CHAPITRE VI
adversaires de l'alchimie
décadence des opinions hermétiques
Il nous reste à rechercher de quelle manière les théories relatives
à la transmutation des métaux se sont effacées peu à peu, comment elles ont enfin disparu
devant les progrès de la science et de la raison.
Bien que l'alchimie ait constitué, pendant un très grand nombre de siècles, un dogme
scientifique universellement accepté, elle a cependant, à toutes les époques, rencontré
de sérieux adversaires, dont la voix, longtemps inutile, devait finir par se faire écouter.
Au quatorzième siècle, à une époque où elle brillait de tout son éclat, quelques esprits
rigoureux s'efforçaient de la combattre. De ce nombre était un physicien de Ferrare, Pierre
le Bon de Lombardie, qui composa, en 1330, dans la ville de Pola, de la province d'Istrie,
un ouvrage chimique : Margarita pretiosa — la perle précieuse servant d'introduction
à la chimie.
Pierre le Bon se servait, pour attaquer l'alchimie, des armes de son époque, c'est-à-dire
des arguments façonnés par la philosophie scolastique. Voici, par exemple,
l'un des syllogismes que Pierre le Physicien oppose à la réalité de l'alchimie :
aucune substance ne peut être transformée en une autre espèce à moins qu'elle ne soit
auparavant réduite en ses éléments ; or l'alchimie ne procède pas ainsi : donc elle n'est
qu'une science imaginaire. Et ailleurs : l'or et l'argent naturels ne sont pas les mêmes
que l'or et l'argent artificiels ; donc, etc. Mais ce qui ôte beaucoup à la valeur
des arguments de maître Pierre le Bon, c'est que, dans le chapitre suivant du même ouvrage,
l'auteur, afin de montrer toute son habileté dans l'emploi de la dialectique, s'attache
à prouver, par des arguments inverses, que l'alchimie est une science positive.
La poésie essayait aussi, à la même époque, d'apporter son secours aux adversaires
de l'alchimie. Les dernières éditions du Roman de la Rose renferment deux écrits
alchimiques, en vers, attribués à Jean de Meung, surnommé Clopinel, qui vécut à la cour
de Philippe le Bel en qualité de poète du roi, et termina le Roman de la Rose, commencé
par Guillaume de Lorris. Dans les deux écrits dont nous parlons, Jean de Meung cherche
à mettre en évidence les erreurs contenues dans les ouvrages des alchimistes de son temps.
Il met en scène la Nature, qui se plaint d'être trop négligée par les alchimistes,
et les engage à s'occuper d'elle comme le seul moyen d'arriver à de bons résultats.
Comme Nature se complaint
Et dit sa douleur et son plaint
À un sot souffleur sophistique
Qui n'use que d'art mécanique,
Tel est le sommaire de la partie du poème intitulée : les Remontrances de la Nature
à l'alchimiste errant. La Nature fait entendre à l'alchimiste quelques vérités un peu dures,
comme on peut le voir par le passage suivant :
Je parle à toi, sot fanatique,
Qui te dis et nomme en pratique
Alchimiste et bon philosophe
Et tu n'as savoir ni étoffe
Ni théorique, ni science
De l'art, ni de moi connaissance ;
Tu romps alambics, grosse bête,
Et brûles charbon qui t'entête ;
Tu cuis alumn, nitre, atramens,
Fonds métaux, brûles orpiments ;
Tu fais grands et petits fourneaux,
Abusant de divers vaisseaux.
Mais au fait je te notifie
Que j'ai honte de ta folie.
Qui plus est, grande douleur je soufre
Par la puanteur de ton soufre.
Par ton feu si chaud qu'il ard gent,
Puisses-tu fixer vif-argent,
Celui qui est volatil et vulgaire,
Et non celui dont je fais métal ?
Pauvre homme, tu t'abuses bien !
Par ce chemin ne feras rien,
Si tu ne marches d'autres pas.
L'alchimiste reconnaît ses torts, et demande humblement à la Nature le pardon
de ses erreurs. Cette réponse de l'alchimiste est annoncée en ces termes dans le sommaire
de la seconde partie du poème :
Comment l'artiste, honteux et doux,
Est devant Nature à genoux,
Demandant pardon humblement
Et la remerciant grandement.
L'alchimiste repentant attribue ses erreurs aux faux préceptes contenus dans les livres
de ses confrères ; il promet en même temps de prendre la Nature comme le seul guide
dans ses travaux.
Comment me pourrai-je guider
Si vous ne me voulez aider ?
Puis dites que vous dois suivre,
Je le veux bien ; mais par quel livre ?
L'un dit : Prends ceci, prends cela ;
L'autre dit : Non, laisse-le là ;
Leurs mots sont divers et obliques,
Et sentences paraboliques.
En effet, par eux je voie bien
Que jamais je ne saurai rien.
Il serait superflu d'ajouter qu'à l'époque où s'élevèrent ces faibles réclamations,
elles durent trouver peu de faveur.
Ce n'est qu'au seizième siècle que les adversaires de l'alchimie commencèrent à se faire
écouter. Ils essayèrent, par deux voies différentes, de s'opposer à la diffusion
de ses doctrines et aux tristes conséquences qu'elles amenaient à leur suite. D'une part,
ils s'attachèrent à démontrer, à l'aide d'arguments scientifiques, qu'il était impossible
d'opérer la transmutation des métaux ; d'autre part, ils essayèrent de mettre à nu
les fraudes employées par les adeptes pour faire croire à l'existence de la pierre
philosophale.
Thomas Éraste, dont le traité Explicatio parut en 1572, est l'un des premiers qui se soient
attachés à démontrer le néant des opinions alchimiques. S'élevant avec force
contre les doctrines de Paracelse, il combattit par de puissants arguments la théorie
des alchimistes relative à la composition des métaux, et s'efforça de prouver ainsi
que la transmutation était une oeuvre impossible.
Herman Conringius, dans son ouvrage intitulé Hermetica, reproduisit les arguments de Thomas
Éraste, et obtint un peu plus de crédit que son modèle.
Verner Rolfink, mais surtout le savant jésuite Kircher, se montrèrent, dans divers ouvrages,
ennemis déclarés de l'alchimie.
Cependant toutes ces voix du bon sens et de la raison rencontraient peu d'écho
dans des esprits en proie à une passion trop violente. Peut-être aussi les arguments
invoqués par les adversaires de l'alchimie manquaient-ils des qualités suffisantes
pour opérer une conversion si difficile. Afin de donner une idée fidèle de ces discussions,
nous allons détacher de la Physique souterraine de Becher une curieuse page, dans laquelle
cet écrivain prétend réfuter un argument que les adversaires de l'alchimie avaient élevé
contre la réalité de cette science. On verra par cet exemple dans quel esprit
et sur quel ton s'exerçaient ces disputes.
On avait opposé à Becher, contre la réalité de l'alchimie, l'argument suivant, qui avait
produit, à ce qu'il nous assure, une impression considérable sur les esprits
des philosophes de cette époque.
Si l'alchimie, avait-on dit, était un art existant réellement, le roi Salomon l'aurait
connue, puisqu'il possédait, selon les Écritures, la sagesse réunie de la terre et du ciel.
Cependant Salomon envoya des vaisseaux à Ophyr pour y chercher de l'or, et il leva
des taxes sur ses sujets. Or, si Salomon avait connu la transmutation des métaux,
il n'aurait pas eu besoin, pour se procurer de l'or, de recourir aux moyens précédents.
Ainsi Salomon n'a pas eu connaissance de l'alchimie. Donc l'alchimie n'existe pas.
Voici comment procède l'auteur de la Physique souterraine pour réfuter ce redoutable
argument. Il accorde la majeure, c'est-à-dire cette proposition que le roi Salomon
possédait toute la sagesse de la terre et du ciel, bien cependant qu'il lui paraisse
douteux que la sagesse de ce roi embrassât la spécialité de toutes les connaissances
humaines, attendu, ce qu'on ne peut nier, qu'il n'eut pas connaissance de l'imprimerie,
de la poudre à canon ni d'autres inventions postérieures. Mais Becher rejette formellement
la mineure, c'est-à-dire que le roi Salomon ne possédât point la pierre philosophale.
De ce que Salomon a envoyé des vaisseaux à Ophyr, et de ce qu'il a imposé des contributions
à ses sujets, on ne peut nullement conclure, nous dit-il, que ce roi ne possédait point
la pierre philosophale. L'empereur Léopold Ier, qui a fait de l'or, comme chacun le sait,
a-t-il pour cela diminué les charges qui pesaient sur ses sujets ? D'ailleurs, l'expédition
d'Ophyr est-elle un fait bien établi, à une époque où l'on ne faisait pas encore usage
de la boussole ? Connaît-on parfaitement le but de cette expédition ? En raison même
des mystères dont elle s'entoure, elle serait plutôt, au dire de Becher, une preuve
que Salomon possédait le secret de la transmutation. Ne voulant point fabriquer de l'or
dans ses propres États, Salomon a fait exécuter cette opération dans un pays voisin,
pour faire ensuite rapporter en Judée l'or artificiellement produit. En effet, quels biens
le roi Salomon aurait-il pu offrir en échange de cet or, que l'on prétend avoir été
rapporté d'Ophyr ? Pourquoi ces expéditions n'ont-elles point continué sous Roboam,
son successeur ? En résumé, Becher demeure convaincu que Salomon a connu le secret
de la science hermétique, mais que sa haute sagesse l'a empêché de le divulguer. Ainsi
cette argumentation, dont on avait fait tant de bruit contre l'existence réelle
de la pierre philosophale, est de tous points mal fondée.
Voilà comment, au dix-septième siècle, on discutait les points controversés de la chimie.
C'était toujours, comme on le voit, la vieille forme du sophisme scolastique : un rat est
une syllabe, or une syllabe ne mange pas de lard, donc un rat ne mange pas de lard.
Argument qui ne pouvait se rétorquer que par l'inverse : un rat mange du lard, or un rat
est une syllabe, donc une syllabe mange du lard.
Au commencement du dix-huitième siècle, les adversaires de l'alchimie procédèrent un peu
plus sérieusement dans leurs attaques. Les écrits scientifiques dirigés contre
ses principes augmentèrent en nombre, sans néanmoins produire encore beaucoup d'impression.
C'est que les moyens d'argumentation étaient toujours bien indirects, et que les ouvrages
destinés à les propager portaient de bien singuliers titres. M. Kopp signale les traités
suivants comme ayant été écrits à cette époque contre les partisans de la science
hermétique. J. Ettner, nous dit M. Kopp, attaqua l'alchimie dans deux ouvrages. Le premier
parut sous ce titre, le Chimiste dévoilé d'Eckhard fidèle, dans lequel sont relatées
la méchanceté et l'imposture des adeptes. Le Sage médicinal d'Eckhard fidèle
ou le Charlatan dévoilé, 1710. Un autre ennemi des alchimistes, J. Schmid, écrivait
en 1706 : L'Alchimiste qui porte un mauvais jugement sur Moïse, prouvant dans une relation
appuyée sur les Écritures que Moïse, David, Salomon, Job et Élie, n'ont pas été adeptes
de la pierre philosophale, ouvrage par lequel Schmid croyait donner le coup de grâce
à l'alchimie. En 1702, parut un autre ouvrage intitulé : Fanfares d'Élie l'Artiste
ou Purgatoire allemand de l'Alchimie, écrit par un enfant de Vizlapuzli, qui veut mettre
à nu l'honneur des gens honorables et la honte de ceux qui sont bouffis d'orgueil.
Les partisans de l'alchimie ne laissèrent pas ces écrits sans réponse ; ils répliquèrent
par des ouvrages ornés de titres aussi fantastiques que les précédents. C'est ainsi
qu'en 1703 parut : Délivrance des philosophes du purgatoire de la chimie, c'est-à-dire
critique, au nom des philosophes, de trois feuilles d'impressions vicieuses récemment
publiées. Et en 1705, en réponse au même traité de Schmid : Démolition et conquête
du Purgatoire alchimique, annoncée par l'ordre du pape chimigue, au bruit d'une trompette
d'Élie l'Artiste et de toutes les batteries élevées sur l'île des injures.
Mais le meilleur moyen de s'opposer aux résultats funestes amenés par l'abus des pratiques
alchimiques, c'était de mettre en évidence les nombreuses fraudes employées par les adeptes
fripons pour abuser de la crédulité du public. C'est une tâche à laquelle les adversaires
de l'alchimie ne firent point défaut. Dans son Explicatio, Thomas Éraste avait déjà dévoilé
les impostures des charlatans alchimistes, et fait connaître les tours d'escamotage
à l'aide desquels ils savaient mélanger de l'or aux métaux vils mis en expérience.
Otto Tackenius, dans son Hippocrates chemicus, publié en 1666, dévoila aussi les tours
d'adresse de ces empiriques. Nicolas Lémery, dont le célèbre Cours de chimie, publié
pour la première fois en 1675, demeura si longtemps le code des chimistes praticiens,
s'attacha à mettre les mêmes faits dans tout leur jour. Mais ce qui produisit l'impression
la plus profonde et la plus utile sous ce rapport, fut un mémoire présenté en 1722
à l'Académie des sciences de Paris, par Geoffroy l'aîné, sous ce titre : les supercheries
concernant la pierre philosophale.
Il serait à souhaiter, dit Geoffroy, que l'art de tromper fut parfaitement ignoré
des hommes dans toutes sortes de professions. Mais, puisque l'avidité insatiable du gain
a engagé une partie des hommes à mettre cet art en pratique d'une infinité de manières
différentes, il est de la prudence de chercher à connaître ces sortes de fraudes
pour s'en garantir. Dans la chimie, la pierre philosophale ouvre un très vaste champ
à l'imposture. L'idée des richesses immenses qu'on nous promet, par le moyen
de cette pierre, frappe vivement l'imagination des hommes. Comme, d'ailleurs, on croit
facilement ce qu'on souhaite, le désir de posséder cette pierre porte bientôt l'esprit
à en croire la possibilité.
Dans cette disposition où se trouvent la plupart des esprits au sujet de cette pierre,
s'il survient quelqu'un qui assure avoir fait cette fameuse opération ou quelque autre
préparation qui y conduise, qui parle d'un ton imposant et avec quelque apparence de raison,
et qui appuie ses raisonnements de quelques expériences, on l'écoute favorablement,
on ajoute foi à ses discours, on se laisse surprendre par ses prestiges ou par
des expériences tout à fait séduisantes, que la chimie lui fournit abondamment ; enfin,
ce qui est plus surprenant, on s'aveugle assez pour se ruiner, en avançant des sommes
considérables à ces sortes d'imposteurs, qui, sous différents prétextes, nous demandent
de l'argent, dont ils disent avoir besoin, dans le temps même qu'ils se vantent de posséder
une source de trésors inépuisables.
Quoiqu'il y ait quelque inconvénient à mettre au jour les tromperies dont se servent
ces imposteurs, parce que quelques personnes pourraient en abuser, il y en a cependant
beaucoup plus à ne les pas faire connaître, puisque les découvrant on empêche un très grand
nombre de gens de se laisser séduire par leurs tours d'adresse.
C'est donc dans la vue d'empêcher le public de se laisser abuser par ces prétendus
philosophes chimistes que je rapporte ici les principaux moyens de tromper qu'ils ont
coutume d'employer, et qui sont venus à ma connaissance.
Geoffroy énumère alors la nombreuse série des moyens frauduleux employés par les adeptes
pour opérer leurs prétendues transmutations.
Comme leur principale intention est pour l'ordinaire de faire trouver de l'or
ou de l'argent en la place des matières minérales qu'ils prétendent transmuer,
ils se servent souvent de creusets ou de coupelles doublées, ou dont ils ont garni le fond
de chaux d'or ou d'argent, ils recouvrent ce fond avec une pâte faite de poudre de creuset
incorporée avec de l'eau gommée, ou un peu de cire : ce qu'ils accommodent de manière que
cela parait le véritable fond du creuset ou de la coupelle.
D'autres fois ils font un trou dans du charbon, où ils coulent de la poudre d'or
et d'argent, qu'ils referment avec de la cire : ou bien ils imbibent des charbons
avec des dissolutions de ces métaux, et ils les font mettre en poudre pour projeter
sur les matières qu'ils doivent transmuer.
Ils se servent de baguettes, ou de petits morceaux de bois creusés à leur extrémité,
dont le trou est rempli de limaille d'or ou d'argent, et qui est rebouché avec de la sciure
fine du même bois. Ils remuent les matières fondues avec la baguette, qui, en se brûlant,
dépose dans le creuset le métal fin qu'elle contenait.
Ils mêlent d'une infinité de manières différentes l'or et l'argent dans les matières
sur lesquelles ils travaillent : car une petite quantité d'or ou d'argent ne parait point
dans une grande quantité de métaux, de régule, d'antimoine, de plomb, de cuivre,
ou de quelque autre métal.
On mêle très aisément l'or et l'argent en chaux dans les chaux de plomb, d'antimoine
et de mercure.
On peut enfermer dans du plomb des grenailles ou des lingots d'or et d'argent. On blanchit
l'or avec le vif-argent et on le fait passer pour de l'étain ou pour de l'argent. On donne
ensuite pour transmutation l'or et l'argent qu'on retire de ces métaux.
Il faut prendre garde à tout ce qui passe par les mains de ces sortes de gens. Car souvent
les eaux-fortes ou les eaux régales qu'ils emploient sont déjà chargées de dissolutions
d'or et d'argent. Les papiers dont ils enveloppent leurs matières sont quelquefois pénétrés
de chaux de ces métaux. Les cartes dont ils se servent peuvent cacher de ces chaux
métalliques dans leur épaisseur. On a vu le verre même sortant des verreries chargé
de quelque portion d'or qu'ils y avaient glissée adroitement, pendant qu'il était encore
en fonte dans le fourneau.
Quelques-uns en ont imposé avec des clous moitié fer et moitié or, ou moitié argent.
Ils font accroire qu'ils ont fait une véritable transmutation de la moitié de ces clous,
en les trempant à demi dans une prétendue teinture. Rien n'est d'abort plus séduisant ;
ce n'est pourtant qu'un tour d'adresse. Ces clous, qui paraissent tout de fer, étaient
néanmoins de deux pièces, une de fer et une d'or ou d'argent, soudées au bout l'une
de l'autre très proprement et recouvertes d'une couleur de fer, qui disparaît
en la trempant dans leur liqueur. Tel était le clou moitié or et moitié fer qu'on a vu
autrefois dans le cabinet de M. le grand-duc de Toscane. Tels sont ceux que je présente
aujourd'hui à la compagnie, moitié argent et moitié fer. Tel était le couteau qu'un moine
présenta autrefois à la reine Élisabeth en Angleterre, dans les premières années
de son règne, dont l'extrémité de la lame était d'or ; aussi bien que ceux qu'un fameux
charlatan répandit il y a quelques années en Provence, dont la lame était moitié argent
et moitié fer.
On a vu pareillement des pièces de monnaie, ou des médailles, moitié or et moitié argent.
Ces pièces, disait-on, avaient été premièrement entièrement d'argent ; mais en les trempant
à demi dans une teinture philosophale ou dans l'élixir des philosophes, cette moitié
qui avait été trempée s'était transmuée en or, sans que la forme extérieure de la médaille,
ni les caractères, eussent été altérés considérablement.
Je dis que cette médaille n'a jamais été toute d'argent, du moins cette partie qui est or,
que ce sont deux portions de médailles, l'une d'or et l'autre d'argent, soudées
très proprement, de manière que les figures et les caractères se rapportent fort exactement,
ce qui n'est pas bien difficile...
Passons à d'autres expériences imposantes. Le mercure chargé d'un peu de zinc et passé
sur le cuivre rouge lui laisse une belle couleur d'or. Quelques préparations d'arsenic
blanchissent le cuivre et lui donnent la couleur de l'argent. Les prétendus philosophes
produisent ces préparations comme des acheminements à des teintures qu'ils promettent
de perfectionner.
On fait bouillir le mercure avec le vert-de-gris, et il parait que le mercure se fixe
en partie, ce qui n'est en effet qu'un amalgame du mercure avec le cuivre qui était contenu
dans le verdet ; ils donnent cette opération comme une véritable fixation du mercure.
Tout le monde sait maintenant la manière de changer les clous de cinabre en argent.
Cet artifice est décrit dans plusieurs livres de chimie, c'est pourquoi je ne le répète
point.
On donne encore le procédé suivant comme une transmutation de cuivre en argent. On a
une boite ronde comme une boite à savonnette, composée de deux calottes de cuivre rouge
qui rejoignent et ferment très-juste. On remplit le bas de la boite d'une poudre préparée
pour cela. Après avoir fermé la boite et luté les jointures, on la place dans un fourneau
avec un feu modéré, suffisant pour rougir le fond de la boite, mais non pas assez fort pour
la fondre. On la laisse quelque temps dans cet état, après quoi on laisse éteindre le feu
et l'on ouvre la boite, on trouve la partie supérieure de la boite convertie en argent.
La poudre dont on se sert est la chaux d'argent précipitée par le sel marin, ou autrement
la lune cornée, qu'on étend avec quelque intermède convenable.
Dans cette opération, qui est un mélange de l'argent et de l'acide du sel marin, s'élève
facilement au feu, et elle se sublime au haut de la boite de cuivre. Mais, comme l'acide
de sel marin s'unit avec les métaux et les pénètre très intimement ; et comme il a
d'ailleurs plus de rapport avec le cuivre qu'avec l'argent à mesure qu'il pénètre le cuivre,
au travers des pores duquel il s'exhale, il en ronge quelques parcelles qu'il emporte
avec lui en l'air, il dépose en leur place les particules d'argent qu'il avait enlevées,
et il compose ainsi un nouveau dessus de boite, partie argent et partie cuivre.
C'est avec ces artifices ou de semblables que tant de gens ont été trompés.
Il y a même toute apparence que ces fameuses histoires de la transmutation des métaux en or
ou en argent, par le moyen de la poudre de projection ou des élixirs philosophiques,
n'étaient rien autre chose que l'effet de quelques supercheries semblables. D'autant plus
que ces prétendus philosophes n'en laissent jamais voir qu'une ou deux épreuves, après
lesquelles ils disparaissent ; ou bien les procédés pour faire leur poudre ou leur teinture,
après avoir réussi dans quelques occasions, ont cessé d'avoir leur effet, soit parce que
les vaisseaux qu'on avait garnis d'or secrètement ont été tous employés, ou parce que
les matières qui avaient été chargées d'or ont été consommées.
Ce qui peut imposer le plus dans les histoires que l'on raconte de ces prétendus
philosophes, est le désintéressement qu'ils marquent dans quelques occasions
où ils abandonnent le profit de ces transmutations et l'honneur même qu'ils pourraient
en retirer. Mais ce faux désintéressement est une des plus grandes supercheries,
car il sert à répandre et à entretenir l'opinion de la possibilité de la pierre
philosophale, qui leur donne moyen par la suite d'exercer d'autant mieux
leurs supercheries et de se dédommager amplement de leurs avances.
Dévoiler les fraudes des alchimistes, c'était, sans aucun doute, un moyen excellent
de prouver à tous l'inanité de leur prétendue science. Ce fut en effet, le coup le plus sûr
porté à une science qui commençait d'ailleurs à décourager ses défenseurs par la longue
série de déceptions qu'elle avait infligées à leurs espérances. Un événement arrivé
en Angleterre contribua encore à ouvrir les yeux du public et à démontrer la réalité
des accusations portées contre les adeptes. En 1783, le chimiste James Price, qui avait
plusieurs fois exécuté avec succès des transmutations publiques, soumis par les membres
de la Société royale de Londres à une surveillance plus sévère, et pressé de manière
à ne pouvoir tromper les assistants, s'empoisonna sous les yeux même des personnes
convoquées pour être témoins de ses prodiges. Ce fait produisit à cette époque beaucoup
d'impression en Angleterre ; nous en rappellerons les principaux détails.
James Price, homme riche et savant, était médecin à Guilford. Il s'occupait de chimie,
et son nom est resté attaché, dans cette science, à quelques travaux intéressants. Il eut
le travers de se jeter dans les folies alchimiques, et s'imagina, en 1781, avoir réussi
à composer une poudre propre à changer en or le mercure et l'argent. Mais cette poudre
avait de si faibles vertus, le profit qu'on pouvait en retirer était si médiocre,
et les expériences si pénibles, qu'il hésita pendant deux ans à rendre publique
sa prétendue découverte. Il se décida néanmoins à la confier à quelques amis.
Le P. Amlerson, naturaliste zélé et chimiste habile, les frères Russel, conseillers
à Guilford, et le capitaine Grose, connu par quelques écrits sur l'antiquité, furent
ses premiers confidents.
À mesure que le bruit de ses opérations se répandait au dehors, Price s'enhardissait
davantage, et il finit par acquérir une confiance en lui-même qui lui avait manqué
jusque-là. De l'art de se tromper soi-même à l'art de tromper les autres, il n'y a
qu'un pas. En 1782, Price montrait à qui voulait les voir deux poudres rouge et blanche
avec lesquelles il transmuait à volonté les métaux vils en argent ou en or. Il exécuta
plusieurs transmutations publiques, et pour répondre d'une manière péremptoire
aux objections qu'elles avaient provoquées, il institua une série d'expériences qui furent
exécutées à Guilford clans son laboratoire, en présence d'un grand nombre de personnes
distinguées de cette ville. Ces expériences, qui durèrent deux mois, consistèrent surtout
à agir sur le mercure ou sur ses amalgames, au moyen de ses deux poudres. L'opérateur
transmuait à volonté ce métal en argent ou en or. Il faisait souvent usage d'huile
de naphte pour ajouter au mercure, qui devenait mat et épais par son mélange
avec ce liquide. Le borax et le charbon de bois jouaient aussi un rôle comme ingrédients
dans les opérations. Les expériences ne donnaient en général que de petites quantités
de métaux précieux ; mais, dans la neuvième séance, qui eut lieu le 30 mai 1782,
et dans laquelle on laissa le chimiste opérer seul, on obtint, avec soixante onces
de mercure, un lingot d'argent pesant deux onces et demie. La quantité de poudre
philosophale employée fut de douze grains. Le lingot d'argent provenant de cette expérience
fut offert en présent au roi d'Angleterre, George III.
Pour donner toute publicité à ces expériences, James Price en fit imprimer, à Londres,
les procès-verbaux détaillés sous le titre de Relation de quelques expériences
sur le mercure, l'or et l'argent. Ces procès-verbaux portent la signature des principaux
témoins des expériences : outre les noms de Russel, Amlerson et Grose, on y remarque ceux
de lord Onslow, lord King, lord Palmerston, les chevaliers Gartwaide, Robert Parker,
Manning, Polle, le docteur Spence, le capitaine Hausten, les lieutenants Grose et Hollamby,
les sieurs Philippe Clarke, Philippe Norton, Fulham, Robinson, Godschall, Gregory et Smith,
noms aujourd'hui inconnus.
Cependant James Price était membre de la Société royale des sciences de Londres.
Comme les croyances alchimiques avaient depuis quelque temps perdu leur prestige,
la Société voulut savoir le fond de l'affaire. Le chimiste fut donc sommé de répéter
ses expériences devant une commission choisie parmi ses membres, et composée
des deux chimistes Kirwan et Higgins. James Price refusa de répéter devant eux
ses expériences de Guilford. Il donnait pour prétexte que sa provision de pierre
philosophale était épuisée, et qu'il fallait beaucoup de temps pour en préparer d'autre.
Il alléguait encore que, faisant partie de la Société des Rose-Croix, il ne pouvait
divulguer un des secrets de sa confrérie. Mais toutes ces défaites étaient jugées
à leur véritable valeur, et ses amis le pressaient de toutes manières d'obéir au vœu
de la Société royale. Un des membres les plus illustres de cette Société, sir Joseph Banks,
insista surtout pour lui faire comprendre jusqu'à quel point son honneur et celui
de la compagnie scientifique dont il était membre étaient engagés dans cette affaire.
Ainsi poussé à bout, James Price se décida à recommencer ses expériences afin de préparer
une nouvelle quantité de sa poudre transmutatoire. Au mois de janvier 1783, il partit
pour Guilford, afin de s'y livrer à ses recherches, annonçant son retour pour le mois
suivant.
Arrivé à Guilford il s'enferma dans son laboratoire. Ensuite, avant de rien entreprendre,
il commença par préparer une certaine quantité d'eau de laurier-cerise, poison très violent.
Il écrivit ensuite son testament, qui commençait par ces mots : me croyant sur le point
de partir pour un monde plus sûr, je consigne ici mes dispositions dernières... Ce n'est
qu'après ces préliminaires sinistres qu'il se mit au travail.
Six mois se passèrent sans que l'on entendit parler à Londres du chimiste Price. Au bout
de ce temps, on apprit son retour ; mais, comme on assurait qu'il revenait sans avoir
réussi dans sa tentative, tous ses amis les plus chers l'abandonnèrent au juste mépris
que méritait sa conduite. Ce ne fut donc pas sans surprise que la Société royale reçut
de James Price la prière de se rendre en corps, à un jour désigné du mois d'août 1783,
dans son laboratoire. Deux ou trois personnes seulement, parmi tous les membres
de la Société, crurent devoir répondre à l'invitation de leur collègue. James Price
ne put résister à cette dernière marque de mépris. Il passa dans un petit cabinet attenant
à son laboratoire et avala tout le contenu du flacon d'eau de laurier-cerise qu'il avait
rapporté de Guilford. Quand on reconnut, à l'altération de ses traits, les signes du poison,
on s'empressa de lui chercher des secours ; mais il était trop tard, et les médecins
qui accoururent le trouvèrent mort. Le docteur Price laissait, par son testament,
une fortune de soixante-dix mille thalers, avec une rente de huit mille thalers
qu'il distribuait à ses amis.
À peu près à l'époque où cet événement, dont le dénouement fut si tragique, venait
de s'accomplir en Angleterre, une autre aventure, qui n'eut cependant rien que d'assez
réjouissant en elle-même, se passait de l'autre côté du Rhin, et précipitait la décadence
des opinions alchimiques, en tournant contre elle l'arme assurée du ridicule. Un professeur
d'une université d'Allemagne était publiquement forcé de convenir qu'il avait été,
par le fait de ses croyances aux idées alchimiques, le jouet d'une mystification grotesque.
Jean-Salomon Semler, savant théologien, était professeur à l'université de Halle. Enfant,
il avait bien des fois entendu un ami de son père, l'alchimiste Taubenschusz, raconter
les merveilles de la pierre des philosophes, et sa jeune imagination en avait été vivement
frappée. Lorsque, plus avancé en âge, il se livrait à ses études théologiques
et aux travaux de sa profession, il savait se ménager quelques heures de loisir
pour des expériences chimiques. Ces expériences n'arrivaient jamais à lui démontrer
la réalité du grand fait poursuivi par la science hermétique, mais il se gardait bien
d'en tirer aucune conclusion contre la certitude des principes de cette science.
Lorsque, ses études terminées, il put disposer d'un peu plus de temps, il se mit
à compulser les vénérables in-folio du Moyen Âge. Nous ignorons ce que le jeune théologien
trouva dans la méditation des écrivains hermétiques ; mais, si médiocres que fussent
ses découvertes, elles étaient bien suffisantes pour un homme qui avait eu la foi avant
la science, et une foi si robuste, que l'on est contraint de la respecter, tout
en regrettant qu'elle n'ait pas été récompensée par quelque miracle. Un incident,
qui survint plus tard dans sa vie, ne put d'ailleurs qu'ajouter à la fermeté
de ses croyances.
Semler était depuis peu professeur de théologie à Halle, lorsqu'un juif de cette ville
amena vers lui un étranger revenant d'Afrique, qui lui demanda quelque secours.
Cet étranger lui montra, avec mystère, un papier portant une douzaine de lignes
en caractères hébreux, mais dont les mots étaient turcs ou arabes. Il comprenait, disait-il,
parfaitement cet écrit ; seulement il y avait trois mots dont il ne pouvait saisir le sens,
ce qui lui occasionnait un tourment inexprimable. II raconta, en effet, qu'il existait
à Tripoli, à Tunis et à Fez, un grand nombre de juifs qui avaient reçu, en héritage
de leurs ancêtres, le secret de faire de l'or. Ces juifs conservaient précieusement
ce secret, et n'en tiraient parti que pour leurs besoins les plus urgents,
afin de ne pas éveiller l'attention des barbares. Lui-même avait servi longtemps chez un
de ces juifs, et il aidait souvent son maître dans ses travaux de transmutation. L'écrit
qu'il présentait à Semler contenait une indication exacte des opérations pratiquées
par son maître ; par malheur, les trois mots dont il avait oublié la signification
lui rendaient le reste inutile.
Avec trois mots qu'un juif m'apprit en Arabie,
Je guéris autrefois l'infante du Congo,
Qui, vraiment, avait bien un autre vertigo!
Les trois mots du Crispin de Regnard étaient sans doute les mêmes dont cet aventurier
se mettait si fort en peine.
Le bon et crédule Semler fit tous ses efforts pour déchiffrer ce logogriphe. À bout
de sa propre science, il invoqua celle des orientalistes les plus renommés de la ville
et de l'université ; mais ce fut en vain. Aussi, lorsque cinq jours après le juif vint
le revoir, il ne put que l'informer de ce résultat négatif. Notre homme s'en montra tout
naturellement très affecté, car il se voyait, disait-il, contraint de retourner en Afrique
pour demander à son ancien maître le sens des trois mots. Or, en ce temps-là comme dans
le nôtre, on ne faisait pas pour rien le voyage de Tunis.
Schmieder, qui nous transmet ce petit épisode de la carrière alchimique du théologien
de Halle, ne met pas en doute que ce juif ne fût un imposteur. Il remarque, en effet,
que don Domingo Badia, savant espagnol, qui, à la fin du dix-huitième siècle, voyagea
dans le nord de l'Afrique, sous le nom d'Aly-Bey témoigne qu'à cette époque les notions
les plus vulgaires de la chimie s'étaient presque entièrement perdues chez les habitants
de ce pays, juifs ou autres. Ajoutons qu'en 1830, après la prise d'Alger, les Français
furent encore mieux édifiés quant à la complète ignorance des Arabes. Il est donc certain
que cette histoire d'alchimie africaine n'était qu'un honnête prospectus de mendicité
présenté par la fourberie du juif à la naïveté du théologien.
Semler tira néanmoins de ce fait une conséquence tout opposée : loin d'en recevoir
une atteinte, sa foi robuste dans la vérité de la chimie y puisa une force nouvelle dont
les résultats ne se firent pas attendre.
En 1786, le baron Léopold de Hirschen venait d'annoncer au monde sa découverte
d'une médecine qu'il décorait du nom de sel de vie. Semler s'adonna avec passion à l'étude
de ce produit nouveau. Il fit paraître successivement trois mémoires sur ce sujet ;
il prétendait connaître le sel de vie mieux que celui qui l'avait inventé. Renchérissant
sur les assertions du baron de Hirschen, il y trouvait non seulement une médecine
universelle, mais encore un agent de transmutations métalliques. Avec ce nouveau produit,
ni charbon, ni creuset, ni mercure, n'étaient nécessaires pour faire de l'or ; il suffisait
de le dissoudre dans l'eau et de l'abandonner pendant quelques jours à lui-même
dans des vases de terre entretenus constamment à une température un peu élevée.
Dans ces conditions, l'or finissait par apparaître ; il se déposait au fond de la liqueur.
Semler était professeur de l'université ; ses assertions ne pouvaient donc être regardées
comme sans conséquence. Les faits qu'il annonçait devinrent le texte de discussions
sérieuses. Les objections lui arrivèrent de tous les côtés, et les sarcasmes se mirent
de la partie. Dans la position qu'il occupait, Semler ne pouvait les dédaigner. Aussi,
lorsqu'on exigea de lui les preuves, par l'expérience, du phénomène qu'il annonçait,
se montra-t-il très empressé de les fournir ; il procéda à cette démonstration avec autant
de bonne foi que d'assurance.
Le chimiste Fr. Gren s'était particulièrement fait remarquer dans cette discussion ; c'est
à lui que Semler, en 1787, remit un vase de verre contenant un sel de couleur brune,
le priant de vouloir bien le présenter à l'Académie de Berlin. Il assurait que ce sel,
dissous dans l'eau, ne tarderait pas à déposer de l'or ; le fait était d'autant plus sûr,
que le même liquide lui en avait déjà fourni une notable quantité. Gren n'eut qu'à examiner
le sel pour reconnaître qu'il renfermait, à l'état de simple mélange, quelques feuilles
d'or. Mais Semler ayant affirmé, de son côté, que ce métal était un produit spontanément
formé au sein du liquide, il fut décidé que la difficulté serait soumise à l'appréciation
de Klaproth, professeur à Berlin et l'un des premiers chimistes de l'Allemagne.
Klaproth soumit à l'analyse la liqueur de Semler, et reconnut qu'elle consistait
en un mélange de sel de Glauber et de sulfate de magnésie, le tout enveloppé dans
un magma d'urine et d'or en feuilles. Désireux cependant d'éclaircir tout à fait
la question, Klaproth pria le professeur de Halle de lui faire parvenir de nouveaux
échantillons du même produit. Semler s'empressa de satisfaire à ce désir. Il adressa
à Berlin deux vases renfermant, l'un un sel brun cristallisé où l'or ne s'était pas encore
produit, l'autre une liqueur qui contenait la semence de l'or, et qui, par le secours
de la chaleur, féconderait le sel. Ce sel, dissous dans le liquide et maintenu chaud
pendant quelques jours, devait fournir de l'or. Mais, au premier examen, Klaproth n'eut pas
de peine à reconnaître que le sel brun était mêlé de paillettes d'or, et que l'addition
du liquide envoyé par Semler était parfaitement inutile pour en extraire le métal, attendu
qu'on le séparait en le lavant simplement avec de l'eau.
L'alchimiste de Halle ne voulut point demeurer sous le coup de ce démenti ; il envoya
à son illustre correspondant de nouvelles feuilles d'or produites par le sel de vie.
Les feuilles de cet aurum philosophicum aereum étaient d'une grande dimension,
car elles n'avaient pas moins de quatre à neuf pouces carrés. Semler priait le chimiste
de Berlin de vouloir bien procéder à l'analyse de cet or au milieu d'une assemblée publique
et avec tout l'éclat d'une large publicité. On comprend d'ailleurs son imperturbable
assurance quand on sait que, de toutes les expériences qu'il avait exécutées avec son sel
de vie, aucune n'avait jamais échoué, et que l'heureux expérimentateur avait toujours
retiré de son miraculeux produit, de l'or au premier titre. Aussi écrivait-il à Klaproth :
Mes expériences sont très avancées. Deux de mes vases portent de l'or; je l'enlève
tous les cinq ou six jours, et j'en retire chaque fois de douze à quinze grains. Deux
ou trois autres verres sont en bonne voie ; on y distingue déjà les feuilles de l'or
qui percent par le bas. Tout cela me revient, quant à présent, assez cher; car un grain
d'or me coûte deux, quelquefois trois, et même quatre thalers ; mais cela tient sans doute
à ce que je ne connais pas encore très bien la manière d'opérer.
Suivant le désir du professeur de Halle, Klaproth procéda à l'analyse de cet or en présence
d'une brillante assemblée. De grands personnages, de hauts fonctionnaires de Berlin,
et même des ministres du roi, assistaient à cette réunion, impatients de connaître
le résultat de la singulière discussion scientifique dont tout Berlin s'occupait.
Ce résultat fut étourdissant : Klaproth, aux premiers réactifs qu'il fit agir
sur le précieux métal du théologien, reconnut que ces feuilles d'or philosophique étaient
tout simplement du tombac, c'est-à-dire une variété de laiton.
L'immense risée que cette déclaration provoqua dans l'assemblée fut bientôt partagée
par tout le public de l'Allemagne. Le bon Semler fut ainsi contraint d'ouvrir les yeux,
et informations prises, la mystification s'expliqua comme il suit. Semler travaillait
à ses expériences dans une maison de campagne où il avait pour domestique un homme
très affectionné à sa personne. C'est à ce dernier qu'appartenait le soin d'entretenir
la température de l'étuve où le sel d'or fructifiait. Le digne serviteur avait remarqué
l'ardeur que le philosophe apportait à ses expériences et la joie qu'il éprouvait
toutes les fois que le succès venait les couronner. Voulant donc contribuer au bonheur
de son maître, cette bonne âme avait imaginé de glisser des feuilles d'or dans les vases
mis en expérience. Mais notre homme était quelquefois forcé de s'absenter, car, en même
temps qu'il était le domestique du professeur, il était soldat du roi, comme tout sujet
prussien, et devait se rendre, de temps en temps, à la revue de Magdebourg. Dans ce cas,
il passait la consigne et le mot d'ordre à sa femme, qui le suppléait dans sa fraude
innocente. La dame finit, néanmoins, par trouver que tout cela revenait un peu cher, et,
en l'absence de son mari, elle se décida à remplacer l'or par le tombac, qui ne coûtait
presque rien et produisait à l'oeil la même apparence. Les feuilles d'or philosophique
analysées par Klaproth devant l'assemblée de Berlin, étaient du fait de cette personne
ingénue.
Semler, qui s'était trompé de bonne foi, s'exécuta de bonne grâce devant le public.
Il nous a laissé dans une autobiographie, la confession la plus candide de ses erreurs
alchimiques. Les habitants de Berlin ne se montrèrent pas d'ailleurs impitoyables envers
lui ; on comprit tout ce qu'avait de pénible sa position, et on songea plutôt à le plaindre
qu'à le railler. On eut même la justice, fort rare en pareille circonstance, de se rappeler
les services qu'il avait rendus dans des sciences plus utiles que celles où il venait
de faire ce long rêve interrompu par une si lourde chute. C'était là un louable effet
de la bonté native des âmes germaniques. En France, où le ridicule est un malheur
pour lequel on n'admet pas de compensation, l'honnête théologien n'eût pas été sans doute
aussi facilement absous.
Cependant cette homérique mystification fit dans l'opinion publique le tort le plus grave
à l'alchimie. Le dénouement de cette longue comédie où un professeur d'une université
d'Allemagne avait joué un si pitoyable rôle, joint au drame qui s'était passé peu d'années
auparavant à Londres, achevèrent de dissiper les restes de confiance que beaucoup
de personnes continuaient d'accorder aux artistes du grand oeuvre ; le gros du public,
qui constituait leur appui naturel, fut, dès ce moment, éclairé sur leurs mensonges.
Ce qui contribua beaucoup enfin à provoquer l'abandon des opinions alchimiques, ce fut
la révolution opérée dans le système général de la chimie par le génie de Lavoisier.
Tant que la théorie de Stahl s'était maintenue dans la science, les opinions alchimiques
avaient pu trouver dans ses principes une sorte de justification, un prétexte de durée.
En effet, dans la théorie du phlogistique, les métaux étaient considérés comme des corps
composés ; les principes de la science conduisaient donc à admettre qu'à l'aide d'actions
convenables on pût modifier la composition des métaux, de manière à les transformer les uns
dans les autres. C'est ainsi qu'en 1784 Guyton de Morveau, qui demeurait encore fidèle
à la théorie de Stahl, y trouvait les motifs suffisants de proclamer la possibilité
de changer l'argent en or. C'est par suite du même principe que Bergman, dans son Histoire
de la Chimie, n'osait point mettre en doute la réalité de la science hermétique, et,
rappelant la transmutation opérée en 1667 par Helvétius, les évènements du même genre
attribués à Van Helmont et à Bérigard de Pise, faisant enfin allusion aux projections
faites en 1648 par l'empereur d'Allemagne, Ferdinand III, et en 1658 par l'Électeur
de Mayence, il ajoutait : Nous ne pouvons révoquer ces faits en doute, sans refuser
tout crédit à l'histoire. Mais, lorsque Lavoisier eut renversé le système d'idées qui avait
présidé jusque-là à l'interprétation des faits chimiques, le fondement scientifique
sur lequel l'alchimie avait pu continuer d'asseoir son hypothèse, lui manqua tout d'un coup.
Dans la théorie de Lavoisier, qui devint en peu de temps la théorie universelle, les métaux
étaient considérés comme des corps simples, c'est-à-dire comme des éléments
indécomposables ; de là, l'impossibilité proclamée par la nouvelle science, de faire varier
à volonté la nature des métaux. C'est donc à la création définitive de la chimie qu'il faut
attribuer l'honneur considérable d'avoir fait disparaître les derniers vestiges
des opinions alchimiques. À dater de ce moment, les savants sérieux rompirent
avec toute idée de ce genre, et l'alchimie fut rayée du domaine de la science.
Il ne faudrait pas croire cependant que les pratiques alchimiques aient entièrement cessé
depuis la fin du dernier siècle. En dépit des principes de la chimie nouvelle
qui condamnait leurs tentatives, un certain nombre de personnes ont continué à s'adonner
jusqu'à notre époque aux recherches pratiques de la transmutation des métaux. Seulement,
ces travaux se sont accomplis dans l'ombre et sont restés à peu près ignorés au dehors.
L'institution et les progrès d'une société alchimique qui a existé en Westphalie
au commencement de notre siècle et qui n'a pris fin que vers l'année 1819, apportent
à l'appui de ce fait quelques renseignements curieux. Comme les travaux de la Société
hermétique de Westphalie montrent très bien avec quelle ardeur quelques savants ont
continué à défendre jusqu'à nos jours les opinions alchimiques des derniers siècles,
on nous permettra, pour terminer ce chapitre, de rapporter, d'après M. Kopp, la singulière
histoire de cette association des disciples attardés du dieu Hermès.
En 1796, un journal alors fort répandu en Allemagne, le Reichsanzeiger, annonça
qu'une grande association hermétique venait de se constituer ; les amateurs de l'alchimie
étaient invités à se mettre, sans retard, en rapport avec elle et à lui communiquer
le résultat de leurs travaux. On voulait appliquer aux progrès de la science hermétique
le principe de l'association, dont on commençait à comprendre les avantages dans toutes
les branches de l'activité sociale. L'appel de la feuille germanique fut promptement
entendu. Quinze jours après son annonce, arrivèrent de tous les côtés de l'Allemagne
des lettres d'individus qui appartenaient aux professions les plus diverses. Il y avait,
parmi les signataires de ces épîtres, des médecins et des cordonniers, des jurisconsultes
et des tailleurs, des conseillers intimes et des serruriers, des officiers et des maîtres
d'école de village, des princes et des barbiers. Quel que fût d'ailleurs leur qualité
ou le rang qu'ils occupaient dans le monde, la teneur de leurs épîtres était la même :
chacun s'empressait de déclarer qu'il n'avait encore rien découvert ; tous priaient
avec instance qu'on voulût bien leur communiquer, par le retour du courrier, un procédé sûr
pour préparer la pierre philosophale, avec promesse, sous serment, de ne point divulguer
cet utile secret.
La Société hermétique acquit promptement de l'importance ; elle entretint
une correspondance active et distribua beaucoup de diplômes. Seulement elle n'accordait que
le titre de membre correspondant, et voici pour quel motif.
La Société hermétique ne se composait en réalité que de deux membres, les docteurs Kortüm
et Baehrens. Convaincus tous les deux de la vérité de l'alchimie, ils pensaient néanmoins
que la découverte de la pierre philosophale ne pouvait se faire que par le concours
d'un grand nombre de recherches effectuées en commun. Afin de réunir en un seul faisceau
les travaux isolés de leurs confrères, ils avaient imaginé de faire croire en Allemagne
à l'existence d'une vaste association d'alchimistes. Ils eurent l'art d'entretenir
longtemps cette opinion, et, parmi leurs nombreux affiliés, personne ne soupçonna jamais
la vérité.
La Société de Westphalie provoqua dans plusieurs villes de l'Allemagne la formation
d'académies alchimiques. Les plus importantes furent celles de Koenigsberg et de Carlsrühe ;
on institua dans cette dernière ville des cours publics d'alchimie.
L'enseignement de la Société alchimique de Carlsrühe était basé sur les principes
d'un livre fort singulier d'un certain Eckartshausen, dont on nous permettra de dire un mot.
Cet écrit, intitulé le Nuage qui plane au–dessus du sanctuaire, appartient au plus mauvais
côté de l'école alchimique, c'est-à-dire aux doctrines qui invoquaient surtout les qualités
occultes dans l'interprétation des phénomènes matériels. En fait de ridicule
et d'extravagance, il dépasse tout ce qu'il est possible d'imaginer. Il traite
de la composition chimique des péchés. Basile Valentin, dans l'un des accès les plus
bizarres de son mysticisme alchimique, avait considéré d'une manière générale les péchés
de l'homme comme le résidu de la sublimation de ses parties célestes. Eckartshausen va plus
loin : il détermine la composition de chacun de nos péchés. On ne devinerait jamais
quelle est la matière qui produit en nous les dispositions au mal. Notre auteur assure
que c'est le gluten. Suivant lui, cette substance, qui existe, comme on le sait,
dans la farine des céréales, se trouve aussi dans le sang de l'homme, et c'est elle qui,
en se modifiant diversement sous l'influence des désirs sensuels, provoque tous ses mauvais
penchants.
Dans notre sang, dit-il, est cachée une matière tenace, élastique, le gluten, qui a plus
d'affinité pour l'animalité que pour l'esprit. Ce gluten est la matière du péché. Il peut
être modifié par les désirs sensuels, et, selon la modification qu'il subit, il naît
dans l'homme des dispositions différentes pour le péché. Dans son état de dilatation
le plus grand, ce gluten produit en nous l'orgueil ; dans son état d'attraction, l'avarice
et l'égoïsme ; dans son état de répulsion, la rage et la colère ; dans son état de rotation,
la légèreté et la luxure ; dans son état d'excentricité, la gourmandise et l'ivrognerie,
etc.
Ce livre bizarre, qui ferme glorieusement dans notre siècle la liste des productions
alchimiques, était pris pour base de l'enseignement dans les cours publics de Carlsrühe.
L'alchimie continua d'être professée dans cette ville jusqu'en 1811, sous la direction
d'un certain baron de Sthernhayn, adepte fougueux qui se disait plus fier de son titre
de membre correspondant de la Société alchimique de Westphalie que des parchemins
de sa noblesse.
Pour confirmer la croyance générale à l'existence de la grande Société hermétique, Kortüm
et Baehrens entreprirent la publication d'un journal alchimique. Le premier volume
de ce recueil a paru en 1802. Il contient les dissertations dont voici les titres :
Sur la Dissolution philosophique ; Sur la Théosophie chimico-mystique ; Description
du procédé universel d'après Toussetaint ; Épître de Josua Jobs aux pèlerins de la vallée
de Josaphat ; Système de l'art hermétique. C'est par ces manœuvres singulières que
la Société de Westphalie continua de prospérer et de s'enrichir de nouveaux membres,
toujours correspondants. Ses travaux ont été poursuivis jusqu'à l'année 1819 ;
vers cette époque, les alchimistes, détrompés de leurs espérances, cessèrent tout rapport
avec elle.
Il ne serait pas difficile de conduire jusqu'à nos jours la série des derniers partisans
du grand œuvre. Dans une suite d'articles insérés dans le Journal des savants,
à propos d'un ouvrage sans valeur et fort peu digne de tant d'attention, M. Chevreul assure
avoir connu plusieurs personnes bien convaincues de la vérité de l'alchimie, parmi
lesquelles il cite des généraux, des médecins, des magistrats et des ecclésiastiques.
Ajoutons qu'en 1832 parut une brochure intitulée : Hermès dévoilé, dans laquelle l'auteur,
M. C..., assure avoir enfin réussi, après trente-sept ans de travaux, à exécuter
une transmutation en or ; l'opération eut lieu le jeudi saint de l'année 1831.
Restons-en, ami lecteur, sur la douce impression de cet événement bienheureux.
Nous avons résumé, dans cette première partie, les doctrines de la science hermétique,
les considérations et les faits que les adeptes présentaient à l'appui de leurs vues.
Quand on embrasse l'ensemble de ces idées, ou ne peut se défendre d'un regret amer.
L'alchimie a longtemps arrêté la marche de l'esprit humain dans la connaissance des vérités
naturelles. À ce titre, elle a encouru sans doute une juste réprobation. Cependant celui
qui voudrait instruire son procès avec impartialité, aurait à rechercher si la plupart
de ses erreurs ne furent point la conséquence de la mauvaise philosophie qui régnait
à cette époque. L'institution définitive de l'alchimie, le beau temps des pratiques
de l'art, correspondent à la seconde moitié de la période historique du Moyen Âge,
c'est-à-dire au moment où le platonicisme restauré et l'aristotélisme nouveau dominaient
exclusivement dans les écoles. Les propriétés dynamiques attribuées à la pierre
philosophale, les moyens bizarres employés par les adeptes pour la recherche de cet agent
merveilleux, ne doivent aujourd'hui nous apparaître que comme la suite naturelle
de la philosophie de ce temps, de même que les spéculations de l'alchimie mystique sont
la conséquence de l'exagération des passions religieuses de la même époque. Ce n'est pas
seulement en effet dans l'alchimie que l'on remarque ces aberrations étranges.
Jusqu'au seizième siècle, les médecins ont attribué aux astres une action directe
sur les organes du corps humain ; le soleil influençait le coeur, la lune agissait
sur le cerveau, etc. Qui ne connaît la singulière thérapeutique du Moyen Âge, fondée
sur les ressemblances extérieures des médicaments et des organes malades,
ou sur ce que l'on appelait avec Oswald Croll et Cardan, les signatures extérieures
des choses ? La physique et l'histoire naturelle étaient remplies de chimères analogues.
Si presque toutes les sciences, au Moyen Âge, ont participé à ces rêveries, on doit
reconnaître là l'influence commune de la philosophie de cette époque. Il faut ajouter
pourtant que l'alchimie rachète une partie, tant faible soit-elle, de ses longues erreurs,
par deux éminents services qu'elle a rendus à la philosophie naturelle. Elle a eu sa part
incontestable d'utilité, à la fois dans son origine et par son résultat. Elle a manifesté
la première l'éveil de la pensée scientifique en Europe. Les alchimistes ont les premiers
mis en pratique le grand art d'arriver à la découverte d'une vérité physique
par un système d'observations et d'inductions raisonnées. Enfin leurs travaux ont donné
naissance à la chimie moderne et à toutes les sciences qui s'y rattachent. Il est donc
juste de faire remonter jusqu'à eux quelques-uns des bienfaits réalisés par les sciences
dans la société moderne, de leur réserver une certaine part de gloire dans ces conquêtes
précieuses de l'humanité.
Telles sont les considérations qui peuvent, selon nous, relever en partie les travaux
alchimiques du mépris, ou, si l'on veut, de l'oubli où ils sont tombés de nos jours.
Telle est aussi notre excuse pour avoir essayé de réveiller ces vieilles croyances oubliées,
qui n'appartiennent, en fin de compte, qu'au domaine immense de nos erreurs. On a toujours
attaché de l'importance à marquer le chemin suivi par les idées qui portaient les grandes
vérités au monde. Parvenu au but désiré, on aime à mesurer les écueils de la carrière
heureusement franchie. C'est ce charme dont parle Lucrèce :
Suave, mari magno, turbantibus aequora ventis,
E terra, magnum alterius spectare laborem.
C'est le secret et involontaire plaisir du spectateur qui, du tranquille rivage, contemple
les luttes du navire en détresse contre les flots soulevés. Mais le poète n'a pas tout dit ;
il est un plaisir plus pur et plus vif à la fois, c'est de signaler les écueils
aux navigateurs à venir.