CHAPITRE II
la vie privée des alchimistes
L'histoire ne possède qu'une vue d'ensemble, en conformité plus ou moins réelle
avec les faits, relativement à la vie des alchimistes au milieu de la sociétéde leur temps.
Dans son Histoire des Français des divers États, Alexis Monta n'a traité ce sujet
que d'une manière superficielle, et l'on peut sans doute inférer de là que la science
historique a jusqu'ici manqué de renseignements précis sur ce curieux sujet. Pour jeter
sur cette question une certaine lumière, il suffisait pourtant de chercher, dans les écrits
des alchimistes, les détails qui concernent leur existence individuelle. Plusieurs
d'entre eux ont naïvement exposé les particularités de leur carrière et il est permis
de reconstruire, avec ces éléments, les traits oubliés de leur physionomie.
Nous prendrons pour guide et pour texte de cet examen un passage du traité De alchimia
attribué à Albert le Grand, dans lequel l'auteur énumère les diverses conditions
que l'alchimiste doit remplir pour parvenir au grand œuvre.
1° L'alchimiste, nous dit Albert le Grand, sera discret et silencieux ; il ne révélera
à personne le résultat de ses opérations ;
2° Il habitera, loin des hommes, une maison particulière dans laquelle il y ait deux
ou trois pièces exclusivement destinées à ses opérations ;
3° Il choisira le temps et les heures de son travail ;
4° Il sera patient, assidu et persévérant ;
5° II exécutera, d'après les règles de l'art, la trituration, la sublimation, la fixation,
la calcination, la solution, la distillation et la coagulation ;
6° Il ne se servira que de vaisseaux de verre ou de poterie vernissée ;
7° Il sera assez riche pour faire la dépense qu'exigent ses opérations ;
8° Il évitera, enfin, d'avoir aucun rapport avec les princes et les seigneurs.
Nous allons montrer, en invoquant divers faits empruntés à la vie de quelques artistes
célèbres, combien étaient justes ces règles tracées par Albert le Grand pour les diriger
dans leur carrière.
Dans son premier précepte, Albert recommande à l'adepte le silence et la discrétion
sur le résultat de ses travaux. Les faits suivants vont faire comprendre si ce conseil
était mal fondé.
En 1483, un alchimiste, nommé Louis de Neus, natif de la Silésie, avait expérimenté,
à la cour de Marbourg, devant un grand nombre de témoins, une teinture philosophique,
dont une partie transformait, à son dire, seize parties de mercure en or très pur.
Jean Dornberg, courtisan et ministre du landgrave Henri III, et qui devait plus tard
déposséder à son profit le fils de son maître, avait assisté aux opérations. Il exigea
que l'adepte lui révélât son secret, et, sur le refus de ce dernier, il le fit jeter
en prison. N'ayant rien pu obtenir du prisonnier par ses menaces ni ses violences,
il le laissa mourir de faim.
En 1570, un moine alchimiste, nommé Albrecht Beyer, fut assassiné dans sa maison,
parce que les meurtriers espéraient trouver chez lui la pierre philosophale,
qu'il se vantait de posséder.
L'alchimiste provençal Delisle, qui brilla sous Louis XIV, avait acquis sa poudre
de projection en assassinant, dans les gorges de la Savoie, un philosophe hermétique
dont il était le serviteur.
Sébastien Siebenfreund, né à Schkeuditz, près de Leipsick, et fils d'un fabricant de draps,
était attaché à un seigneur polonais, et voyageait avec lui en Italie. Ce seigneur étant
mort pendant le voyage, Siebenfreund se retira dans un couvent de Vérone. Un vieux frère
du couvent, qui conçut pour lui une vive affection, l'initia aux procédés hermétiques, et,
à son lit de mort, lui légua le secret d'une certaine poudre propre à la transmutation
des métaux et à la guérison des maladies. Siebenfreund revint alors dans son pays, et entra
au couvent d'Oliva, situé près d'Elbing. Après s'être suffisamment exercé à préparer
cette panacée merveilleuse, Siebenfreund quitta le couvent, afin de jouir, avec sa liberté,
des fruits de son travail. Se trouvant à Hambourg en 1570, il reçut l'hospitalité
d'un gentilhomme écossais qui était en proie à un violent accès de goutte, ce qui jetait
tout son entourage dans une grande affliction. Siebenfreund lui administra un remède
qui le mit aussitôt sur pied, et cette guérison si prompte frappa tout le monde
de surprise.
Dans la maison de l'écossais habitaient deux étudiants de Wittenberg, nommés Nicolas Clobes
et Jonas Agricola, plus un troisième, dont le nom n'a pas été dévoilé par l'auteur
de ce récit. Les trois étudiants pensèrent que le merveilleux remède qui avait guéri
ce gentilhomme ne pouvait être autre chose que la pierre philosophale que le moine
se vantait de posséder. Interrogé sur ce point, Siebenfreund eut l'imprudence de convenir
du fait, et pour mieux en convaincre son hôte et ses trois compagnons, il prit devant eux
une cuiller de zinc, la frotta de sa poudre de projection — qui n'était sans doute autre
chose qu'un amalgame d'or — et l'ayant chauffée au-dessus de la flamme d'un fourneau,
il la rendit aux témoins de cette expérience, transformée en or, ou, pour mieux dire, dorée
par suite de la décomposition de l'amalgame aurifère. C'est en vain que le gentilhomme
écossais pria son savant ami de lui accorder un peu de cette bienheureuse poudre ;
tout ce qu'il put obtenir fut l'objet précieux qui provenait de l'expérience.
Pour se dérober au bruit importun que cette aventure occasionnait à Hambourg, Siebenfreund
quitta cette ville et retourna en Prusse par un chemin détourné. Il traversa successivement
Lunebourg et Magdebourg, et s'arrêta à Wittenberg, où il passa quatre mois dans la maison
de son ami, le professeur Bach.
Cependant les trois étudiants et le gentilhomme écossais avaient secrètement suivi
ses traces ; ils demeurèrent cachés à Wittenberg, pour y attendre une occasion favorable.
Le moment leur parut propice à l'exécution de leurs sinistres desseins, lorsque
le domestique de Siebenfreund, obligé de se rendre chez ses parents, à quelque distance
de Wittenberg, laissa son maître seul dans la maison de son ami. S'étant introduits
dans sa chambre à la faveur de la nuit, les quatre complices l'assassinèrent et cachèrent
son corps dans un souterrain, où il ne fut découvert que deux années après.
L'histoire ne dit pas si les assassins de l'adepte furent recherchés et punis. D'après
l'auteur du récit, le docteur Léonard Thurneysser, dont nous avons parlé ailleurs, aurait
figuré parmi les meurtriers ; mais ce fait est loin d'être établi, car Thurneysser
ne se trouvait pas en Prusse à l'époque que l'on assigne à cet événement, et Théobald
de Hoghelande, dans son Histoire de quelques transmutations, donne des noms différents
aux meurtriers de Siebenfreund.
Un alchimiste, nous dit Albert le Grand dans son second précepte, doit habiter, loin
des hommes, une maison particulière, dans laquelle il y ait deux ou trois pièces
exclusivement destinées aux sublimations, aux solutions et aux distillations.
Ce n'est pas uniquement pour y trouver le calme et la tranquillité nécessaires
à ses opérations que l'alchimiste devait se renfermer dans une habitation isolée.
Un certain danger se rattachait nécessairement à l'exécution des opérations chimiques
à une époque où, procédant sans règles précises, on ne comprenait point la nature
des phénomènes dont on provoquait l'accomplissement. Comme l'existence des gaz était
encore ignorée, on ne prenait d'avance aucune précaution pour donner issue aux fluides
élastiques lorsqu'ils venaient à se produire au sein des appareils. De là une cause
permanente d'accidents : des explosions de cornues, des ruptures de pélicans et de retortes,
des incendies provoqués par la subite inflammation des gaz combustibles, etc. Combien
de fois d'ignorants opérateurs n'ont-ils pas renfermé dans un ballon de métal
hermétiquement clos, du mercure ou des amalgames, pour exposer imprudemment le tout
à l'action d'un feu violent : le ballon et le fourneau, volant en éclats avec un bruit
épouvantable, mettaient fin à l'expérience.
Entre beaucoup d'autres du même genre qu'il serait facile de citer, nous emprunterons ici
un fait à l'auteur des Curiosités de la littérature, qui le raconte d'après les Mémoires
de la nouvelle Atalante, ouvrage publié à la fin du dix-septième siècle, et dû à la plume,
assez connue dans l'histoire littéraire de la Grande-Bretagne, de mistriss Marie Manley.
Une princesse, éprise de l'alchimie, fit la rencontre, nous dit l'auteur des Curiosités
de la littérature, d'un homme qui prétendait avoir la puissance de changer le plomb en or,
c'est-à-dire, dans le langage alchimique, de convertir les métaux imparfaits en métaux
parfaits. Ce philosophe hermétique ne demandait que les matériaux et le temps nécessaires
pour exécuter la conversion qu'il avait promise. Il fut emmené à la campagne
de sa protectrice, où l'on construisit pour lui un vaste laboratoire, et, afin qu'il ne pût
pas être dérangé dans ses travaux, les ordres les plus exprès furent donnés pour que
personne n'y entre. Il avait imaginé de faire tourner sa porte sur un pivot, de sorte
qu'il recevait à manger sans voir ni être vu, et sans que rien pût le distraire
de ses sublimes contemplations. Pendant le séjour de deux ans qu'il fit au château,
il ne consentit à parler à qui que ce fût, pas même à son infatuée protectrice.
Lorsqu'elle fut introduite pour la première fois dans son laboratoire, elle vit,
avec un agréable étonnement, des alambics, des chaudières immenses, de longs tuyaux,
des forges, des fourneaux et trois ou quatre feux d'enfer allumés aux différents coins
de cette espèce de volcan. Elle ne contempla pas avec moins de vénération la figure enfumée
du physicien, pale, décharné et affaibli par ses opérations de jour et ses veilles
continuelles, qui lui révéla, dans son jargon inintelligible, les succès qu'il avait
obtenus ; elle vit et crut voir des monceaux de mines d'or répandus dans son laboratoire.
Souvent l'alchimiste demandait un nouvel alambic ou des quantités énormes de charbon.
Cette princesse, voyant néanmoins qu'elle avait dépensé une grande partie de sa fortune
à fournir aux demandes du philosophe, commença à régler l'essor de son imagination
sur les conseils de la sagesse. Deux ans déjà s'étaient écoulés, de vastes quantités
de plomb avaient été fournies, et elle ne voyait toujours que du plomb. Elle découvrit
sa façon de penser au physicien ; celui-ci lui avoua sincèrement qu'il était surpris
de la lenteur de ses progrès, mais qu'il allait redoubler d'efforts et hasarder
une laborieuse opération, à laquelle jusqu'alors il avait cru ne pas être obligé d'avoir
recours. Sa protectrice se retira, et les visions dorées de l'espérance reprirent tout
leur premier empire.
Un jour quelle était à dîner, un cri affreux, suivi d'une explosion semblable à celle
d'un coup de canon du plus fort calibre, se fit entendre ; elle se rendit avec ses gens
auprès du chimiste ; ils trouvèrent deux larges retortes brisées, une grande partie
du laboratoire en flammes, et le physicien grillé depuis les pieds jusqu'à la tête.
Albert le Grand, dans le précepte qui suit, recommande à l'adepte la patience
et une persévérance assidue dans l'exécution de ses travaux. C'est là, sans aucun doute,
la recommandation à laquelle les alchimistes se sont montrés le plus fidèles. Il est
presque impossible de comprendre aujourd'hui jusqu'à quel point ils ont poussé
cette qualité. Méditations sur les écrits des grands maîtres et comparaisons
des différentes autorités, poursuivies sans interruption pendant des années entières ;
voyages entrepris en diverses contrées de l'Europe et de l'Orient, pour recevoir
de la bouche des artistes célèbres la communication de leurs découvertes ; travaux
incessants, opérations interminables, expériences éternellement prolongées et dont
rien ne pouvait interrompre le cours ; sacrifices de tous genres, qui ne se laissaient
arrêter ni par les pertes de fortune ni par la ruine de la santé : tel est le tableau
de la vie d'un adepte engagé dans la recherche du grand œuvre. Cette persévérance
étonnante, dont l'alchimiste du Moyen Âge était le vivant emblème, allait jusqu'à dépasser
les limites mêmes du tombeau.
L'opérateur qu'une mort prématurée enlevait à ses travaux, dit M. Hoefer, laissait souvent
une expérience commencée en héritage à son fils ; et il n'était pas rare de voir celui-ci
léguer dans son testament le secret de l'expérience inachevée dont il avait hérité
de son père. Les expériences d'alchimie étaient transmises de père en fils comme des biens
inaliénables.
Rien n'est plus propre à nous donner une idée exacte de la persévérance ou plutôt
de la passion extraordinaire que les alchimistes apportaient dans leurs travaux,que la vie
de l'adepte Denis Zachaire. Nous allons en rappeler les traits principaux. Les détails
qu'il nous a lui-même transmis sur ce sujet dans la première partie de son Opuscule
de la philosophie naturelle des métaux nous fourniront en même temps l'occasion de signaler
plusieurs particularités intéressantes sur la vie des alchimistes français au seizième
siècle.
Denis Zachaire appartenait à une famille noble de la Guyenne ; mais son véritable nom est
inconnu, car, à l'exemple de beaucoup de ses confrères, il s'est abrité, dans ses ouvrages,
sous le voile d'un pseudonyme. Il était né en 1510. Après avoir reçu la première
instruction dans la maison paternelle, il fut envoyé à Bordeaux pour y étudier les lettres
et la philosophie dans le collège des Arts. On avait confié sa jeunesse à la surveillance
d'un précepteur. Malheureusement ce dernier était un adepte d'Hermès. Au lieu de conduire
son élève dans les tranquilles sentiers de la littérature, il ne l'initia guère
qu'aux pratiques du grand œuvre. Le jeune Zachaire fréquentait beaucoup d'écoliers qui,
négligeant comme lui les études du collège pour celles du laboratoire alchimique, avaient
déjà fait ample collection de receptes pour la transmutation des métaux. Avant de quitter
Bordeaux, il en avait rempli tout un gros livre, et il pouvait à son gré fabriquer de l'or
à toute espèce de titres : à dix-huit ou à vingt carats, de l'or ducat ou de l'or d'écu,
propre à soutenir l'épreuve de la fonte ou de la pierre de touche. Même résultat
pour l'argent : on pouvait, avec ces bienheureuses formules, obtenir de l'argent à dix
ou à onze deniers, de l'argent de teston, de l'argent blanc de feu ou de l'argent
à la touche. Ces diverses receptes portaient les noms d'Œuvre de la reine de Navarre,
Œuvre du cardinal de Lorraine ou du Cardinal de Tournon. Les jeunes écoliers, au collège
de Bordeaux, employaient une partie de leur temps à ces utiles occupations.
Au sortir du collège des Arts, le jeune Zachaire fut envoyé à Toulouse, en compagnie
de son précepteur, pour y étudier le droit ; mais le maître et l'élève n'avaient d'autre
désir que d'y faire promptement l'épreuve des précieuses receptes de Bordeaux.
Ils se mirent donc, dès leur arrivée, à placer dans leur chambre plusieurs petits fourneaux
propres aux opérations chimiques. Des petits fourneaux on en vint aux grands, si bien que
la chambre en fut bientôt remplie. Sur certains, on distillait ; dans d'autres,
on calcinait diverses matières ; ici, l'on exécutait la fusion ; là, la sublimation
prescrite par les formules. Au bout d'un an, la somme de deux cents écus, que le jeune
Denis avait reçue de ses parents pour s'entretenir pendant deux années, lui et son maître,
en la ville de Toulouse, s'était dissipée en fumée. C'est qu'il avait fallu acheter
une quantité considérable de charbon, diverses drogues d'un prix élevé, et pour six écus
de vaisseaux de verre ; sans compter deux onces d'or fin et trois marcs d'argent, que l'une
des formules avait recommandés comme indispensables à l'exécution de l'œuvre,
et qui finirent par s'évanouir en entier à force de combinaisons et de mélanges.
Il ne faisait guère moins chaud dans la chambre du jeune licencié-ès-droit
que dans les fonderies de l'arsenal de Venise, et le digne précepteur, qui ne sortait pas
un moment de cette fournaise, tant il apportait de zèle et d'ardeur à son travail, fut pris,
quand vint l'été, d'une fièvre continue, pour avoir trop soufflé et bu trop chaud.
Il mourut glorieusement sur son champ de bataille, au grand chagrin de son élève,
qui comptait sur son habileté pour se procurer l'argent que ses tuteurs commençaient à lui
refuser.
Ainsi livré à lui-même, Denis Zachaire ne vit rien de mieux que de se rendre dans son pays,
afin d'obtenir le libre usage de ses biens, administrés par ses tuteurs depuis la mort
de son père. Moyennant quatre cents écus, il afferma une partie de ses propriétés
pour un espace de trois ans, et s'empressa de revenir à Toulouse, afin d'appliquer
cette somme à l'exécution d'une recepte infaillible qu'un italien lui avait enseignée
après en avoir vu de ses propres yeux les merveilles. Ce procédé consistait à dissoudre
de l'or et de l'argent dans de l'eau-forte et à calciner le produit pour en faire
une poudre de projection. Mais deux onces d'or et un marc d'argent, traités pendant
deux mois suivant les procédés de l'italien, ne donnèrent qu'une poudre tout à fait
sans vertu. De la quantité d'or et d'argent qu'il avait employée, Zachaire ne put recouvrer
qu'un demi-marc ; aussi nous dit-il, en parlant de cette opération : tout l'augment
que je reçus, ce fut à la façon de la livre diminuante. Ses quatre cents écus se trouvèrent
ainsi réduits à deux cent trente, et, comme l'italien offrait de se rendre à Milan,
où se trouvait l'auteur de cette recette, pour obtenir de lui des éclaircissements
complets, Zachaire lui remit vingt écus, et demeura tout l'hiver à Toulouse pour attendre
son retour. Mais, ajoute-t-il, j'y serais encore si je l'eusse voulu attendre,
car je ne le vis depuis.
Une grande épidémie s'étant déclarée à Toulouse, Zachaire se décida à quitter cette ville ;
mais, ne voulant pas se séparer de ses amis, compagnons de ses recherches, il les suivit
dans leur pays, à Cahors. Parmi eux se trouvait un bon vieillard, adepte blanchi
sous le poids du travail et des années, et que l'on ne connaissait à Toulouse
que sous le nom du Philosophe. Zachaire lui communiqua la collection de ses recettes,
et demanda ses conseils, heureux de s'en rapporter à l'expérience et au savoir d'un homme
qui avait manié tant de simples en sa vie. Le philosophe en nota dix comme les meilleures,
et, six mois après, à la cessation de l'épidémie, notre jeune adepte étant revenu
à Toulouse, s'empressa de les soumettre à l'expérience. Ainsi se passa l'hiver entier ;
mais aucune des recettes mises en pratique ne fournit de résultat ; de telle sorte
qu'à la Saint-Jean ses écus se trouvèrent réduits au nombre de cent soixante-dix.
Cet échec, éprouvé en dépit des conseils du vieux philosophe, aurait sans doute découragé
le jeune alchimiste, si une circonstance heureuse n'était, fort à propos, venue lui rendre
l'espoir. Zachaire avait fait à Cahors la connaissance d'un jeune abbé qui, possesseur,
aux environs de Toulouse, d'une riche prébende, consacrait honorablement ses loisirs
et ses revenus à la recherche du grand œuvre. Cette conformité de goûts avait fait naître
entre eux une vive sympathie. De retour à Toulouse, l'abbé reçut de l'un de ses amis,
attaché, à Rome, au cardinal d'Armagnac, la communication d'une recette excellente
pour l'œuvre hermétique. Ce procédé consistait à chauffer pendant un an de la poudre d'or
calcinée avec de l'eau-de-vie, préalablement distillée un grand nombre de fois ;
son exécution ne devait entraîner qu'une dépense de deux cents écus. Les deux amis
résolurent de réunir, pour cet important travail, leurs efforts ainsi que leur bourse, et,
les termes de cette petite association bien arrêtés entre eux, ils se mirent aussitôt
à l'œuvre.
Il importait d'abord de se procurer une eau-de-vie très pure. Ils achetèrent donc
une bonne pièce de vin de Gaillac, qu'ils placèrent, pour en retirer l'eau-de-vie,
dans un vaste alambic. On employa un mois à distiller plusieurs fois cette eau-de-vie
dans le pélican ; on la rectifia ensuite dans des vaisseaux de verre. Ainsi amenée
à un haut degré de concentration, l'eau-de-vie leur parut propre à la dissolution de l'or.
Ils prirent quatre marcs de ce liquide, et le placèrent dans une cornue de verre contenant
un marc d'or, que l'on avait préalablement soumis, pendant un mois, à une forte calcination.
Cette cornue placée dans une seconde plus grande, et tout l'appareil étant bien clos,
on l'installa sur un grand fourneau, et l'on se disposa à entretenir au-dessous le feu
pendant une année entière. L'abbé acheta, dans ce but, pour trente écus de charbon.
En attendant l'expiration de ce long intervalle, les deux opérateurs occupaient
leurs loisirs à essayer quelques petits procédés qui ne donnèrent pas d'ailleurs
de meilleur résultat que ne devait en fournir l'opération principale.
Au bout d'un an, en effet, les deux amis reconnurent avec douleur que l'eau-de-vie n'avait
pas dissous un atome d'or. Le métal était demeuré au fond de la cornue dans le même état
où il y avait été placé. On essaya de s'en servir comme d'une poudre de projection,
en opérant sur du mercure chauffé dans un creuset, comme l'indiquait la recette ;
mais ce fut en vain.
On comprend le désappointement des deux alchimistes. Le plus contrarié était l'abbé, qui,
se croyant sûr du résultat, l'avait annoncé d'avance aux moines de son couvent, et avait
écrit à la confrérie, la veille de l'opération, qu'il ne restait plus qu'à fondre la belle
fontaine de plomb qui ornait la cour du monastère, pour en tirer des lingots d'or. La belle
fontaine fut donc réservée pour une autre occasion : elle ne faillit point, du reste,
à sa destinée, car, quelques années après, on la fit passer au creuset d'un alchimiste
ambulant qui était venu montrer son savoir dans l'abbaye.
Cependant, loin de décourager l'abbé, cet échec ne fit que redoubler son ardeur.
Pour tenter un grand coup, il proposa à Zachaire de se rendre à Paris avec huit cents écus,
dont ils fourniraient chacun la moitié, et d'y continuer l'œuvre commune en profitant
des lumières des innombrables artistes hermétiques qui remplissaient alors la capitale
de la France. Ayant accepté la proposition de son ami, et trouvé, en affermant ses biens,
la somme nécessaire, Zachaire se disposa à se rendre à Paris, décidé à tout perdre
ou à découvrir la pierre philosophale.
En vain ses parents essayèrent-ils de le dissuader de ce projet. Pour éviter
leurs remontrances, il prétexta que son voyage n'avait d'autre but que d'acheter
à la cour une charge de conseiller. Dès lors sa famille, qui avait toujours reconnu en lui
l'étoffe d'un légiste, ne s'opposa plus à son dessein. Zachaire partit de sa province
le lendemain de Noël ; il arriva à Paris le jour des Rois de l'année 1539.
De toutes les villes de l'Europe, Paris était alors la plus fréquentée par les alchimistes.
Aussi l'adepte de Guyenne y demeura-t-il tout un mois inconnu, perdu dans cette foule
immense d'artistes de tout genre qui s'adonnaient en commun ou en particulier
à la recherche du grand œuvre. Mais, au bout de ce temps, il s'était mis en rapport
avec un si grand nombre d'ouvriers de toute profession, tels que fondeurs, orfèvres,
artisans de divers métaux, fabricants de verre et de fourneaux, etc, qu'il avait fait,
grâce à leur intermédiaire, la connaissance de plus de cent adeptes. Il recueillit
des enseignements utiles en assistant aux diverses opérations qu'exécutaient ces derniers.
Les uns, nous dit-il, travaillaient aux teintures des métaux par projection, les autres
par cimentation, les autres par dissolution, les autres par conjonction de l'essence
— comme ils disaient — de l'émeri, les autres par de longues décoctions ; les autres
travaillaient à l'extraction du mercure des métaux, les autres à la fixation de ceux-ci.
Au Moyen Âge, les alchimistes qui habitaient les grandes villes avaient l'habitude
de se réunir tous les jours sous le péristyle des cathédrales, afin de se communiquer
réciproquement le résultat et l'état d'avancement de leurs travaux. L'église
de Notre-Dame-la-Grande, à Paris, était le rendez-vous des gens de cet état, et chaque jour,
même les dimanches et les fêtes, ils se rencontraient sous les voûtes de la vieille
basilique, pour parlementer des besognes qui s'étaient passées aux jours précédents.
On avait aussi la coutume de s'assembler au logis de l'un d'entre eux. La maison
de Zachaire fut quelquefois le lieu de leurs réunions, et c'est là que l'on pouvait
entendre s'exhaler à l'envi les plaintes, les espérances et les regrets de tous ces hommes
ardents, desséchés au feu d'une passion commune, courbés sous le poids d'un même joug.
Cependant ces entretiens ne brillaient point par la variété, car les paroles
qu'on y entendait étaient toujours les mêmes : les uns, dit Zachaire, disaient :
si nous avions le moyen de recommencer, nous ferions quelque chose de bon. Les autres :
si notre vaisseau eût tenu, nous étions dedans. Les autres : si nous eussions eu
notre vaisseau de cuivre bien rond et bien fermé, nous aurions fixé le mercure avec la lune.
Tellement qu'il n'y en avait pas un qui fit rien de bon, et qui ne fût accompagné d'excuse.
Il fallait pourtant faire un choix parmi ce grand nombre d'opérateurs. Zachaire se décida
à accorder sa confiance à un Grec, arrivé pendant l'été, et qui prétendait savoir changer
en argent le cinabre mis en forme de clous. Il réduisait en poudre trois marcs d'argent, et,
avec un peu d'eau, faisait de cette poudre une pâte à laquelle il donnait la forme
de clous ; mêlant ensuite ces clous avec du cinabre pulvérisé, il les faisait sécher
dans un vase bien couvert. Il fondait le tout et soumettait à la coupelle le produit
de cette fusion. Il restait alors dans la coupelle plus de trois marcs d'argent,
c'est-à-dire un poids supérieur à celui du métal employé. Dans cette opération, il y avait
donc, au dire de l'artiste, production artificielle d'une certaine quantité d'argent.
Selon lui, l'argent qui avait été mêlé au cinabre s'était envolé en fumée, et celui
qui restait provenait de la transmutation du cinabre. Mais voici ce qui se passait
dans cette opération. Le cinabre — sulfure de mercure — étant volatil, disparaissait au feu
du fourneau de coupelle, et s'il y avait dans certains cas une faible augmentation du poids
primitif de l'argent mis en expérience, ce résultat tenait à la présence accidentelle
d'une certaine quantité d'argent dans le cinabre dont on avait fait usage. C'est ce que
Zachaire dut reconnaître, mais un peu tard ; car, nous dit-il, si c'était profit,
Dieu le sait, et moi aussi, qui dépendis des écus plus de trente.
Cette affaire de la transmutation du cinabre fit beaucoup de bruit parmi les alchimistes
parisiens.
Cela fut tant connu en Paris, nous dit Zachaire, qu'avant le Noël suivant, il n'était fils
de bonne mère, s'entremêlant de travailler en la science, qui ne savait ou n'avait entendu
parler des clous du cinabre ; comme un autre temps après il fut parlé des pommes de cuivre,
pour fixer là dedans le mercure avec la lune.
Zachaire, qui n'avait fréquenté jusque-là que des opérateurs honnêtes, et comme lui,
travaillant de bonne foi, eut bientôt l'occasion d'être initié aux fraudes des faux adeptes.
Un gentilhomme étranger, venant du Nord, et qui était peut-être Venceslas Lavin, arriva
à cette époque à Paris. Il n'était expert qu'aux sophistications hermétiques, et vivait
de ce genre de ressources, vendant aux orfèvres les produits de ses opérations suspectes.
Zachaire suivit quelque temps la fortune de cet aventurier, sans vouloir pourtant
s'associer à ses manœuvres. Possesseur d'une fortune encore assez belle, et ne perdant
jamais de vue sa dignité de gentilhomme, Zachaire, loin de chercher à s'enrichir
du commerce de cet étranger, dépensait noblement avec lui son argent en expériences.
Au bout d'un an, son compagnon consentit à lui révéler son secret ; mais, comme Zachaire
s'en était bien douté, ce secret n'était qu'un leurre.
Cependant il entretenait toujours une correspondance avec son cher abbé toulousain,
le tenant au courant de ses succès et des progrès de son entreprise. Il passa
de cette manière trois années dans la capitale ; au bout de ce temps, les huit cents écus
et d'autres sommes que lui avait envoyés l'abbé étaient entièrement dissipés.
Sur ces entrefaites, Zachaire reçut une lettre de son ami, qui l'engageait à revenir
sans retard. Il partit aussitôt, et, dès son arrivée à Toulouse, il fut mis au fait
de la circonstance importante, qui avait nécessité son départ. Le roi de Navarre, Henri II,
grand-père de Henri IV, aimait à s'occuper d'alchimie. Le bruit des merveilles réalisées
par le gentilhomme étranger, compagnon de Zachaire, avait pénétré de Paris jusqu'au fond
du Béarn, et le roi Henri s'était empressé d'écrire à l'abbé toulousain, le priant
d'envoyer Zachaire dans ses États, avec la promesse d'une récompense de quatre mille écus
en cas de succès. Ces quatre mille écus avaient tellement chatouillé les oreilles de l'abbé,
qu'il croyait déjà tenir la somme dans son escarcelle. Il n'eut point de repos que son cher
Zachaire ne se fût mis en route pour la Navarre. Notre adepte arriva à Pau au mois de mai
1542, et fut parfaitement accueilli par le roi. Il fut cependant obligé de demeurer six
semaines avant de se mettre au travail, parce que les simples qu'il fallait cueillir pour
le commencement des opérations, ne croissaient point au pays de Navarre. Au bout
de ce temps, il se mit à l'œuvre. Mais le succès répondit mal aux espérances du roi,
qui, mécontent de l'artiste, le renvoya avec un grand merci pour récompense. Et comme
Zachaire, se plaignant d'un tel procédé, réclamait l'exécution des promesses
qu'on lui avait faites, le roi lui fit cette réponse :
Advisez, messire, s'il n'y a rien en mes terres qui vous puisse convenir, tel que
confiscation, prison ou autre chose semblable ; je vous les donnerais volontiers. Zachaire
et le roi de Navarre ne pouvaient s'entendre : l'un demandait un alchimiste qui le mit
promptement en possession du secret de faire de l'or ; l'autre cherchait un roi aux frais
duquel il pût continuer ses expériences tout à son aise. Aussi l'adepte reprit-il
incontinent le chemin de la Gascogne.
C'est pendant ce retour que Zachaire eut la fortune de rencontrer le bienheureux conseiller
qui devait le mettre sur la route de la vérité qu'il poursuivait depuis si longtemps.
C'était un moine très savant, versé dans toutes les connaissances de la philosophie
naturelle, et qui avait passé sa vie entière sur les écrits des anciens maîtres. Zachaire
l'ayant mis au courant de tous les travaux qu'il avait exécutés jusque-là, le savant
religieux le plaignit grandement d'avoir dépensé tant d'argent et de fatigues
en des recherches mal inspirées. Il lui conseilla de s'en tenir désormais à la méditation
des anciens philosophes, ajoutant qu'il était fâcheux qu'un gentilhomme aussi instruit
que lui, qui avait fait à Bordeaux ses actes de philosophie, et qui avait été reçu maître
en cette science, se fût toujours privé des hautes lumières que nous ont transmises
sur cette question les sages des temps passés. Ainsi ramené, par les conseils du bon
religieux, dans une voie certaine, Zachaire s'empressa d'aller rejoindre son ami
pour régler définitivement avec lui les comptes de cette association qui avait si
tristement échoué.
Tout bien calculé, il leur restait une somme de cent quatre-vingts écus, qu'ils partagèrent
loyalement ; après quoi l'association fut déclarée rompue, à la grande tristesse de l'abbé,
qui aurait voulu pousser plus loin l'entreprise, et n'approuvait point le changement
de système qui s'était opéré dans l'esprit de son compagnon. Lui, cependant, décidé
à s'en tenir désormais à la méditation et à la comparaison des écrits des anciens
philosophes, il prit la résolution de revenir à Paris pour mettre son projet à exécution,
Le jour de la Toussaint de l'année 1546, Zachaire rentra dans la capitale, où son premier soin
fut d'acheter, moyennant dix écus, divers traités philosophiques, tels que la Tourbe
des philosophes, la Complainte de la Nature, le bon Trévisan et les Œuvres de Raymond Lulle.
Ayant loué une petite chambre au faubourg Saint-Marceau, il s'y enferma, n'ayant auprès
de lui qu'un petit garçon pour le servir. Puis, sans vouloir fréquenter aucun des adeptes
dont fourmillait encore la capitale, il s'appliqua jour et nuit à méditer sur ses auteurs.
Il employa dix-huit mois à ce travail pénible, sans réussir néanmoins à s'arrêter
définitivement au choix d'aucun procédé. Il crut alors nécessaire de se mettre en rapport,
non avec les artistes empiriques qu'il avait fréquentés sept ans auparavant
dans les réunions tenues sous les voûtes de Notre-Dame, mais avec de véritables philosophes
qui opéraient d'après les recommandations des anciens. Cependant leur commerce ne lui fut
que d'une faible utilité, en raison de la diversité extrême des procédés dont ils faisaient
usage. Ces opérateurs employaient en effet des moyens si nombreux et si opposés,
que l'esprit courait grand risque de s'égarer dans leur diversité infinie.
Si l'un, nous dit Zachaire, travaillait avec l'or seul, l'autre travaillait avec or
et mercure ensemble ; l'autre y mêlait du plomb qu'il appelait sonnant, parce qu'il avait
passé par la cornue avec de l'argent vif ; l'autre convertissait aucuns métaux en argent
vif avec diversité de simples par la sublimation ; l'autre travaillait avec un atrament
noir artificiel, qu'il disait être la vraie matière, de laquelle Raymond Lulle usa,
pour la composition de cette grande oeuvre. Si l'un travaillait en un alambic, l'autre
travaillait en plusieurs autres et divers vaisseaux de verre, et l'autre d'airain,
et l'autre de cuivre, l'autre de plomb, l'autre d'argent, et aucun en vaisseaux d'or.
Puis l'un faisait sa décoction en feu fait de gros charbons, l'autre de raisins, l'autre
de chaleur de soleil, et d'autres au bain-marie.
Cette variété d'opérations, jointe aux contradictions continuelles qu'il découvrait
dans les anciens auteurs, avait fini par réduire au désespoir le malheureux alchimiste,
lorsque le Saint-Esprit lui inspira, nous dit-il, la pensée d'étudier les œuvres de Raymond
Lulle, et en particulier le Testament et le Codicille de cet auteur. II réussit à adapter
si parfaitement ces deux ouvrages avec une épître de Raymond Lulle au roi Robert,
et avec un manuscrit du même auteur, qu'il tenait du bon religieux, son conseiller,
qu'il fut dès ce moment certain d'avoir mis la main sur le secret tant poursuivi.
Tous les livres qu'il consultait étaient en concordance parfaite avec son système,
et tel était, par exemple, le procédé ou résolution que donne, à la fin de son Rosarium,
Arnaud de Villeneuve, qui fut le maître de Raymond Lulle. Zachaire passa un an entier
à méditer jour et nuit sur ce procédé ; au bout de ce temps, il revint à Toulouse
pour le soumettre à l'expérience. Il arriva dans sa province pendant le carême de 1549 ;
son premier soin fut de s'approvisionner de fourneaux et des appareils nécessaires, et,
le lendemain de Pâques, il commença sa grande opération.
Cependant sa famille et ses amis ne voyaient pas sans un profond chagrin toute cette ardeur
apportée à un travail inutile, et les folles dépenses auxquelles une malheureuse passion
l'avait entraîné depuis sa jeunesse. Il eut à endurer de leur part plus d'un reproche amer :
Que prétendez-vous faire ? lui disait un voisin, et n'avez-vous pas dépensé assez d'argent
en de telles folies ? Prenez garde qu'à vous voir acheter ainsi tant de menu charbon,
on ne vous accuse, comme on l'a déjà fait , d'être auteur de fausses monnaies.
N'est-il pas étrange, reprenait un autre, qu'étant docte comme vous l'êtes, et déjà
licencié ès-droit, vous refusiez encore de faire profession de la robe longue,
afin de parvenir à quelque office honorable en la ville ? Survenaient des parents,
à qui l'autorité de la famille permettait des remontrances plus sévères : Pourquoi,
lui disait-on, ne pas mettre un terme à tant d'inutiles dépenses ? Ne vaudrait-il pas mieux
payer vos créanciers ou acheter quelque bonne charge ? Il ne tient à rien,
si vous ne vous arrêtez, que nous n'envoyons en votre logis des gens de justice
pour y briser tout votre attirail d'ustensiles maudits. Hélas! Reprenait un autre, faisant
appel à des sentiments plus doux, si pour vos parents vous ne voulez rien faire , ayez
au moins égard à vous-même. Considérez-vous. À peine âgé de trente ans, vous semblez
en avoir cinquante, tant commence à blanchir votre barbe, qui vous représente tout
envieilli des longues fatigues que vous avez endurées en la poursuite de vos jeunes folies.
Tous ces discours ne faisaient qu'ajouter à l'impatience de Zachaire ; il les supportait
avec d'autant plus de déplaisir, qu'il voyait de jour en jour se perfectionner son œuvre
et s'approcher l'heure décisive qui devait le payer de tant de travaux et d'ennuis. Aussi
tout demeura impuissant à l'écarter de son but. La peste, qui éclata à Toulouse pendant
l'été, et qui fut si terrible, que tout marché, tout trafic, en fut interrompu, ne put
l'arracher du feu de ses fourneaux. Il y demeurait jour et nuit, occupé à attendre
d'une fort grande diligence, l'apparition des trois couleurs que les philosophes ont écrit
devoir apparaître avant la perfection de la divine œuvre.
Ces trois couleurs, si longtemps attendues, se montrèrent enfin aux yeux ravis
du philosophe, signalant la perfection définitive de la pierre philosophale. Si bien que
le jour de Pâques de l'année 1550, avec un peu de cette divine pierre, il convertit,
il nous l'assure du moins, du mercure en très bon or.
Si j'en fus aise, ajoute-t-il, Dieu le sait. Si ne m'en vantais-je pas pour cela ; mais
je rendis grâce à notre bon Dieu qui m'avait tant fait de faveurs et de grâces
par son Fils notre rédempteur JÉSUS-CHRIST, et le priai qu'il m'illuminât
par son Saint-Esprit, pour en pouvoir user à son honneur et louange.
Dès le lendemain, Zachaire se mit en route pour aller annoncer son triomphe à son ami
l'abbé, et partager avec lui le trésor après lequel ils avaient si longtemps soupiré
du même cœur. Il franchit d'un pas joyeux le seuil du monastère, et jeta en entrant
un coup d'œil de regret sur l'emplacement vide de cette fontaine de plomb qui aurait
si bien servi à témoigner sa science aux pieux habitants de la maison. Mais une triste
nouvelle l'attendait. Le pauvre abbé était mort six mois auparavant, sans avoir éprouvé
la consolation suprême que lui apportait son ami. Zachaire voulait au moins aller témoigner
sa reconnaissance au bon religieux dont les conseils lui avaient été si profitables ;
mais ce dernier venait de mourir aussi dans un autre couvent où il s'était retiré.
Zachaire se décida alors à passer à l'étranger, pour y terminer en paix une carrière
qui avait été semée de tant de traverses. Il envoya à Toulouse un de ses cousins,
pour y vendre tous ses biens, et payer ses créanciers avec les sommes provenant
de cette vente. Son désir fut accompli, mais non sans exciter beaucoup de lamentations
et de plaintes de la part de ses parents, qui avaient, disaient-ils, depuis longtemps prévu
la ruine de cet obstiné dissipateur.
Ce dernier acte exécuté Zachaire quitta la France en compagnie de son jeune cousin,
et se rendit à Lausanne pour y vivre, nous dit-il, avec fort petit train, ce qui
ne plaide pas en faveur de la vérité de son affirmation relative à la découverte
de la pierre philosophale.
Nous pourrions terminer là l'histoire de l'adepte Zachaire que nous n'avons racontée
avec détails qu'afin de montrer par un frappant exemple à quel degré les chercheurs
alchimistes poussaient la patience, leur apanage essentiel. D'ailleurs, dans la dernière
partie de sa vie, notre héros se montrerait moins digne de l'intérêt qu'il a pu inspirer
à nos lecteurs. La possession de ce trésor prétendu semblait troubler ses sens et égarer
sa raison. Il devint infidèle à la promesse qu'il s'était faite de faire tourner
à l'honneur et à la louange de Dieu le nouveau pouvoir qu'il avait acquis. S'abandonnant
au courant de tous les plaisirs, il donna un libre essor à ses passions, comprimées
par l'âpreté du travail pendant les années de sa jeunesse. Épris, à Lausanne, d'une belle
jeune fille, il quitta avec elle la Suisse, pour aller mener en Allemagne une vie
de dissipation et de folies. Après avoir suivi les bords du Rhin, il s'arrêta à Cologne
en 1556. C'est là que l'attendait une fin sinistre. Amoureux à la fois de sa jeune compagne
et des trésors qu'il lui supposait, le traître cousin étrangla Zachaire pendant
qu'il était plongé dans un lourd sommeil occasionné par l'ivresse. Chargé des dépouilles
de sa victime, le meurtrier s'enfuit avec sa complice. Cet évènement fit beaucoup de bruit
en Allemagne ; mais on ne put retrouver les traces de l'assassin. Mardochée de Delle,
le poète de la cour de Rodolphe II, composa plus tard sur ce sujet une pièce de vers
que nous rapporterions ici, si nous ne craignions de donner une idée peu favorable
des mérites de la poésie hermétique.
En énumérant les qualités que doit réunir un alchimiste, Albert le Grand nous dit
qu'il doit avant tout posséder de la fortune. L'utilité de cette recommandation du maître
pourrait déjà ressortir de ce fait, que, de l'aveu même des adeptes, l'or obtenu
par la transmutation revenait à un prix plus élevé que l'or ordinaire. Mais le sens
de ce précepte et sa signification véritable paraîtront encore plus clairs
pour nos lecteurs, si nous rappelons ici la série de travaux accomplis par un alchimiste
très connu dans les fastes de l'art, Bernard le Trévisan, qui employa soixante ans
à s'occuper sans interruption de la recherche du grand œuvre. La conclusion à laquelle
arrive cet adepte, quant aux moyens qu'il a reconnus les seuls propres à faire de l'or,
nous donnera une explication satisfaisante du précepte d'Albert le Grand.
L'adepte que l'on désigne dans la bibliographie alchimique sous le nom de Bernard
le Trévisan ou du bon Trévisan, appartenait à une famille noble de Padoue.
Né en cette ville en 1406, il était comte de Trévigo, petit comté de la marche de Trévise
dans les États vénitiens. Dès l'âge de quatorze ans, il s'occupait d'alchimie
sous la direction et avec les conseils de sa famille, et à dater de ce moment
jusqu'à la fin de ses jours, cette étude constitua l'unique occupation de sa vie.
Une chronique allemande dit, à propos du sire de Sultzbourg, mort à Nuremberg en 1286 :
il a beaucoup alchymié et beaucoup dissipé ; le sire de Sultzbourg devait être bien dépassé
par son émule d'Italie.
Encore sous l'aile paternelle, le jeune comte Bernard étudia Geber et Rhasès,
pour s'initier aux premiers principes de l'art. Les travaux qu'il exécuta
sous l'inspiration de ces auteurs lui occasionnèrent une dépense d'environ trois mille écus.
Archelaüs et Rupescissa occupèrent ensuite son attention, et quinze années furent employées
à ces études préliminaires, pendant lesquelles je dépensais, nous assure-t-il,
tant par trompeurs que par moi pour les connaître, environ six mille écus.
Comme il commençait à perdre courage, un bailli de son pays lui enseigna à composer
la pierre philosophale avec le sel marin ; mais c'est en vain qu'il s'appliqua pendant
un an et demi à ce procédé. Après l'avoir essayé quinze fois, il se décida à l'abandonner
pour un autre moyen révélé par le même bailli. Ce moyen consistait à dissoudre séparément
dans de l'eau-forte, de l'argent et du mercure. Ces dissolutions, après avoir été
abandonnées pendant un an à elles-mêmes, étaient ensuite mélangées et concentrées
sur des cendres chaudes, de manière à être réduites aux deux tiers de leur volume primitif.
Le résidu de cette opération, placé dans une cucurbite fort étroite, était exposé
à l'action des rayons solaires ; ensuite on l'abandonnait à l'air, afin qu'il s'y produisit
de petits cristaux. Vingt-deux fioles furent remplies de ce mélange ; puis on attendit
patiemment la formation des cristaux. Cette attente dura cinq ans : nous attendîmes
cinq ans que ces pierres cristallines se créassent au fond des fioles. Mais, au bout
de cet intervalle, rien ne s'était produit, et le comte Bernard, que toutes ces recherches
avaient conduit à l'âge de quarante-six ans, dut songer à essayer un autre procédé.
Cette nouvelle méthode lui fut enseignée par un moine de Citeaux, maître Geofroi
de Leuvrier, qui en fit avec lui l'expérience. Ils achetèrent deux mille oeufs de poule,
les firent durcir dans l'eau bouillante, et enlevèrent les coquilles, qui furent calcinées
au feu. On sépara le blanc et le jaune de ces oeufs durcis, et on les fit pourrir
séparément dans du fumier de cheval. Ensuite on distilla trente fois le produit,
pour en retirer en définitive une eau blanche et une eau rouge. Mais toutes ces opérations,
bien que répétées un très grand nombre de fois et variées de plusieurs manières,
n'aboutirent à rien, et le Trévisan se décida enfin à abandonner un travail qui lui avait
coûté huit années de sa vie.
Le Trévisan besogna ensuite avec un grand théologien, protonotaire de Bergues,
qui prétendait retirer la pierre philosophale de la couperose, c'est-à-dire du sulfate
de fer.
On commençait par calciner pendant trois mois la couperose, que l'on plaçait alors
dans du vinaigre distillé huit fois. Ce mélange de couperose et de vinaigre était ensuite
introduit dans un alambic et l'on distillait ce produit quinze fois par jour. Ces quinze
distillations devaient être répétées chaque jour pendant un an.
On n'est pas surpris quand le Trévisan nous apprend qu'à la suite de ce nouveau travail
des Danaïdes, il fut pris d'une fièvre quarte qui dura quatorze mois et dont il pensa
mourir.
À peine rétabli, le comte Bernard apprit d'un clerc de son pays, que le confesseur
de l'empereur d'Allemagne, maître Henri, savait préparer la pierre philosophale.
Il s'achemina donc vers l'Allemagne, et, étant parvenu par grands moyens et grands amis
à se mettre en rapport avec maître Henri, il fut admis à la connaissance de son procédé
moyennant dix marcs d'argent, qu'il apporta comme ingrédient indispensable de l'œuvre.
Voici en quoi consistait le procédé du confesseur impérial.
On mêlait ensemble du mercure, de l'argent, de l'huile d'olive et du soufre. On fondait
le tout à un feu modéré, et l'on faisait cuire lentement ce mélange au pélican, en remuant
sans cesse. Après deux mois, le tout fut séché dans une fiole de verre recouverte d'argile,
et le produit placé pendant trois semaines sur des cendres chaudes. Alors on ajouta
du plomb au mélange, que l'on fondit dans un creuset, et le produit de cette fusion fut
soumis à l'affinage. Selon maître Henri, les dix marcs d'argent que l'on avait employés
devaient, à la suite de ces opérations, augmenter d'un tiers ; mais le fait ne répondit
point à cette promesse, car, l'affinage terminé, les dix marcs d'argent se trouvèrent
réduits à quatre.
Cet échec fut si douloureux pour le Trévisan, que, pendant deux mois, il abandonna tous
ses travaux, jurant d'y renoncer à l'avenir. Ses parents s'applaudissaient
de cette heureuse résolution ; mais leur joie fut de courte durée, car l'adepte obstiné
ne tarda pas à reprendre sa chaîne. Désespérant néanmoins de trouver le secret
qu'il ambitionnait, s'il demeurait livré aux seuls conseils des savants de son pays,
il se décida à aller chercher des leçons auprès des docteurs étrangers. Il parcourut
successivement l'Espagne, l'Angleterre, l'Écosse, la Hollande, l'Allemagne et la France.
Enfin, désirant approfondir sur cette question la science de l'Orient, il passa plusieurs
années en Égypte, en Perse et en Palestine. Il séjourna particulièrement dans la Grèce
méridionale, parce que les autres parties de ce pays étaient continuellement inquiétées
par l'invasion des troupes turques. S'attachant surtout à visiter les couvents,
il travaillait à la préparation de l'œuvre avec les moines que leur renommée désignait
à son attention. Il ne dédaignait pas pourtant le savoir des laïques. Mais tous ces efforts,
toutes ces investigations incessantes, n'aboutirent à rien. Il avait ainsi atteint l'âge
de soixante-deux ans et dissipé la plus grande partie des sommes résultant de la vente
de ses biens. En 1472, il arriva à Rhodes sans argent, mais conservant toujours, dans toute
sa vivacité, sa foi dans l'agent merveilleux qu'il poursuivait depuis les premières années
de sa jeunesse.
À Rhodes habitait un grand clerc et religieux que l'on reconnaissait dans tout l'Orient
comme ayant le bonheur d'être en possession de la pierre philosophale. C'est pour se mettre
en rapport avec lui que Bernard s'était arrêté dans cette île. Mais, privé de ressources,
il aurait rencontré beaucoup de difficultés pour aborder l'éminent adepte, auprès duquel
on n'était pas admis les mains vides. La générosité d'un marchand, ami de sa famille,
qui consentit à lui prêter huit mille florins, lui facilita l'accès de ce savant homme.
Jamais d'ailleurs son argent n'avait reçu un meilleur emploi, car c'est le religieux
de Rhodes qui devait fixer les doutes du bon Trévisan et ouvrir enfin ses yeux
à la véritable lumière. Après l'avoir induit, trois années durant, en dépenses et travaux
inutiles pour l'exécution d'un procédé de préparation du magistère au moyen de l'or
et de l'argent mêlés à du mercure, le vieux précepteur de ce vieil élève lui révéla
le grand secret de toute la science hermétique. C'est en effet par ses conseils que
le Trévisan, abandonnant enfin tout travail pratique, trouva dans le Code de la vérité
— la tourbe des philosophes — cette maxime qui donne à tous la clef des mystères
alchimiques :
Nature se réjouit de Nature,
Et Nature contient Nature.
En style commun, cette maxime veut dire que pour faire de l'or il faut de l'or,
et que les procédés hermétiques ne fournissent jamais de ce métal précieux que la quantité
qu'on a bien voulu en introduire dans les opérations.
Ainsi se trouve justifié et expliqué cet avis donné par Albert le Grand à l'alchimiste,
savoir que, pour se livrer à la recherche de la pierre philosophale, il faut commencer
par posséder de grands biens.
Lorsque, dans l'année 1483, le comte Bernard, à l'âge de soixante-dix-sept ans, se trouva
initié de cette manière au véritable secret de la science hermétique, il voulut se rendre
utile aux innombrables adeptes engagés dans la même carrière où il avait si tristement usé
sa propre existence, et c'est dans ce but qu'il consacra les sept dernières années
de sa vie à écrire, sur les principes de l'art, ses divers traités, dont le plus célèbre
a pour titre : Le Livre de la philosophie naturelle des métaux. Les alchimistes, qui ont si
souvent invoqué les paroles du bon Trévisan et cherché dans ses écrits la confirmation
de leurs vues, n'ont pas compris que le but de l'auteur était seulement de mettre en relief
l'inutilité de tous leurs efforts. Mais, en dépit des voiles dont le Trévisan enveloppe
sa pensée pour rester fidèle aux traditions de son école, il est souvent facile
de comprendre qu'il n'a rien autre chose en vue que de convaincre le lecteur de la vérité
de la fameuse maxime qui nous révèle ses convictions tardives :
Nature se réjouit de nature,
Et Nature contient Nature.
Cette idée est clairement reconnaissable dans le passage suivant de la Philosophie
naturelle des métaux, où l'auteur conclut que toutes les opérations des alchimistes
ne peuvent aboutir à rien, et que, pour faire de l'or, il faut tout simplement prendre
de l'or.
Par quoi je conclus, nous dit-il, et me croyez. Laissez sophistications et tous ceux
qui y croient ; fuyez les sublimations, conjonctions, séparations, congélations,
préparations, disjonctions, connexions et autres déceptions. Et se taisent ceux
qui affirment autre teinture que la nôtre, non vraie, ne portant quelque profit.
Et se taisent ceux qui vont disant et sermonnant autre soufre que le nôtre, qui est caché
dedans la magnésie, et qui veulent tirer autre argent vif que du serviteur rouge, et autre
eau que la nôtre, qui est permanente, qui nullement ne se conjoint qu'à sa nature,
et ne mouille autre chose, sinon chose qui soit la propre unité de sa nature. Car il n'y a
autre vinaigre que le nôtre, ni autre régime que le nôtre, ni autres couleurs
que les nôtres, ni autre sublimation que la nôtre, ni autre solution que la nôtre, ni autre
putréfaction que la nôtre.
Dans le dernier des préceptes d'Albert le Grand, sur lequel nous appellerons l'attention,
l'auteur nous dit que l'adepte devra surtout éviter toute espèce de rapport
avec les seigneurs et les princes. Albert le Grand développe en ces termes cette pensée :
Si tu as le malheur, dit-il à l'adepte, de t'introduire auprès des princes et des rois,
ils ne cesseront pas de te demander : eh bien, maître, comment va l'oeuvre?
Quand verrons-nous enfin quelque chose de bon ? Et, dans leur impatience d'en attendre
la fin, ils t'appelleront filou, vaurien, etc., et te causeront toutes sortes
de désagréments. Et, si tu n'arrives pas à bonne fin, tu ressentiras tout l'effet
de leur colère. Si tu réussis, au contraire, ils te garderont chez eux dans une captivité
perpétuelle dans l'intention de te faire travailler à leur profit.
Albert le Grand a parfaitement résumé dans les lignes qui précèdent les dangers
qui attendaient les alchimistes à la cour des rois. Tous les souverains, en effet,
ne se sont pas contentés de traiter les faiseurs d'or avec le spirituel mépris que montra
envers l'un d'eux le pape Léon X, à qui Aurélius Augurelle avait dédié son poème latin
Chrysopeïa. L'adepte poète reçut pour récompense du souverain pontife une bourse vide,
attendu, disait le pape, qu'à un homme ayant le pouvoir de faire de l'or on ne peut offrir
autre chose qu'une bourse pour le serrer. Les souverains du Moyen Âge furent loin
de s'en tenir à cette critique innocente. Leurs rapports avec les artistes hermétiques
furent toujours compris entre les deux termes suivants : si l'adepte se présentait
à la cour, avouant avec sincérité qu'il n'avait pas encore parfaitement tiré au clair
la préparation de la pierre philosophale, on le bannissait avec mépris ; s'il témoignait,
au contraire, par des preuves plus ou moins satisfaisantes, que le grand secret lui était
connu, on le soumettait à un examen sévère, qui aboutissait toujours au même résultat :
des peines très cruelles et quelquefois la mort, si l'on découvrait les moyens frauduleux
dont l'artiste avait fait usage ; la torture, un emprisonnement perpétuel, s'il refusait
de dévoiler son secret.
Un grand nombre d'adeptes ont eu l'occasion de faire la triste expérience de cette vérité,
et l'histoire a enregistré sous ce rapport des témoignages déplorables de la cruauté
des souverains. C'est ainsi qu'en 1575 le duc Jules de Brunswick de Luxembourg fit brûler
dans une cage de fer une femme alchimiste, Marie Ziglerin, convaincue d'avoir trompé
ce prince en lui promettant la recette de la préparation de l'or. Au Moyen Âge, beaucoup
d'artistes ambulants allaient de ville en ville et souvent de foire en foire, pour montrer
leurs tours d'adresse, luttant d'habileté et de tromperies avec les bohémiens
et les bateleurs, et cherchant à voler à de crédules spectateurs l'argent
qu'ils ne pouvaient honorablement gagner. Beaucoup d'entre eux, qui osèrent s'aventurer
à la cour des princes, y trouvèrent des punitions souvent terribles.
Nous avons rapporté plus haut la triste fin de Bragadino, pendu à Munich en 1590.
George Honauer eut le même sort en 1597, et le duc Frédéric de Wurtemberg ordonna
de laisser debout pendant plusieurs années l'instrument du supplice de cet adepte,
pour servir d'avertissement à ses confrères. Guillaume de Krohnemann, vers 1686, avait
trompé, en fabriquant de l'or faux, la cour du margrave George-Guillaume de Beireuth.
Lorsqu'on reconnut que l'or qu'il avait vendu comme pur n'était qu'un alliage, et que
l'argent qu'il avait obtenu de la prétendue transmutation du mercure n'était qu'un amalgame,
il fut pendu par l'ordre du margrave, et cette ironique inscription fut placée
sur son gibet : Je savais autrefois fixer le mercure, et c'est moi maintenant qui suis fixe.
On trouvera plus loin le récit de la carrière extraordinaire de l'aventurier Gaëtano,
supplicié en 1709 par l'ordre du roi de Prusse, Frédéric Ier. Un rival de cet aventurier
célèbre fut Hector de Klettenberg, de Francfort, qui, obligé de quitter son pays à la suite
d'un duel malheureux, essayait de gagner sa vie par les tours d'adresse hermétiques,
et avait réussi à faire à Mayence, à Prague et à Brême, un grand nombre de dupes. Après
avoir exploité de la même manière la confiance du duc de Weymar, il se présenta en 1720
au roi de Pologne, Auguste II, promettant de l'enrichir du secret de la pierre philosophale.
Sur cette promesse, le roi de Pologne le nomma gentilhomme de la chambre ; mais, comme
il demeurait impuissant à rien produire des merveilleux résultats qu'il avait annoncés,
le roi, outré de fureur, le fît conduire à Koenigstein, où il fut décapité. Les aventures
de l'écossais Alexandre Sethon, qui seront rapportées dans une autre partie de cet ouvrage,
nous montreront un autre exemple des vengeances terribles que les souverains allemands
savaient tirer des adeptes rebelles à leurs exigences. Pour en finir avec ce genre de faits,
nous rapporterons la mort d'un adepte moins célèbre, David Beuther, qui fut, vers la même
époque, victime de la vengeance d'un autre petit souverain d'Allemagne.
Dans son Laboratorium chymicum, Kunckel, dont l'autorité est si digne de foi, donne
le récit suivant des faits relatifs à cet alchimiste.
David Beuther, né en Saxe, avait été élevé sous les yeux de l'Électeur Auguste de Saxe,
qui passa une partie de sa vie à s'occuper, avec Anne de Danemark, sa femme,
de la recherche du grand œuvre. Le prince travaillait dans un laboratoire magnifique
qui faisait partie du château électoral. Devenu habile en cette science, Beuther fut admis,
en 1575, à l'honneur de travailler avec son prince.
Un jour qu'il se trouvait seul dans le laboratoire, David Beuther découvrit, par hasard,
cachée dans un coin, une certaine quantité d'une poudre grise que son étiquette désignait
comme la pierre philosophale. Telle n'était point cependant la nature de l'objet découvert
par l'adepte ; c'était un amalgame d'or, ou un composé aurifère qui pouvait jouer le rôle
de cet agent précieux, car c'est en se détruisant par l'action de la chaleur qu'il laissait
apparaître l'or. Mais comme la quantité de cette poudre était considérable, à quelque titre
que ce fût, elle constituait un trésor. C'est là ce que dut penser Beuther lorsque, après
avoir lu sur une feuille de parchemin qui enveloppait sa trouvaille, la manière d'en faire
usage, il vit le métal précieux se multiplier en ses heureuses mains. Il communiqua
sa découverte à deux jeunes compagnons de ses travaux, Vertel et Heidler, et ils se mirent
bientôt à mener ensemble joyeuse vie, grâce au produit de leur facile industrie. Cependant
l'Électeur de Saxe, ayant quitté Dresde, amena avec lui Beuther. Ainsi privés
des ressources auxquelles les avait habitués la commune exploitation du trésor de Beuther,
ses deux amis lui écrivirent pour réclamer de lui une part dans ses richesses. Mais Beuther,
dont la précieuse provision s'était sans doute épuisée, se trouvait hors d'état de répondre
à leur demande. Outrés de ce refus et pour se venger de sa conduite, ses ingrats compagnons
écrivirent au prince pour lui tout dénoncer. Pressé de questions et obligé de se rendre
à l'évidence, Beuther avoua les faits.
L'Électeur déclara qu'il pourrait à la rigueur contraindre le coupable à lui dévoiler
son secret, mais qu'il consentait à lui pardonner, exigeant seulement qu'il lui remit
le dixième des quantités d'or et d'argent qu'il fabriquerait. Beuther avait d'excellentes
raisons pour ne pas accepter la condition imposée par l'Électeur. Sur la déclaration
de son refus, il fut arrêté. Il entra dans sa prison, maudissant l'alchimie et jurant
d'y renoncer à jamais. Mais le terme de ses infortunes n'était pas arrivé. Le prince espéra
d'abord obtenir de lui quelque chose avec des promesses et de flatteuses paroles ;
il assura l'adepte de toute sa faveur s'il voulait consentir à céder à ses prières.
Tout fut inutile, et le prince, irrité de sa résistance, ordonna de le traiter
avec la dernière rigueur.
Beuther, qui avait été laissé libre par intervalles, fut réintégré dans sa prison,
sur l'avis qui fut transmis à l'Électeur que l'adepte prenait ses dispositions pour gagner
l'Angleterre. En même temps, l'Électeur demanda à la cour de Leipsick un jugement contre
la félonie de son alchimiste. En 1580, la cour prussienne rendit un jugement contre Beuther,
sur le double grief d'avoir manqué à sa parole et d'avoir rempli avec négligence
ses fonctions d'alchimiste auprès de l'Électeur. Ce jugement portait que Beuther devait
être considéré comme possesseur de la pierre philosophale, et qu'en conséquence, son secret
lui serait arraché par la torture ; que, pour s'être montré infidèle à son prince,
il serait battu de verges, perdrait deux doigts et passerait en prison le reste
de ses jours, afin de l'empêcher d'enrichir de son secret quelque souverain étranger.
Cependant l'Électeur hésitait à faire exécuter un arrêt si sévère. Un reste de tendresse
pour le jeune homme qui avait grandi sous ses yeux, un vague espoir de conquérir
son précieux secret, faisaient chanceler sa résolution. C'est un samedi soir
que le condamné avait reçu signification de l'arrêt de Leipsick ; le lundi matin
il recevait du prince une lettre ainsi conçue :
Beuther ! rends-moi ce que tu m'as pris, rends-moi ce que Dieu et la justice m'ont donné ;
sans cela je prononcerai lundi sur ton sort, et peut-être m'en repentirai-je plus tard.
Ne me force point, et je t'en conjure, à pousser les choses à cette extrémité.
En réponse à cet appel du prince, Beuther traça en gros caractères, sur les murs
de sa prison : Chat enfermé n'attrape pas de souris ! En même temps il écrivit au prince,
lui promettant de tout dévoiler si on le rendait libre. Ayant favorablement écouté
cette proposition, l'Électeur fit sortir Beuther de prison, et on le réintégra
dans le laboratoire de Dresde, dans la Maison d'or, ainsi qu'on l'appelait. On lui rendit
tous les privilèges, tous les honneurs, dont il avait précédemment joui ; seulement
l'Électeur exigea qu'un homme de sa maison, chargé de le surveiller, demeurât constamment
près de lui, assistant à toutes ses opérations et ne le perdant jamais de vue.
C'est dans ces conditions nouvelles que Beuther fut contraint de se remettre à l'œuvre.
Le désespoir lui inspirait des forces surhumaines pour parvenir à trouver le secret
terrible d'où son existence dépendait. Il essaya un grand nombre de moyens divers,
cherchant chaque fois à persuader de son succès imaginaire l'inflexible gardien toujours
attaché à ses pas. Mais celui-ci, difficile à convaincre, ne pouvait que transmettre
au prince le résultat négatif des expériences.
Un jour, le gardien, s'étant éloigné pour quelques instants, laissa son prisonnier seul
dans le laboratoire. À son retour, il trouva le malheureux adepte étendu sans vie
sur le plancher : David Beuther s'était dérobé par le suicide aux tortures de sa situation.
Après avoir vu tant de leurs malheureux confrères tomber victimes de l'avarice
des souverains, périr par le glaive, être soumis aux plus affreux tourments, ou terminer
leurs jours dans l'ombre d'un cachot, les adeptes avaient compris toute l'étendue
des périls attachés à l'exercice de leur art, et beaucoup d'entre eux, éclairés
par l'infortune de leurs prédécesseurs ou par leurs propres adversités, avaient fini
par perdre toute croyance à l'alchimie. Ils n'hésitaient plus alors à redire,
pour caractériser cette dangereuse science, les énergiques paroles de l'abbé de Wiezenberg,
Jean Clytemius, qui écrivait au seizième siècle : Vanites, fraus, dolus, sophisticatio,
cupiditas, falsitas, mendacium, stultitia, paupertas, desesperatio, fuga, proscriptio
et mendicitas, perdisæque sunt chemiæ. Parvenus au bout de leur carrière, ayant perdu biens
et repos dans cette inutile et décevante poursuite, ils pouvaient tristement répéter
l'adage bien connu de l'Allemagne au seizième siècle : Propter lapidem istam dilapidavi
bona mea.
Gabriel Pénot, alchimiste français, né dans la province de Guyenne, avait passé sa vie
entière et dissipé une fortune considérable à défendre les idées de Paracelse
et les principes de l'hermétisme. Il avait écrit plusieurs ouvrages sur ces questions,
et voyagé dans une partie de l'Europe comme le champion dévoué de ces doctrines. En 1617,
réduit à la dernière misère, il alla mourir, rongé de vermine, en Suisse,à l'hôpital
d'Yverdun. Beaucoup de personnes qui, sur le bruit de son nom, étaient accourues
pour le voir à l'hospice, se pressaient autour de son lit à ses derniers moments,
et le conjuraient, les mains jointes et la prière aux lèvres, de leur laisser en héritage
le secret précieux dont il était possesseur. Le malheureux aurait bien voulu satisfaire
à un tel désir ; mais il ne pouvait que protester de son ignorance sur ce sujet, et verser
des larmes amères sur le triste état où l'avait réduit sa passion funeste pour une fausse
science qu'il ne devait plus que maudire et détester. Son refus exaspéra les témoins
impitoyables de cette scène déchirante qui aurait dut attendrir leurs coeurs. Les injures
et la menace succédèrent aux supplications ; enfin on l'abandonna avec colère : Meurs,
avaricieux et méchant, qui veux emporter dans la mort un secret inutile à la tombe !
Alors, à demi expirant, Gabriel Pénot, se dressant sur son lit, envoya, comme malédiction
suprême à ses persécuteurs, le vœu que, pour sa vengeance, Dieu leur inspirât un jour
la résolution de se faire alchimistes.
Une scène à peu près de ce genre se passa au lit de mort du célèbre nécromancien théosophe,
Corneille Agrippa, qui, à ses derniers moments, déplora avec amertume les folies
de sa carrière, et condamna solennellement les erreurs et les mensonges de ses confrères.
Au reste, Agrippa n'avait pas attendu ce moment pour condamner l'alchimie, et,
dans ce magnifique pamphlet, Déclamation sur l'incertitude, vanité et abus des sciences,
l'une des œuvres littéraires les plus étranges du seizième siècle, il avait tracé
une peinture très expressive des conditions misérables réservées aux alchimistes
de son temps. Les traits suivants sont particulièrement dignes d'être reproduits
pour caractériser les tristes déconvenues qui attendent les adeptes :
Les dommageables charbons, dit Corneille Agrippa, le soufre, la fiente, les poisons,
et tout dur travail vous semblent plus doux que le miel, tant que vous ayez consommé
tous vos héritages, meubles et patrimoines, et ceux-ci réduits en cendre et fumée,
pourvu que vous vous promettiez avec patience de voir, pour récompense de vos longs labeurs,
ces beaux enfantements d'or, perpétuelle santé et retour à jeunesse. Enfin ayant perdu
le temps et l'argent que vous y aurez mis, vous vous trouvez vieux, chargés d'ans, vêtus
de haillons, affamés, toujours sentant le soufre, teints et souillés de zinc et de charbon,
et par le fréquent maniement de l'argent vif devenus paralytiques, et n'ayant retenu
que du nez toujours distillant ; au reste, si malheureux, que vous rendriez vos vies
et vos âmes mêmes. En somme, ces souffleurs expérimentent en eux-mêmes la métamorphose
et changement qu'ils entreprennent de faire sur les métaux ; car, de chimiques
ils deviennent cacochymes, de médecins mendiants, de savonniers taverniers, la farce
du peuple, fous manifestes, et le passe-temps d'un chacun. Et n'ayant pu se contenter
en leurs jeunes ans de vivre en médiocrité ; ainsi s'étant abandonnés aux fraudes
et tromperies des alchimistes toute leur vie, ils sont contraints, étant devenus vieux,
de bélistrer en grande pauvreté ; en sorte que, au lieu de trouver faveur et miséricorde
en l'état calamiteux et misérable où ils se trouvent, ils n'ont que le ris et la moquerie
d'un chacun.
Ce tableau, pris sur nature, rend inutile tout autre développement dans lequel
nous pourrions entrer au sujet de la vie des alchimistes ; il complète la curieuse
physionomie de ces hommes dont nous avons essayé de retracer quelques traits peu connus.