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L'ALCHIMIE ET LES ALCHIMISTES
EXPOSÉ DES DOCTRINES
ET DES TRAVAUX DES ALCHIMISTES

CHAPITRE II

moyens divers employés par les alchimistes
pour la préparation de la pierre philosophale


 L'obscurité des écrivains hermétiques, l'incohérence et la confusion de leur style, les termes détournés, les noms étranges qu'ils affectionnent pour désigner, ou bien pour déguiser les substances, opposent beaucoup de difficultés à l'analyse que nous allons faire des moyens principaux employés par les adeptes pour la préparation de la pierre philosophale. Chez eux, d'ailleurs, cette obscurité était volontaire ; le parti était pris d'être impénétrable, et l'on n'en faisait pas mystère.
Pauvre idiot ! s'écrie Artéphius apostrophant son lecteur, serais-tu assez simple pour croire que nous allons t'enseigner ouvertement et clairement le plus grand et le plus important des secrets, et prendre nos paroles à la lettre ? Je t'assure que celui qui voudra expliquer ce que les philosophes ont écrit selon le sens ordinaire et littéral des paroles se trouvera engagé dans les détours d'un labyrinthe d'où il ne se débarrassera jamais, parce qu'il n'aura pas le fil d'Ariane pour se conduire et pour en sortir, et quelque dépense qu'il fasse à travailler, ce sera tout autant d'argent perdu !
La plupart des auteurs ont grand soin d'avertir que leurs descriptions ont été embarrassées à dessein d'énigmes, de contradictions et d'équivoques. Aussi les novices qui essayaient de pénétrer le secret de la science par la lecture des grands maîtres, étaient-ils bien édifiés à cet égard :
Quand les philosophes parlent sans détours, dit G. de Schrœder, je me défie de leurs paroles ; quand ils s'expliquent par énigmes, je réfléchis.
C'est la même idée que l'adepte Salmon exprime par cette riche collection de métaphores :
Ce n'est que parmi ces contradictions et ces mensonges apparents que nous trouvons la vérité ; ce n'est que parmi ces épines que nous cueillerons cette rose mystérieuse. Nous ne saurions entrer dans ce riche jardin des Hespérides pour y voir ce bel arbre d'or et en cueillir les fruits si précieux, qu'après avoir défait le dragon qui veille toujours et qui en défend l'entrée. Nous ne pouvons enfin aller à la conquête de cette toison d'or que par les agitations et par les écueils de cette mer inconnue, en passant entre ces rochers qui se choquent et se combattent, et après avoir surmonté les monstres épouvantables qui la gardent.
Pour adopter ce langage obscur et inaccessible, les alchimistes avaient un excellent motif. Ils n'avaient rien à dire sur l'art de faire de l'or, tous leurs efforts pour y parvenir étant demeurés inutiles. Il est à croire d'ailleurs que celui qui aurait possédé ce secret merveilleux eût jugé bon de le garder pour lui, et d'après cela, se fût dispensé d'écrire une ligne. Mais c'était là le seul motif que les alchimistes n'invoquaient pas pour justifier les mystères de leur langage. Ils en avaient mille autres à alléguer. C'était, par exemple, la crainte de produire dans la société une perturbation trop vive ; il ne fallait pas, comme le dit Salmon, profaner et rendre publique une chose si précieuse, qui, si elle était connue, causerait un désordre et un bouleversement prodigieux dans la société humaine. Il y avait aussi un motif religieux qu'il est bon de signaler, car il caractérise bien l'esprit général des idées alchimiques. Tous les adeptes reconnaissent que la préparation de la pierre philosophale est une œuvre qui dépasse la portée de l'intelligence humaine. Dieu seul peut la révéler aux hommes, et il ne s'en ouvre qu'à ses élus. Un philosophe qui a reçu cette communication d'en haut, ne doit l'accorder à son tour qu'aux êtres vertueux, aux esprits que la grâce a touchés ; il lui est commandé de la refuser aux méchants et au vulgaire. Ainsi, en adoptant leur style énigmatique, les adeptes ne faisaient qu'obéir à la volonté divine.
Cette étrange association des idées religieuses et physiques se rencontre si souvent dans les écrits des alchimistes, qu'elle représente l'un des traits les plus constants qui caractérisent leurs ouvrages :
Cache ce livre dans ton sein, dit Arnauld de Villeneuve, et ne le mets point entre les mains des impies, car il renferme le secret des secrets de tous les philosophes. Il ne faut pas jeter cette perle aux pourceaux, car c'est un don de Dieu.
Les maîtres du treizième siècle allaient jusqu'à menacer les indiscrets de la colère de Dieu :
Celui qui révèle ce secret, dit Arnauld de Villeneuve, est maudit et meurt d'apoplexie.
Je te jure sur mon âme, s'écrie Raymond Lulle, que, si tu dévoiles ceci, tu seras damné. Tout vient de Dieu et doit y retourner ; tu conserveras donc pour lui seul un secret qui n'appartient qu'à lui. Si tu faisais connaître par quelques paroles légères ce qui a exigé de si longues années de soins, tu serais damné sans rémission au jugement dernier pour cette offense à la majesté divine.
J'ai maintenant assez parlé, dit Basile Valentin dans son Char de triomphe de l'antimoine, j'ai enseigné notre secret de manière si claire et si précise, qu'en dire un peu plus, ce serait vouloir s'enfoncer dans l'enfer.
Basile Valentin se répand en plaintes amères sur la trop grande clarté qui règne dans ses écrits. Il s'adresse à lui-même les plus vifs reproches, et, pour son salut, il tremble d'en avoir trop dit. Basile Valentin s'exagérait ses torts : la postérité l'absout. Tous les adeptes qui ont travaillé sur les indications de ses écrits tiennent pour certain, vu la parfaite obscurité de son langage, qu'il figure au nombre des élus.
La crainte des peines temporelles ou spirituelles n'est point la seule qui paraisse avoir dicté la réserve extrême des écrivains hermétiques. En effet, les auteurs grecs et arabes sont tout aussi discrets que les occidentaux. Cette réserve est même quelquefois poussée à un point extrême. Rhasès commence ainsi la description d'un procédé très simple pour faire de l'eau-de-vie :
Prends de quelque chose d'inconnu la quantité que tu voudras — Recipe aliquid ignotum, quantum volueris.
Pseudo-Démocrite donne le procédé suivant pour solidifier le mercure :
Prends du mercure et solidifie-le avec de la magnésie, ou avec du soufre, ou avec de l'écume d'argent, ou avec de la chaux, ou avec de l'alun, ou avec ce que tu voudras.
Il n'est pas rare de trouver la recette suivante : Prends...
Il est impossible d'être plus discret.
L'obscurité des traités alchimiques et la bizarrerie de leur contenu sont suffisamment indiquées d'avance par l'étrangeté de leurs titres. Pour en donner une idée, il nous suffira de citer les noms de quelques ouvrages choisis parmi les plus célèbres dans les fastes de l'art. Tels sont : l'Apocalypse chimique, les Douze Clefs de la philosophie de Basile Valentin ; le Miroir des Secrets, la Moelle alchimique, de Roger Bacon ; la Clavicule, de Raymond Lulle ; le Désir désiré, attribué à Nicolas Flamel ; la parole délaissée, du Trévisan ; le Rosaire philosophique, la Fleur des Fleurs, d'Arnauld de Villeneuve ; le Livre de la Lumière, de J. Roquetaillade — Rupescissa ; le Vrai Trésor de la vie humaine, de du Soucy ; le Tombeau de Sémiramis ouvert aux sages, la Lumière sortant par soi-même des ténèbres, l'Entrée ouverte au palais fermé du roi, de Philalèthe ; l'Ancienne guerre des chevaliers ou le Triomphe hermétique, le Crede mihi, de Th. Northon ; la Tourbe des philosophes ou Assemblée des disciples de Pythagoras, de Morien ; le Psautier d'Hermophile ; Traité du Ciel et de la Terre, de V. Lavinus ; le Livre des Douze Portes, de G. Ripley ; la Toison d'or, de Trimosin ; l'Éclat de trompette ; et plusieurs autres ouvrages publiés sous le nom d'Hermès ou sous les noms de quelques philosophes de l'antiquité : Teinture physique ; Teinture du Soleil et de la Lune ; Teinture des pierres précieuses, etc. Ajoutons que, sous ce rapport, les auteurs modernes ne le cèdent pas à leurs devanciers. Voici, par exemple, les titres de quelques ouvrages publiés au dix-huitième siècle : Clef pour ouvrir le cœur du père philosophique ; la Salamandre brûlante et le Chimiste éveillé ; le Soleil splendide au firmament chimique de l'horizon allemand ; etc.
Ce style obscur et énigmatique se montre surtout chez les premiers alchimistes. En parcourant, dans les écrits des Byzantins, des Arabes et des auteurs occidentaux antérieurs au quinzième siècle, les explications des procédés relatifs à la préparation de la pierre philosophale, on chercherait vainement à pénétrer le sens de leurs descriptions.
Il est probable, disons-le, que ces écrivains ne s'entendaient pas eux-mêmes. Tous les lexiques qui ont été composés ne sont d'aucun secours, car dans la même page un terme prend quelquefois deux ou trois significations différentes.
Cependant il ne sera pas inutile de faire connaître comment s'expriment les anciens auteurs au sujet de la préparation de la pierre philosophale. On caractériserait d'une manière très inexacte les travaux des alchimistes si l'on s'en tenait à ce qu'ils ont écrit de raisonnable et d'intelligible.
Nous citerons d'abord, comme se rapportant au dire des alchimistes, à la préparation de la pierre philosophale, l'écrit célèbre que l'on désigne sous le nom de Table d'émeraude, qui a servi de texte à un nombre considérable de commentaires. La tradition rapporte que cette pièce fut trouvée par Alexandre le Grand dans le tombeau d'Hermès, lequel avait été caché, par les soins des prêtres égyptiens, dans les profondeurs de la grande pyramide de Gizeh. On donna à ce morceau le nom de Table d'émeraude, parce que l'on assurait qu'il avait été gravé par la main d'Hermès sur une immense lame d'émeraude avec la pointe d'un diamant.
Voici cette pièce considérée dans les fastes de l'alchimie comme le document le plus ancien de la philosophie hermétique, bien qu'il ne paraisse avoir été composé que vers le septième siècle :
Il est vrai, sans mensonge, certain et très véritable.
Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d'une seule chose.
Et comme toutes choses ont été et sont venues d'un, ainsi toutes choses sont nées dans cette chose unique par adaptation.
Le soleil en est le père, la lune en est la mère, le vent l'a porté dans son ventre, la terre est sa nourrice, le père de tout, le Thélème de tout le monde est ici ; sa force est entière si elle est convertie en terre.
Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l'épais, doucement, avec grande industrie. Il monte de la terre au ciel, et derechef il descend en terre, et il reçoit la force des choses supérieures et inférieures. Tu auras par ce moyen toute la gloire du monde et toute obscurité s'éloignera de toi.
C'est la force forte de toute force, car elle vaincra toute chose subtile et pénétrera toute chose solide.
Ainsi le monde a été créé.
De ceci seront et sortiront d'innombrables adaptations desquelles le moyen est ici.
C'est pourquoi j'ai été appelé Hermès Trismégiste, ayant les trois parties de la philosophie du monde.
Ce que j'ai dit de l'opération du soleil est accompli et parachevé.

Hortulanus, ou l'écrivain désigné sous le nom d'Hortulain — le Jardinier — a publié un long commentaire de cette merveilleuse pièce. Après lui il est peu d'alchimistes qui n'aient essayé de l'interpréter, et tous sont restés d'accord qu'elle renferme sous une couverture hiéroglyphique la préparation de la pierre philosophale. Le père Kircher, qui expliquait avec une étonnante facilité les hiéroglyphes égyptiens, avouait lui-même ne pouvoir déchiffrer le sens de la Table d'émeraude. Il n'en affirmait pas moins que cette pièce contenait la théorie de la pierre philosophale : certissimum est, nous dit-il. Si un tel concours de témoignages n'ébranlait l'incrédulité, on oserait prétendre que la chose du monde dont il est le moins question dans la Table d'émeraude, c'est la pierre philosophale.
Dans son livre des Douze portes, G. Ripley donne en ces termes la manière de préparer la quintessence :
Il faut commencer au soleil couchant, lorsque le mari Rouge et l'épouse Blanche s'unissent dans l'esprit de vie pour vivre dans l'amour et dans la tranquillité, dans la proportion exacte d'eau et de terre. De l'Occident avance-toi à travers les ténèbres vers le Septentrion ; altère et dissous le mari et la femme entre l'hiver et le printemps ; change l'eau en une terre noire, et élève-toi, à travers des couleurs variées vers l'Orient où se montre la pleine lune. Après le purgatoire apparaît le soleil blanc et radieux ; c'est l'été après l'hiver, le jour après la nuit. La terre et l'eau se sont transformées en air. Les ténèbres sont dispersées, la lumière s'est faite : l'Occident est le commencement de la pratique et l'Orient le commencement de la théorie ; le principe de la destruction est compris entre l'Orient et l'Occident.
À côté de ce grimoire on peut citer avec avantage le procédé suivant d'un auteur plus moderne, Jean d'Espagnet :
Prends une vierge ailée qui soit bien lavée et purifiée et qui soit enceinte par la vertu de la semence spirituelle de son premier mari, sans que pourtant sa virginité soit lésée : marie-la sans soupçon d'adultère avec l'autre homme, elle concevra de nouveau avec la semence corporelle du mari, et elle mettra au monde un enfant honorable des deux sexes : la pierre philosophale.
Arnauld de Villeneuve s'exprime ainsi dans un paragraphe sur la préparation du grand œuvre :
Sache, mon fils, que dans ce chapitre je vais t'apprendre la préparation de la pierre philosophale.
Comme le monde a été perdu par la femme, il faut aussi qu'il soit rétabli par elle. Par cette raison prends la mère, place-la avec ses huit fils dans son lit ; surveille-la ; qu'elle fasse une stricte pénitence, jusqu'à ce qu'elle soit lavée de tous ses péchés. Alors elle mettra au monde un fils qui péchera. Des signes ont apparu dans le soleil et dans la lune : saisis ce fils et châtie-le, afin que l'orgueil ne le perde pas. Cela fait, replace-le en son lit, et lorsque tu lui verras reprendre ses sens, tu le saisiras de nouveau pour le plonger tout nu dans l'eau froide ; puis remets-le encore une fois sur son lit, et, lorsqu'il aura repris ses sens, tu le saisiras de nouveau pour le donner à crucifier aux juifs. Le soleil étant ainsi crucifié, on ne verra point la lune, le rideau du temple se déchirera, et il y aura un grand tremblement de terre. Alors, il est temps d'employer un grand feu, et l'on verra s'élever un esprit sur lequel tout le monde s'est trompé.

Cette lumineuse explication est adressée par Arnauld de Villeneuve à un de ses élèves. Mais il parait apprécier lui-même cet étrange exposé à sa véritable valeur, car il fait répondre à son élève : maître, je ne comprends pas ! Sur quoi le maître promet d'être plus clair une autre fois.
Le passage suivant de la Tourbe des philosophes n'a rien à envier à ceux que nous venons de citer :
Je vous commande, fils de doctrine, congelez l'argent vif :
De plusieurs choses faites, 2, 3 et 3, 1, 1 avec 3, c'est 4, 3, 2 et 1. De 4 à 3 il y a 1 : de 3 à 4 il y a 1, donc 1 et 1, 3 et 4 ; de 3 à 1 il y a 2, de 2 à 3, il y a 1, de 3 à 2, 1, 1, 1, 2 et 3. Et 1, 2, de 2 et 1, 1 de 1 à 2, 1 donc 1. Je vous ai tout dit.

Voilà la manière de congeler l'argent vif ; rien n'est plus simple. Plusieurs anciens traités alchimiques sont écrits dans ce style.
La préparation de la pierre philosophale est souvent présentée, dans les ouvrages de cette époque, sous la forme d'allégorie ou de parabole. Une de ces allégories, fort admirée au Moyen Âge, a beaucoup excité la sagacité des adeptes ; on la connaissait sous le nom d'Allégorie de Merlin, bien que le célèbre enchanteur n'ait rien eu de commun avec les alchimistes. Voici la traduction de cette pièce, dont le style est assez remarquable :
Un roi, voulant détruire de puissants ennemis, se prépara à soutenir contre eux la guerre. Au moment de monter à cheval, il ordonna à un de ses soldats de lui donner à boire de l'eau qu'il aimait beaucoup. Celui-ci, répondant, dit : Seigneur, quelle est cette eau que vous me demandez ? C'est, dit le roi, l'eau que j'aime le plus et dont je suis aimé entre tous. Le soldat alla aussitôt et l'apporta. Le Roi la reçut et but longtemps, jusqu'à ce que ses membres furent enflés et ses veines remplies ; il devint extrêmement pâle ; alors ses soldats lui dirent : Seigneur, voici le cheval, vous plaît-il de monter ? Mais le roi, répondant, dit : Sachez que je ne puis monter. Pourquoi ne pouvez-vous monter ? disent les soldats. Sachez, leur dit le roi, que je me sens appesanti et que j'ai de grandes douleurs de tête ; il me semble que mes membres se détachent de moi. Je vous ordonne en conséquence de me placer dans une chambre claire, d'apporter cette chambre, dans un lieu chaud et sec, entretenu nuit et jour à une chaleur modérée. Ainsi je suerai ; l'eau que j'ai bue disparaîtra, et je serai délivré. Les soldats firent ce que le roi avait ordonné. Au bout du temps requis, ils ouvrirent la porte et trouvèrent le roi demi-mort. Les parents coururent aussitôt vers les médecins d'Égypte et d'Alexandrie, qu'il faut honorer entre tous, et les amenèrent avec eux en leur racontant l'événement. Ceux-ci ayant vu le roi, déclarèrent qu'il était facile de le délivrer ; les parents dirent alors en s'adressant aux médecins : Qui de vous s'en chargera ? Nous, s'il vous plaît, dirent les médecins d'Alexandrie ; mais les médecins d'Égypte reprirent : Cela ne nous plaît point, c'est nous que ce soin regarde, car nous sommes les plus anciens. Les Alexandrins y ayant consenti, les médecins d'Égypte prirent le roi, le coupèrent en petits morceaux, et l'ayant humecté avec un peu de leur médecine, ils le remirent dans sa chambre dans un lieu sec et chaud, entretenu nuit et jour, comme auparavant, à une chaleur modérée ; on le retira presque mort et ne conservant qu'un souffle de vie. Ce que voyant, les parents se mirent à crier, disant : Hélas ! le roi est mort ! Il n'est point mort, reprirent les médecins, ne criez pas, car il dort, et son sommeil va finir. Ils reprirent le roi, le lavèrent avec une eau douce jusqu'à ce que le goût de la médecine eût disparu ; ils le lavèrent encore avec la même médecine et le replacèrent dans le même lieu qu'auparavant ; mais, quand on le retira, les parents se mirent de nouveau à crier fortement : Hélas ! le roi est mort ! Nous avons tué le roi, reprirent les médecins, afin qu'il reparaisse en ce monde, après sa résurrection au jour du jugement, meilleur et plus fort qu'auparavant. Ce qu'entendant les parents, ils regardèrent les médecins comme des imposteurs, et aussitôt ils leur enlevèrent leur médecine et les chassèrent hors du royaume. Cela fait, ils se mirent à délibérer entre eux, pour savoir ce qu'on devait faire de ce cadavre empoisonné. Il fut convenu de l'ensevelir, de peur que l'odeur de sa putréfaction ne devint nuisible ; mais les médecins d'Alexandrie, entendant cela, vinrent à eux et dirent : N'ensevelissez pas le roi, car, si vous le voulez, nous vous le rendrons plus sain et plus beau qu'auparavant. Mais les parents se mirent à sourire en disant : Voulez-vous vous moquer de nous comme les autres ? Sachez que si vous ne tenez pas vos promesses. vous ne sortirez pas de nos mains. Les médecins prirent donc le cadavre du roi, le lavèrent jusqu'à ce que toute la médecine qui restait fût enlevée, et le firent sécher. Ils prirent ensuite une partie de sel ammoniac et deux parties de nitre alexandrin, qu'ils mêlèrent avec la poudre du mort ; avec un peu d'huile de lin, ils en firent une pâte et la placèrent dans une chambre faite en forme de croix, avec une ouverture à la partie inférieure ; ils le placèrent au-dessous de cette ouverture, dans un autre vase, fait aussi en forme de croix, et le laissèrent là une heure. Enfin ils le couvrirent de feu et soufflèrent jusqu'au point de le faire fondre ; il descendit alors par l'ouverture dans la chambre placée au-dessous. Enfin le roi, revenant de la mort à la vie, jeta un grand cri : Où sont les ennemis ? dit-il. Je les tuerai tous, s'ils ne viennent sans retard se soumettre à moi. Tous accoururent donc vers lui en disant : Seigneur, nous voici, nous sommes tous prêts à obéir à vos ordres. C'est pourquoi, depuis ce moment, les rois et les puissants des autres nations l'honorèrent avec crainte comme auparavant.
Et, quand on voulait voir de ces merveilles, on plaçait dans un vase une once de mercure bien lavé, et on jetait à sa surface à peu près la grosseur d'un grain de millet, des ongles, des cheveux ou du sang du roi, et en soufflant légèrement les charbons, on trouvait la pierre que je sais bien ; on projetait un peu de cette pierre sur du plomb purifié, lequel prenait aussitôt la forme que je sais bien ; on plaçait ensuite une partie de cela sur dix parties de cuivre, et le tout devenait excellent et d'une seule couleur : on prenait alors cette troisième pierre, on la mêlait comme plus haut avec du sel et de l'or : on la liquéfiait, et on jetait ces sels dissous sur du petit-lait de chèvre. Ainsi s'accomplissait l'œuvre excellente entre toutes.
Conserve, frère, ce traité et veille bien sur lui, car la meilleure chose est sottise parmi les fous, mais non parmi les sages. Voilà le chemin des trois jours royaux par lesquels, avec un peu de travail, un grand bénéfice t'est réservé.

L'auteur de cette allégorie n'est pas connu ; la couleur orientale de son style lui a fait attribuer une origine arabe, mais l'imitation de ce style est trop aisée pour que cet argument ait de la valeur. L'expression de pierre philosophale que porte le titre de l'allégorie ne se trouvant jamais chez les auteurs arabes, cette pièce appartient sans doute à quelque écrivain du Moyen Âge.
On peut citer comme un autre exemple d'allégorie chimique l'Allégorie de la fontaine de Bernard de Trévisan. Dans son livre de la Philosophie naturelle des métaux, l'auteur met ainsi la pratique en paroles paraboliques :
Je m'en allais, pensant, par les champs, parce que j'étais las d'étudier.
Une nuit advint que je devais étudier pour le lendemain disputer : je trouvai une petite fontenelle, belle et claire, tout environnée d'une belle pierre, et cette pierre était au-dessus d'un vieux creux de chêne, et tout à l'environ elle était bornée de murailles, de peur que les vaches ni autres bêtes brutes, ni volatiles, ne s'y baignassent. Adonc j'avais grand appétit de dormir, je m'assis au-dessus de ladite fontaine, et je vis qu'elle était couverte par-dessus et qu'elle était fermée.
Et il passa par là un prêtre ancien et de vieil âge : je lui demandai pourquoi est ainsi fermée cette fontaine, dessus, dessous et de tous côtés ; et il me fut gracieux et bon et me commença tout ainsi à dire : Seigneur, il est vrai que cette fontaine est de terrible vertu, plus que nulle autre qui soit au monde. Elle est seulement pour le roi du pays, qu'elle connaît bien et lui elle car jamais ce roi ne passe par ici qu'elle ne le tire à soi ; et il est avec elle dedans cette fontaine à se baigner deux cent quatre-vingt-deux jours : et elle rajeunit tellement le roi qu'il n'y a homme qui ne le puisse vaincre...
Adonc je lui demandai s'il avait vu le roi, et il me répondit qu'il l'avait vu entrer ; mais depuis qu'il est entré et que sa garde l'a enfermé, jamais on ne le voit jusqu'à cent trente jours ; alors il commence à paraître et à resplendir. Le portier qui le garde lui chauffe son bain continuellement pour lui garder sa chaleur naturelle.
Adonc je demandai de quelle couleur le roi était ? Et il me répondit qu'il était vêtu de drap d'or au premier, et puis avait un pourpoint de velours noir, la chemise blanche comme neige et la chair aussi sanguine comme sang.
Après, je lui demandai, quand le roi venait à la fontaine, s'il amenait grande compagnie de gens étrangers et de menu peuple avec lui. Il me répondit amiablement en soi souriant : ce roi n'amène que lui et laisse tous ses gens et étrangers ; n'approche nul que lui de cette fontaine, sinon la garde, qui est un simple homme. Mais toutefois, quand le roi y est entré, premièrement il se dépouille de sa robe de drap de fin or, battu en feuilles très déliées, et la baille à son premier homme qui s'appelle Saturne. Adonc Saturne la prend et la garde quarante jours ou quarante-deux, au plus, quand une fois il l'a eue. Après, le roi revêt son pourpoint de fin velours noir, et le donne au second homme, qui est Jupiter, qui le garde vingt jours bons. Adonc Jupiter, par commandement du roi, le baille à la Lune, qui est la tierce personne, belle et resplendissante, et la garde vingt jours. Et ainsi le roi est en sa pure chemise, blanche comme neige, aux fines fleurs du sel fleuri. Alors il dévêt cette chemise blanche et fine et la baille à Mars, lequel pareillement la garde quarante et quelquefois quarante-deux jours. Et après cela Mars, par la volonté de Dieu, la baille au Soleil jaune et non pas clair, qui la garde quarante jours, et après vient le soleil très beau et très clair, qui la prend bientôt ; adonc celui-là la garde...
Et je lui dis : n'y vient-il jamais à cette fontaine ni médecins ni rien ? Non, dit-il, personne n'y vient autre que le gardien qui au-dessous fait chaleur continuelle, environnée et vaporeuse.
Ce gardien-là a-t-il beaucoup de peine ? Il a plus de peine à la fin qu'au commencement, car la fontaine s'enflamme.
Et je lui dis : l'ont vu beaucoup de gens ? Tout le monde l'a devant les yeux. Mais ils n'y connaissent rien.
Et je lui dis : que font-ils encore après ? S'ils veulent, ils peuvent purger le roi en la fontaine, circulant et contenant le lieu au contenu de la contenance contenue, en lui baillant, le premier jour son pourpoint, le jour après sa chemise, et le jour après sa chair sanguine.
Et je lui dis : de quoi c'est ceci ? Et il me dit : Dieu fit un et dix cent et mille et cent mille, et puis dix fois le multiplia.
Je lui dis : je ne l'entends point. Et il me dit : je ne t'en dirai plus, car je suis ennuyé. Et je vis qui il fut ennuyé, et moi aussi j'étais ennuyé qui avais appétit de dormir, car le jour précédent j'avais étudié.

Comme dernier exemple de ces expositions énigmatiques et symboliques relatives à la préparation du magistère nous citerons le Songe Vert, attribué au philosophe Bernard le Trévisan :
J'étais enseveli dans un sommeil très profond, lorsqu'il me sembla voir une statue, haute de quinze pieds environ, représentant un vieillard vénérable, beau et parfaitement bien proportionné dans toutes les parties de son corps. Il avait de grands cheveux d'argent tous par ondes ; ses yeux étaient de turquoises fines, au milieu desquelles étaient enchâssées des escarboucles, dont l'éclat était si brillant, que je ne pouvais en soutenir la lumière. Ses lèvres étaient d'or, ses dents de perles orientales, et tout le reste du corps était fait d'un rubis fort brillant. Il touchait du pied gauche un globe terrestre, qui paraissait le supporter. Ayant le bras droit élevé et tendu, il semblait soutenir avec le bout de son doigt un globe céleste au-dessus de sa tête, et de la main gauche il tenait une clef, faite d'un gros diamant brut.
Cet homme, s'approchant de moi, me dit : je suis le génie des sages, ne crains point de me suivre. Puis, me prenant par les cheveux, de la main dont il tenait cette clef, il m'enleva et me fit traverser les trois régions de l'air, celle du feu, et les cieux de toutes les planètes. Il me porta encore bien au delà ; puis, m'ayant enveloppé dans un tourbillon, il disparut, et je me trouvai dans une île flottante sur une mer de sang. Surpris d'être dans un pays si éloigné, je me promenais sur le rivage ; et considérant cette mer avec une grande attention, je reconnus que le sang dont elle était composée était vif et tout chaud. Je remarquai même qu'un vent très doux, qui l'agitait sans cesse, entretenait sa chaleur et excitait en cette mer un bouillonnement qui causait à toute l'île un mouvement presque imperceptible.
Ravi d'admiration de voir ces choses si extraordinaires, je réfléchissais sur tant de merveilles, quand j'aperçus plusieurs personnes de mon côté. Je m'imaginai d'abord qu'ils voulaient peut-être me maltraiter, et je me glissai sous un tas de jasmins pour me cacher mais, leur odeur m'ayant endormi, ils me trouvèrent et me saisirent. Le plus grand de la troupe, qui me semblait commander les autres, me demanda, avec un air fier, qui m'avait rendu si téméraire que de venir des Pays-Bas dans ce très-haut empire. Je lui racontai de quelle manière on m'y avait transporté. Aussitôt cet homme, changeant tout d'un coup de ton, d'air et de manières, me dit : sois le bienvenu, toi qui fus conduit ici par notre très-haut et très-puissant Génie. Puis il me salua, et tous les autres ensuite, à la façon de leur pays, qui est de se coucher tout plat sur le dos, puis se mettre sur le ventre et se relever. Je leur rendis le salut, mais selon la coutume de mon pays. Il me promit de me présenter au Hagacestaur, qui est leur empereur. Il me pria de l'excuser sur ce qu'il n'avait point de voiture pour me porter à la ville, dont nous étions éloignés d'une lieue. Il ne m'entretenait, par le chemin, que de la puissance et des grandeurs de leur Hagacestaur, qu'il disait posséder sept royaumes, ayant choisi celui qui était au milieu des six autres pour y faire sa résidence ordinaire.
Comme il remarquait que je faisais difficultés de marcher sur des lis, des roses, des jasmins, des oeillets, des tubéreuses, et sur une quantité prodigieuse de fleurs les plus belles et les plus curieuses, qui croissent même dans les chemins, il me demanda en souriant si je craignais de faire mal à ces plantes. Je lui répondis que je savais bien qu'il n'était point en elles d'âme sensitive, mais que, comme elles étaient très rares dans mon pays, je répugnais à les fouler aux pieds.
Ne découvrant, par toute la campagne, que fleurs et fruits, je lui demandai où l'on semait leurs blés. Il me répondit qu'ils ne les semaient point, mais que comme il s'en trouvait en quantité dans les terres stériles, le Hagacestaur en faisait jeter la plus grande partie dans nos Pays-Bas pour nous faire plaisir, et que les bêtes mangeaient ce qui en restait ; que, pour eux, ils faisaient leur pain des fleurs les plus belles ; qu'ils les pétrissaient avec la rosée, et les cuisaient au soleil. Comme je voyais partout une si prodigieuse quantité de très beaux fruits, j'eus la curiosité de prendre quelques poires pour en goûter ; mais il voulut m'en empêcher en me disant qu'il n'y avait que les bêtes qui en mangeaient. Je les trouvai cependant d'un goût admirable. Il me présenta des pêches, des melons et des figues ; et il ne s'est jamais vu dans la Provence, dans toute l'Italie, ni dans la Grèce, des fruits d'un si bon goût. Il me jura par le Hagacestaur que ces fruits venaient d'eux-mêmes et qu'ils n'étaient aucunement cultivés, m'assurant qu'ils ne mangeaient rien autre chose avec leur pain.
Je lui demandai comment ils pouvaient conserver ces fleurs et ces fruits pendant l'hiver. Il me répondit qu'ils ne connaissaient point d'hiver; que leurs années n'avaient que trois saisons seulement, savoir : le printemps, l'été, et que de ces deux saisons se formait la troisième, à savoir, l'automne, qui renfermait dans le corps des fruits l'esprit du printemps et l'âme de l'été : que c'était dans cette saison que se cueillaient le raisin et la grenade, qui étaient les meilleurs fruits du pays.
Il me parut fort étonné lorsque je lui appris que nous mangions du bœuf, du mouton, du gibier, du poisson et d'autres animaux. Il me dit que nous devions avoir l'entendement bien épais, puisque nous nous servions d'aliments si matériels. Il ne m'ennuyait aucunement d'entendre des choses si belles et si curieuses, et je les écoutais avec beaucoup d'attention. Mais, étant averti de considérer l'aspect de la ville, dont nous n'étions alors éloignés que de deux cents pas, je n'eus pas si tôt levé les yeux pour la voir, que je ne vis plus rien et que je devins aveugle : de quoi mon conducteur se prit à rire, et ses compagnons de même.
Le dépit de voir que ces messieurs se divertissaient de mon accident me faisait plus de chagrin que mon malheur même. S'apercevant donc bien que leurs manières ne me plaisaient pas, celui qui avait toujours pris soin de m'entretenir me consola en me disant d'avoir un peu de patience, et que je verrais clair dans un moment. Puis il alla chercher d'une herbe dont il me frotta les yeux, et je vis aussitôt la lumière et l'éclat de cette superbe ville, dont toutes les maisons étaient faites de cristal très pur, que le soleil éclairait continuellement ; car, dans cette île, il ne fut jamais de nuit. On ne voulut point me permettre d'entrer dans aucune de ces maisons, mais bien d'y voir ce qui se passait, à travers les murs, qui étaient transparents. J'examinai la première maison ; elles sont toutes bâties sur un même modèle. Je remarquai que leur logement ne consistait qu'en un étage seulement, composé de trois appartements, chaque appartement ayant plusieurs chambres et cabinets de plain-pied.
Dans le premier appartement paraissait une salle, ornée d'une tenture de damas tout chamarré de galon d'or ; bordé d'une crépine de même. La couleur du fond de cette étoffe était changeante de rouge et de vert, rehaussé d'argent très fin, le tout couvert d'une gaze blanche ; ensuite étaient quelques cabinets garnis de bijoux de couleurs différentes ; puis on découvrait une chambre toute meublée d'un beau velours noir, chamarré de plusieurs bandes de satin très noir et très luisant, le tout relevé d'un travail de jais, dont la noirceur brillait et éclatait fort.
Dans le second appartement se voyait une chambre, tendue d'une moire blanche ondée, enrichie et relevée d'une semence de perles orientales très fines. Ensuite étaient plusieurs cabinets, parés de meubles de plusieurs couleurs, comme de satin bleu, de damas violet, de moire citrine et de taffetas incarnat.
Dans le troisième appartement était une chambre parée d'une étoffe très-éclatante, de pourpre à fond d'or, plus belle et plus riche, sans comparaison, que toutes les autres étoffes que je venais de voir.
Je m'enquis où étaient le maître et la maîtresse du logis. On me dit qu'ils étaient cachés dans le fond de cette chambre, et qu'ils devaient passer dans une autre plus éloignée, qui n'était séparée de celle-ci que par quelques cabinets de communication ; que les meubles de ces cabinets étaient de couleurs toutes différentes, les uns étant d'un tapis couleur d'isabelle, d'autres de moire citrine, et d'autres d'un brocart d'or très pur et très fin.
Je ne pouvais voir le quatrième appartement, parce qu'il doit être hors d'œuvre ; mais on me dit qu'il ne consistait qu'en une chambre, dont les meubles n'étaient qu'un tissu de rayons de soleil les plus épurés et concentrés dans cette étoffe de pourpre où je venais de regarder.
Après avoir vu toutes ces curiosités, on m'apprit comment se faisaient les mariages parmi les habitants de cette île. Le Hagacestaur ayant une connaissance très-parfaite des hommes et du tempérament de tous ses sujets, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, il assemble les parents les plus proches, et met une jeune fille pure et nette avec un bon vieillard sain et vigoureux ; puis il purge et purifie la fille, il lave et nettoie le vieillard, qui présente sa main à la fille et la fille prend la main du vieillard ; puis on les conduit dans un de ces logis, dont on scelle la porte avec les mêmes matériaux dont le logis a été fait ; et il faut qu'ils restent ainsi enfermés ensemble neuf mois entiers, pendant lequel temps ils font tous ces beaux meubles qu'on m'a fait voir. Au bout de ce terme, ils sortent tous deux unis en un même corps ; et, n'ayant plus qu'une âme, ils ne sont plus qu'un, dont la puissance est fort grande sur la terre. Le Hagacestaur s'en sert alors pour convertir tous les méchants qui sont dans ses sept royaumes.
On m'avait promis de me faire entrer dans le palais du Hagacestaur, de m'en faire voir les appartements, et un salon, entre autres, où sont quatre statues aussi anciennes que le monde, dont celle qui est placée au milieu est le puissant Séganissegede, qui m'avait transporté dans cette île. Les trois autres, qui formaient un triangle à l'entour de celui-ci, sont trois femmes, à savoir : Ellugalé, Linématore et Tripsarécopsen. On m'avait aussi promis de me faire voir le temple où est la figure de leur divinité, qu'ils appellent Élésel, l'assergusine ; mais les coqs s'étaient mis à chanter, les pasteurs conduisaient leurs troupeaux aux champs, et les laboureurs, attelant leurs charrues, firent un si grand bruit, qu'ils m'éveillèrent, et mon songe se dissipa entièrement.
Tout ce que j'avais vu jusqu'ici n'était rien en comparaison de ce qu'on promettait de me faire voir. Cependant, je n'ai pas de peine à me consoler, lorsque je fais réflexion sur cet empire céleste, où le Tout-Puissant parait assis sur son trône environné de gloire, et accompagné d'anges, d'archanges, de chérubins, de séraphins, de trônes et de dominations. C'est là que nous verrons ce que l'oeil n'a jamais vu, que nous entendrons ce que l'oreille n'aura jamais entendu, puisque c'est dans ce lieu que nous devons goûter une félicité éternelle, que Dieu lui-même a promise à tous ceux qui tâcheront de s'en rendre dignes, ayant tous été créés pour participer à cette gloire. Faisons donc tous nos efforts pour la mériter. Loué soit Dieu !

Ces citations suffisent pour donner une idée des expositions énigmatiques familières aux anciens auteurs, et de la forme allégorique dont plusieurs d'entre eux ont revêtu leurs descriptions. Nous n'insisterons pas davantage sur ce point, et nous passons sans regret par-dessus les énigmes, les allégories et les paraboles qui remplissent les innombrables écrits de l'alchimie ancienne. Certaines personnes ne dédaignent pas les rébus et les logogriphes, mais au moins faut-il que le logogriphe cache un mot. Arrivons aux indications plus précises fournies par les écrivains d'une autre époque, pour la préparation de la pierre philosophale,
C'est au seizième siècle que le langage alchimique commence à se dépouiller de ses voiles. C'est donc en nous adressant aux ouvrages modernes qu'il nous sera permis de trouver quelques renseignements sur les différents moyens employés par les alchimistes pour la réalisation du grand oeuvre.
Le procédé général pour la préparation de la pierre philosophale est exposé en termes assez intelligibles dans quelques traités du dix-septième et du dix-huitième siècle, et notamment dans la Bibliothèque des philosophes chimiques, de Salmon, dans l'Entrée ouverte au palais fermé du roi, de Philalète, et dans le Traité d'un philosophe inconnu.
Pour comprendre les procédés que nous allons résumer, il faut se rappeler que les alchimistes assimilaient la génération des métaux à l'évolution des corps organisés, et qu'ils supposaient que les métaux prennent naissance, comme les animaux et les plantes, par la réunion de deux semences mâle et femelle. La science de l'alchimiste consistait donc à opérer artificiellement, au sein de ses appareils, la réunion des deux semences nécessaires à la génération de l'or. Ces matières premières étaient ensuite abandonnées pendant un temps suffisant, dans un vase que l'on désignait, en raison de sa forme et de sa destination, sous le nom d'œuf philosophique, et quelquefois sous le nom d'athanor ou de maison du poulet des sages. Après le temps d'incubation convenable, le métal parfait devait se trouver engendré.
Mais quelles sont les deux substances qui peuvent jouer ce rôle utile de semence métallique ? Selon la plupart des auteurs, ces deux substances sont : l'or ordinaire, qui constitue la semence mâle, et le mercure des philosophes, que l'on nomme aussi le premier agent, et qui représente la semence femelle.
L'adepte Salmon nous fait connaître, dans sa Bibliothèque des philosophes chimiques, la manière dont il faut procéder pour combiner l'or vulgaire au mercure des philosophes et obtenir ainsi la pierre des sages.
Voici de quelle manière, dit Salmon, les philosophes assurent que la chose se fait. Le mercure des philosophes — qu'ils appellent la femelle — étant joint et amalgamé avec l'or — qui est le mâle — bien pur et en feuilles ou en limaille, et mis dans l'œuf philosophale — qui est un petit matras fait en ovale, que l'on doit sceller hermétiquement de peur que rien de la matière ne s'exhale — on pose cet œuf dans une écuelle pleine de cendres, qu'on met dans le fourneau, et lors ce mercure, par la chaleur de son soufre intérieur, excité par le feu que l'artiste allume au dehors et qu'il entretient continuellement dans un degré et dans une proportion nécessaires, ce mercure, dis-je, dissout l'or sans violence et le réduit en atomes.
On obtient ainsi au bout de six mois une poudre noire qui, dans la description que Salmon nous en donne, porte le nom de tête de corbeau, de Saturne ou de ténèbres cimmériennes. Si l'on prolonge l'action de la chaleur, la matière devient blanche, c'est la teinture blanche ou petite pierre philosophale, qui peut convertir les métaux en argent et fabriquer les perles. Enfin, si l'on augmente le feu, la matière fond, devient verte et se change en une poudre rouge : c'est la véritable pierre philosophale. Projetée sur un métal vil à l'état de fusion, elle le transforme immédiatement en or.
La seule difficulté, dans la préparation de la pierre philosophale, consiste donc à obtenir le mercure des philosophes. Cet agent une fois trouvé, l'opération est, comme on vient de le voir, la chose la plus simple du monde. Ainsi que le dit fort bien Isaac le Hollandais, c'est une œuvre de femme et un jeu d'enfant ; et la conduite du grand œuvre offre alors, au dire de Nicolas Flamel, si peu de difficulté :

Qu'une femme filant fusée
N'en serait du tout détournée.

Mais la préparation de ce mercure philosophique n'est pas une faible entreprise. Tous les alchimistes reconnaissent que cette découverte est au-dessus de la portée humaine, et qu'on ne peut y atteindre que grâce à la révélation divine ou par l'amitié d'un adepte qui lui-même l'ait reçue de Dieu.
Cependant les philosophes ont souvent essayé de se passer du secours divin. Tous leurs travaux ont été inspirés par le désir de composer ce mercure philosophique, qu'ils désignent d'ailleurs sous les noms les plus divers. C'est le mercure animé, le mercure double, le mercure deux fois né, le lion vert, le serpent, l'eau pontique, le fils de la Vierge et le lait de la Vierge. Mais il faut bien le dire, ils n'ont jamais réussi à le découvrir, bien qu'ils l'aient cherché dans tous les corps qui sont dans la nature, et même, comme nous le verrons, dans quelques-uns qui n'y sont pas.
Passons rapidement en revue les nombreuses substances dans lesquelles on a cherché le mercure des philosophes, appelé aussi le premier agent de la pierre philosophale.
Le premier agent a été surtout cherché dans les métaux. Cette idée n'avait rien que de naturel dans la théorie professée par les alchimistes sur la composition des substances métalliques. Si l'on parvenait à retirer des métaux leurs éléments communs, le soufre et le mercure, dans un état de pureté absolue, on pouvait espérer les combiner ensuite de manière à faire de l'argent ou de l'or. C'est ce que Ripley fait sentir avec assez de raison. Le Cosmopolite dit d'ailleurs :
Si tu veux faire un métal, prends un métal ; car un chien n'est jamais engendré que par un chien.
L'arsenic est un des premiers métaux que les alchimistes aient essayé pour obtenir la pierre philosophale. Voici ce qui lui attira longtemps la confiance des adeptes. On trouve dans les anciens ouvrages de l'art une énigme grecque d'une origine inconnue et dont voici la traduction :

J'ai neuf lettres, je suis de quatre syllabes, connais-moi ;
Chacune des trois premières a deux lettres ;
Les autres ont les autres lettres, et il y a cinq consonnes ;
Par moi tu posséderas la sagesse.

On devina que le mot du logogriphe était arsenicon, arsenic. Les vapeurs d'arsenic blanchissent en effet le cuivre en formant un arséniure, et cette altération fut longtemps considérée comme un commencement de transmutation en argent, ou comme une transmutation véritable. On reconnut plus tard que le cuivre blanchi par l'arsenic n'est pas de l'argent. Un professeur d'Iéna, Georges Wedel, présenta donc une interprétation différente : le mot de l'énigme était cassiteros, étain. Mais on ne put rien tirer de ce nouveau métal, et l'on ne manqua pas de reconnaître ensuite que l'explication de Wedel supposait, dans le mot cassiteros, une faute d'orthographe. Quelques autres solutions furent encore proposées sans succès. Enfin un dernier commentateur, ennuyé du logogriphe, trancha le nœud en disant qu'il était question du Christ. Comme on le voit, l'adepte agissait un peu à la manière d'Alexandre, car son interprétation laissait deux lettres sans emploi. Il est vrai que Wedel avait déjà fait bon marché de l'orthographe, et que, par conséquent, le premier coup était porté.
In mercurio est quidquid quaerunt sapientes.
Cet adage, attribué à Hermès, a donné lieu à d'immenses recherches ; on espéra longtemps pouvoir retirer du mercure vulgaire le mercure des philosophes, et beaucoup d'adeptes prétendirent y avoir réussi. Mais la plupart des innombrables recettes recommandées par les alchimistes pour obtenir, à l'aide du mercure vulgaire, le mercure des philosophes ou le premier agent, n'avaient pour résultat que de produire du sublimé corrosif, lequel, comme chacun sait, n'a rien de commun avec la pierre philosophale.
C'est ainsi que, dans son Rosaire philosophique, Arnaud de Villeneuve donne la recette suivante pour la préparation de la pierre philosophale :
Prends trois parties de limaille d'argent pur ; triture-les avec une partie de mercure jusqu'à ce qu'il en résulte une matière pâteuse, fais digérer avec un mélange de vinaigre et de sel, et sublime le tout.
Dans cette opération il se formait seulement du bichlorure de mercure.
Trimosin , dans son Aureum vellus, donne le procédé suivant :
On sublime du mercure avec de l'alun et du salpêtre, en mangeant pendant cette opération des tartines de beurre très épaisses pour détruire l'action nuisible des vapeurs qui se dégagent. Le produit de la sublimation est distillé avec de l'esprit-de-vin et cohobé jusqu'à complète dessiccation.
Le résidu de cette distillation n'était encore que du sublimé corrosif, et il va sans dire que personne n'a jamais préparé la pierre par ce procédé.
L'antimoine a été, comme le mercure, l'objet d'un grand nombre de tentatives. Al. de Suchten assure avoir trouvé dans ce métal le premier agent.
Mais toutes les recherches sur les métaux restèrent sans résultat, et l'on reconnut, bien qu'un peu tard, que Roger Bacon n'avait pas eu tort de proscrire les métaux pour la préparation de la pierre philosophale. L'or et l'argent, disait ce philosophe avec beaucoup de sens, sont trop fixes pour qu'on en fasse rien sortir ; les autres métaux sont trop pauvres : personne ne peut donner ce qu'il n'a pas.
Peu satisfaits de l'emploi des substances métalliques, les alchimistes se rabattirent sur les sels. On ne manquait pas de bonnes raisons en faveur de ce choix. Il y avait d'abord le 34ème verset du XIVème chapitre de saint Luc : C'est une bonne chose que le sel ! On citait encore le passage suivant du Rosaire d'Arnaud de Villeneuve. Celui qui connaît le sel et sa préparation possède le secret caché des anciens sages. Aussi presque tous les sels connus furent-ils essayés. Le sel marin fut longtemps regardé comme le premier agent. Le moine Odomar, qui émit le premier cette opinion en 1350, trouva de nombreux partisans. Rupescissa donna, après lui, un procédé pour la préparation de la pierre avec le sel marin. Le grand aumônier de Louis XIII, Gabriel de Chataigne, assure avoir éprouvé par lui-même les effets d'une pierre philosophale préparée avec le sel marin.
Le salpêtre a joui d'une grande réputation, parce qu'on le trouve dans les trois règnes, ce qui s'accorde avec la triple nature que Paracelse accorde à la pierre philosophale.
C'était aussi l'opinion du Cosmopolite, qui appelle le premier agent un sal niter ; il est vrai qu'il avait dit le contraire, comme nous venons de le voir, en parlant des métaux ; mais il est bien entendu que nous ne nous arrêtons pas ici à relever les contradictions des alchimistes.
Le vitriol est, après le sel marin et le salpêtre, le sel que l'on a le plus tourmenté pour en retirer la pierre philosophale. Basile Valentin a parsemé ses écrits de logogriphes dont plusieurs désignent le vitriol. Tel est le suivant : Visitando interiora terrae, rectificandoque, invenies occultum lapidem, veram medicinam. En réunissant les premières lettres de chaque mot, on trouve le mot Vitriolum. Il n'en fallait pas davantage pour faire admettre que le premier agent réside dans le vitriol. Il suffisait, comme on le voit, de montrer aux adeptes un coin de la vérité ; leur imagination faisait le reste. Mais cette fois encore la vérité n'était pas là.
Non contents de s'adresser aux produits d'origine minérale, les alchimistes ont aussi longtemps étudié les substances fournies par les végétaux. Les auteurs grecs recommandaient le suc de la chélidoine, sans doute parce que le suc et la racine de cette plante présentent une couleur jaune qui rappelle celle de l'or. Pseudo-Démocrite prescrivait la primevère et la rhubarbe du Pont. Raymond Lulle indique, pour les transmutations en argent, le suc des plantes lunaria major et lunaria minor, en raison sans doute de la couleur argentée de leurs gousses. C'est aussi avec ces plantes que l'alchimiste provençal, au dix-huitième siècle, prétendait préparer sa poudre de projection.
Hortulanus, au seizième siècle, donne le singulier procédé que voici pour préparer la pierre par l'œuvre végétale :
On fait digérer, pendant douze jours, des sucs de mercuriale, de pourpier et de chélidoine dans du fumier ; on distille, on obtient une liqueur rouge ; on la remet dans du fumier ; il en naît des vers qui se dévorent entre eux, hormis un, qui demeure seul ; on nourrit le survivant avec les trois plantes précédentes, jusqu'à ce qu'il soit devenu gros ; on le brûle alors et on le réduit en cendres ; sa poudre est mêlée avec l'huile de vitriol.
C'est là la quintessence.
Au XVIIIème siècle, la pierre philosophale fut cherchée dans les produits animaux : l'agent qui anoblit les métaux vils devait se rencontrer dans le corps humain, qui a la propriété d'anoblir les aliments, puisqu'il les convertit en organes. On faisait remarquer que la force de l'organisation produit quelquefois des métaux précieux, ce que témoignaient suffisamment les histoires d'enfants aux dents d'or.
Presque tous les produits du corps humain furent essayés, d'après les indications les plus vagues trouvées dans les anciens auteurs. On examina les os, la chair, le sang, la salive, les poils, etc. Le mercure des philosophes est désigné sous le nom de lait de la Vierge ; l'expression de menstruum est souvent employée dans les écrits alchimiques ; on chercha donc la pierre philosophale jusque dans le lait des vierges et le sang des menstrues. Mais l'attention se dirigeait surtout vers les produits d'excrétion, parce que ces substances, qui séjournent longtemps dans les cavités du corps, devaient se trouver plus fortement imprégnées des forces vitales de l'organisme.
L'urine, à laquelle on attribuait des propriétés bizarres, devint, en particulier, le sujet d'un grand nombre d'expériences. On espérait beaucoup, au milieu du dix-septième siècle, en extraire un dissolvant de l'or. L'obstination enthousiaste avec laquelle les alchimistes s'adonnaient aux recherches sur ce liquide, en vue de l'oeuvre transmutatoire, nous est signalée par un ouvrage qui à pour titre Sol sine veste — l'or sans déguisement.
Cet ouvrage, d'un auteur inconnu, a été imprimé à la fin des oeuvres d'Orschall. Il renferme le récit d'un fait qui démontre que ces expériences étaient poursuivies par les adeptes avec une ardeur qui atteignait quelquefois jusqu'à la férocité. L'auteur le tenait d'un abbé de Saint-Florian, à qui l'acteur principal de l'événement l'avait raconté lui-même.
Un religieux, coupable de meurtre, ayant été condamné à mort, le supérieur du couvent, alchimiste passionné, lui offrit la grâce de la vie à la condition qu'il se prêterait à toutes les expériences auxquelles on jugerait à propos de le soumettre.
Plutôt souffrir que mourir.
C'est la devise des hommes.
Le moine accepta l'épreuve. On l'enferma dans un cachot sans lui donner aucun aliment, et le supérieur lui ordonna de s'abreuver de son urine. Il obéit à cette dégoûtante injonction. Mais bientôt à bout de ses forces par la privation de nourriture, sa tête s'égara, il devint incapable de continuer cette abominable épreuve. L'émission du liquide, rouge à force de concentration, était devenue si corrosive, qu'elle lui arrachait des cris lamentables. Le malheureux expira le cinquième jour. Alors le prélat, ayant recueilli la dernière liqueur, la soumit à ses expériences, et il prétendit y avoir constaté les propriétés d'un dissolvant universel.
Mais ce prélat curieux, comme l'appelle l'auteur, garda son secret. On continua donc à chercher dans le même liquide le dissolvant de l'or.
Ce n'est pas seulement sur le produit liquide des excrétions du corps humain que furent dirigées les folles recherches que nous signalons. On vit faire, à ce sujet, des opérations incroyables et qu'il serait impossible d'indiquer en langage honnête. On ne manquait pas d'ailleurs de les justifier par divers passages tirés des meilleures autorités. Ainsi Morien dit dans le dialogue du roi Kalid :
Je vous confesse, ô roi ! que Dieu a mis cette chose en vous ; en quelque lieu que vous soyez, elle est en vous, et n'en saurait être séparée.
Un grand nombre d'auteurs certifient que les pauvres possèdent la pierre philosophale aussi bien que les riches : qu'Adam l'emporta avec lui du paradis. Toutes ces assertions ne pouvaient s'expliquer que dans l'idée à laquelle nous faisons allusion. Hannon dit, dans son Épître sur les pierres :
Pour obtenir le premier agent, il faut se rendre à la partie postérieure du monde, là où l'on entend gronder le tonnerre, souffler le vent, tomber la grêle et la pluie ; c'est là qu'on trouvera la chose si on la cherche.
Maintenant, ajoute M. Kopp, à qui nous empruntons les citations précédentes, si l'on entend par monde le microcosme que l'homme représente, l'interprétation sera facile.
En 1711, Homberg, le célèbre chimiste, médecin du duc d'Orléans, et que ce prince avait attaché à sa maison, s'était laissé persuader que certaine matière, soumise à des distillations répétées, fournissait une huile blanche et fétide, capable de fixer le mercure, c'est-à-dire de le convertir en argent. Homberg eut le courage et la patience de travailler toute une année à la préparation de cette huile. Afin d'opérer avec un produit dont l'origine lui fût bien connue, il loua quatre portefaix jeunes et bien portants, et s'enferma avec eux pendant trois mois dans une maison de campagne, située près de Gonesse et entourée d'un grand jardin où ses pensionnaires pouvaient se promener du matin au soir. Afin d'être assuré de la nourriture que prenaient ses hommes, il leur faisait donner du pain d'excellente qualité, et le meilleur vin de Champagne était leur boisson. Nos portefaix, qui trouvaient cet ordinaire de leur goût, firent à l'envi de la matière louable. Homberg avait dressé, et, comme il le dit, stylé l'un de ses quatre pensionnaires à distiller lui-même dans une cornue de verre la matière dont il s'agit. Le liquide distillé était ensuite rectifié plusieurs fois par Homberg, qui parvint ainsi à obtenir cette huile blanche et fétide qui devait avoir la vertu de transmuer le mercure. Mais, malgré toutes ses tentatives, le mercure ne fut nullement influencé par cette huile. Tout ce qu'il put remarquer, c'est que le résidu de la distillation, le caput mortuum, comme on l'appelait, était combustible spontanément à l'air : c'était une sorte de pyrophore. C'est en continuant ses recherches dans cette nouvelle direction, que Homberg découvrit une espèce de pyrophore qu'il était plus facile d'ailleurs d'obtenir en opérant sur d'autres matières organiques, et qui reçut le nom de pyrophore de Homberg.
Une fois lancés dans la voie de ces folies, les alchimistes ne devaient plus s'arrêter. Nous renonçons à donner une idée complète des aberrations déplorables consignées dans leurs écrits ; les délires de l'imagination, les désordres de l'esprit échappent à l'analyse ; contentons-nous de quelques traits.
On trouve assez souvent dans les auteurs anciens l'expression de terra virgo, terra virginea. Partant de ce fait, quelques adeptes firent le raisonnement suivant fondé sur un singulier abus de la métaphore : puisque les métaux naissent dans le sein de la terre, la terre est la mère des métaux. Ainsi, la terre vierge doit renfermer la semence ou le germe des métaux, c'est-à-dire la pierre philosophale. On chercha donc cette terre vierge. En creusant dans le sol, et prenant de la terre à quelque distance de sa surface, on devait trouver la terre vierge, car elle n'a pas subi le contact de la main de l'homme. Mais jamais la terre ne se trouva suffisamment vierge.
G. Stahl, l'immortel auteur de la théorie du phlogistique et le premier fondateur de la véritable chimie, n'avait pas su se défendre dans sa jeunesse des absurdités alchimiques ; il a prétendu que la pierre philosophale existe dans les vitraux rouges des anciennes églises. Ces vitraux doivent leur couleur à un composé, le pourpre de Cassius, qui renferme de l'or au nombre de ses éléments, et c'est sans doute la circonstance qui avait fait naître dans l'esprit de Stahl l'opinion que nous venons de signaler.
Les alchimistes se sont appliqués longtemps à obtenir une matière qu'ils désignaient sous le nom de spiritus mundi — âme du monde — à laquelle ils attribuaient une foule de propriétés merveilleuses qu'il serait fort difficile de préciser. Cette matière existait dans l'air : pour l'isoler, on eut recours aux moyens les plus bizarres. On la cherchait dans toutes les substances qui restent longtemps exposées à l'action de l'air ; dans l'eau de la pluie, dans la neige récemment tombée, dans la rosée. En 1665, T. Ershant soumit à la société royale de Londres des observations sur la rosée du mois de mai. D'autres assuraient avoir étudié la nature des étoiles filantes, qui, en traversant l'atmosphère, absorbent le spiritus mundi. Enfin, réfléchissant que les crapauds, les lézards et les serpents, privés de nourriture, vivent longtemps aux dépens de l'air, et doivent, par conséquent, condenser dans leur substance le spiritus mundi, quelques alchimistes ont fait jeûner ces animaux et les ont ensuite distillés pour retirer l'âme du monde.
Voilà dans quelles folies les alchimistes sont tombés. Le principe qui servit de point de départ à leurs travaux n'avait cependant rien d'irrationnel et portait un caractère scientifique irrécusable. Poursuivi jusqu'à l'extrémité de ses conséquences, il conduisit à des pratiques insensées. On s'effraye à de tels souvenirs ; l'esprit de l'homme est-il ainsi fait, que, partant d'un principe accepté par la raison, il puisse aboutir à la démence?

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