CHAPITRE V
découvertes faites en chimie par les philosophes hermétiques
Il sera juste maintenant de considérer à un autre point de vue les travaux
des alchimistes. Si la science hermétique n'avait eu d'autre résultat que de faire tourner
les esprits dans le même cercle d'aberrations et de folies que nous avons décrit plus haut,
elle n'eût point mérité d'attirer sur elle les souvenirs de l'histoire et de la philosophie.
Mais, malgré les erreurs dont elle a subi la longue influence, elle s'est acquis
à notre reconnaissance des droits incontestables. Il est en effet impossible de méconnaître
que l'alchimie a très directement contribué à la création et aux progrès des sciences
physiques modernes. Les alchimistes ont les premiers mis en pratique la méthode
expérimentale, c'est-à-dire l'observation et l'induction appliquées aux recherches
scientifiques ; de plus, en réunissant un nombre considérable de faits et de découvertes
dans l'ordre des actions moléculaires des corps, ils ont amené la création de la chimie.
Ce fait, que les alchimistes ont les premiers mis en usage de la méthode expérimentale,
c'est-à-dire de l'art d'observer et d'induire, dans le but de parvenir à la solution
d'un problème scientifique, est à l'abri de tous les doutes. Dès le huitième siècle,
l'arabe Geber mettait en pratique les règles de l'école expérimentale dont Galilée
et François Bacon ne devaient promulguer que huit siècles plus tard le code pratique
et les préceptes généraux. Les ouvrages de Geber, la Somme de perfection et le Traité
des fourneaux, renferment la description de procédés et d'opérations en tout conformes
aux moyens dont nous faisons usage aujourd'hui pour les recherches chimiques et Roger Bacon,
au treizième siècle, appliquant le même ordre d'idées à l'étude de la physique, était
conduit à des découvertes étonnantes pour son temps. On ne peut donc contester
que les alchimistes aient les premiers inauguré l'art de l'expérience. Ils ont préparé
l'avènement des sciences positives en faisant reposer l'interprétation des phénomènes
sur l'examen des faits, et rompant enfin d'une manière ouverte avec les traditions
métaphysiques qui depuis si longtemps enchaînaient l'essor des esprits. Mais faut-il
conclure de là que c'est aux alchimistes que revient le mérite de la révolution
scientifique accomplie au dix-septième siècle, et dont l'opinion générale rapporte
l'initiative et l'honneur à Galilée, à Bacon et à Descartes ? Faut-il dépouiller
ces grands hommes de la haute reconnaissance dont la postérité environne leurs noms,
et déclarer, avec un écrivain qui s'est occupé de cette question en 1853, que le point
de départ de la méthode expérimentale, et par conséquent la véritable création des sciences
modernes, appartiennent à Albert le Grand et à son époque, c'est-à-dire à ce petit nombre
d'hommes qui se consacraient, au treizième siècle, à l'étude des sciences naturelles ?
Nous ne le pensons pas. Les recherches des alchimistes, dirigées dans un but unique,
n'embrassaient qu'un champ des plus étroits. Leurs tentatives, toujours isolées, restèrent
sans retentissement, sans imitation au dehors, et ne donnèrent naissance à rien
qui ressemblât, même de loin, à une école philosophique. Ils firent des expériences,
mais la méthode expérimentale demeura pour eux un mystère. Il faut donc se tenir en garde
ici contre l'exagération. On tombe, selon nous, dans une grande erreur de critique, quand
on prétend réclamer l'honneur tout entier d'une idée philosophique pour quelques hommes
qui n'ont entrevu cette idée qu'à la faveur de quelque accident et sans pressentir en rien
ses conséquences ni sa portée. Reconnaissons aux alchimistes le mérite d'avoir les premiers
eu recours à l'observation dans l'étude des faits physiques ; mais n'essayons pas
de les présenter comme les créateurs de la méthode philosophique, dont l'application devait,
plusieurs siècles après eux, métamorphoser le monde.
Si les titres des alchimistes à la création de la méthode expérimentale ne peuvent être
sérieusement soutenus, il en est tout autrement quand on considère les services qu'ils nous
ont rendus en préparant les éléments qui étaient nécessaires à la création de la chimie.
Ici, rien ne peut être l'objet d'un doute. Obligés, par la nature de leurs explorations,
de soumettre à une étude attentive toutes les actions moléculaires des corps, simples
ou composés, ils ont été naturellement conduits à rassembler un nombre considérable
de faits ; et ces observations, fruit de quinze cents ans de travaux, constituent
les matériaux de l'imposant édifice de la chimie moderne.
Un coup d'oeil rapide jeté sur les travaux des maîtres les plus célèbres de l'art
hermétique, va nous montrer que c'est bien à eux qu'appartiennent une grande partie
des découvertes qui ont servi à constituer la chimie.
Geber, l'un des plus anciens écrivains de l'école hermétique, a présenté le premier
des descriptions précises de nos métaux usuels : du mercure, de l'argent, du plomb,
du cuivre et du fer ; il a laissé sur le soufre et l'arsenic des renseignements pleins
d'exactitude. Dans son traité De alchimia, on trouve des observations de la plus haute
importance pour la chimie. Geber y enseigne la préparation de l'eau-forte, celle de l'eau
régale ; il signale l'action dissolvante que l'eau-forte exerce sur les métaux, et celle
de l'eau régale sur l'or, l'argent et le soufre. Dans le même ouvrage, on trouve décrits,
pour la première fois, plusieurs composés chimiques qui, depuis des siècles, sont en usage
dans les laboratoires et les pharmacies : la pierre infernale, le sublimé corrosif,
le précipité rouge, le foie de soufre, le lait de soufre, etc.
Pendant le siècle suivant, l'arabe Rhasès découvrit la préparation de l'eau-de-vie
et recommanda plusieurs préparations pharmaceutiques dont l'alcool est l'excipient. Parmi
les composés nouveaux dont parle Rhasès on peut citer l'orpiment, le réalgar, le borax,
certaines combinaisons du soufre avec le fer et le cuivre, certains sels de mercure formés
indirectement, plusieurs composés d'arsenic, etc.
La matière médicale d'Aben-Guefith et le Hawi de Rhasès donnent une juste idée
des ressources considérables que la médecine retirait déjà de la chimie naissante. Rhasès,
qui dirigeait les études scientifiques à Bagdad et à Ray, avait fait tous ses efforts
pour les diriger dans la voie expérimentale. L'art secret de la chimie, disait-il, est
plutôt possible qu'impossible. Ses mystères ne se révèlent qu'à force de travail
et de ténacité ; mais quel triomphe quand l'homme peut lever un coin du voile dont
se couvre la nature !
On doit à Albert le Grand la préparation de la potasse caustique à la chaux telle
qu'on la met en pratique dans nos laboratoires. Le même auteur décrit avec exactitude
la coupellation de l'argent et de l'or, c'est-à-dire la purification de ces deux métaux
au moyen du plomb. Il établit, le premier, la composition du cinabre en le formant
de toutes pièces au moyen du soufre et du mercure. Il signale l'effet de la chaleur
sur l'état physique du soufre, et décrit avec exactitude la préparation de la céruse
et du minium, celles de l'acétate de cuivre et de l'acétate de plomb. Exposant avec soin
les propriétés de l'eau-forte et son action sur les métaux, il nous signale, le premier,
le parti que l'on peut en tirer dans l'opération du départ pour effectuer la séparation
de l'or et de l'argent dans les alliages précieux.
Roger Bacon, la plus vaste intelligence que l'Angleterre ait possédée, étudia la nature
plutôt en physicien qu'en chimiste, et l'on sait quelles découvertes extraordinaires
on lui doit dans cette partie de la science : la rectification de l'erreur commise
sur le calendrier Julien, relativement à l'année solaire, l'analyse physique de l'action
des lentilles et celle des verres convexes, l'invention des lunettes à l'usage
des presbytes, celle des lentilles achromatiques, la théorie, et peut-être la première
construction du télescope, etc. Des principes et des lois qu'il avait posés ou entrevus
devait sortir, comme il le disait lui-même, un ensemble de faits inattendus. Cependant
ses investigations dans l'ordre des phénomènes chimiques ne sont pas restées sans profit
pour nous. Roger Bacon étudia avec soin les propriétés du salpêtre, et si, contrairement
à l'opinion commune, il ne fit point la découverte de la poudre à canon, décrite en termes
explicites par Marcus Graecus cinquante ans avant lui, au moins contribua-t-il
à perfectionner sa préparation, en enseignant à purifier le salpêtre au moyen
de la dissolution dans l'eau et de la cristallisation de ce sel. Il appela aussi
l'attention sur le rôle chimique de l'air dans la combustion.
Raymond Lulle, dont le génie s'exerça dans toutes les branches des connaissances humaines,
et qui exposa dans son livre, Ars magna, tout un vaste système de philosophie résumant
les principes encyclopédiques de la science de son temps, ne pouvait manquer de laisser
aux chimistes un utile héritage. Il perfectionna et décrivit avec soin divers composés
qui sont très en usage en chimie ; c'est à lui que nous devons la préparation du carbonate
de potasse au moyen du tartre et des cendres du bois, la rectification de l'esprit-de-vin,
la préparation des huiles essentielles, une méthode perfectionnée pour la coupellation
de l'argent, et la préparation du mercure doux.
Les ouvrages qui portent le nom d'Isaac le Hollandais, si estimés de Boyle et de Kunckel,
renferment la description d'un très grand nombre de procédés de chimie, qui, bien que
dirigés d'après des vues alchimiques, sont restés dans la science comme la suite
des travaux de Geber. Habile fabricant d'émaux et de pierres gemmes artificielles, Isaac
le Hollandais décrivit sans arrière-pensée ses ingénieux procédés pour la préparation
de ces produits artificiels.
Tout le monde connaît les découvertes remarquables que renferme, relativement à l'antimoine,
l'ouvrage célèbre de Basile Valentin, Currus triumphalis antimonii. L'alchimiste allemand
avait si bien scruté les propriétés de ce métal, à peine indiqué avant lui, que l'on trouve
consignés dans son ouvrage plusieurs faits qui ont été considérés de nos jours comme
des observations nouvelles. Basile Valentin décrit, dans le même traité, plusieurs
préparations chimiques d'une grande importance, telles que l'esprit de sel, ou notre acide
chlorhydrique, qu'il obtenait comme on le fait aujourd'hui, au moyen du sel marin
et de l'huile de vitriol — acide sulfurique. Il donne le moyen d'obtenir de l'eau-de-vie
en distillant le vin et la bière, et rectifiant le produit de la distillation sur du tartre
calciné — carbonate de potasse. Il enseigne même à retirer le cuivre de sa pyrite
— sulfure — en la transformant d'abord en vitriol de cuivre — sulfate de cuivre —
par l'action de l'air humide, et plongeant ensuite une lame de fer dans la dissolution
aqueuse de ce produit. Cette opération, que Basile Valentin indique le premier, fut souvent
mise à profit plus tard par les alchimistes, qui, ne pouvant comprendre le fait
de la précipitation du cuivre métallique, s'imaginaient y voir une transmutation du fer
en cuivre, ou du moins un commencement de transmutation que l'art pouvait perfectionner.
Le Traité sur les sels du même auteur — Haliographia — contient la description de beaucoup
de faits chimiques intéressants à propos des composés salins. On y trouve encore décrites
la préparation et les propriétés explosives de l'or fulminant. En calcinant différentes
parties du corps de l'homme et des animaux, et traitant le produit incinéré
par l'esprit-de-vin, Basile Valentin obtenait plusieurs sels à réaction alcaline. On peut
considérer cet alchimiste comme ayant le premier obtenu l'éther sulfurique, produit
qu'il préparait en distillant un mélange d'esprit-de-vin et d'huile de vitriol. En un mot,
parmi les préparations chimiques connues de son temps, il en est peu sur lesquelles Basile
Valentin n'ait observé des faits utiles à enregistrer.
Ainsi, avant la Renaissance, du creuset des alchimistes étaient déjà sortis l'antimoine
métallique, le bismuth, le foie de soufre, l'alcali volatil et les divers composés
mercuriels, c'est-à-dire les composés chimiques les plus actifs de la matière médicale.
Les alchimistes savaient volatiliser le mercure, purifier et concentrer l'alcool ;
ils obtenaient l'acide sulfurique ; ils préparaient l'eau régale et différentes sortes
d'éthers ; ils purifiaient les alcalis fixes et carbonatés ; ils avaient découvert le moyen
de teindre en écarlate mieux que ne le font les modernes. L'oxygène, dont Priestley
ne démontra l'existence qu'à la fin du siècle dernier, avait été deviné au quinzième siècle
par un alchimiste allemand, Eck de Sulzbach.
Paracelse, qui a le premier fait connaître le zinc, s'est attiré une réputation immense
et méritée en introduisant dans la médecine l'usage des composés chimiques fournis
par les métaux. À la vieille thérapeutique des galénistes, surchargée
de préparations compliquées et souvent inertes, il substitua les médicaments simples
fournis par la chimie et ouvrit le premier la voie audacieuse des applications
de cette science à la physiologie de l'homme et à sa pathologie.
Van Helmont, qu'il est permis de ranger ici parmi les alchimistes, non qu'il se soit livré
aux pratiques du grand œuvre, mais parce qu'il ne dissimulait pas sa croyance
à la possibilité des transmutations métalliques, est l'auteur de la découverte chimique
la plus importante de son siècle, la découverte de l'existence des gaz, fait capital
sur lequel devaient s'élever plus tard les théories de la chimie positive.
Rudolphe Glauber, qui, à l'exemple de Van Helmont, crut à la vérité de l'alchimie sans
s'adonner à ses pratiques, est un des écrivains que l'ancienne chimie doit citer
avec le plus d'orgueil. Ses ouvrages sont remplis de descriptions remarquables
par leurs détails pratiques. Il est peu de points de la science sur lesquels l'auteur
de la découverte du sel admirable, celui qui a le premier posé le précepte de ne point
rejeter comme inutile, comme caput mortuum, le résidu des opérations chimiques, n'ait
apporté le tribut de son expérience et de sa sagacité.
Le dernier auteur célèbre qui ait professé l'alchimie est Becher, qui, en coordonnant
les faits épars dans la science, en créant un essai de système ou de théorie
pour l'explication des phénomènes, prépara la révolution scientifique qui fut, peu de temps
après lui, accomplie dans la chimie par l'illustre Georges Stahl.
Nous aurions pu étendre beaucoup cette liste des découvertes émanées des alchimistes,
en rappelant des noms moins célèbres que les précédents dans les fastes de l'art.
Nous aurions pu signaler, par exemple : J.B. Porta, découvrant la manière de réduire
les oxydes métalliques, décrivant la préparation des fleurs — oxyde — d'étain et la manière
de colorer l'argent, obtenant enfin, après Eck de Sulzbach, l'arbre de Diane ; l'alchimiste
Brandt, découvrant le phosphore pendant qu'il cherchait la pierre philosophale
dans un produit du corps humain ; Alexandre Sethon et Michel Sendivogius, son élève,
s'attachant, tout en cultivant l'alchimie, à l'étude des procédés chimiques applicables
à l'industrie, perfectionnant la teinture des étoffes et la confection des couleurs
minérales et végétales ; enfin Bötticher, enfermé comme alchimiste rebelle dans
une forteresse de la Saxe, et découvrant le secret de la préparation de la porcelaine.
Mais l'énumération qui précède suffit à l'objet que nous avions en vue.
C'est donc avec le secours des découvertes nombreuses effectuées par les alchimistes que
la chimie moderne a pu se constituer. Sans doute tous ces faits ne se rattachaient
entre eux par aucun lien commun ; ils ne composaient point un ensemble systématique,
et ne pouvaient en conséquence offrir les caractères d'une science ; mais ils fournissaient
les éléments indispensables à la création d'un système scientifique. C'est grâce
au puissant empire qu'exerça sur les esprits, pendant quinze cents ans, l'idée
de la transmutation métallique, qu'ont pu s'accomplir les travaux préparatoires
qu'il fallait rassembler pour asseoir sur une large base le monument de la chimie.
Avant d'arriver à se convaincre que la pierre philosophale était décidément une chimère,
il fallut passer en revue tous les faits accessibles à l'observation, et lorsque, après
quinze siècles de travaux, il vint un jour où il fallut reconnaître l'erreur dans laquelle
on était tombé, il se trouva, ce jour-là même, que la chimie était faite.
Chimistes de nos jours, ne portons pas un jugement trop sévère sur les philosophes
hermétiques ; ne nous dépouillons pas de tout respect envers leur antique héritage :
insensés ou sublimes, ils sont nos véritables aïeux. Si l'alchimie n'a pas trouvé
ce qu'elle cherchait, elle a trouvé ce qu'elle ne cherchait pas. Elle a échoué
dans ses longs efforts pour la découverte de la pierre philosophale, mais elle a créé
la chimie, et cette conquête est autrement précieuse que le vain arcane tant poursuivi
par la passion de nos pères. La chimie moderne a transformé en sources inépuisables
de richesses des présents de Dieu jusque-là sans valeur ; elle a allégé le pénible poids
des maux qui pèsent sur l'humanité, perfectionné les conditions matérielles
de notre existence et agrandi les limites de notre activité morale ; et, si elle ne nous
a pas donné la pierre philosophale des anciens adeptes, elle constitue, on peut le dire,
la pierre philosophale des nations.