CHAPITRE IV
preuves invoquées par les alchimistes
à l'appui de leurs doctrines
Passons à l'exposition des preuves que les alchimistes invoquaient en faveur
de leurs doctrines. Ces preuves étaient déduites de la théorie, tirées des faits
d'expérience, ou empruntées à des témoignages historiques.
Le principe établi depuis Geber sur la composition des métaux, l'opinion généralement
admise sur leur mode de génération, sont le fondement théorique de l'alchimie.
Si les métaux sont d'une composition uniforme, on peut, comme nous l'avons dit, espérer,
à l'aide d'actions convenables, les transformer les uns dans les autres. Beaucoup d'auteurs
comparent ce phénomène à la fermentation organique ; la pierre philosophale, jouant,
selon eux, le rôle d'un ferment, provoque dans les métaux une modification analogue à celle
que le ferment excite lui-même dans les produits organiques. La comparaison est belle
et l'idée plausible. Plusieurs procédés donnés par divers auteurs pour la préparation
de la pierre philosophale se règlent sur cette sorte de fermentation des métaux, et c'est
encore là l'argument qu'invoquent de préférence les partisans que l'alchimie conserve
de nos jours.
Les faits d'expérience que les alchimistes présentaient à l'appui de leurs opinions étaient
fort nombreux. Ils étaient vrais presque tous, l'interprétation seule en était vicieuse.
Ces faits varièrent d'ailleurs aux diverses époques de la science.
Dans l'origine, les modifications que subit la couleur des métaux sous l'influence
d'un grand nombre d'actions chimiques, furent considérées comme des indices
de transmutation. Le cuivre exposé à l'action des vapeurs d'arsenic, prend une couleur
blanche ; traité par l'oxyde de zinc ou la cadmie, il revêt une belle teinte jaune d'or.
Ces altérations de couleur furent longtemps regardées comme une transmutation partielle.
Au treizième siècle, par exemple, saint Thomas d'Aquin nous dit, dans son Traité
de l'essence des minéraux : si vous projetez sur du cuivre de l'arsenic blanc sublimé,
vous verrez le cuivre blanchir ; si vous ajoutez alors moitié d'argent pur,
vous transformerez tout le cuivre en véritable argent. Par cette opération, le cuivre prend,
en effet, une couleur d'un blanc éclatant, mais cette modification est due à la formation
d'un alliage d'arsenic, d'argent et de cuivre, et non à une transmutation.
On reconnut plus tard que le changement de couleur d'un métal n'est point l'effet
d'une transmutation ; mais on découvrit en même temps d'autres phénomènes qui, à leur tour,
mal interprétés, vinrent fournir un appui nouveau aux espérances des faiseurs d'or.
Parmi ces faits, on doit citer surtout les précipitations métalliques. Quand on plonge
une lame de cuivre dans la dissolution d'un sel d'argent, le cuivre se recouvre aussitôt
d'une couche d'argent ; dans une dissolution d'un sel de cuivre, le fer est immédiatement
revêtu d'une couche de cuivre ; les dissolutions de mercure blanchissent un grand nombre
de métaux et leur donnent un aspect argenté, etc. Or les chimistes ont ignoré
jusqu'au commencement du dix-septième siècle, que les sels renferment des métaux
parmi leurs éléments. On ne soupçonnait pas alors qu'à la faveur d'une combinaison,
les substances métalliques peuvent exister en dissolution dans un liquide.
Les précipitations métalliques étaient donc regardées comme de véritables transmutations,
ou comme des transmutations partielles que l'art pouvait perfectionner. Personne,
par exemple, n'a compris, jusqu'aux premières années du dix-septième siècle, que le vitriol
bleu est un composé de cuivre, et qu'une dissolution de ce sel n'est, à proprement parler,
que du cuivre dissous. Aussi le dépôt de cuivre que l'on obtient en plongeant une lame
de fer dans une semblable liqueur, est-il donné comme une preuve sans réplique
de la transmutation du fer en cuivre par Paracelse et Libavius.
Une circonstance qui a pu contribuer beaucoup à accréditer les croyances aux faits
de transmutation, et à faire considérer comme à l'abri de tous les doutes les opérations
au moyen desquelles les artistes hermétiques savaient produire de l'or, c'est
l'imperfection des procédés employés à cette époque pour l'analyse des alliages précieux.
Jusqu'au milieu du seizième siècle, on s'est borné, dans les hôtels monétaires, à analyser
les alliages d'or et d'argent par l'ancien procédé du cément royal ou par le sulfure
d'antimoine. Le cément royal était un mélange de sel commun, de vitriol — sulfate de fer
ou de cuivre — de nitre et de briques pilées. Ce mélange, par une suite de réactions
que l'on peut analyser sans peine, donnait naissance à de l'acide chlorhydrique
et à du chlore lequel formait avec l'argent un chlorure fusible, tandis que l'or demeurait
inaltéré. Le sulfure d'antimoine, qui fut presque exclusivement en usage au Moyen Âge,
comme moyen ducimastique, effectuait la séparation de l'or en formant avec l'argent
un composé fusible et qui résistait à la chaleur, tandis que l'or restait
à l'état métallique. L'or devait ensuite être soumis à une calcination dans un creuset,
afin de le débarrasser de l'antimoine qui s'était en partie combiné avec lui pendant
la première opération. Pour cela, on dirigeait, à l'aide du soufflet, un courant d'air
à la surface du métal fondu, afin d'en chasser l'oxyde d'antimoine à mesure qu'il prenait
naissance. Or ces deux moyens d'analyse étaient fort imparfaits, et il dut arriver bien
des fois que l'or alchimique, c'est-à-dire l'or obtenu pendant les opérations des artistes
hermétiques, fut considéré par les essayeurs publics et les maîtres de monnaie
comme de l'or pur, bien qu'il fût altéré par la présence d'une quantité notable d'argent.
Si, en effet, dans un alliage d'or et d'argent, la quantité de ce dernier métal n'est pas
trop élevée, la présence de l'or en excès peut défendre l'argent de l'action chimique
des réactifs employés pour faire reconnaître sa présence. Nous n'hésitons pas à croire
qu'une partie des transmutations de l'argent en or qui furent exécutées avant le seizième
siècle, et que les auteurs de ces expériences présentaient souvent de très bonne foi,
peuvent s'expliquer par la formation d'un alliage d'or et d'argent, imitant par sa couleur
l'aspect de l'or, et résistant comme ce métal à l'action des procédés docimastiques alors
en usage.
Au commencement ou au milieu du seizième siècle, on substitua l'eau-forte — acide azotique —
au sulfure d'antimoine pour l'analyse des alliages d'or et d'argent. Mais ce procédé,
bien que de beaucoup supérieur aux deux précédents, a pu encore donner prise à certaines
erreurs. Tous les chimistes savent que l'acide azotique n'attaque pas un alliage d'or
et d'argent, lorsque l'or y figure dans une proportion un peu élevée, et met ainsi l'argent
à l'abri de l'action dissolvante de l'acide azotique. Aussi, dans l'analyse des alliages
du commerce, est-on obligé, pour éviter toute erreur, d'augmenter artificiellement
la quantité d'argent existant dans l'alliage : on ajoute à l'or examiné trois fois
son poids d'argent ; de là le nom d'inquartation, pour cette partie des opérations
du départ. Si l'on négligeait cette précaution, l'acide azotique resterait sans action
dissolvante sur l'argent contenu dans l'alliage, ou ne produirait qu'une action incomplète.
À une époque où ce fait remarquable était encore ignoré, on a pu commettre des erreurs
de ce genre dans l'analyse des alliages précieux, et considérer comme de l'or pur
des lingots d'or alchimique qui contenaient cependant une quantité notable d'argent.
Une autre catégorie de faits a encore servi à entretenir longtemps les croyances
alchimiques. Dans un grand nombre d'opérations sur les métaux vils, on croyait voir
se former de toutes pièces de l'argent ou de l'or. L'erreur provenait de ce que
les matières employées renfermaient de petites quantités de ces métaux précieux, que l'état
actuel des connaissances chimiques n'avait pas permis de déceler.
On trouve dans la Somme de perfection de Geber un exemple assez curieux de cette erreur :
J'ai vu, dit Geber, des mines de cuivre dans lesquelles de petites parcelles de ce métal
furent entraînées par un courant d'eau qui parcourait la mine. Cette eau ayant tari,
les parcelles de cuivre demeurèrent trois ans dans du sable sec. Je reconnus, au bout
de ce temps, qu'elles avaient été cuites et digérées par la chaleur du soleil et changées
en paillettes d'or pur.... En imitant la nature, nous faisons la même altération.
Quand on sait que tous les sables renferment de très petites quantités d'or, on se rend
aisément compte du phénomène rapporté par Geber. Les paillettes de cuivre, longtemps
abandonnées au contact de l'air et de l'eau, avaient peu à peu disparu en passant à l'état
de carbonate, grâce à l'oxygène et à l'acide carbonique contenus dans l'eau ; plus tard,
les sables, sans cesse lavés par le courant, avaient été entraînés à leur tour, et avaient
fini par laisser à découvert, par cette sorte de lévigation naturelle, les petites
parcelles d'or qu'ils retenaient. Mais on ignorait au temps de Geber la présence de l'or
dans les sables ; l'explication que le chimiste arabe nous donne de ce phénomène était donc
parfaitement naturelle.
Une expérience du célèbre Boyle a été fort longtemps citée comme une démonstration
sans réplique du fait de la transmutation des métaux. En dissolvant de l'or dans une eau
régale contenant du chlorure d'antimoine, Boyle obtint une quantité d'argent assez notable.
Ce dernier métal provenait du chlorure d'antimoine, qui retenait une certaine quantité
d'argent.
En 1669, Becher proposa aux États-Généraux de la Hollande de transformer en or le sable
des dunes. Cette proposition, qui fut examinée par des chimistes habiles, sur l'ordre
du gouvernement hollandais, ne fut rejetée que par la considération du mauvais état
des finances du royaume, qui ne permettait point de consacrer aux opérations projetées
les dépenses nécessaires. Or les divers traitements chimiques auxquels Becher proposait
de soumettre les sables marins n'avaient d'autre résultat que de mettre à nu la quantité
d'or infiniment petite naturellement renfermée dans les sables. Becher prétendait aussi,
en calcinant les argiles avec de l'huile, les changer en fer : c'est l'opération
qu'il nomme minera arenaria perpetua. Le métal que l'on obtenait ainsi provenait de l'oxyde
de fer que contiennent les argiles, la matière organique réduisant cet oxyde à l'état
métallique. Enfin, dans un nombre infini de cas, on a cru avoir fabriqué artificiellement
du mercure. Valerius, Grove et Teichmeyer rapportent un grand nombre d'exemples
de cette prétendue mercurification. Juncker, dans son Conspectus chemiae, les résume avec
beaucoup de clarté.
Ces différentes erreurs, fondées sur l'imperfection de la chimie analytique, se sont
maintenues pendant toute la durée du siècle dernier ; elles ont dû contribuer beaucoup
à retarder la disparition de l'alchimie. En 1709, Homberg assurait que l'argent pur fondu
avec le sulfure d'antimoine se change en or. On ne reconnut que longtemps après que l'or
provenait du sulfure d'antimoine, qui en retient souvent une certaine quantité. En 1786,
Guyton de Morveau, confirmant l'assertion d'un médecin de Cassel, annonça que l'argent
fondu avec de l'arsenic, se change en or. Il fut démontré ensuite que l'argent
de Salzbourg, que l'on avait employé, était aurifère.
Ainsi les faits présentés aux diverses époques de l'alchimie, pour justifier le principe
de la transmutation, étaient tous réels ; leur explication seule était erronée.
À une époque où aucune théorie ne pouvait rendre un compte exact de la véritable nature
des altérations intimes des corps, rien n'était plus naturel que de prendre pour des métaux
certains composés qui offrent avec eux une ressemblance d'aspect. Les chimistes
de notre époque n'ont-ils pas, pendant vingt-six ans, considéré comme des métaux un oxyde,
le protoxyde d'urane, et une combinaison azotée, l'azoture de titane ? Ajoutons que l'idée
de la composition des métaux n'avait encore rien que de plausible en elle–même. En présence
de mille transformations, des modifications incessantes que subit la matière, cette pensée
de la composition des métaux est la seule qui ait dû se présenter aux premiers observateurs.
D'ailleurs, par un revirement étrange et bien de nature à nous inspirer de la réserve
dans l'appréciation des vues scientifiques du passé, la chimie de nos jours, après avoir
pendant cinquante ans considéré comme inattaquable le principe de la simplicité des métaux,
incline aujourd'hui à l'abandonner. L'existence dans les sels ammoniacaux, d'un métal
composé d'hydrogène et d'azote, qui porte le nom d'ammonium, est aujourd'hui admise
d'une manière unanime. On a réussi depuis quelques années à produire toute une série
de composés renfermant un véritable métal, et ce métal est constitué par la réunion
de trois ou quatre corps différents. Le nombre des combinaisons de ce genre s'accroît
chaque jour, et tend de plus en plus à jeter des doutes sur la simplicité des métaux.
Concluons de cet examen que les faits empruntés à l'expérience offraient des caractères
suffisants de probabilité pour donner le change à l'esprit des observateurs et autoriser
ainsi leurs croyances au grand phénomène dont ils poursuivaient la réalisation.
Le dernier et le plus puissant argument que les partisans de l'alchimie présentaient
à l'appui de leurs doctrines était fourni par des faits historiques. La théorie
et l'expérience justifiaient dans l'esprit des savants le dogme de la transmutation
des métaux ; mais si l'alchimie n'eût appelé à son aide que l'autorité scientifique, dont
le témoignage, toujours contestable, n'est accessible qu'à un petit nombre d'esprits,
il est certain que son règne n'aurait joui que d'une durée éphémère. Après quelques siècles
d'infructueux efforts, elle eût disparu pour faire place à des conceptions plus utiles
à l'avancement et au bonheur de l'humanité. Si, au contraire, dès le seizième siècle,
l'alchimie pénétra au cœur des sociétés, si elle trouva dans toutes les classes et dans
tous les rangs des prosélytes innombrables, si elle devint enfin la religion scientifique
du vulgaire, c'est que, vers cette époque, des événements étranges vinrent étonner
au plus-haut degré l'imagination des hommes. À la fin du seizième siècle et au commencement
du siècle suivant, se montrèrent à la fois sur divers points de l'Europe, un certain nombre
d'individus se vantant d'avoir découvert le secret tant cherché de la science hermétique,
et prouvant par des faits, en apparence irrécusables, la réalité de cette opération
du grand oeuvre dont la science acceptait la donnée et légitimait l'espoir.
On trouvera, dans la troisième partie de cet ouvrage, le récit des événements singuliers
qui ont excité en Europe une si longue émotion, et contribué à entretenir pendant
des siècles la croyance aux théories et à la pratique de la transmutation des métaux.
Il nous suffit, pour le moment, de nous en rapporter aux souvenirs de nos lecteurs.
Ajoutons seulement que les témoignages historiques invoqués par les alchimistes
pour établir l'existence de la pierre philosophale, constituaient, à leurs yeux,
la démonstration la plus éclatante de la certitude du grand oeuvre. Et pour les partisans
que l'alchimie continue de conserver de nos jours, ce genre de preuve est encore
sans réplique. Schmieder, professeur de philosophie à Halle, qui a réuni avec le plus
de soin tous les faits de transmutation, n'hésite pas à déclarer qu'à moins de récuser
dans tous les cas l'autorité du témoignage humain, il faut reconnaître qu'au dix-septième
et au dix-huitième siècle, le secret de faire de l'or a été trouvé. Il fait remarquer que
les transmutations les plus étonnantes ont été exécutées, non par des alchimistes
de profession, mais par des personnes étrangères qui reçurent d'une main inconnue
de petites quantités de pierre philosophale. En rapprochant les dates, Schmieder s'efforce
de prouver que trois adeptes, qui se transmirent successivement leur secret, ont été
les seuls auteurs des transmutations qui, au dix-septième et au dix-huitième siècle,
ont étonné l'Allemagne.
Il serait puéril de prendre cette argumentation au sérieux et d'en faire une réfutation
en règle. Nous nous bornerons à une réflexion qu'ont faite d'avance tous nos lecteurs.
L'imposture et la fraude furent tout le secret des héros alchimiques : c'est en trompant
avec art la confiance des spectateurs qu'ils réussissaient à émerveiller la foule.
Ils profitaient de l'ignorance ou de la confiance de leur auditoire pour glisser, parmi
les ingrédients nécessaires aux opérations chimiques. des composés aurifères qui, détruits
par l'action du feu, laissaient apparaître l'or. Nous ne rappellerons pas les mille
manoeuvres employées par ces artistes émérites pour assurer le succès de leurs fraudes.
On connaît suffisamment aujourd'hui les merveilles de l'art prestidigitatoire, et les tours
de Robert Houdin nous ont dévoilé la nature de bien des mystères qui étonnaient nos aïeux.
Les nombreux faits de transmutation qui ont tant agité les esprits pendant les deux
derniers siècles, appartiennent, selon nous, à cette catégorie : c'est ce qui ressortira
avec évidence par la suite de cet ouvrage. En admettant, d'ailleurs, ces événements
comme avérés, il resterait à expliquer comment la découverte de la pierre philosophale,
si elle a été faite une fois, a pu tomber dans l'oubli ; comment, depuis un siècle,
elle ne s'est plus reproduite ; comment enfin la perte de ce secret a précisément coïncidé
avec le perfectionnement de la chimie.