CHAPITRE I
importance de l'alchimie pendant les trois derniers siècles
protecteurs et adversaires de cette science
l'alchimie et les souverains — les monnaies hermétiques
Ce n'est qu'au quatorzième siècle que l'alchimie a commencé à prendre de l'importance
en Europe. Les écrits d'Albert le Grand et de Raymond Lulle, composés au treizième siècle,
avaient jeté dans le monde savant les premiers principes de cette science ; pendant
le siècle suivant, les richesses de Nicolas Flamel, attribuées par le vulgaire
à une origine hermétique, avaient répandu, en France, les mêmes croyances dans l'esprit
du peuple. Enfin, au seizième siècle, les nombreux disciples de Paracelse popularisèrent
par leurs discours et par leurs écrits les mêmes idées dans tout l'Occident. Un certain
nombre d'adeptes, qui se vantaient d'avoir réalisé à leur profit l'œuvre
de la transmutation, et qui le témoignaient à tous les yeux par des faits en apparence
irrécusables, parcouraient alors les grands États de l'Europe, excitant sur leur passage
une émotion universelle. C'est donc au seizième siècle qu'il faut se reporter, si l'on veut
prendre une idée exacte de l'étonnante influence que les idées alchimiques ont exercée
sur l'esprit des hommes. À cette époque, en effet, la passion des travaux hermétiques avait
pénétré dans tous les rangs. Depuis le paysan jusqu'au souverain, tout le monde croyait
à la vérité de l'alchimie. Le désir des richesses, la contagion de l'exemple, excitaient
partout le désir de se consacrer à ses pratiques. Dans le palais comme dans la chaumière,
chez l'humble artisan comme dans la maison du riche bourgeois, on voyait fonctionner
des appareils où l'on entretenait pendant des années entières l'incubation
de l'œuf philosophique. La grille même des monastères n'opposait point d'obstacle
à cette invasion ; car selon un écrivain moderne, il n'existait point de couvent dans
lequel on ne trouvât quelque fourneau consacré à l'élaboration de l'or. Les médecins,
en raison de leurs connaissances plus étendues, éprouvaient pour l'alchimie
une prédilection toute particulière, et leurs idées, sous ce rapport, sont suffisamment
caractérisées par le vœu qu'exprima au seizième siècle le savant docteur Joachim Tancke,
de créer dans toutes les universités une chaire d'alchimie, et de faire commenter
publiquement Geber et Raymond Lulle à côté d'Hippocrate et de Galien.
Cette diffusion extraordinaire des procédés de leur science déplaisait beaucoup
aux alchimistes de profession, et plusieurs d'entre eux ont exhalé, en prose et en vers,
leurs plaintes à ce sujet. C'est ainsi que Franz Gassman dit dans son Examen alchemisticum :
Presque tout te monde veut être appelé alchimiste,
Un grossier idiot, le garçon et le vieillard,
Le barbier, la vieille femme, un conseiller facétieux,
Le moine tondu, le prêtre et le soldat.
Ce qui avait contribué à augmenter le nombre des alchimistes, c'est que les adeptes
s'emparaient du plus léger prétexte pour enrôler sous leur bannière tous les personnages
remarquables de leur temps. Ainsi se trouvèrent faussement rangés parmi les sectateurs
de l'art hermétique un grand nombre d'hommes éminents qui ne durent cet honneur
qu'à la célébrité de leur nom ou à la sainteté de leur vie. Vincent de Beauvais fut
à ce seul titre déclaré alchimiste. Le pape Jean XXII, à qui l'on attribua un ouvrage
d'alchimie, Ars transmutatoria, publié en 1557, fut convaincu de la même manière d'avoir
transformé son palais d'Avignon en un laboratoire immense consacré à la fabrication de l'or.
Saint Jean l'Évangéliste fut proclamé possesseur de la pierre philosophale, parce
qu'il existait dans l'ancienne liturgie un hymne composé par Adam de Saint-Victor
en l'honneur de ce saint, et contenant une métaphore susceptible d'une interprétation
alchimique. Ce fragment, très court d'ailleurs, est le suivant :
Inexhaustum fert thesaurum
Qui de virgis fecit aurum,
Gemmas de lapidibus.
C'est par suite du même principe que le roi Charles VI, malgré son aversion
pour les faiseurs d'or, fut placé dans leur catégorie : on lui attribua l'un des ouvrages
hermétiques publiés dans la collection du Cosmopolite, et qui a pour titre : Œuvre royale
de Charles Vl, roi de France. Nicolas Flamel et Jacques Cœur furent rangés parmi
les adeptes heureux, parce que, dans ces siècles de crédulité et d'ignorance, on ne savait
expliquer que par la possession de la pierre philosophale de grandes richesses acquises
rapidement.
Lorsque les noms contemporains faisaient défaut, on empruntait à l'antiquité ses plus
célèbres personnages pour abriter, sous leur imposante égide, les plus absurdes rêveries.
C'est ainsi que furent invoqués les noms d'Hermès, d'Hiram et de Salomon, parmi les rois ;
de Pythagore, de Zoroastre et de Démocrite, parmi les philosophes ; de Galien
et d'Hippocrate, parmi les médecins de l'antiquité. On fit paraître, au seizième siècle,
diverses éditions de livres sortis de la plume de quelques moines ignorants, et qui
se décoraient des noms empruntés de Démocrite, d'Hippocrate et de Galien. Pour expliquer
la découverte tardive de ces documents, on avait recours à des contes ridicules.
C'est ainsi que Paracelse assure qu'on lui montra à Braunau un livre long de six palmes,
large de trois et épais d'une et demie, contenant les véritables commentaires alchimiques
de Galien et d'Avicenne. S'il faut en croire le même auteur, ces manuscrits originaux
de Galien et d'Avicenne, écrits sur des écorces de poirier et sur des tablettes de cire,
avaient été recueillis et conservés dans la famille d'un bourgeois de Hambourg. C'est
en multipliant les mensonges de ce genre qu'on avait fini par prêter à la science
hermétique le prestige de la plus haute antiquité, et ajouté ainsi aux autres éléments
de sa puissance.
Cette puissance était immense d'ailleurs. Pour mettre hors de doute l'empire universel
que l'alchimie exerça sur les esprits pendant la période qui nous occupe, il suffit
de consulter la jurisprudence, ce miroir fidèle des moeurs et des préjugés des sociétés
éteintes. Au Moyen Âge et pendant la Renaissance, la jurisprudence de l'Allemagne avait
reconnu et consacré la vérité des principes de l'alchimie. Dans la pratique judiciaire,
on admettait comme incontestable le fait de la transmutation des métaux ; la discussion
des faits secondaires partait de ce principe fondamental. Du quatorzième au seizième siècle,
les tribunaux décidèrent bien des fois dans le sens affirmatif la question de savoir
si l'or fabriqué par l'alchimie pouvait être assimilé en valeur à l'or ordinaire,
quand la pierre de touche ne signalait aucune différence entre ces deux métaux. La seule
difficulté qui ait longtemps embarrassé les jurisconsultes, c'était de savoir si l'or
alchimique possédait aussi les vertus secrètes de l'or naturel.
M. Kopp rapporte, dans son Histoire de la Chimie, qu'en 1668 le maître tailleur Christophe
Kirchof de Lauban reçut de la chancellerie de Breslau un parchemin revêtu d'un cachet
d'argent qui le légitimait comme alchimiste et le récompensait pour avoir non seulement
révélé le secret de l'esprit universel, mais encore pour l'avoir découvert avec l'aide
de Dieu et surtout par le secours de longs travaux de laboratoire. Le même écrivain ajoute
qu'en 1680 un jurisconsulte autrichien, G. F. de Rain, prononça un jugement pour déclarer
que tous ceux qui douteraient de l'existence de la pierre philosophale se rendraient
coupables du crime de lèse-majesté, attendu que plusieurs empereurs d'Allemagne avaient été
de zélés alchimistes. Le roi d'Angleterre, Henri VI, le plus méfiant des souverains, avait
mis une telle confiance dans l'habileté des alchimistes, qu'il accorda à plusieurs d'entre
eux l'autorisation de faire de l'or. Tels furent Fauceby, Kirkeby et Ragny, qui obtinrent
du roi, en 1440, l'autorisation de fabriquer dans ses États, de l'or et de l'élixir
de longue vie. En 1444, Henri VI accorda les mêmes privilèges à John Cobler, à Thomas
Trafford et à Thomas Asheton ; en 1446 et en 1449, à Robert Bolton ; et, en 1452, à John
Metsle ; ces derniers avaient le privilège de travailler sur tous les métaux, parce que,
était-il dit dans l'acte de concession, ils ont trouvé le moyen de changer indistinctement
tous les métaux en or.
L'alchimie n'en était pas cependant arrivée à ce degré d'autorité et de crédit sans avoir
rencontré quelques obstacles sur sa route. Un certain nombre de souverains avaient essayé
d'opposer une barrière à ses débordements ; mais leur pouvoir s'était brisé contre
la violence du courant universel. Le premier édit rendu contre l'alchimie, celui qui aurait
pu produire l'action la plus efficace, parce que son empire s'étendait à toute
la chrétienté, émana de la cour pontificale. En 1317, le pape Jean XXII fulmina contre
l'alchimie la bulle : Spondent pariter, qui condamnait les alchimistes à des amendes,
déclarait infâmes les laïques qui s'adonnaient aux recherches de cet art, et privait
de toute dignité les ecclésiastiques convaincus du même cas.
L'effet de cette bulle ne fut pas de longue durée. Dans les années qui suivirent
sa promulgation, quelques poursuites furent dirigées en Allemagne contre
les ecclésiastiques qui s'étaient occupés d'alchimie ; mais bientôt l'arrêt pontifical
perdit tout son crédit, et l'alchimie fut de nouveau ouvertement et impunément professée.
En 1380, Charles V, roi de France, avait proscrit par une loi les recherches alchimiques
dans toute l'étendue de son royaume, et interdit, même chez les particuliers, la possession
d'instruments et de fourneaux propres aux opérations de l'alchimie. Des officiers furent
institués pour rechercher les contrevenants à cette ordonnance, qui avait été rendue
en partie sur le reproche général adressé aux alchimistes de chercher à altérer
les monnaies. Un malheureux chimiste, nommé Jean Barillon, que l'on trouva détenteur
d'appareils et de fourneaux chimiques, fut jeté en prison et condamné par sentence
du 3 août 1380 ; toutes les démarches et tout le zèle de ses amis suffirent à peine
à sauver ses jours. Cependant, après Charles V, cette loi tomba en désuétude.
Henri IV, roi d'Angleterre, animé de la plus profonde aversion pour l'alchimie, s'était
flatté de l'anéantir. En 1404, il lança un édit contre l'exercice de cet art. Cet acte,
d'une extrême brièveté, était ainsi conçu : nul ne s'avisera désormais, sous peine d'être
traité et puni comme félon, de multiplier l'or et l'argent ou d'employer la supercherie
pour réussir dans cette tentative. Mais cette défense ne fut pas mieux écoutée
en Angleterre que ne le fut, en 1418, en Italie, l'édit dirigé contre les alchimistes
par le conseil de Venise.
Ce qui contribua surtout à empêcher l'effet des ordonnances rendues par les souverains
contre les fauteurs de l'alchimie, c'est que les successeurs et les héritiers
de ces princes donnèrent le signal de contrevenir aux arrêts de leurs prédécesseurs
en s'occupant eux-mêmes avec la plus grande ardeur de travaux d'alchimie, et se constituant
quelquefois les protecteurs déclarés de l'art hermétique. C'est que, pendant le seizième
siècle, l'Europe était merveilleusement disposée pour accueillir les faiseurs d'or :
en Allemagne, tous les coffres royaux étaient vides ; l'Angleterre et la France, ruinées
par leurs longues guerres, se trouvaient, sous le rapport financier, dans une situation
déplorable. Avec les croyances unanimes qui régnaient alors sur la possibilité,
pour la science, de fabriquer à volonté les métaux précieux, on comprend avec
quelles faveurs les souverains devaient accueillir les artistes hermétiques qui s'étaient
acquis une certaine renommée.
Parmi les souverains qui ont accordé à l'alchimie une protection toute particulière,
il faut citer au premier rang l'empereur Rodolphe II, qui monta en 1576 sur le trône
d'Allemagne.
Quoique né à Vienne, Rodolphe avait été élevé en Espagne à la cour de Philippe II,
et c'est là qu'il avait puisé le goût des sciences occultes. Devenu empereur, il établit
sa résidence à Prague. Dans les premières années de son règne, il se consacra tout entier
aux soins du gouvernement, n'accordant que ses instants de loisir à ses études favorites,
l'astrologie et l'alchimie. Mais, la gestion des affaires étant devenue plus difficile,
et ses embarras ayant augmenté par suite de la guerre qu'il eut à soutenir contre les Turcs,
il trouva plus simple d'abandonner en entier la direction de l'État. Confiant
à ses ministres le gouvernement de l'empire, il s'enferma dans le château de Prague
pour ne plus s'occuper jusqu'à la fin de ses jours que de la pierre philosophale.
Rodolphe avait eu pour maîtres, dans l'astronomie, Tycho-Brahé et Kepler ; le docteur Dee
lui avait ouvert le monde secret des esprits, et il avait reçu les premières leçons
d'alchimie de ses médecins ordinaires, Thaddoeüs de Hayec, et plus tard Michel Mayer
et Martin Ruland. Dans l'intérieur du château de Prague, tout le personnel était spagyrique.
Les valets de chambre du prince étaient eux-mêmes attachés à ses travaux de laboratoire ;
on a conservé parmi ces derniers les noms de Hans Marquard, surnommé Dürbach, de Jean Frank
et de Martin Rutzke. Un emploi plus noble encore était réservé à l'un des valets de chambre
du prince, l'italien Mardochée de Delle. Poète de la cour, il était chargé de célébrer
en rimes allemandes les exploits de ses confrères, et de traduire en vers beaucoup
d'écrits alchimiques ; les artistes de la cour enluminaient ses manuscrits.
Tous les alchimistes, quels que fussent leur nation et leur rang, étaient sûrs d'être bien
accueillis à la cour de l'empereur Rodolphe. Après avoir reconnu, par un examen préalable,
qu'ils possédaient la science requise, le médecin Thaddoeüs les introduisait auprès
du prince, qui ne manquait jamais de les récompenser dignement quand ils avaient su
le rendre témoin d'une expérience intéressante. Souvent même l'empereur appelait auprès
de lui les artistes que leur renommée désignait à son attention. Si presque tous
répondaient à cet appel, quelques-uns y restaient sourds, tel fut, par exemple,
un artiste franc-comtois à qui l'empereur avait dépêché un homme de confiance
pour le conduire à Prague. Le Franc-Comtois résista à toutes les promesses de l'envoyé,
se bornant à cette réponse pleine de sens: si je suis adepte, je n'ai pas besoin
de l'empereur ; si je ne le suis pas, l'empereur n'a pas besoin de moi. Dans ce cas,
Rodolphe II, ne se tenant pas pour battu, entrait en correspondance avec l'artiste
récalcitrant.
Les alchimistes ne se montrèrent pas ingrats envers leur protecteur couronné :
ils lui décernèrent le nom d'Hermès de l'Allemagne, et vantèrent partout son mérite.
Rodolphe fut rangé, par leurs écrivains, au nombre des heureux possesseurs de la pierre
philosophale. Ce fait parut d'ailleurs hors de doute lorsque, après la mort de l'empereur,
en 1612, on trouva dans son laboratoire quatre-vingt-quatre quintaux d'or et soixante
quintaux d'argent, coulés par petites masses en forme de briques. À côté de ce trésor
se trouvait déposée une certaine quantité d'une poudre de couleur grise. Personne ne douta
que ce produit secret ne constituât les restes de la pierre philosophale de l'empereur
Rodolphe. Mais l'événement prouva que cette croyance était mal fondée. Le valet de chambre
Rutzke, s'étant empressé de voler ce trésor, le transmit par héritage à sa famille. Or,
quand on voulut la soumettre à l'expérience, la pierre philosophale de l'empereur se trouva
sans vertu.
Parmi les artistes hermétiques que Rodolphe II honora le plus particulièrement de sa faveur,
on peut citer Kelley, qui fut élevé par lui au rang de marquis de Bohème et comblé
de faveurs ; Sebald Schweitzer, qui, après avoir travaillé longtemps et avec beaucoup
d'éclat chez l'électeur Auguste de Saxe et ensuite sous le prince Christian son successeur,
s'attacha, en 1591, à la cour de Rodolphe, qui l'anoblit et le nomma directeur des mines
de Roachimistadt, où il mourut en 1601 ; enfin, le Polonais Sendivogius, dont nous aurons
plus loin à raconter l'histoire.
Un autre prince allemand qui, à la même époque, protégea beaucoup l'alchimie,
fut l'Électeur Auguste de Saxe. Il travaillait de ses propres mains aux opérations
alchimiques dans un laboratoire qu'il possédait à Dresde, et que le peuple désignait
sous le nom de Maison d'or. Ce prince s'est vanté, dans quelques lettres qui sont venues
jusqu'à nous, d'avoir possédé la pierre philosophale. Sa femme, Anne de Danemark,
partageait ses prédilections pour les travaux du grand œuvre, et elle entretenait,
dans son château de Hanaberg, un laboratoire, que Kunckel nous vante comme le plus beau
et le plus vaste qui ait jamais existé. Cependant l'Électeur de Saxe n'ouvrait point
sa porte, à l'exemple de l'empereur Rodolphe, à tous les alchimistes de l'univers.
Il tenait à sa solde quelques artistes particulièrement attachés à ses travaux. Beuther
et Schweitzer étaient les plus marquants. Son successeur, l'Électeur Chrétien de Saxe,
s'occupa aussi d'alchimie.
À la fin de la guerre de Trente ans, les finances de l'Allemagne se trouvaient
dans le plus triste état ; aussi les alchimistes furent-ils encore, à cette époque,
recherchés par les souverains et les princes, qui espéraient réparer avec leur aide
les vides du trésor public. L'empereur d'Allemagne Ferdinand III, qui eut, comme
on le verra plus loin, le bonheur d'opérer lui-même la transmutation du mercure en or
avec la pierre philosophale qui lui fut remise par Richtausen, honora beaucoup
les alchimistes. Ainsi agit encore l'un de ses successeurs, l'empereur Léopold qui combla
de faveurs le moine Augustin Venzel Zeyler, et le nomma marquis de Reinersberg
de la montagne purifiée — pour avoir transformé sous ses yeux de l'étain en or. On reconnut,
il est vrai, quelque temps après, que cette opération n'avait été qu'une fraude
de l'adepte ; mais il était trop tard, le marquisat lui était acquis. On pourrait citer
encore comme protecteurs des alchimistes, le roi de Prusse Frédéric Ier et son successeur
Frédéric II. Bien que, sur la fin de son règne, Frédéric le Grand se soit beaucoup moqué
des alchimistes, il leur avait porté, dans les premières années, une certaine tendresse,
comme le prouve l'histoire de Mme de Pfuel, qui, en 1751, vint s'installer avec ses deux
filles à Potsdam, et s'y livra, sous la protection et aux frais du roi, à des recherches
sur la préparation artificielle de l'or.
Ce n'était pas seulement auprès des princes de l'Allemagne que l'alchimie rencontrait
un solide appui : on peut citer plusieurs autres souverains qui, en Europe, fondaient
un espoir sérieux sur les travaux alchimiques pour réparer les désastres de leurs finances.
Tel fut Alphonse X, roi de Castille, Alphonse le Savant, mort en 1284, qui s'appliqua
aux recherches de l'alchimie, et que les adeptes comptent parmi leurs écrivains,
pour le traité qu'il composa sous le titre de Clef de la sagesse.
La reine d'Angleterre Élisabeth s'adonna également à la recherche de la pierre philosophale.
En France, un certain Jean des Gallans, sieur de Pezerolles, se vantait de fabriquer
de l'or. Séduit par cette assurance, Charles IX fit compter au sieur de Pezerolles
cent vingt mille livres, pour être mis en possession de son procédé. L'adepte ayant été
placé dans un laboratoire, commença ses opérations. Mais, au bout de huit jours, il prit
la fuite avec l'argent du roi. Poursuivi par l'ordre de Charles IX, il fut arrêté
et pendu.
Il existe, dans la collection des manuscrits de la Bibliothèque impériale de Paris,
la copie du traité que le jeune roi et son frère le duc d'Anjou passèrent avec Jean
des Gallans avant de lui faire commencer ses opérations. Cet acte stipule des avantages
très considérables en faveur du sieur de Pezerolles s'il réussit dans son &oelog;uvre,
on lui accorde une rente annuelle de cent mille livres tournois et une somme de cent mille
écus d'or en espèces. En attendant l'époque qu'il a fixée comme le terme de ses opérations,
on doit lui délivrer chaque mois la somme de douze cents écus. Charles IX et son frère,
le duc d'Anjou, étaient fort jeunes alors ; bien qu'investi de l'autorité royale,
Charles IX n'avait que seize ans. Il est donc probable que cet acte, assez irrégulier
d'ailleurs dans sa forme et ses dispositions, fut l'ouvrage secret du jeune roi
et de son frère, qui n'avaient voulu prendre ni témoins ni confidents pour régler
cette importante affaire. Mais si le charlatan avait abusé de l'inexpérience
et de la crédulité du jeune roi, ce dernier le lui rendit bien, puisqu'il le fit pendre.
Guy de Crusembourg, prisonnier à la Bastille, avait reçu, en 1616, de Marie de Médicis,
vingt mille écus pour travailler, pour le compte de la reine, à la pierre philosophale.
Mais, au bout de trois mois, il réussit à s'évader de la Bastille, et, malgré toutes
les recherches qui furent ordonnées, Marie de Médicis ne put jamais recevoir
la moindre nouvelle de son alchimiste ni de ses vingt mille écus.
Ces mésaventures n'empêchèrent point d'autres princes de conserver beaucoup de tendresse
pour les alchimistes. En 1646, le roi de Danemark Chrétien IV nomma son alchimiste
particulier un certain Gaspard Harbach, et, en 1648, son successeur Frédéric III avait
accordé à l'aventurier Borri cette confiance singulière dont nous avons déjà rapporté
les résultats.
Pour rechercher avec tant d'ardeur le commerce des artistes du grand œuvre,
les souverains du Moyen Âge et de la Renaissance devaient avoir des motifs bien sérieux ;
des faits incontestables avaient dû leur prouver l'utilité d'un tel secours. L'histoire
nous apprend, en effet, que les rapports des alchimistes avec les princes de l'Europe
ne se bornèrent pas toujours à amener des mésaventures et des déceptions du genre de celles
que nous avons rapportées plus haut. Les nobles à la rose fabriqués par Raymond Lulle,
pour le compte du roi d'Angleterre Édouard III, les ducats fabriqués en 1722
pour Charles XII, roi de Suède, par l'alchimiste Payküll, les médailles commémoratives
frappées par l'empereur Ferdinand III, etc, nous montrent suffisamment que l'intervention
des alchimistes auprès des souverains ne fut pas toujours infructueuse. Mais
quelle interprétation faut-il donner de ces faits inexplicables en apparence ? C'est ce que
le lecteur comprendra si nous rappelons, pour prendre un exemple assez frappant,
ce qu'il advint de l'appel fait en 1436 aux alchimistes de ses États par le roi
d'Angleterre Henri VI, pour combler les vides du trésor public.
À la suite des embarras qu'avaient amenés dans ses finances les victoires de Charles VII
et de ses lieutenants, Henri VI avait songé à invoquer le secours des faiseurs d'or.
Ce monarque n'accordait pas personnellement une grande confiance à l'alchimie : mais
le souvenir des services que Raymond Lulle avait rendus à l'un de ses ancêtres, l'avait
décidé à tenter ce moyen. En 1436, il publia un édit adressé aux prêtres, aux nobles
et aux docteurs, pour les engager à s'occuper d'alchimie, afin de venir en aide
à la détresse du royaume. Le roi invoquait particulièrement le secours des ecclésiastiques ;
il espérait, disait-il, qu'ayant la faculté de changer le pain et le vin en le corps
et le sang de Jésus-Christ, il leur serait facile de transformer en or les métaux vils.
Or voici les conséquences qu'amena la publication de cet édit d'Henri VI.
Les ecclésiastiques trouvant, avec raison, que la majesté de la religion était offensée
par la comparaison impie que le roi avait osé établir entre les résultats de l'œuvre
hermétique et les mystères du christianisme, refusèrent de répondre à son désir. Cependant
les laïques ne manquèrent pas pour satisfaire au vœu du roi, qui, peu de temps après, reçut
de toutes les mains les dons qu'il avait réclamés. C'est alors qu'il accorda aux diverses
compagnies que nous avons citées plus haut le droit de fabriquer de l'or avec les métaux
vils.
On se demande maintenant quel emploi reçurent toutes ces richesses suspectes. Le silence
que l'histoire d'Angleterre garde sur cette question pourrait déjà servir de réponse ;
mais nous la formulerons d'une manière plus précise en disant que l'or fabriqué
par les alchimistes anglais servit à frapper de la fausse monnaie sous l'égide du roi.
Est-il permis, après les siècles qui nous séparent de cette époque, d'établir quelle était
la nature de l'alliage chimique qui servit à la confection de la fausse monnaie
d'Henri VI ? D'après Barckhuysen, cet or sophistique consistait en un amalgame de cuivre,
que l'on obtenait d'une manière indirecte par le procédé suivant. Dans un creuset de fer
on plaçait du mercure et du vitriol de cuivre — sulfate de cuivre — contenant un peu d'eau.
Le sel de cuivre, se dissolvant dans l'eau, se trouvait bientôt réduit à l'état métallique
par l'action désoxydante du fer ; et le cuivre, ainsi réduit, se combinait au mercure
en formant un amalgame épais. Le produit de cette opération était lavé pour en séparer
les parties solubles ; on le soumettait ensuite à la compression pour en faire écouler
l'excès de mercure non combiné. Enfin, l'amalgame était fondu, en ayant soin
de ne pas atteindre la température, d'ailleurs assez élevée, à laquelle il se décompose.
Cet amalgame, très malléable et qui recevait aisément l'action du balancier, offrait
la couleur jaune et brillante de l'or ; seulement sa densité différait notablement
de celle de ce métal.
Telle fut la nouvelle monnaie que fit frapper Henri VI. On était sans doute parvenu
à obtenir le silence des essayeurs publics, car aucune plainte ne s'éleva en Angleterre
contre la fraude royale. Cependant, pour causer moins de préjudice à l'Angleterre,
on s'efforça de répandre surtout à l'étranger, les produits de cette honteuse industrie.
L'Écosse, qui les reçut la première, reconnut aussitôt la fraude, et, en 1449, le parlement
de ce pays prescrivit d'exercer une surveillance continuelle sur les frontières, afin
d'empêcher toute introduction de la fausse monnaie anglaise. En 1450, le même parlement
ordonna de soumettre à une vérification attentive tout l'or des monnaies de l'Écosse,
et de doubler à l'avenir le poids ordinaire des pièces, afin qu'on ne pût les confondre
avec les monnaies d'Angleterre. La même prescription fut portée pour les monnaies d'argent.
Enfin, comme, en dépit de tout, ces frauduleuses importations continuaient, le parlement
d'Écosse fut obligé d'en venir à une mesure extrême et d'interdire tout commerce avec
l'Angleterre.
En France, on procéda autrement : on y fabriqua des monnaies de mauvais aloi, qui furent
passées aux Anglais ; ceux-ci les acceptèrent sans difficulté, parce qu'elles ne portaient
point la marque, justement suspecte, de leur pays. Lorsque l'Anglais fut définitivement
expulsé de la France, il resta dans notre pays une assez grande quantité de cette fausse
monnaie indigène, et la juste indignation du peuple se porta contre l'argentier du roi,
Jacques Cœur, accusé d'avoir présidé à cette altération du numéraire. C'est en vain
que, pour donner le change à l'opinion, Jacques Cœur s'efforçait de répandre le bruit
qu'il avait trouvé dans la découverte de la pierre philosophale l'origine de ses immenses
richesses : à Bourges, sur le frontispice de son hôtel, il avait fait représenter,
dans cette intention, les emblèmes de l'alchimie. Mais le peuple, qui avait accepté
du pieux Nicolas Flamel cette symbolique explication, refusa la même confiance au puissant
ministre du roi de France ; et la vindicte publique ne se trouva que médiocrement
satisfaite lorsque, en 1453, un arrêt de Charles VII condamna Jacques Cœur
à un bannissement perpétuel.
En Angleterre, la fabrication de l'or fut encore autorisée, par charte royale, sous l'un
des successeurs d'Henri VI. En 1468, Édouard IV accorda à l'alchimiste Richard Carter
la permission de s'occuper pendant trois ans de la transmutation des métaux. L'adepte
travaillait aux frais du roi, et avait été installé par lui dans le château de Woodstock.
En 1476, le même monarque accorda à une compagnie un privilège de quatre années
pour s'occuper de philosophie naturelle et transformer le mercure en or. On ne peut pas
démontrer pourtant que les travaux de ces divers opérateurs aient servi à l'altération
des monnaies.
Sur la liste des souverains qui ont mis à profit la science alchimique pour fabriquer
et faire accepter par leurs sujets de l'or de mauvais aloi, on peut ajouter le nom
de l'impératrice Barbe, seconde femme de l'empereur Sigismond, connue dans l'histoire
de l'Allemagne pour avoir, en 1401, aidé son époux à reconquérir le trône de Hongrie.
L'impératrice Barbe, femme hardie et savante, avait pour l'alchimie une prédilection
toute particulière ; elle tira parti de ses connaissances chimiques pour préparer
et vendre à ses sujets l'alliage d'arsenic et de cuivre comme de l'argent, et l'alliage
d'or, de cuivre et d'argent, comme de l'or pur.
Cette fraude serait sans doute restée ignorée de l'histoire, si la conscience
et l'honnêteté d'un adepte n'avaient pris soin de nous la révéler. Un alchimiste
de la Bohème, Jean de Laaz, qui visitait les principales villes de l'Europe
pour se perfectionner dans son art, eut l'occasion de soumettre à un examen sévère
les opérations de l'adepte impériale, et, dans un de ses ouvrages, il nous révèle le fait
dans les termes suivants :
Ayant entendu dire de tous les côtés que l'épouse du grand empereur Sigismond possédait
de très hautes connaissances dans les sciences naturelles, je lui fis demander
de me permettre d'assister à ses travaux. L'impératrice était une femme très habile
et qui savait mesurer ses paroles avec beaucoup de prudence et de finesse. Un jour elle fit
en ma présence une transmutation du cuivre en argent. Elle prit de l'arsenic, du mercure
et autre chose qu'elle ne me dit pas — quas ipsa scivit bene. Elle en fit une poudre
qui blanchit aussitôt le cuivre. Elle trompa ainsi beaucoup de monde.
De même je vis chez elle qu'elle mêla du cuivre chaud avec une certaine poudre qui changea
le cuivre en argent fin. Mais, lorsqu'il est fondu, il redevient du cuivre. Elle trompa
encore beaucoup de ses sujets avec cet argent faux.
Une autre fois, elle prit du safran, du vitriol de cuivre et une autre poudre, et,
en les mélangeant, elle en fit de l'or et de l'argent. Alors le métal offrait l'apparence
de l'or pur ; mais lorsqu'on le fondait, il en perdait la couleur. Elle trompa ainsi
beaucoup de marchands.
Lorsque j'eus reconnu ses mensonges et sa tromperie, je lui en fis des reproches.
Elle voulut me faire jeter en prison ; mais, grâce à Dieu, les choses n'allèrent pas
jusque-là.
Il serait facile de montrer, par d'autres faits, les véritables conséquences
de la protection accordée par les souverains du Moyen Âge et de la Renaissance aux artistes
hermétiques. On montrerait sans peine, par exemple, que les époques où l'on vit s'accomplir
chez les différentes nations les plus graves altérations des monnaies coïncident
avec le temps où l'alchimie brillait de son plus vif éclat. En France, c'est sous le règne
des rois Philippe de Valois, Jean et Philippe le Bel, dénoncés par l'opinion publique
comme ayant gravement altéré les monnaies, que l'on vit fleurir beaucoup d'alchimistes
célèbres, tels que Rupescissa, Orthulain et Odomar. En Angleterre, Édouard III, sur lequel
plane la même accusation, fut l'hôte et l'ami de Raymond Lulle ; et tout concourt à prouver
que les nobles à la rose de ce dernier monarque étaient du même aloi que les monnaies
sophistiques de son descendant Henri VI.