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L'ALCHIMIE ET LES ALCHIMISTES
EXPOSÉ DES DOCTRINES
ET DES TRAVAUX DES ALCHIMISTES

CHAPITRE III

l'alcaest — la palingénésie — l'homunculus


 Arrivons aux recherches pratiques qui se rattachent à l'alchimie mystique, ou qui en sont la conséquence. On peut les réduire à la recherche de l'alcaest, de la palingénésie et de l'homunculus.
L'alcaest est l'idéal des menstrues, le dissolvant par excellence, l'agent qui peut donner à tous les corps la forme liquide. Ce n'est qu'au seizième siècle que l'on commence à s'occuper du dissolvant universel. Paracelse le mentionne le premier, mais il n'en parle que dans un seul endroit de ses ouvrages et de la manière la plus vague. Voici le passage original du traité De viribus membrorum qui a introduit dans l'alchimie l'idée du menstrue universel :
Il y a encore la liqueur alcaest, qui agit très-efficacement sur le foie ; elle le soutient, le fortifie et le préserve des maladies qui peuvent l'atteindre... Tous ceux qui s'appliquent à la médecine doivent savoir préparer l'alcaest.
Comme tant d'autres idées lancées par le célèbre spagyriste, l'alcaest serait promptement tombé dans l'oubli, si Van Helmont ne s'en fût emparé et ne l'eût enrichi d'attributs merveilleux, bien propres à séduire l'imagination. Paracelse avait prononcé le nom, Van Helmont se chargea d'y attacher l'idée. C'est lui qui fit de l'alcaest le dissolvant universel auquel Paracelse ne songeait guère. Dans les ouvrages de Van Helmont on trouve réunies toutes les absurdités qui furent débitées depuis sur ce sujet par les alchimistes, Van Helmont désigne l'alcaest sous les noms les plus divers : c'est d'abord une eau, ensuite un feu-eau — ignis-aqua — un feu d'enfer — ignis gehennae ; c'est un sel, et le plus heureux, le plus parfait des sels — summum et felicissimum omnium salium ; le secret de sa préparation est au-dessus de l'habileté humaine ; il n'appartient qu'à Dieu de le révéler à ses élus ; Van Helmont l'a possédé ; ce trésor lui fut remis un jour par un inconnu, mais il ne put le conserver longtemps. Voici les propriétés que Van Helmont affirme par serment avoir reconnues à l'alcaest ; on pourra juger, d'après cet exemple, de l'incroyable assurance avec laquelle des savants, très recommandables d'ailleurs, émettaient les assertions les plus hasardées.
Notre mécanique m'a appris, nous dit-il, que toutes sortes de corps, savoir : des pierres communes, des pierres précieuses, des cailloux, du sable, des marcassites, de l'argile, des briques, du verre, de la chaux, du soufre et autres choses semblables, peuvent être changées en une substance soluble. Je sais même réduire en leur principe les chairs, les os, les plantes, les poissons et tous autres corps de cette espèce. Les métaux se dissolvent plus difficilement à cause de leur semence... Cette liqueur dissout tous les corps excepté elle-même, comme l'eau chaude fond la neige.
Van Helmont décrit avec tant d'assurance ses expériences imaginaires, que l'on jurerait qu'il parle de visu :
Ayant mis, dit-il, du charbon de chêne et de l'alcaest en parties égales dans un vaisseau de verre scellé hermétiquement, je fis digérer ce mélange pendant trois jours à la chaleur d'un bain ; au bout de ce temps, la solution se trouva faite... Si l'on fait digérer, à une chaleur modérée, de l'alcaest avec des fragments de bois de cèdre, dans un vaisseau de verre bien scellé, au bout d'une semaine tout se trouve changé en une liqueur semblable à du lait.
Il est facile de comprendre le parti que les alchimistes espéraient tirer d'une substance qui dissout tous les corps. Aussi, dans le dix-septième siècle et jusqu'à la moitié du dix-huitième, l'alcaest fut-il cherché avec ardeur. Boherhaave assure que l'on pourrait faire une bibliothèque avec les seuls écrits qui ont été publiés à ce sujet. Dans son traité De secretis adeptorum, Verdenfelt a rapporté toutes les opinions émises sur la nature du menstrue universel. Un grand nombre d'alchimistes se sont vantés de l'avoir découvert. Zwelfer et Tackenius l'avaient retiré du vinaigre distillé sur le vert-de-gris, Werner Rollink du tartre. Glauber pensa quelque temps que l'alcaest n'était autre chose que son sel admirable, qui dissout, ou, si l'on veut, fait disparaître le charbon à la température rouge, en formant un sulfure et de l'acide carbonique ; mais le sel de Glauber n'avait rien qui pût justifier l'idée d'un dissolvant général.
Au commencement du dix-huitième siècle, les alchimistes essayèrent de résoudre ce problème par la voie étymologique. On sait que Paracelse déguise souvent les noms des substances dont il parle en employant certaines transpositions de lettres ; lorsqu'il veut dire, par exemple, que le tartre est utile contre les engorgements de la rate, au lieu du mot tartarus, il écrit sutartrar ; quand il prescrit pour les maladies des reins le safran, aroma philosophorum, il l'appelle aroph. On chercha donc avec cette clef la composition de l'alcaest. On s'arrêta généralement à une seconde opinion de Glauber, qui voyait l'alcaest dans l'alcali minéral ou la potasse, d'après cette étymologie alcali est. Mais la potasse, qui jouit pourtant de propriétés dissolvantes très variées, est loin d'offrir toutes celles de l'alcaest. On eut donc recours à quelques autres explications étymologiques. Quelques-uns trouvaient le menstrue universel dans l'acide marin ou muriatique ; d'autres y voyaient le spiritus mundi, d'après le mot allemand all Geist.
Cependant, au milieu du dix-huitième siècle, l'inutilité des recherches entreprises pour retrouver l'alcaest fit abandonner l'idée du dissolvant universel. Kunckel mit fin à toutes ces discussions par une réflexion fort simple. Il fit remarquer que, si l'alcaest eût jamais existé, il aurait été impossible de le conserver, puisque, dissolvant toutes les substances, il aurait dû dissoudre aussi la matière du vase qui le contenait. Personne n'avait encore songé à cela.
Si l'alcaest, dit Kunckel, dissout tous les corps, il doit dissoudre le vase qui le renferme : s'il dissout la silice, il doit dissoudre le verre qui est formé de silice. On a beaucoup discuté sur ce grand dissolvant de la nature. Les uns le tirent du latin alkali est les autres de deux mots allemands all Geist — esprit universel ; d'autres le font dériver de alles ist — c'est tout. Pour moi, je ne crois pas au dissolvant universel, et je l'appelle de son vrai nom : alles Lügen heist ou alles Lügen ist ; tout cela est mensonge.
Depuis ce moment il n'a plus été question de l'alcaest.
Les faits relatifs à la palingénésie et à l'homunculus ne se rattachent pas directement aux travaux du grand œuvre ; cependant, comme les alchimistes seuls en ont parlé, nous devons en dire quelques mots.
On entendait par palingénésie l'art de faire renaître les plantes de leurs cendres ; l'homunculus était un petit animal ou un homme en miniature fabriqué par les procédés spagyriques. La première opération est impossible ; la seconde atteint les dernières limites de l'extravagance humaine ; il est donc tout simple que les alchimistes aient trouvé ces deux problèmes de leur goût, que quelques-uns aient essayé de les résoudre, et qu'un plus grand nombre encore ait prétendu y avoir réussi.
L'idée de la palingénésie plaisait beaucoup à tous les esprits amoureux du merveilleux. Écoutons par exemple I. Disraeli, un des écrivains qui ont reproduit avec le plus d'enthousiasme ces rêveries de la science au berceau :
Il n'y eut jamais, dit cet écrivain, plus belle vision scientifique que cette exquise palingénésie, ainsi nommée de deux mots grecs, cette régénération des plantes et des animaux, ou plutôt cette évocation de leurs ombres. Schott, Kircher, Gaffarel, Borelli, Digby et toute leur admirable école découvraient dans les cendres des plantes leur forme primitive ressuscitée par la force de la chaleur. Rien, disaient-ils, ne périt dans la nature ; tout n'est qu'une continuation ou une renaissance ; les semences d'une résurrection sont cachées dans les restes des corps détruits comme dans le sang de l'homme : les cendres des roses peuvent se ranimer, et il en sortira des roses ; elles seront plus petites et plus pâles que si elles avaient germé ; sans odeur et sans substance, elles ne seront pas les fleurs qui poussent sur le rosier, mais seulement leurs délicats fantômes, et, comme des fantômes, elles ne se laisseront voir qu'un instant. La manière dont s'accomplit la palingénésie, cette image de l'immortalité, est décrite de la sorte : après avoir brûlé une rose, on dégageait par la calcination les sels de ses cendres, puis ces mêmes sels étaient placés dans une cornue de verre, où on les soumettait à l'action d'un mélange chimique jusqu'à ce qu'ils eussent pris, en fermentant, une teinte bleuâtre et spectrale. De cette poussière ainsi excitée par la chaleur surgit de nouveau la forme primitive. Par sympathie, les parties se rejoignent, et tandis que chacune reprend sa place prédestinée, on voit distinctement reparaître la tige, les feuilles et la fleur.
C'est le spectre d'une plante sortant lentement de ses cendres. La chaleur se dissipe, l'apparition s'efface, et toute la matière retombe dans le chaos au fond du vase.

Quelques-uns allaient jusqu'à étendre aux animaux celle sorte de résurrection ; et l'explication de ce fait merveilleux ne les trouvait pas dans l'embarras. Le même écrivain que nous venons de citer, nous dit dans un autre passage, à propos de la palingénésie des animaux et de l'homme :
Ainsi les morts revivent naturellement, et un cadavre, pourvu qu'il ne soit pas enterré trop profondément, peut laisser échapper son ombre. On a vu revenir des corps déjà corrompus dans leur tombe, surtout des corps de personnes assassinées, car l'assassin est sujet à enterrer sa victime à la hâte et imparfaitement. Leurs sels, exhalés en vapeur par suite de la fermentation, se sont coordonnés derechef à la surface de la terre, et ils ont formé ces fantômes dont les passants, la nuit, ont été si souvent épouvantés, comme l'histoire authentique en fait foi. Aussi, pendant les premières nuits qui suivent une bataille, il est étonnant combien on peut voir de spectres debout sur leur cadavre.
La croyance à la palingénésie a dû probablement son origine à cette circonstance, lorsqu'on dissout dans l'eau les cendres de quelques plantes, la dissolution abandonnée à elle-même, laisse déposer des cristaux dont quelques-uns, et en particulier le chlorhydrate d'ammoniaque, peuvent affecter la forme d'arborescence.
Au dix-septième siècle, plus d'un imposteur eut l'adresse de faire croire à cette folie, et dans les foires, des baladins montraient la résurrection des plantes : en semant dans le sol les cendres d'un végétal, on le voyait plus tard renaître et se développer. On comprend que tout le secret résidait dans un tour d'escamotage ; il ne s'agissait que de glisser adroitement quelques graines dans les cendres mises en terre.
Cependant la palingénésie n'a pas toujours été un simple tour d'escamotage. Plusieurs chimistes ont réussi à produire un phénomène assez singulier, qui nous parait fort simple aujourd'hui, mais qui, ne pouvant s'expliquer par la science de cette époque, était considéré comme une sorte de résurrection d'une plante préalablement réduite en cendres. Expliquons-nous. Si l'on prend les cendres d'une plante ou les produits de l'incinération d'une matière organique riche en sels minéraux, et qu'on chauffe modérément ces cendres ; si des sels minéraux volatils, tels que le chlorhydrate d'ammoniaque, le sulfate, le carbonate d'ammoniaque, existent dans ces cendres, la chaleur agissant sur ce mélange volatilisera, sublimera ces produits. Or, ces sels, en se condensant dans les parties froides de l'appareil, cristallisent en affectant la forme d'arborescence ou de rameaux, et ces cristaux bizarrement entrelacés peuvent, jusqu'à un certain point, représenter l'image d'une plante.
Cette explication chimique nous rend compte d'un grand nombre de prétendues palingénésies de plantes que des chimistes, raisonnant de très bonne foi, tels que le savant Kircher, le P. Ferrari et le chevalier Digby savaient produire et faisaient admirer aux curieux. Nous trouvons dans un recueil intitulé Anecdotes de médecine, publié en 1766, l'intéressante énumération qui va suivre de divers faits de ce genre.
Le plus loin que les chimistes aient pu porter les droits de leur art, dit l'auteur des Anecdotes de médecine, a été de faire revivre un corps détruit par le feu ; de ressusciter, par exemple, une plante sèche, morte, brûlée, réduite en cendres. C'est là ce qu'ils appellent palingénésie ; mais cette palingénésie est-elle bien une chose qui existe ? Est-il possible, quand, par l'ignition, on a détruit les nœuds qui lient un corps, quand on l'a réduit en cendres, est-il possible de le faire renaître au milieu de ses cendres ? de l'y faire reparaître ? Quoi ! une rose, une fleur si frêle, si délicate, d'un coloris si tendre, on l'exposera aux tortures d'un feu vif, on en détruira le tissu, et, en recueillant ses débris, en les apprêtant, on deviendra le maître de reproduire, c'est-à-dire de faire reparaître à son gré cette rose, on lui donnera une sorte d'immortalité ? Oui, répond le chevalier Digby ; oui, répondent Paracelse, Davison, Monconis, La Brosse, Quercetan, Hannemann, et cent autres chimistes, cela est possible, et a été fait plusieurs fois.
Le P. Kircher a gardé dix ans dans son cabinet, à Rome, une fiole à long col, comme un matras et bouchée hermétiquement, qui contenait les cendres d'une plante qu'il ressuscitait devant ceux que la curiosité attirait chez lui. En 1667, il fit voir à la célèbre Christine, reine de Suède, cette palingénésie ; et cette savante princesse prit longtemps plaisir à contempler ce prodige. Le P. Kircher oublia un jour sur sa fenêtre cette fiole précieuse, qu'une petite gelée, qui survint la nuit, mit en pièces. Le P. Schott, jésuite, assure que, dans le temps qu'il était à Rome, il eut la satisfaction de voir cette rose qu'on faisait sortir de ses cendres toutes les fois qu'on le voulait, avec un peu de feu.
Le P. Ferrari, aussi jésuite, parle de cette expérience, comme d'un prodige et d'un admirable spectacle qui se présente aux yeux :
Dès qu'on expose, dit-il, au soleil, la fiole pleine de quintessence de rose, aussitôt on découvre dans les bornes étroites de ce petit vase, un monde de miracles ; la plante qui gisait, endormie et ensevelie dans ses cendres, se réveille, se lève et se développe. En une demi-heure de temps, ce phénix végétal renaît de ses cendres. Cette rose en poussière sort de son tombeau pour prendre une vie nouvelle. Elle est l'image de cette résurrection, par laquelle les mortels gisant dans les ombres de la mort passeront à une bienheureuse immortalité. Ces promesses sont belles ; elles sont surprenantes, et passeraient pour incroyables, si, en 1761, Paris n'en avait vu cent fois répéter l'expérience.
Nous pouvons, dit le chevalier Digby, ressusciter une plante morte, la rendre immortelle ; et, en la faisant revivre au milieu de ses cendres, lui donner une espèce de corps glorifié. Quercetan, médecin du roi Henri IV, nous raconte une histoire admirable d'un certain Polonais, qui lui faisait voir douze vaisseaux de verres, scellés hermétiquement, dans chacun desquels était contenue la substance d'une plante différente ; savoir : dans l'une était une rose ; dans l'autre, une tulipe, et ainsi du reste. Or, il faut observer qu'en montrant chaque vaisseau, l'on n'y pouvait remarquer autre chose, sinon un petit amas de cendres, qui se voyait dans le fond ; mais aussitôt qu'il l'exposait sur une douce et médiocre chaleur, à cet instant même il apparaissait peu à peu l'image d'une plante qui sortait de son tombeau ou de sa cendre : et dans chaque vaisseau, les plantes et les fleurs se voyaient ressuscitées en leur entier, selon la nature de la cendre dans laquelle leur image était invisiblement ensevelie. Chaque plante ou fleur croissait de toutes parts, en une juste, convenable grandeur et dimension, sur laquelle étaient dépeintes leurs propres couleurs, figures, grandeurs et autres accidents pareils ; mais avec telle exactitude et naïveté, que le sens aurait pu y tromper la raison, pour croire que c'étaient des plantes et des fleurs substantielles et véritables. Or, dès qu'il venait à retirer le vaisseau de la chaleur, et qu'il l'exposait à l'air, il arrivait que la matière et le vaisseau venant à se refroidir, l'on voyait sensiblement que ces plantes ou fleurs commençaient à diminuer peu à peu, tellement que leur teint éclatant et vif venant à pâlir, leur figure alors n'était plus qu'une ombre de la mort qui disparaissait soudain, et s'ensevelissait derechef sous ses cendres. Tout cela — quand il voulait approcher les vaisseaux du feu — se réitérait avec les mêmes circonstances. Athanaze Kircher, poursuit le chevalier Digby, m'a souvent assuré pour certain qu'il avait fait cette même expérience, et me communiqua le secret de la faire, quoique cependant je n'aie jamais pu y parvenir après beaucoup de travail.
Gui de La Brosse, ce botaniste zélé, qui a donné au roi le fond où est aujourd'hui ce superbe Jardin des plantes, et qui travaillait aussi en chimie, a parlé de ce Polonais, de même que le chevalier Digby :
Cette expérience, dit-il, me semble excellente, ayant opinion qu'elle est plus aisée qu'on ne pense, et qu'il n'y faut qu'un peu de loisir, plus que je n'en ai maintenant ; aussi Dieu me faisant la grâce d'en avoir quelque peu davantage j'essayerai cette gentillesse, car les bras croisés, l'on trouve les secrets de la nature.
Cette gentillesse n'est pourtant pas si facile à produire que l'imaginait La Brosse. Digby tenta en vain l'opération, ses efforts restèrent sans succès, et Kircher lui-même, qui avait réussi, ne regardait pas cette palingénésie comme une chose d'une bien facile exécution. Un prince, émerveillé du prodige de sa rose, lui en demanda une pareille, et Kircher aima mieux lui offrir la sienne, que d'entreprendre une autre fois une semblable opération.
Cette rose du P. Kircher, que l'on faisait sortir de ses cendres toutes les fois qu'on le voulait avec un peu de feu ; cette fiole pleine de quintessence de rose qui exposée à la chaleur du soleil par le P. Ferrari, faisait naître l'image d'une plante dans les parties supérieures de la fiole ; ce petit amas de cendres que le médecin de Henri IV, selon le chevalier Digby, exposait sur une douce et médiocre chaleur, et à cet instant même il apparaissait peu à peu l'image d'une plante, tout cela s'explique aisément aujourd'hui, si l'on admet que ces cendres contenaient, ce qu'elles contiennent souvent d'ailleurs, un sel minéral volatil, tel que du carbonate, sulfate ou chlorhydrate d'ammoniaque, qui, se dégageant de ce mélange par la chaleur, venait se condenser dans les parties plus froides du vase de verre, et simuler l'apparition de l'image d'une plante. Au dix-septième siècle, la chimie était si peu avancée que des erreurs de ce genre pouvaient être commises de très bonne foi par les opérateurs et admises en toute conscience par les spectateurs de ce prétendu prodige.
Il est un autre genre de phénomène chimique qui a pu amener une erreur du même genre, c'est la cristallisation des sels déterminée par l'abaissement de température de la dissolution qui les renferme. Le même auteur qui nous a fourni les faits qui précèdent, va nous faire connaître des exemples bien frappants de ce dernier cas.
Il y a encore une autre sorte de palingénésie, nous dit l'auteur des Anecdotes de médecine, qui ne parait pas être d'une si laborieuse exécution, et qui, à la vérité, n'offre pas un spectacle si curieux : de celle-là le chevalier Digby en vint à bout.
J'ai fait fort bien, dit-il, la seconde opération dont le P. Kircher m'a donné l'instruction. Je prenais une suffisante quantité d'orties, savoir : les racines, les tiges, les feuilles, en un mot, toutes les plantes entières, et je les calcinais à la manière ordinaire. De cette cendre d'orties, je faisais une lessive avec de l'eau pure que je filtrais, et j'exposais cette lessive à l'air froid en temps de gelée. Il est très-certain qu'après que cette eau était glacée, il apparaissait dans la glace une quantité de figures d'orties. Je prenais grand plaisir à contempler ce jeu de la nature et je fis venir le docteur Mayerne, afin qu'il fût spectateur de cette transfiguration, dont il n'était pas moins étonné et ravi que moi.
La Brosse n'a pas négligé non plus cette observation. Il parle d'un de ses amis :
qui trouva par hasard le moyen de représenter les images d'orties... en exposant la lessive faite de la cendre de la plante aux rayons de la lune, et puis à la gelée, de manière que si elle se glace, l'image de la plante y parait.
L'abbé de Vallemont, qui a répété l'expérience, dit qu'il peut assurer les curieux, qu'un jour d'hiver ayant fait bouillir des châtaignes, et exposé à l'air durant la nuit l'eau où elles avaient cuit, afin qu'elle glaçât par le froid, il eut le lendemain matin le plaisir d'y voir des feuilles de châtaignes, grandes comme les naturelles, et dessinées sur la superficie de la glace, d'une manière exacte et toute ravissante, à raison de quoi, cet auteur conclut que les sels contiennent les idées, la figure et le fantôme des plantes dont ils sont extraits.
M. Frédéric Bavesus parle d'une palingénésie qu'il n'eut pas autant de peine d'obtenir que le P. Kircher : il avait fait distiller du vinaigre rosat à l'ordinaire ; quelque temps après il aperçut dans une bouteille où il gardait ce vinaigre, deux roses de même figure, et de même couleur que les roses ordinaires ; bientôt après il en vit quatre, six, et enfin huit, qui se conservèrent plus de deux ans. — Actes de Physique et de Médecine de l'Académie des Curieux de la Nature
, tome 1. 1727, obs. 219 ; Mém. de Trévoux, janv. 1729, p. 155.
Ces images de plantes qui apparaissent dans la dissolution aqueuse des cendres des plantes exposées au froid, n'étaient certainement que des sels qui, par l'abaissement de température, cristallisaient au sein de la liqueur. Les chimistes savent que quand on expose à un froid de quelques degrés au-dessous de zéro la dissolution du sulfate de soude, ce sel cristallise au milieu de la liqueur par l'abaissement de température. L'eau de la mer concentrée par l'évaporation laisse déposer des cristaux du même sel quand on l'expose à l'action de la gelée par une nuit d'hiver. Ce phénomène nous donne l'explication de ce dernier cas de palingénésie de plantes.
Quant à l'image de roses que Frédéric Bavesus aperçut dans le vinaigre rosat, ce n'était évidemment qu'une cristallisation étoilée de sels ayant fixé un peu de matière colorante de l'infusion de roses, et simulant ainsi une rose véritable pour des yeux complaisants ou prévenus.
La palingénésie a compté chez les alchimistes un grand nombre de partisans. Elle s'est maintenue jusqu'au commencement du dix-huitième siècle, en dépit des attaques de Boyle, de Van Helmont et de Kunckel. En 1718, le médecin Frank de Frankenau écrivait encore un ouvrage spécial pour la combattre. Convaincus d'erreur, les alchimistes se tirèrent d'affaire en disant qu'ils n'avaient pas entendu désigner une plante réelle, mais une plante idéale. C'est ce qu'ont rendu manifestes les explications qui précèdent.
Amatus Lusitanus est un des premiers qui aient parlé de l'homunculus. Il assure avoir vu, dans une fiole, un petit homme, long d'un pouce, que Julius Camillus avait fabriqué par les procédés alchimiques. Paracelse — De naturâ rerum — soutient que les pygmées, les faunes, les nymphes et les satyres ont été engendrés par la chimie. Il rapporte le procédé qui permet de préparer l'homunculus, et de s'ériger ainsi à peu de frais en nouveau Prométhée.
Cependant les alchimistes eux-mêmes ont combattu cette extravagance. La fabrication de l'homunculus est rangée par Kunckel parmi les non entia chimica : Homo, secreta ratione, in vitro, vel ampulla chimica, arte fabricatus, est non ens, nous dit-il dans son Laboratorium chymicum. Ce qui n'empêchait pas les imposteurs et les alchimistes ambulants de mettre l'idée à profit. Ils assuraient que l'homunculus se forme dans l'urine des enfants ; qu'il est d'abord invisible et se nourrit alors de vin et d'eau de roses : un petit cri annonce sa naissance. On montrait même publiquement la formation de l'homunculus. Le procédé consistait à glisser dans le vase quelques osselets d'ivoire, on les présentait ensuite aux spectateurs en disant que c'était le squelette de l'homunculus, mort faute de soins.

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