considérable d'ouvrages d'alchimie mystique publiés au dix-huitième
siècle, et qui offrent la plus incroyable confusion d'idées religieuses et de principes
scientifiques, la résurrection est littéralement considérée comme une opération alchimique,
comme une transmutation d'un ordre supérieur. Les livres saints offrant un texte
inépuisable à ces commentaires insensés, on justifiait ce rapprochement par toute espèce
d'invocations aux autorités bibliques. L'auteur de la Lettre philosophique, écrit
de quelques pages composé en 1751, cite à l'appui de ses paroles, plus de cent passages
de la Bible. Quelques-uns, par exemple, prétendaient savoir comment les élus conserveront
la pierre philosophale jusqu'au jour du jugement dernier. Ils s'appuyaient sur ce verset
de l'Épître de saint Paul aux Corinthiens : nous aurons ce trésor dans des vases de grès.
La comparaison ou plutôt l'identification de l'œuvre hermétique avec les mystères
de la religion chrétienne, se rencontre à chaque pas dans les écrits mystiques
du dix-septième siècle, dans les ouvrages de l'Anglais Argille, de Michaelis, et surtout
dans le livre du cordonnier théosophe J. Boehme, dont le fanatisme contribua beaucoup
à donner de la vogue à ces idées. Il serait superflu de s'étendre sur un sujet semblable ;
un passage de Basile Valentin suffira pour caractériser l'esprit de ces absurdes rêveries.
Dans une Allégorie de la sainte Trinité et de la pierre philosophale Basile Valentin
s'exprime ainsi :
Cher amateur chrétien de l'art béni, oh ! que la sainte Trinité a créé la pierre
philosophale d'une manière brillante et merveilleuse ! Car le père Dieu est un esprit,
et il apparaît cependant sous la forme d'un homme comme il est dit dans la Genèse ; de même
nous devons regarder le mercure des philosophes comme un corps esprit. De Dieu le père est
né Jésus-Christ son fils, qui est à la fois homme et Dieu, et sans péché. Il n'a pas eu
besoin de mourir, mais il est mort volontairement et il est ressuscité pour faire vivre
éternellement avec lui ses frères et sœurs sans péché. Ainsi l'or est sans tache,
fixe, glorieux et pouvant subir toutes les épreuves, mais il meurt à cause de ses frères
et sœurs imparfaits et malades ; et bientôt, ressuscitant glorieux, il les délivre
et les teint pour la vie éternelle ; il les rend parfaits en l'état d'or pur.
Cette tendance si marquée à rattacher métaphoriquement aux mystères de la religion
les pratiques de l'alchimie, était la conséquence de la préoccupation continuelle
qui distinguait les adeptes, d'implorer le secours divin pour le succès de leur œuvre,
de placer leurs travaux sous la protection des autorités sacrées, et de considérer
le succès définitif, objet de tant de vœux et de tant d'espérances, comme le produit
d'une révélation divine. Quelques citations vont nous permettre de caractériser exactement
ce côté si digne de remarque de l'école alchimique.
Il ne nous reste plus, dit l'arabe Geber, qu'à louer et à bénir en cet endroit le très-haut
et très-glorieux Dieu, créateur de toutes les natures, de ce qu'il a daigné nous révéler
les médecines que nous avons vues et connues par expérience ; car c'est par sa sainte
inspiration que nous nous sommes appliqué à les rechercher, avec bien de la peine...
Courage donc, fils de la science, cherchez et vous trouverez infailliblement ce don
très-excellent de Dieu, qui est réservé pour vous seuls. Et vous, enfants de l'iniquité,
qui avez mauvaise intention, fuyez bien loin de cette science, parce qu'elle est
votre ennemie et votre ruine, qu'elle vous causera très-assurément ; car la providence
divine ne permettra jamais que vous jouissiez de ce don de Dieu qui est caché pour vous
et qui vous est défendu.
Mais ces hommages adressés à l'autorité divine sont beaucoup plus fréquents
chez les auteurs chrétiens que chez les Arabes. On ne peut ouvrir un écrit de Basile
Valentin, de Raymond Lulle, d'Albert le Grand, d'Arnauld de Villeneuve et de tous
les autres alchimistes du Moyen Âge, sans rencontrer une de ces pieuses invocations.
Arnauld de Villeneuve, par exemple, dans son Miroir d'alchimie, remercie Dieu du secours
qu'il lui a prêté dans ses recherches, il reconnaît qu'il lui doit tout, et qu'à lui seul
doivent revenir la louange et la gloire.
Sachez donc, mon cher fils, nous dit-il, que cette science n'est autre chose
que la parfaite inspiration de Dieu.
Il nous dit encore dans sa Nouvelle lumière :
Père et révérend seigneur, quoique je sois ignorant des sciences libérales, parce que
je ne suis pas assidu à l'étude, ni de profession de cléricature, Dieu a pourtant voulu,
comme il inspire à qui il lui plaît, me révéler l'excellent secret des philosophes, quoique
je ne le méritasse pas.
Le Véritable Philalète dit, dans son Entrée ouverte au palais fermé du roi, en s'adressant
à l'opérateur :
Maintenant remerciez Dieu qui vous a fait tant de grâces, que d'amener votre œuvre
à ce point de perfection ; priez-le de vous conduire et d'empêcher que votre précipitation
ne vous fasse perdre un travail qui est venu à un état aussi parfait.
Nicolas Flamel, ou plutôt l'auteur du livre apocryphe des Figures hiéroglyphiques
de Nicolas Flamel, commence ses descriptions par cette magnifique prière :
Loué soit éternellement le seigneur mon Dieu, qui élève l'humble de la basse poudrière,
et fait réjouir le coeur de ceux qui espèrent en lui, qui ouvre aux croyants avec grâce
les sources de sa bénignité, et met sous leurs pieds les cercles mondains de toutes
les félicités terrestres. En lui soit toujours notre espérance, en sa crainte,
notre félicité, en sa miséricorde la gloire de la réparation de notre nature,
et en la prière notre sûreté inébranlable. Et toi, ô Dieu tout-puissant, comme ta bénignité
a daigné d'ouvrir en la terre devant moi — ton indigne serf — tous les trésors
des richesses du monde, qu'il plaise à ta grande clémence, lorsque je ne serai plus
au nombre des vivants, de m'ouvrir encore les trésors des cieux, et me laisser contempler
ton divin visage, dont la majesté est un délice inénarrable, et dont le ravissement n'est
jamais monté en cœur d'homme vivant. Je te le demande par le Seigneur Jésus-Christ ton Fils
bien-aimé, qui en l'unité du Saint-Esprit est avec toi au siècle des siècles. Ainsi soit-il.
Il existe, au cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale, un dessin de Vrièse
représentant le laboratoire d'un alchimiste. C'est une magnifique galerie de château
qui a été transformée en laboratoire ; on voit d'un côté une rangée de fourneaux,
et de l'autre un autel où fume l'encens ; l'alchimiste, à genoux, et les yeux levés
vers le ciel, adresse à Dieu sa prière.
On commit, sous le nom de Liber mutus, une collection de quinze gravures in-folio
qui se trouve à la fin du premier volume de la Bibliothèque chimique de Manget. Elle est
destinée à faire connaître, au moyen de ces seules figures, et sans une seule ligne
d'explication écrite, la préparation de la pierre philosophale. Les planches 2, 8 et 11,
qui représentent trois opérations à exécuter, nous montrent un alchimiste et sa femme
dans l'attitude de la prière, agenouillés des deux côtés d'un fourneau qui contient l'œuf
philosophique. Le reste des figures est inintelligible, mais le sens de la dernière est
facile à saisir. L'homme et la femme sont à genoux, levant les mains vers le ciel ; ils ont
réussi dans leur recherche et remercient Dieu qui leur a dévoilé le secret
qu'ils désiraient.
Après toutes ces preuves de leur dévotion, après tant de témoignages donnés
par les alchimistes de la sincérité et de l'orthodoxie de leur foi, on est surpris
quand on se rappelle le reproche qu'on leur a de tout temps adressé, d'avoir accordé
une part considérable à l'étude de la magie, et d'avoir invoqué son secours
pour les diriger dans leurs travaux. Il importe donc de rechercher quel est le crédit
que mérite cette opinion universellement admise.
Dans les conceptions et dans les travaux alchimiques, la magie a joué, selon nous, un rôle
infiniment moins sérieux qu'on ne l'admet généralement. Les alchimistes byzantins croyaient,
il est vrai, aux influences astrologiques ; comme nous l'avons montré plus haut,
ils accordaient aux astres une certaine action sur les propriétés des corps sublunaires.
Tout le monde sait, par exemple, que, dès l'origine de l'art hermétique, les métaux,
et avec eux un certain nombre de substances minérales, furent consacrés aux sept planètes ;
les noms des métaux avaient même été fournis par ceux des planètes. À Saturne on consacrait
le plomb, la litharge, l'agate et autres matières semblables ; à Jupiter, le corail,
la sandaraque, le soufre ; à la planète Mars, le fer, l'aimant et les pyrites ; au soleil,
l'hyacinthe, le diamant, le saphir et le charbon ; à Vénus, le cuivre, les perles,
l'améthyste, le sucre, l'asphalte, le miel, la myrrhe et le sel ammoniac ; à Mercure,
le vif-argent, l'émeraude, le succin, l'oliban, le mastic ; enfin, à la lune, rangée alors
parmi les planètes, ou consacrait l'argent, le verre et la terre blanche. Partisans
déclarés de l'astrologie, les savants grecs avaient dû nécessairement introduire
quelques-unes de ces idées dans les dogmes alchimiques. Les Égyptiens et les Arabes,
qui avaient reçu des Hébreux la tradition de la Cabale, se conformèrent à ces principes,
et accordèrent une certaine part à l'astrologie pour la connaissance de l'art hermétique.
C'est ainsi que Kalid et Geber déclarent que les métaux sont influencés par le cours
des astres ; ce dernier auteur fait observer que l'intervention de cette influence
constitue une des plus grandes difficultés pour régler les opérations chimiques.
Mais les écrits des auteurs arabes n'appartiennent qu'aux premières époques de l'art
hermétique ; les travaux de Geber, de Rhasès et des écrivains de cette école sont
du huitième siècle et marquent par conséquent les premiers travaux de l'alchimie.
La science qui nous occupe n'en était encore qu'à ses débuts, et les travaux pratiques
pour la recherche de la pierre philosophale étaient alors à peine abordés. Les influences
astrologiques invoquées à cette époque pour la direction des opérations chimiques ne purent
donc exercer une grande influence sur les progrès de cet art naissant. Mais, plus tard,
lorsque les recherches pour l'accomplissement du grand œuvre passèrent dans l'Occident
et y prirent un essor universel, les considérations astrologiques, et surtout la magie,
furent abandonnées ou tombèrent dans un discrédit général. Partageant les opinions
de leur époque, subissant nécessairement l'influence des doctrines de leur temps,
les alchimistes étaient sans doute disposés à accorder une certaine foi aux influences
surnaturelles, à l'action d'êtres invisibles sur le monde matériel. Mais ils croyaient
en même temps qu'il n'était pas donné à l'homme de diriger et de maîtriser à son gré
cet empire. Ils professaient sur ce point l'opinion de Geber, qui nous apprend,
dans le neuvième chapitre de la Somme de perfection, que les adeptes, tout en reconnaissant
l'influence que les planètes, parvenues à un certain point du ciel, exercent
sur la formation et le perfectionnement des substances minérales, déclarent en même temps
que l'homme n'a pas reçu le pouvoir de suppléer à cette influence.
Nous ne dissimulerons pas cependant qu'un certain nombre d'écrivains alchimiques,
qui appartiennent à l'époque des travaux les plus actifs, font intervenir,
dans la direction de leurs recherches, l'astrologie, et même la magie. Ces écrivains
recommandent d'avoir recours à diverses influences surnaturelles pour parvenir
à la découverte de la pierre philosophale. Paracelse est celui qui a le plus insisté
sur ce point. Ses ouvrages sont remplis de folles invocations au monde invisible, et c'est
pour résumer sa pensée qu'il nous dit dans son traité De tinctura physicorum :
si tu ne comprends pas les usages des cabalistes et des anciens astrologues, Dieu ne t'a
pas créé pour la spagyrique, et Nature ne t'a pas choisi pour l'œuvre de Vulcain. Mais
le fougueux médecin de Schwitz n'a jamais joui chez les alchimistes que d'une autorité
contestable ; écrivain purement théorique, il ne travailla pas de ses mains
à l'accomplissement du grand œuvre. Arnauld de Villeneuve et Basile Valentin sont les seuls
alchimistes importants qui, avant Paracelse, avaient pris au sérieux l'astrologie
et la magie. Dans son Traité des Talismans — de sigillis — Arnauld de Villeneuve donne
un grand nombre de formules contre les démons. Basile Valentin s'était jeté avec ardeur
dans les ténèbres du mysticisme hermétique, et, sous ce rapport, il avait préparé la voie
à Paracelse, à qui revient le triste honneur d'avoir fait dévier l'alchimie de sa route
et d'avoir substitué ou tenté de substituer la méthode psychologique à la méthode
expérimentale adoptée avant lui. Mais, nous le répétons, les efforts de Basile Valentin
et de Paracelse ne réussirent qu'imparfaitement à imprimer aux recherches des adeptes
la direction mystique. En résumé, si les alchimistes occidentaux ont partagé les croyances
de leur époque relativement à l'astrologie et à la magie, l'influence de ces idées
ne s'est fait, selon nous, que très faiblement sentir dans leurs travaux pratiques.
L'astrologie y joua un certain rôle, mais la magie n'y intervint jamais d'une manière
sérieuse.
À la pensée que nous venons d'émettre on ne manquera pas d'opposer cette opinion unanime,
accréditée depuis des siècles, qui nous représente l'alchimiste comme un homme
nécessairement voué à toutes les pratiques des sciences occultes, et qui, pour atteindre
le but de ses désirs effrénés, n'hésite pas à invoquer l'esprit du mal et à lui livrer
son âme en échange des trésors qu'il ambitionne. Nous ne contesterons point que telle fut
en certains cas, sur le compte des alchimistes, la pensée du vulgaire, et le portrait
odieux que le génie de Goethe a si vigoureusement tracé dans le personnage du docteur Faust,
reproduisait un type depuis longtemps consacré. Mais cette opinion tenait à deux causes
qu'il importe de ne pas méconnaître. Au Moyen Âge, on était disposé à considérer comme
émanant de l'esprit diabolique toute création formée en dehors de l'ordre habituel,
et l'on n'hésitait pas à flétrir du dangereux nom de sorciers tous ceux qui mettaient
en évidence quelque résultat extraordinaire.
Il est donc tout simple que ce préjugé ait pris naissance à propos des alchimistes,
que l'on voyait occupés à des recherches dont le but et les procédés échappaient
au vulgaire. D'ailleurs, loin de combattre cette opinion, les alchimistes eux-mêmes
s'efforçaient de la répandre. Ils aimaient à jeter sur leurs travaux comme un voile
de mystère ; le merveilleux prêtait à leur physionomie un caractère qui secondait
leurs desseins. Bien des fois cependant les adeptes expièrent cruellement cette tentation
de leur orgueil. On sait que la magie, considérée dans l'acception plus restreinte
qu'elle reçut au Moyen Âge, était distinguée en magie blanche et en magie noire selon
qu'on avait recours à l'intervention de Dieu ou à celle du diable pour la production
de ses effets. C'est contre les sectateurs de la magie noire que le Moyen Âge avait établi
un système spécial d'inquisition, comme on peut le lire dans la Démonomanie, ou le Fléau
des démons et des sorciers, de J. Bodin d'Angers, publiée en 1580, et où se trouve tracé
le code abominable des moyens qui permettent d'arriver à convaincre un accusé du crime
de magie. Un alchimiste cité à la barre de ce redoutable tribunal encourait le dernier
supplice, si les témoins entendus prouvaient que l'accusé s'était efforcé sciemment,
par des moyens diaboliques, de parvenir à quelque chose. La jalousie de leurs confrères,
la mauvaise foi, l'ignorance et quelquefois le ressentiment de leurs dupes, n'ont fait
que trop souvent encourir aux adeptes l'expiation d'un crime imaginaire. Aussi, lorsque
Gabriel Naudé publia en 1669 son Apologie des grands hommes accusés de magie, il comprit
sur cette liste plusieurs alchimistes célèbres, parce qu'il savait bien que la pratique
de l'alchimie avait été pour beaucoup de ces infortunés une cause de persécutions.
Les faits que l'histoire nous fournit montrent bien d'ailleurs que le recours
aux influences magiques n'a joué qu'un bien faible rôle dans les fastes de l'art.
Dans les récits des transmutations métalliques dont le souvenir nous a été conservé,
on ne voit presque jamais intervenir d'invocation aux puissances occultes, et,
si l'histoire de l'alchimie nous montre qu'il a existé certains individus qui essayaient
de conjurer les démons ou se vantaient de tenir à leur service des diables familiers,
l'événement ne manqua pas de prouver que c'étaient là de faux adeptes ou des alchimistes
fripons. Bragadino, Léonard Thurneysser et François Borri furent particulièrement
dans ce cas. Ce fait ne pourra rester l'objet d'un doute si le lecteur nous permet
de rappeler, par une courte digression, les circonstances qui amenèrent à découvrir
les fourberies et les mensonges de ces trois aventuriers.
Bragadino, dont le véritable nom était Mamugna, était Grec, originaire de l'île de Chypre.
Il se faisait passer pour le fils du gouverneur de Venise, le comte Marco Antonio Bragadino,
qui fut pris et tué par les Turcs en 1571. Après avoir parcouru une partie de l'Orient
en jouant le rôle d'adepte, il se rendit en Italie en 1578 sous le nom de comte
de Mamugnaro. Ayant réussi à attirer la confiance du margrave Martinengo, il ne tarda pas
à acquérir une grande réputation comme adepte. Il faisait en public des transmutations,
afin de prouver qu'il devait à la pierre philosophale l'origine de ses richesses. Mais
ses prétendus procédés pour la préparation de cet agent précieux, qu'il vendait fort cher
à ses admirateurs, étaient pour lui une source plus réelle de fortune. C'est ainsi que,
se trouvant dans le palais des Cantarena, il fit une transmutation du mercure en or
qui charma l'assemblée. Tout son secret consistait à faire usage d'un alliage de mercure
et d'or, car les assistants reconnurent que le composé qu'il plaça dans le creuset rougi,
perdit, pour se transformer en or, la moitié de son poids. La même expérience ayant été
répétée à Venise dans la maison du riche Dandolo, émerveilla la noblesse, et le doge lui
acheta à un très grand prix sa pierre philosophale, avec un écrit que l'on trouve reproduit
dans la Bibliothèque chimique de Manget. Le chimiste Otto Tackenius, qui, plus tard, fut
chargé d'examiner cette poudre, reconnut qu'elle ne consistait qu'en un amalgame d'or.
Cet aventurier quitta Venise en 1588, et se mit à parcourir l'Allemagne en prenant le nom
de comte Bragadino. Les principales villes de l'Allemagne furent témoins de ses exploits.
Pour produire sur l'esprit du public une impression plus vive, il assurait avoir le diable
en sa puissance. Il faisait ses opérations ayant toujours à ses côtés deux énormes dogues
noirs à l'air satanique, qui représentaient deux démons enchaînés à son pouvoir. Ayant
acquis à Vienne beaucoup de réputation par ces manœuvres, Bragadino se rendit à Munich
avec le projet de passer de là à Prague et à Dresde. Il arriva à Munich en 1590, et fut
aussitôt appelé à la cour pour y donner témoignage de sa science. Mais les fraudes
qu'il employait ayant fini par se découvrir, il fut mis en jugement et condamné
à la potence pour avoir usurpé un nom qui ne lui appartenait pas. Revêtu d'un habit doré,
Bragadino fut attaché à la potence d'or des alchimistes. Après son exécution, les deux
dogues noirs, ses compagnons, furent arquebusés sous son gibet.
L'un des artistes hermétiques qui, à la même époque, occupait le plus l'Allemagne, était
Léonard Thurneysser, ou plutôt Zum Thurn, né à Bâle en 1530. Dès l'âge de dix-huit ans,
Thurneysser avait préludé à ses prouesses hermétiques en vendant aux juifs des objets dorés
pour de l'or pur. Poursuivi pour ce fait, il se mit à voyager en France et en Angleterre,
s'associant aux manœuvres des alchimistes ambulants, et apprenant en leur compagnie
de subtils procédés pour étonner et tromper son prochain. Il était passé maître en cet art
dangereux lorsqu'en 1555 il revint en Allemagne et se présenta à l'archiduc Ferdinand,
dont il gagna la confiance. Il ne se donnait pas auprès du prince comme un adepte consommé,
mais seulement comme un artiste à qui il manquait bien peu de chose pour atteindre
à ce rang. Afin de le perfectionner dans son art, l'archiduc le fit voyager à ses frais
dans les trois parties de notre hémisphère. Richement défrayé de ses dépenses
par la munificence de son maître, Thurneysser parcourut successivement la Hongrie,
l'Espagne, le Portugal, I'Écosse, l'Italie, la Grèce, l'Égypte, l'Arabie et la Syrie
pour trouver le secret de la science hermétique. Il ne le trouva pas, et ne rapporta
de ses voyages que quelques connaissances en médecine qu'il avait recueillies auprès
des docteurs égyptiens.
C'est, en effet, en qualité de médecin que Léonard Thurneysser, de retour de l'Orient,
se présenta à la cour de l'électeur de Brandebourg, Jean Georges, qui se trouvait alors
à Francfort. Ayant guéri la femme de l'électeur d'une maladie, il fut nommé médecin
du prince. Plus tard on le mit à la tête d'un laboratoire que sa noble cliente Éléonore,
femme du prince électoral, avait fondé à Halle.
Thurneysser tira merveilleusement parti de sa position. Il vendait aux dames de la cour
du fard et d'autres cosmétiques magistralement préparés. Dans sa pratique médicale,
il substituait aux remèdes rebutants des galénistes les médicaments de Paracelse,
qu'il décorait des noms pompeux d'or potable, de teinture d'or, de magistère du soleil.
Il s'adonnait à l'astrologie, et publiait des calendriers astrologiques qui trouvaient
un débit étonnant. Comme ses prophéties étaient conçues en termes fort ambigus, il tenait
en réserve, pour les princes, des exemplaires particuliers de ses calendriers qui portaient
dans les interlignes l'explication des termes obscurs. C'est en faisant usage de tous
ces moyens que Thurneysser finit par acquérir des richesses immenses. Il entretenait
dans son laboratoire plus de deux cents personnes, et avait établi, pour la publication
de ses ouvrages, une fonderie de caractères et une imprimerie. Une édition qu'il publia
des trente-deux dialectes européens et de soixante-huit langues étrangères, le fit regarder
comme un des premiers savants de son temps. Ses différents écrits, entre autres Quinta
essentia, publié à Munster en 1570, et son Pison, ouvrage qui traite des propriétés
des eaux, étaient avidement recherchés dans toute l'Allemagne ; il était, en un mot, devenu
l'oracle de la cour et du pays.
Ce qui avait en partie contribué à répandre la renommée de Thurneysser, c'est
qu'il assurait avoir en sa puissance un démon d'ordre inférieur. Ce diable docile
consistait en une petite figure hideuse qu'il montrait au public dans un flacon de verre.
Plus tard, cependant, son étoile vint à pâlir. Gaspard Hoffmann, professeur à Francfort,
avait publié un traité remarquable, intitulé de la Barbarie imminente, dans lequel
il démasquait l'extravagance du charlatan disciple de Paracelse. Ce livre dessilla
les yeux de l'Électeur. En même temps, les alchimistes ses confrères, envieux de sa haute
fortune, ayant réussi à dévoiler ses fraudes aux yeux de la cour, Thurneysser fut obligé,
en 1585, de quitter précipitamment Berlin pour échapper aux poursuites ordonnées contre lui.
Il n'eut pas le temps d'emporter son démon familier, et, lorsqu'on pénétra dans
son laboratoire secret, on put mettre la main sur le mauvais génie : c'était un scorpion
conservé dans de l'huile.
Thurneysser ne survécut pas longtemps à sa disgrâce. Après avoir erré quelque temps
en Allemagne, en proie à une profonde misère, il entra dans un couvent, où il mourut
l'objet de la commisération publique.
Joseph-François Borri, Milanais, avait attaqué avec trop de témérité les principes
de l'Église romaine. Condamné au bannissement, il quitta l'Italie en 1660, et parcourut,
sous le nom de Burrhus, diverses villes d'Allemagne, où il fit plusieurs fois
des projections hermétiques. Après avoir visité les provinces rhénanes et les Pays-Bas,
il se rendit, en 1665, à Copenhague, et entra comme alchimiste au service du roi
de Danemark, Frédéric III. II parvint à un tel point à gagner la confiance du roi,
qu'il réussit à lui persuader une insigne folie. Borri prétendait avoir à son service
un démon qui apparaissait à son évocation et qui lui dictait les opérations nécessaires
à accomplir pour opérer les transmutations. Cet esprit, qui répondait au nom d'Homunculus,
arrivait au commandement de son maître, lorsque celui-ci prononçait certaines syllabes
mystérieuses. Pour avoir son alchimiste tout à fait sous la main, le roi décida
que le laboratoire de Borri serait transporté dans son château. Mais l'adepte assurait
que le pouvoir de son démon serait anéanti si on tentait de le séparer d'un immense
fourneau de fer et de briques qu'il avait fait bâtir pour servir de demeure à l'Homunculus.
Il espérait, grâce à cette difficulté, échapper à l'obligation de loger au palais,
où ses opérations auraient sans doute trouvé une surveillance plus sévère. Mais une volonté
royale ne connaît point d'obstacle. Le roi décida que, pour ne point séparer l'Homunculus
de sa prison obligée, l'immense fourneau de l'alchimiste serait transporté, à l'aide
de machines et par-dessus les remparts, dans l'intérieur de son palais. Tous les gens
du palais furent contraints de s'atteler à ces machines.
Cinq ans après, Frédéric III étant mort, on voulut connaître le secret de Barri. Ce dernier
prit aussitôt la fuite ; mais, arrêté sur les frontières de la Hongrie, il fut emprisonné
à Vienne. Reconnu par le nonce du pape, il fut réclamé au nom de la cour de Rome comme
ayant été condamné pour crime d'hérésie. Borri fut conduit à Rome par le nonce lui-même,
et on le tint enfermé dans le château Saint-Ange. Il n'était pas astreint néanmoins
à une surveillance trop sévère : on lui accorda un laboratoire afin qu'il travaillât
à la pierre philosophale en faveur de l'Église. Mais il ne put parvenir à rien de bon :
son Homunculus l'avait quitté. Il mourut en prison en 1695.
Si nous sommes entré dans les détails qui précèdent, c'est que nous voulions montrer que
ces invocations aux esprits infernaux, ce recours aux puissances occultes, tant reprochés
aux alchimistes, n'ont été en réalité que le fait de quelques fripons ou de souffleurs
de bas étage. Aucun des grands hommes dont les noms brillent dans les fastes alchimiques
n'a ajouté foi à de semblables folies. Et le fait d'ailleurs s'explique sans peine.
Quelles que soient les erreurs dans lesquelles ils ont pu tomber, les alchimistes étaient,
après tout, des gens positifs, ayant un but parfaitement déterminé et sachant fort bien
quel résultat ils voulaient atteindre. Pour obtenir ce résultat, le recours aux influences
surnaturelles était plus qu'illusoire, et, si les adeptes eurent quelques tentations
de ce genre, le bon sens et l'expérience ne tardèrent pas à leur montrer qu'il n'y avait
rien de sérieux à attendre de tels moyens. Ils durent donc abandonner bientôt une voie
aussi stérile, laissant aux faiseurs de dupes le soin d'en exploiter les hasards
et les profits. Pour arriver à la découverte de l'agent précieux, but de leurs espérances,
ils se bornèrent à l'emploi des moyens naturels, c'est-à-dire aux expériences exécutées
à l'aide des agents que mettait à leur service la chimie de leur temps. La série des moyens
pratiques mis en usage aux diverses époques de l'alchimie pour la découverte de la pierre
philosophale doit donc maintenant devenir l'objet de notre examen.