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L'ALCHIMIE ET LES ALCHIMISTES
HISTOIRE DES PRINCIPALES
TRANSMUTATIONS MÉTALLIQUES

CHAPITRE I

Nicolas Flamel


 Ce n'est pas seulement dans l'ordre chronologique que Nicolas Flamel doit être placé le premier sur la liste des fortunés souffleurs. L'adepte heureux qui laissa une mémoire non seulement vivante, mais presque vénérée pendant plus de quatre siècles, celui dont le nom populaire s'est incrusté si profondément dans les traditions et les légendes de notre pays, mérite, à bien des titres, d'occuper la première place dans les récits de la science transmutatoire. Tandis que la plupart des adeptes dont nous aurons à rappeler l'existence ne trouvent dans la pratique de leur art que déception, ruine ou désespoir, Nicolas Flamel ne rencontre dans sa carrière que bonheur et sérénité. Loin de se ruiner en travaillant au grand œuvre, on le voit ajouter subitement des trésors à sa fortune, il ramassa des richesses, considérables pour le temps, et que l'opinion populaire élèvera bientôt à des proportions fabuleuses. Il les emploie en dotations charitables et en fondations pieuses qui lui survivront. Il bâtit des églises et des chapelles sur lesquelles il fait graver son image, accompagnée de symboliques figures et de croix mystérieuses que les adeptes des temps futurs s'efforceront de déchiffrer, pour y retrouver l'histoire de sa vie et la description cabalistique des procédés qui l'ont amené à la réalisation du magistère.
On ne possède aucun renseignement précis sur la date ni sur le lieu de la naissance de Flamel. La plupart de ses biographes le font naître à Pontoise ; mais nul d'entre eux n'a fixé l'époque de naissance. Cependant, en rapprochant quelques dates plus faciles à réunir, on trouverait sans doute que l'époque de sa naissance ne doit pas s'éloigner beaucoup de l'année 1330. Bien que d'une fortune très médiocre, ses parents purent lui donner une éducation que nous appellerions aujourd'hui libérale. Certaines connaissances dans les lettres lui étaient, en effet, nécessaires pour venir, comme il le fit, s'établir, jeune encore, dans la capitale du royaume en qualité d'écrivain public, profession qui embrassait alors beaucoup de travaux d'une nature variée. Plusieurs témoignages nous montrent que Nicolas Flamel exerça cette profession dans toute son étendue et avec un succès qui peut le faire considérer comme un clerc distingué parmi les artistes du quatorzième siècle.
Comme aucun document ne peut éclairer les premières années de sa vie, l'histoire de Flamel ne commence, pour nous, qu'au moment où il apparaît au cimetière des Innocents, parmi les écrivains publics qui, de temps immémorial, avaient adossé leurs échoppes contre ces vieilles constructions. Cependant, les gens de sa corporation étant allés plus tard s'établir sous les piliers de l'église Saint-Jacques-la-Boucherie, Flamel, à leur exemple, y transporta son bureau. Les affaires du jeune écrivain commençaient déjà à prospérer ; car on lui voit, dans ce nouveau quartier, deux échoppes ; l'une occupée par des copistes à ses gages ou par les élèves qu'il formait dans son art, l'autre où il se tenait ordinairement lui-même. Cette dernière échoppe, à laquelle le modeste et laborieux écrivain demeura toujours fidèle, malgré les richesses qu'il acquit plus tard, n'offrait de particulier que son excessive exiguïté. D'après Sauval, elle n'avait pas plus de deux pieds et demi de long sur deux de large ; après la mort de Flamel, elle resta longtemps à louer, et la paroisse de Saint-Jacques-la-Boucherie ne put qu'avec peine trouver un preneur à raison de huit sols parisis par an. C'est dans cet étroit espace que l'honnête artiste vit s'écouler sa vie.
Installé dans son nouvel établissement du quartier Saint-Jacques-la-Boucherie, Nicolas Flamel contracte bientôt une union qui vient ajouter beaucoup à cette première aisance à laquelle il est déjà parvenu. Il épouse une veuve, que l'on croit née à Paris, comme on croit Flamel lui-même né à Pontoise, l'origine de l'une n'étant pas plus certaine que celle de l'autre. Mais à ce détail près, dame Pernelle est une personne de mérite, économe, prudente, sage et expérimentée, belle, ou du moins agréable encore, autant que peut le paraître, aux yeux d'un jeune mari, une femme deux fois veuve, ayant quarante ans passés, point d'enfants et une dot dont les biographes oublient de nous donner le chiffre, mais qui doit être estimée assez honnête d'après ses effets immédiats sur la situation de la communauté. Il se présenta un terrain vacant à l'un des angles de la vieille rue de Marivaux ; les époux l'achetèrent et y firent bâtir une maison en face de leur échoppe. Dans cette maison, à l'enseigne de la Fleur de Lys, les gens de cour venaient recevoir de l'écrivain expert des leçons d'écriture qu'ils payaient fort chèrement. Or bâtir, dans la bourgeoisie du quatorzième siècle comme dans celle de nos jours, c'est l'indice assuré, l'emblématique manifestation d'une fortune en train de se consolider. Il existe toutefois un titre qui nous fournit quelques éclaircissements sur le véritable état de la fortune de Flamel à cette époque : c'est l'acte par lequel, trois années après leur union, les deux époux se firent un don mutuel de tous leurs biens, afin que chacun d'eux pût avoir honnêtement sa vie selon son état. D'après l'énumération des biens qui composent cette dotation mutuelle, on voit que les ressources du ménage ne dépassaient guère encore la médiocrité.
Ainsi Nicolas Flamel, établi dans le nouveau quartier des écrivains, vient de faire un mariage de raison ; il s'est montré en cela homme positif, et cette qualité ne lui fera jamais défaut, bien qu'elle doive paraître originale chez un alchimiste. Il est vrai qu'il n'a encore touché que de fort loin aux principes de cette science occulte. Si, désireux d'étendre le cercle de ses affaires, il a joint à sa profession d'écrivain l'industrie de libraire, s'il entreprend un nombre considérable de travaux dans l'art de l'écriture, où il excelle, il n'opère encore qu'au grand jour et sur des matières connues. Tandis qu'une laborieuse activité règne dans ses échoppes, sa maison se remplit de beaux livres richement enluminés et qui trouvent un excellent débit ; il s'entoure de nombreux élèves qui rétribuent ses leçons en raison du talent et de la vogue de leur maître. En tout cela Flamel trouve les moyens de s'enrichir, mais fort peu d'occasions de se mettre en contact avec la science des philosophes hermétiques. Ce qui peut seulement seconder le désir qu'il éprouve, à l'exemple de tous les hommes éclairés de son temps, de devenir expert dans les pratiques de l'alchimie, ce sont les occasions qui lui sont souvent offertes, d'acheter, de vendre, de copier, peut-être même de lire, quelques ouvrages hermétiques, alors si nombreux et si recherchés. Il faut même admettre que notre artiste avait commencé de s'adonner à quelques lectures de ce genre, et que son esprit inclinait vers ces idées, pour expliquer la vision qu'on lui attribue et qui devint l'origine de ses travaux hermétiques.
Une nuit donc, raconte la légende à laquelle l'histoire va désormais fréquemment céder la parole, Nicolas Flamel dormait d'un profond somme, quand un ange lui apparut, tenant à la main un livre d'une antiquité vénérable et d'une magnifique apparence : Flamel, lui dit l'ange, regarde bien ce livre, tu n'y comprends rien, ni toi, ni bien d'autres, mais tu y verras un jour ce que nul n'y saurait voir. Et, comme Flamel tendait la main pour recevoir le don précieux qu'il croyait lui être offert, l'ange et le livre disparurent à la fois dans un nuage d'or.
Cependant la prédiction céleste tardait beaucoup à s'accomplir. L'ange semblait avoir si bien oublié sa promesse, que Flamel n'y eût point sans doute songé davantage, sans un événement qui vint réveiller ses souvenirs et en même temps ses espérances. Un certain jour de l'année 1357, il acheta d'un inconnu un vieux livre, qu'il reconnut, dès la première inspection, pour celui de son rêve. Dans un des ouvrages que la tradition lui attribue, il s'explique avec détails au sujet de cette trouvaille. Nous citerons quelques lignes de cet ouvrage, qui renferment une description très précise et de nature à faire ajouter foi à la réalité de l'objet décrit, avec quelques détails précieux sur la position de notre artiste à cette époque de sa vie.
Donc moi Nicolas FLAMEL, écrivain, ainsi qu'après le décès de mes parents, je gagnais ma vie en notre art d'écriture, faisant des inventaires, dressant des comptes, et arrêtant les dépenses des tuteurs et mineurs, il me tomba entre les mains, pour la somme de deux florins, un livre doré fort vieux et beaucoup large ; il n'était point en papier ou en parchemin, comme sont les autres, mais seulement il était fait de déliées et écorces comme il me semblait de tendres arbrisseaux. Sa couverture était de cuivre bien délié, toute gravée de lettres ou figures étranges, et quant à moi je crois qu'elles pouvaient bien être des caractères grecs ou d'autre semblable langue ancienne. Tant y a que je ne les savais pas lire, et que je sais bien qu'elles n'étaient point notes ni lettres latines ou gauloises, car nous y entendons un peu. Quant au dedans, ses feuilles d'écorce étaient gravées et d'une très grande industrie, écrites avec une pointe de fer, en belles et très nettes lettres latines colorées. Il contenait trois fois sept feuillets, car ceux-ci étaient ainsi comptés au haut du feuillet. Le septième desquels était toujours sans écriture, au lieu de laquelle il y avait peint une verge et des serpents s'engloutissant ; au second septième, une croix où un serpent était crucifié ; au dernier septième étaient peints des déserts, au milieu desquels coulaient plusieurs belles fontaines, dont sortaient plusieurs serpents qui couraient par ci et par là. Au premier des feuillets il y avait écrit en lettres grosses capitales dorées :
ABRAHAM LE JUIF, PRINCE, PRÊTRE, LÉVITE, ASTROLOGUE ET PHILOSOPHE, À LA GENT DES JUIFS, PAR L'IRE DE DIEU DISPERSÉE AUX GAULES, SALUT, D. I. Après cela, il était rempli de grandes exécrations et malédictions avec ce mot MARANATHA, qui y était souvent répété, contre toute personne qui y jetterait les yeux sur celui-ci, s'il n'était sacrificateur ou scribe.

Puisque les sacrificateurs et les scribes pouvaient ouvrir ce livre, Nicolas Flamel avait le droit d'y jeter les yeux, car, s'il n'était point sacrificateur, ce qui eût répugné à l'innocence et à la bonté de son âme, on ne saurait lui contester la qualité de scribe. Ce qui l'arrêtait, ce n'était donc point le terrible Maranatha, mais bien l'impénétrable obscurité du texte. Tout ce qu'il y comprenait, c'est que l'art de la transmutation métallique, que l'auteur révélait aux gens de sa nation, comme moyen de payer le tribut aux empereurs romains, se trouvait contenu au troisième feuillet. En effet, le premier feuillet était rempli tout entier par le titre que nous avons cité ; et le second ne contenait que des remontrances et des consolations aux Israélites. Mais dans cette partie du livre, l'exécution du grand œuvre se trouvait expliquée dans un langage ordinaire, avec le dessin des vases à employer et l'indication des couleurs qui devaient apparaître. Seulement l'ouvrage ne disait rien sur la nature de la matière essentielle, c'est-à-dire sur ce que nous avons appelé ailleurs le premier agent de la pierre philosophale. La clef de ce mystère était contenue dans les quatrième et cinquième feuillets, tout remplis de belles figures enluminées, mais sans aucun texte écrit. Ces figures représentaient intelligiblement, nous dit Flamel, la composition du premier agent : mais, ajoute-t-il, il aurait fallu, pour le comprendre, être fort avancé dans la cabale des Juifs et avoir bien étudié les écrits des philosophes hermétiques.
Voici quelles étaient, d'après Nicolas Flamel, ces importantes figures du livre d'Abraham.
La première figure du quatrième feuillet représentait un jeune homme avec des ailes aux pieds, tenant en main un caducée, autour duquel s'entortillaient deux serpents, et dont il frappait sur une salade — un casque — qui lui couvrait la tête ; ce jeune homme ressemblait au Mercure de la mythologie. Contre lui s'avançait, courant et volant, les ailes étendues, un grand vieillard portant sur sa tête une horloge, et dans ses mains une faux, comme la mort ; terrible et furieux, il voulait trancher les pieds à Mercure. Une autre figure du même feuillet représentait, au sommet d'une montagne, une belle fleur rudement ébranlée par l'aquilon. Elle avait le pied bleu, les fleurs blanches et rouges, les feuilles reluisantes comme de l'or ; à l'entour de cette fleur, les dragons et griffons aquiloniens faisaient leur nid et demeure.
Au cinquième feuillet, on voyait un beau jardin, au milieu duquel un rosier fleuri s'appuyait contre un chêne creux ; à leur pied bouillonnait une fontaine d'eau très blanche, qui allait ensuite se précipiter dans des abîmes. Avant de disparaître ses ondes avaient passé entre les mains d'une infinité de peuples, qui fouillaient la terre en la cherchant, mais qui, étant aveugles, ne la reconnaissaient point, excepté quelques-uns d'entre eux qui considéraient le poids. Au revers du même feuillet, on trouvait un roi qui, armé d'un coutelas, faisait tuer en sa présence, par des soldats, une multitude de petits enfants, dont les mères pleuraient aux pieds des impitoyables gendarmes. Recueilli par d'autres soldats, le sang de ces enfants était placé dans un grand vaisseau où venaient se baigner à la fois le soleil et la lune.
On ne peut savoir ce qui était contenu dans le reste du livre d'Abraham le Juif. Nicolas Flamel nous donne en ces termes les motifs de son silence à cet égard :
Je ne représenterai point, nous dit-il, ce qui était écrit en beau et très intelligible latin en tous les autres feuillets écrits, car Dieu me punirait ; d'autant que je commettrais plus de méchancetés que celui — comme on dit — qui désirait que tous les hommes du monde n'eussent qu'une tête, et qu'il la pût couper d'un seul coup.
Une fois en possession de ce livre mystérieux, Flamel passa les jours et les nuits à l'étudier ; il le cachait à tous les yeux, et, bien qu'il n'y pût rien entendre, il n'en était pas moins jaloux de sa possession. Seulement, dans sa tendresse inquiète, sa femme bien-aimée s'alarmait de le voir triste et de l'entendre souvent soupirer dans la solitude. Devant la douce insistance et les pressantes questions de Pernelle, il ne put se défendre de lui confier son secret. Elle le garda fidèlement, et, si dans cette occasion elle ne lui fut d'aucun secours, contrainte de partager son admiration stérile pour ces belles figures auxquelles elle ne comprenait rien, elle procura du moins à son mari la consolation d'en parler en tête-à-tête avec ravissement, et de chercher ensemble les moyens d'en découvrir le sens caché.
Cette situation d'esprit était d'autant plus pénible pour Flamel, qu'il croyait lire très clairement dans les premiers feuillets toutes les opérations à mettre en pratique, et ne se voyait arrêté que par son ignorance sur la matière première. Ce qu'il savait le moins, ou plutôt ce qu'il ne savait pas du tout, c'était son commencement. Le secours de l'ange de sa vision serait ici arrivé fort à propos, mais cette intervention surnaturelle, si formellement annoncée, manqua toujours à notre alchimiste, qui l'eût cependant méritée, car il était homme de bien et homme de foi.
En l'absence de l'ange, dont les promesses ne semblent lui avoir inspiré qu'une confiance médiocre, Nicolas Flamel s'adressa directement à Dieu. Cette invocation à l'autorité divine pour le succès de son œuvre, ne paraîtra point extraordinaire si l'on se rappelle qu'à cette époque beaucoup de savants docteurs et de pieux évêques s'occupaient de recherches alchimiques sans scrupule de conscience, et que Flamel les poursuivait d'ailleurs avec un esprit exempt de cupidité. Voici donc la belle prière que l'on prête à Nicolas Flamel, et qu'il aurait faite pour obtenir l'intelligence des figures cabalistiques du livre d'Abraham :
Dieu tout-puissant, éternel, père de la lumière, de qui viennent tous les biens et tous les dons parfaits, j'implore votre miséricorde infinie ; laissez-moi connaître votre éternelle sagesse ; c'est celle qui environne votre trône, qui a créé et fait, qui conduit et conserve tout. Daignez me l'envoyer du ciel votre sanctuaire, et du trône de votre gloire, afin qu'elle soit et qu'elle travaille en moi ; c'est elle qui est maîtresse de tous les arts célestes et occultes, qui possède la science et l'intelligence de toutes choses. Faites qu'elle m'accompagne dans toutes mes œuvres ; que, par son esprit, j'aie la véritable intelligence, que je procède infailliblement dans l'art noble auquel je me suis consacré, dans la recherche de la miraculeuse pierre des sages, que vous avez cachée au monde, mais que vous avez coutume au moins de découvrir à vos élus. Que ce grand œuvre que j'ai à faire ici-bas, je le commence, je le poursuive et l'achève heureusement ; que, content, j'en jouisse toujours. Je vous le demande par Jésus-Christ, la pierre céleste, angulaire, miraculeuse et fondée de toute éternité, qui commande et règne avec vous.
Cette prière ne fut point d'abord exaucée ; cependant Flamel ne se rebuta pas. Peut-être pensa-t-il que sa demande était téméraire, et que, même aux élus qu'il daigne favoriser de son secours, Dieu n'accorde des dons extraordinaires qu'au prix du travail et du temps. Il se remit donc à travailler avec ardeur.
Le peu de succès que Nicolas Flamel retira de ses premières recherches lui fit comprendre que ses seules lumières seraient insuffisantes pour pénétrer le secret de la science hermétique. Il prit donc la résolution d'invoquer le savoir de quelques personnages plus éclairés que lui. Dans le lieu le plus apparent de sa maison, il exposa, non point le livre même, qu'il voulait toujours dérober à tous les yeux, mais une copie, fidèlement exécutée par lui, de ses principales figures. Plusieurs grands clercs, qui fréquentaient son logis, eurent le loisir de les admirer tout à leur aise, mais personne ne put réussir à en déchiffrer le sens. Et, comme il est d'usage de se montrer sceptique et railleur à l'endroit des choses qu'on ne comprend pas ou qu'on ignore, lorsque Flamel déclarait que ces figures enseignaient le secret de la pierre philosophale, chacun se moquait du bonhomme et de sa pierre.
Il se rencontra cependant parmi les visiteurs un licencié en médecine, ayant nom maître Anseaulme, qui prit la chose au sérieux. Grand amateur d'alchimie, maître Anseaulme avait bien envie de connaître le livre du juif, et il en coûta à Flamel beaucoup de protestations et de mensonges pour lui persuader qu'il ne l'avait pas. Raisonnant donc sur la copie qu'il avait sous les yeux, le licencié donna l'explication suivante des figures cabalistiques.
D'après maître Anseaulme, la première figure représentait le temps qui dévore tout, et les six feuillets écrits signifiaient qu'il fallait employer l'espace de six ans pour parfaire la pierre, après quoi il fallait tourner l'horloge et ne cuire plus. Et, comme Flamel se permettait d'objecter que cette explication était loin du véritable sujet des figures, lesquelles n'avaient été peintes, comme il était dit expressément dans le livre, que pour démontrer et enseigner le premier agent, maître Anseaulme répondait que cette action de six ans était comme un second agent. Il ajoutait qu'au surplus, le premier agent était véritablement figuré aussi par l'eau blanche et pesante — sans doute le vif-argent — que l'on ne pouvait fixer, auquel on ne pouvait couper les pieds, c'est-à-dire ôter la volatilité que par cette longue décoction dans un sang très pur de jeunes enfants ; que, dans ce sang, le vif argent se combinant avec l'or et l'argent, se convertissait premièrement avec eux en une herbe semblable à celle qui était peinte, puis, après, par corruption, en serpents, lesquels étant parfaitement desséchés et cuits par le feu, se réduiraient en une poudre couleur d'or qui serait la pierre philosophale.
Si l'on demande quel fut le succès des travaux entrepris sur cette explication triomphante, nous citerons le certificat que Flamel s'en est donné à lui-même pour immortaliser la sagacité du licencié Anseaulme :
Cela fut cause, nous dit-il, que durant le long espace de vingt et un ans, je fis mille brouilleries, non toutefois avec le sang, ce qui est méchant et vilain ; car je trouvai dans mon livre que les philosophes appelaient sang l'esprit minéral qui est dans les métaux, principalement dans le Soleil, la Lune et Mercure, à l'assemblage desquels je tendais toujours.
Ainsi Nicolas Flamel employa plus de vingt ans à vérifier par ses recherches les commentaires du licencié. Si un tel chercheur ne trouve rien, on n'a, certes, aucun reproche à lui adresser. Bien qu'entrepris en vue d'une oeuvre chimérique, un travail exécuté avec une telle constance nous semble aussi digne d'intérêt que tout ce que peuvent produire la patience et le génie dans les sciences de notre époque. Comme l'alchimiste des temps anciens, le savant de nos jours se consacre à la poursuite passionnée d'une idée que l'on qualifie de chimère tant qu'elle n'a pas été réalisée ; c'est comme un premier agent dont son génie devine l'existence sans pouvoir la démontrer, un principe qui règne déjà, mais pour lui seul, et dont l'obscure et confuse perception fait, pendant de longs jours et pendant de longues nuits, l'occupation et le tourment de sa pensée.
On ne peut attendre trop longtemps une bonne inspiration, pourvu qu'enfin elle arrive. Celle qui se présenta après vingt et un ans de travaux, à l'esprit de notre alchimiste, était aussi heureuse que naturelle. Réfléchissant sur l'origine de son livre, Nicolas Flamel s'avisa qu'il devait en demander le sens à quelque membre de la nation d'Abraham, car, pour expliquer un juif, il est bon de prendre un autre juif. Mais, dans toutes ses entreprises, notre pieux personnage ne perdait jamais de vue le secours qu'il pouvait tirer de la puissance divine. Il résolut donc de faire un vœu de pèlerinage à Dieu et à Monsieur saint Jacques de Gallice, afin d'obtenir la faveur de découvrir dans les synagogues d'Espagne, quelque docte juif capable de lui donner l'interprétation véritable des figures mystérieuses dont il poursuivait en vain la signification.
Voilà donc notre adepte en route pour l'Espagne. Muni du consentement de Pernelle, il porte le bourdon et l'habit du pèlerin, comme il convient à celui qui voyage pour l'accomplissement d'un vœu. Il n'a pas oublié d'emporter un extrait des peintures du fameux livre que, pour rien au monde, il ne voudrait ni montrer ni déplacer. C'est en l'année 1378, selon la tradition, que Flamel fit ce voyage qui devait être d'un résultat si décisif pour sa destinée.
Son voeu accompli avec toute la dévotion nécessaire, et Monsieur saint Jacques dûment récompensé, notre alchimiste put s'occuper librement de l'affaire qui l'attirait en Espagne. Mais, en dépit de la protection de saint Jacques, il ne trouvait pas sans doute l'homme qu'il cherchait, car son séjour dans ces contrées se prolongea près d'un an. Comme il s'acheminait vers le Nord, afin de rentrer en France, il traversa la ville de Léon, où il fit la rencontre d'un marchand de Boulogne, qui avait pour ami un médecin juif de nation, mais converti au christianisme. Sur l'énonciation de ces qualités, Nicolas Flamel s'empressa de lier connaissance avec le médecin juif. Maître Canches, c'est le nom qu'il lui donne, était un cabaliste consommé, très versé dans les sciences sublimes. À peine eut-il jeté les yeux sur l'extrait des figures conservé par Flamel, que, ravi d'étonnement et de joie, il demanda à l'adepte s'il avait connaissance du livre qui les contenait. Maître Canches s'exprimait en latin : Flamel lui répondit, dans la même langue, qu'il pourrait donner de bonnes nouvelles de ce livre à celui qui parviendrait à lui en expliquer les figures. Sur cela, et sans plus de discours, maître Canches se mit aussitôt à donner l'explication de tous ces emblèmes de manière à ne laisser aucun doute à son interlocuteur sur l'exactitude de son interprétation.
Le cœur de Flamel battait avec violence pendant qu'il écoutait le merveilleux commentaire depuis si longtemps attendu. Mais, si grande que fût sa joie, elle était encore loin d'égaler celle du Juif. En effet, si l'alchimiste pouvait se croire enfin parvenu au but suprême de ses longs et douloureux travaux, à ce premier agent, à cette pierre philosophale qui renfermait tant de vertus naturelles et de miraculeuses puissances, maître Canches se voyait sur la trace d'un livre précieux entre tous les livres, unique, introuvable, œuvre perdue de l'un des princes de la cabale et dont le titre, la seule chose que l'on en connût depuis un grand nombre de siècles, était resté en vénération parmi les plus savants docteurs de la nation d'Abraham.
On devine que Flamel n'éprouva pas grande résistance lorsqu'il proposa au médecin israélite de l'accompagner à Paris, pour compléter son explication sur le texte même du livre. ils se mirent donc ensemble en route pour la France. Mais il était écrit que le pauvre Juif, éprouvant le sort de l'antique fondateur de sa religion, ne pourrait entrer dans la terre promise. Arrivé à Orléans, à peu de journées de Paris, il tomba malade, et, malgré tous les soins que ne cessa de lui prodiguer son ami, il expira entre ses bras après sept jours de maladie. Flamel lui rendit pieusement les derniers devoirs.
Au mieux que je pus, dit-il, je le fis enterrer en l'église Sainte-Croix, à Orléans, où il repose encore. Dieu aie son âme. Car il mourut bon chrétien. Et certes, si je ne suis empêché par la mort, je donnerai à cette église quelques rentes pour faire dire pour son âme tous les jours quelques messes.
De retour à Paris, Flamel fut encore obligé de travailler trois ans sur les instructions incomplètes qu'il avait reçues du Juif. Au bout de ce temps, il toucha au but si ardemment désiré ; et, avec l'aide de Pernelle, qui prenait part à toutes ses opérations, il composa enfin la sublime pierre des sages.
Finalement, nous dit-il, je trouvais ce que je désirais, ce que je reconnus aussitôt par la senteur forte. Ayant cela, j'accomplis aisément le magistère ; aussi, sachant la préparation des premiers agents, suivant après mon livre à la lettre, je n'eusse pu faillir, encore que je l'eusse voulu.
Donc, la première fois que je fis la projection, ce fut sur du Mercure, dont j'en convertis une demi-livre ou environ, en pur argent, meilleur que celui de la minière, comme j'ai essayé et fait essayer par plusieurs fois. Ce fût le 17 janvier, un lundi, environ midi, en ma maison, présente Pernelle seule, l'an de la restitution de l'humain lignage mille trois cent quatre-vingt-deux. Et puis après, en suivant toujours de mot à mot mon livre, je la fis avec la pierre rouge, sur semblable quantité de Mercure, en présence encore de Pernelle, seule en la même maison, le vingt-cinquième jour d'avril suivant de la même année, sur les cinq heures du soir, que je transmuais véritablement en quasi autant de pur or, meilleur très-certainement que l'or commun, plus doux et plus ployable. Je peux le dire avec vérité, je l'ais parfaite trois fois avec l'aide de Pernelle, qui l'entendait aussi bien que moi pour m'avoir aidé aux opérations, et sans doute, si elle eût voulu entreprendre de la parfaire seule, elle en serait venue à bout.

Quand on a lu ce procès-verbal, que Flamel dresse lui-même de son propre succès, on n'est pas très avancé dans la connaissance du procédé qui lui servit à accomplir la pierre philosophale. Pour comprendre, il manque au lecteur ce qui manquait à Flamel lui-même avant son voyage en Espagne. On pourrait lui dire, comme il disait alors à maître Anseaulme : Mais quel est donc le premier agent ? Nous avons lu avec une attention scrupuleuse les neuf chapitres où l'auteur reprend une à une les diverses figures hiéroglyphiques du tableau qui sert de frontispice à son traité, et nous pouvons affirmer que l'on y chercherait en vain l'explication du secret de la science hermétique. Ce qui n'empêche pas notre adepte, imitant en cela le reste de ses confrères, de s'applaudir de la sincérité et de la clarté de ses révélations touchant le mystère du grand œuvre :
Et vraiment, dit-il en s'adressant au lecteur, dont il vient d'embrouiller l'esprit en parlant de siccité et d'humidité, d'albification et de rubification, de lait virginal solaire et de mercure citrin rouge, d'œuf philosophique et de poulet, et vraiment je te dis ici un secret que tu trouveras bien rarement écrit ; aussi je ne suis point envieux. Plût à Dieu que chacun sût faire de l'or à sa volonté, afin que l'on vécut menant paître ses gras troupeaux ; sans usure et procès, à l'imitation des saints patriarches, usant seulement, comme les premiers pères, de permutation de chose à chose, pour laquelle avoir il faudrait travailler aussi bien que maintenant.
Là s'arrête la légende de Nicolas Flamel ; ici doit reparaître l'histoire qui n'invoque pour appuyer ses assertions, que des documents positifs.
Après l'année 1382, quelle que soit l'opinion à laquelle on s'arrête pour expliquer son origine, il est certain que la fortune des époux Flamel s'était considérablement accrue. D'après des renseignements dignes de foi, Nicolas Flamel était propriétaire, à Paris seulement, de plus de trente maisons et domaines.
Les deux époux, déjà figés, sans enfants et sans espérance d'en avoir, voulurent reconnaître les grâces que Dieu leur avait accordées, et résolurent de consacrer leurs richesses à des œuvres de bienfaisance et de miséricorde. D'abord, leur petite maison de la rue Marivaux devient un lieu d'asile ouvert aux veuves et aux orphelins dans la détresse. Les deux époux prodiguent des secours aux pauvres, ils fondent des hôpitaux, bâtissent ou réparent des cimetières, font relever le portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et dotent l'établissement des Quinze-Vingts, qui, en mémoire de ce fait, venaient chaque année, à l'église Saint-Jacques-la-Boucherie, prier pour leurs bienfaiteurs, et ont continué jusqu'en 1789 ce pieux pèlerinage. Flamel et Pernelle accordent encore des dotations à un grand nombre d'églises, mais particulièrement à celle de Saint-Jacques-la-Boucherie. On a trouvé dans les archives de cette paroisse, outre le testament de Nicolas Flamel, plus de quarante actes qui témoignent des dons considérables qu'il avait faits à cette église.
Nicolas Flamel énumère dans les termes suivants les divers témoignages de sa pieuse libéralité :
En l'an mille quatre cent treize, nous dit-il, sur la fin de l'an, après le trépas de ma fidèle compagne, que je regretterai tous les jours de ma vie, elle et moi avions déjà fondé et renté quatorze hôpitaux en cette ville de Paris, bâti tout de neuf trois chapelles, décoré de grands dons et de bonnes rentes sept églises, avec plusieurs réparations en leurs cimetières, outre ce que nous avions fait à Boulogne, qui n'est guère moins que ce que nous avons fait ici.
À cette liste des fondations de Flamel il faut ajouter ses constructions au charnier des Innocents, qui retraçaient par leurs décorations symboliques les emblèmes de l'art qui, selon la tradition, fut l'origine de sa fortune.
Cédant, en cela, à la faiblesse humaine, Flamel fit sculpter son image sur les divers monuments dus à sa libéralité. Pour rappeler la source de ses richesses, il accompagnait toujours son portrait d'un écusson où se voyait une main tenant une écritoire. Loin de rougir de l'origine de ses biens, il s'en glorifiait donc comme d'un titre nobiliaire : la plume et l'écritoire étaient ses armes parlantes.
Ou voyait encore, au dernier siècle, une de ces statues du pieux Flamel, à l'église Sainte-Geneviève des Ardents, sur le portail qu'il y fit construire. On en trouvait deux à Saint-Jacques-la-Boucherie, savoir : une sur la petite porte de l'église, rue des Écrivains, et une autre sur le pilier de sa maison ; une autre au charnier des Innocents, dont il avait fait bâtir une des arcades du côté de la rue de la Lingerie. Il y en avait encore une à l'ancienne église de l'hôpital Saint-Gervais, petite chapelle que Flamel avait fait élever rue de la Tixéranderie, et deux sur la façade d'une belle maison qu'il fit bâtir dans la rue de Montmorency.
Flamel était presque toujours représenté, sur ces petites statues, à genoux et les mains jointes. On le voyait à Sainte-Geneviève des Ardents, dit l'abbé Villain, avec une robe longue, un manteau long et retroussé sur l'épaule droite, le chaperon à demi abattu autour du col, avec la cornette longue et pendant très bas : avec cela une ceinture, à laquelle était attachée l'écritoire, signe de la profession dont l'écrivain se faisait honneur. Jusqu'à l'époque de la révolution de 1789, on a vu, à Paris, ces images de Flamel sculptées sur les portes des églises, ou peintes sur leurs vitraux. Il était toujours armé de son écritoire et revêtu de son costume d'écrivain, toujours agenouillé par humilité, toujours accompagné de citations pieuses ou de vers de sa façon sur les misères et les vanités de ce monde.
Dans cette galerie, élevée en vue des souvenirs de la postérité, Flamel n'avait pas oublié l'image de sa chère Pernelle. On la voyait représentée avec son mari, sur le fronton de l'arcade du charnier des Innocents, Elle était à genoux aux pieds de saint Pierre, tandis que Flamel était à genoux aux pieds de saint Paul ; au milieu se tenait la Vierge portant l'Enfant Jésus. Au-dessous se trouvait une corniche chargée de tableaux de sculpture représentant le Jugement dernier ; le mari et la femme y figuraient encore. On les voyait partout réunis tous les deux sur les vitraux ou sur la façade des édifices, tenant leur place dans diverses allégories. Sur l'arcade du charnier des Innocents, on lisait des vers au-dessous de la petite statue et du chiffre de Nicolas Flamel ; ils étaient sans doute de sa composition. Les voici tels qu'on put les déchiffrer en 1760 :

Hélas ! mourir convient
Sans remède homme et femme...
Nous en souvienne :
Hélas ! mourir convient
Le corps...
Demain peut-être damnés
À faute...
Mourir convient .
Sans remède homme et femme.

Dame Pemelle mourut en 1397 ou en 1403. Devenu veuf, Nicolas Flamel vit s'étendre encore sa fortune.
Vers 1404, dit M. Vallet de Viriville dans une notice imprimée dans la Biographie générale de M. Firmin Didot, Nicolas Flamel jouissait d'une considération qui paraît s'être attachée autant à son caractère qu'à sa fortune. Un curé de Paris, constitué en dignité ecclésiastique, le choisit pour exécuteur testamentaire, en compagnie de deux autres notables personnages. Il fit alors construire une seconde arcade au charnier des Innocents. Il contribua aussi au bâtiment et à la décoration extérieure de deux maisons religieuses. L'une était la paroisse de Sainte-Geneviève des Ardents, qui s'élevait rue Neuve de Notre-Dame en la Cité, et l'autre la chapelle de l'hôpital Saint-Gervais, située dans la rue de la Tixéranderie. Sur chacun de ces édifices, il eut soin de faire représenter aux yeux de tous l'image et les attributs du donateur. Je passe rapidement aux divers autres actes de munificence ostensible qu'il fit à sa propre paroisse et à d'autres églises, s'il faut en croire une certaine tradition, notamment à Saint-Côme et à Saint-Martin des Champs. Mais Charles V avait récemment agrandi autour de la capitale cette ceinture qui s'élargit de siècle en siècle et sans cesse. Au delà de l'une des portes, celle qui portait le nom de Saint-Martin, le prieuré de Saint-Martin des Champs étendait sa censive ou juridiction sur des terrains médiocrement peuplés ou livrés encore à l'agriculture. Quelques masures qui s'élevaient dans ce faubourg de la capitale étaient en ruines. Nicolas Flamel noua des intelligences d'affaires avec le couvent, s'insinua dans sa confiance, dans ses bonnes grâces. Peu à peu, et pièce à pièce, il acquit de ces religieux diverses concessions de terrain, avec la faculté d'y bâtir. Une fois maître d'un espace suffisant, c'est-à-dire vers 1407 et années suivantes, Nicolas Flamel fit construire en ce lieu divers édifices d'un caractère mixte ; c'étaient à la fois des institutions utiles, des maisons de rapport et des établissements de charité. L'une de ces maisons notamment s'appelait le Grand-Pignon. Elle comprenait une lavanderie ou lavoir et plusieurs corps de logis. Ainsi que nous l'apprend Guillebert de Metz, des gens de métier étaient logés, en payant, au rez-de-chaussée ; et du produit de ces loyers, des laboureurs, sans moyens pécuniaires, trouvaient un asile gratuit dans la partie supérieure. Nicolas Flamel voulut consacrer par des signes durables et visibles la destination de l'édifice. Les laboureurs étaient tenus, pour s'acquitter, à dire tous les jours un Pater et un Ave pour les pécheurs trépassés. À la hauteur de leur logement même, une large frise ou sculpture régnait sur la façade. Le Christ ou la Trinité, telle qu'on la figurait alors, occupait le centre. Nicolas Flamel s'y était fait représenter. On y voyait en outre l'image des locataires gratuits, ou laboureurs, à genoux et délivrant, comme on disait autrefois, leurs menus suffrages. Au-dessous de cette frise s'étendait sur une seule ligne une inscription explicative. La maison du Grand-Pignon a perdu son pignon, la plupart de ses sculptures et de ses antiques ornements. Mais elle subsiste encore, rue de Montmorency, n° 51, et présente aux regards de tous l'inscription primitive, ainsi conçue : Nous hommes et femmes laboureurs demeurant au porche — sur le devant — de cette maison, qui fut faite en l'an de grâce mille quatre cent et sept, sommes tenus, chacun en droit soit dire tous les jours un pater noster et un ave Maria en priant Dieu que de sa grâce face pardon aux pauvres pêcheurs trépassés. Amen. Nicolas Flamel mourut en 1418, sans avoir cessé d'accroître sa renommée et sa fortune. Il acheta le lieu de sa sépulture, dans l'intérieur même de l'église de Saint-Jacques-la-Boucherie. C'est ce que nous apprend l'une des nombreuses clauses de son remarquable testament, par lequel il léguait à Saint-Jacques-la-Boucherie la généralité de ses biens — n'ayant point d'enfants. Indépendamment de cette disposition principale, ce testament contient un grand nombre d'actes éclatants de sa libéralité.
Toutes ces constructions, que le temps n'a pas encore entièrement détruites, tous ces bienfaits dont la mémoire vit encore, toutes ces libéralités du pieux Flamel, quelque arithmétique dont on se serve pour les diminuer ou les réduire, supposent toujours de très grandes richesses. Essayons d'en rechercher la véritable origine.
M. Vallet de Viriville, dans un autre travail sur le sujet qui nous occupe, termine par cette réflexion judicieuse : en général, dit-il, partout où vous voyez une légende, quelque erronée, quelque amplifiée qu'elle soit, vous pouvez être sûr, en allant au fond des choses, que vous trouverez une histoire. Ajoutons que, s'il en était autrement, il faudrait rejeter du domaine des faits positifs tous les événements qui ne sont pas attribués aux princes et aux seigneurs, aux généraux et aux ministres, c'est-à-dire aux hommes qui, dans leur siècle, exerçaient de grandes charges publiques. L'histoire proprement dite n'accorde son attention et ses honneurs qu'à cette classe de personnages ; quant à la modeste existence de ceux qui n'occupèrent aucun rang dans l'État, elle ne nous est transmise que par la tradition, par des mémoires particuliers, par des notices ou des biographies, qui sont, ou qui, avec le temps, deviennent des légendes. Parce que l'on se défie des détails étrangers dont la tradition a chargé leur histoire, ou de la fausse chronologie qui l'embrouille, va-t-on déclarer que ces hommes n'ont rien fait, et que tout est controuvé dans les ouvrages écrits sur leur compte, comme dans ceux qu'on leur attribue ? Va-t-on prononcer enfin que leur existence même est problématique ? Telle est pourtant la conséquence extrême à laquelle on serait conduit par une critique où le scepticisme l'emporterait trop sur le discernement. C'est dans cette idée, qu'une légende cache toujours une histoire, que nous allons soumettre à un rapide examen la question si controversée de la source des richesses du célèbre écrivain de la rue Marivaux.
On se trouve, en ce qui concerne la fortune de Flamel, en présence de deux opinions qui s'excluent l'une l'autre, bien qu'on les rencontre réunies chez les critiques qui, à l'exemple de l'abbé Villain et de Gabriel Naudé, se sont appliqués à découvrir l'origine de l'opulence de Flamel. Dans la crainte d'accorder trop de foi à la légende, ou bien on essaye de dépouiller Flamel de sa qualité de philosophe hermétique, ou bien l'on conteste ses richesses, c'est-à-dire qu'on les amoindrit au point de leur ôter les proportions et le caractère d'une fortune. C'est cette dernière opinion sur laquelle l'abbé Villain a le plus insisté dans son Histoire critique de Nicolas Flamel. Les petites raisons, les petits chiffres, se pressent sous sa plume pour amoindrir l'importance des dotations des deux époux : L'abbé Villain a lu quelque part que le portail de l'église Sainte-Geneviève des Ardents, à la construction duquel Flamel participa, fut fait des aumônes de plusieurs. À cette époque, la toise de construction des murs, en y comprenant tous les matériaux, ne coûtait que vingt-quatre sous. Il résulte du testament de Pernelle qu'en 1399 les deux époux n'avaient qu'environ quatre mille trois cents et quelques livres de revenu. À la bonne heure ; il faudrait cependant se demander, quant au dernier point, si, du quatorzième siècle au dix-huitième, la valeur de l'argent ne s'était pas tellement dépréciée, qu'une somme considérable pour un bourgeois du temps de Flamel, fût médiocre pour les lecteurs de l'abbé Villain. Il est toutefois un fait qui détruit complètement cette objection du critique, c'est la date qu'il cite du testament de Pernelle. En l'année 1399, en effet, les dotations, les rentes aux hôpitaux et églises, se trouvaient faites, les oeuvres de miséricorde étaient accomplies ; toutes les constructions faites à Paris s'étaient élevées aux frais du libéral écrivain, sauf le portail de Sainte-Geneviève des Ardents et une arche que, douze ou treize ans plus tard, après la mort de Pernelle, il fit ajouter au charnier des Innocents. Si, en 1399, il restait peu de fortune aux deux époux, c'est par la raison toute simple qu'ils avaient prodigieusement dépensé. Ce trait, que l'abbé Villain oublie de signaler, avait cependant son importance dans la question.
Mais par quel moyen Nicolas Flamel avait-il pu subvenir à tant de dépenses ?
C'est ici que la critique a besoin de tirer parti de l'opinion contraire sur les richesses de Flamel. On veut bien convenir qu'elles ont dû être considérables ; mais aussitôt, et pour rejeter leur origine hermétique, on leur cherche une source illicite et même criminelle. Flamel, dit, après d'autres écrivains, M. le docteur Hoefer, dans son Histoire de la chimie, Flamel a fait l'usure, il a prêté à la petite semaine ; il s'est trouvé en rapport avec un grand nombre de juifs, et, probablement, il se sera enrichi en s'attribuant les dépôts que ceux-ci lui confièrent au temps de leur persécution. Or, non seulement ces imputations sont entièrement dénuées de preuves, mais encore tout ce que l'on connaît historiquement du caractère et des actes de Flamel, concourt à laver sa mémoire d'une telle accusation.
Nous sommes, certes, fort éloigné de penser que le bonhomme Flamel ait jamais découvert la pierre philosophale ; nous y croyons d'autant moins, que nous trouvons chez lui toutes les qualités et tous les moyens qui rendent la pierre philosophale superflue pour l'acquisition des richesses. Que l'on se rappelle l'honnête et solide position de Nicolas Flamel, déjà bien avant l'époque où, selon la légende, il fit sa première projection. L'art de l'écrivain, dans lequel il était passé maître, avait l'importance et tenait la place de l'imprimerie avant que celle-ci fût inventée. Les écrivains remplissaient alors l'office de nos imprimeurs, et, pour peu qu'ils eussent le talent de copier les livres et les missels nettement et avec correction, ils devenaient bientôt plus riches que les auteurs. C'était alors le beau temps des calligraphes. Les trois fils du roi Jean étaient de passionnés bibliophiles, et l'un d'eux porta la couronne de France sous le nom de Charles le Sage, c'est-à-dire le Savant. Les deux autres firent exécuter ces riches manuscrits qui sont encore l'ornement de nos bibliothèques publiques, et à leur exemple, la haute noblesse, rivalisant d'émulation littéraire, multipliait les manuscrits. Nul doute que Flamel n'ait été associé à ces grands travaux, fort lucratifs pour les artistes qui les exécutaient, bien que son nom ne figure pas parmi ceux qui ont signé ces manuscrits. On a vu qu'en même temps, Flamel était libraire, et libraire juré de l'Université, autre profession dans laquelle il prospérait également. Si l'on ne peut contester qu'il y ait eu anciennement, et qu'il y ait encore aujourd'hui, tant dans la librairie que dans l'imprimerie, plusieurs maisons millionnaires, quelle difficulté trouvera-t-on à admettre que réunissant ces deux industries, la maison des époux Flamel se soit élevée à un même degré de fortune pour le temps où ils ont vécu ? Tout en s'occupant, à l'exemple de ses contemporains, de la culture d'un art chimérique, Nicolas Flamel ne négligeait point pour cela des travaux d'un produit plus assuré, et cette petite échoppe de Saint-Jacques-la-Boucherie qui n'est à louer qu'après sa mort, peut même passer pour une preuve que le prudent écrivain public ne renonça jamais à son premier métier.
Le 11 novembre 1390, Nicolas Flamel acheta, moyennant le prix de trente-deux francs d'or, au coin du roi, une rente de deux livres six sous parisis, hypothéquée sur une maison. Cet immeuble était situé rue Saint-Martin, à l'angle de la rue Guérin-Boisseau, vis-à-vis la pistole ou geôle du prieuré de Saint-Martin des Champs. Les censitaires n'ayant point payé la rente dont ils étaient redevables, la maison fut vendue aux enchères, et Flamel s'en fit déclarer adjudicataire le 17 novembre 1414. On peut inférer de ce spécimen de ses opérations que le riche libraire-juré de l'Université faisait habilement valoir ses capitaux, et trouvait dans d'heureuses et légitimes spéculations le moyen d'ajouter à ses richesses.
Ainsi, à moins qu'il n'y ait parti pris de le traiter en coupable, ou ne doit point chercher à l'opulence de Flamel une autre source que cette longue carrière de travaux et d'affaires, dans le cours de laquelle un homme habile et actif comme lui, aidé du concours d'une femme entendue et vigilante, a pu, chaque année, réaliser des bénéfices considérables qu'aucune grande charge domestique ne venait entamer. Dans cette maison, point d'enfants à élever et à pourvoir ; des habitudes d'ordre qui rendent le travail de plus en plus fructueux en lui ménageant l'impulsion croissante qu'il reçoit de ses propres produits soigneusement économisés ; ajoutez enfin une simplicité de vie qui allait jusqu'à l'austérité, soit que ces habitudes fussent conformes aux goûts de Flamel, soit qu'il voulût conjurer par là les haines jalouses et dangereuses auxquelles étaient alors en butte les bourgeois que la fortune élevait trop au-dessus de leur caste.
Un fait que l'histoire nous a conservé, prouve tout à la fois que, déjà de son vivant, la fortune extraordinaire de Flamel était chose notoire, et qu'en même temps l'honnête écrivain avait gardé au milieu de ses richesses une modération plus extraordinaire encore que sa fortune. Frappé de tout ce que l'on racontait de l'opulence, des libéralités de Flamel, le roi Charles VI crut devoir envoyer chez lui un maître des requêtes pour s'assurer du fait. M. Cramoisi, qui fut chargé de cette mission, trouva le philosophe vivant pauvrement dans sa modeste échoppe, et se servant, à son ordinaire, de vaisselle de terre, comme le plus humble des artisans. Cramoisi ayant rendu compte au roi des résultats de sa visite et de son enquête, l'honnête artiste ne fut point inquiété. L'usure, cette imputation odieuse que l'on n'a pas craint de faire peser sur la mémoire de Flamel, ne se concilie point avec une telle simplicité de mœurs et d'habitudes. Il faut d'ailleurs ou nié complètement l'existence d'un personnage, ou bien l'accepter avec les traits sous lesquels la tradition nous le représente. Or, comment un homme religieux, humain, charitable — l'histoire même ne conteste aucune de ces vertus à Nicolas Flamel — aurait-il voulu s'enrichir par un moyen que réprouvent également la religion et la charité ?
On prétend encore que Nicolas Flamel a pu s'enrichir en s'appropriant les dépôts ou les créances des juifs proscrits. Cette dernière opinion nécessite un court examen. Du vivant de Flamel, les juifs furent persécutés trois fois, c'est-à-dire chassés du royaume, puis rappelés, moyennant finance. Or, en 1346, date de la première persécution, Flamel n'était qu'un garçon de quinze ou seize ans. En 1354, date de la seconde, il commençait à peine son petit établissement d'écrivain public, et personne ne parlait encore de sa fortune. Ce bonhomme, dit Lenglet du Fresnoy, aurait-il été en Espagne chercher les juifs, si lui-même les avait volés et dépouillés de leurs biens ? On pourrait ajouter que si Flamel alla trouver les juifs en Espagne, c'est qu'il était sans doute en mesure de leur rendre bon compte du mandat qu'ils lui auraient confié à leur départ de France. Mais tout ce que l'on pourrait avancer à cet égard manquerait de preuves ; et, en particulier, cette opinion que Flamel aurait reçu, comme une sorte de banquier, la procuration des juifs proscrits pour toucher leurs créances, n'est qu'une conjecture à laquelle on ne peut guère s'arrêter. En effet, bien longtemps avant le voyage de Flamel en Espagne, les juifs étaient rentrés en France, où leur bannissement, leur rappel, la confirmation et la prolongation de leurs privilèges, étaient, avec l'altération des monnaies, les grands moyens financiers de l'époque : les gouvernements seuls dépouillaient les juifs. Du reste, de prolongation en prolongation, on leur avait octroyé un séjour non interrompu de plus de trente ans dans le royaume, lorsque, en 1393, Charles VI les en bannit à perpétuité. Cette troisième persécution des juifs eut lieu, à la vérité, du vivant de Flamel, mais elle est postérieure à un grand nombre de ses fondations. Il faut convenir toutefois qu'en cette circonstance, il aurait pu faire honnêtement quelque gain considérable avec les juifs. L'ordonnance de 1394, différente en cela de toutes celles précédemment portées contre eux, avait un caractère purement religieux et politique. En les bannissant, elle ne les dépouillait pas, et, ce qui le prouve bien, c'est que toutes leurs créances durent leur être payées. Or, pour opérer le recouvrement de ces créances, il leur fallait nécessairement un agent ou une sorte de banquier. Si l'on veut croire que Flamel, dont la probité et la solvabilité bien connues devaient inspirer toute confiance aux juifs, reçut d'eux cet important mandat, et put s'enrichir beaucoup de toutes les remises qui lui auraient été accordées sur les sommes recouvrées par ses soins, on n'a rien à objecter à cette nouvelle conjecture, si ce n'est son entière gratuité, car elle n'appartient pas à la tradition et elle n'est confirmée par aucune induction historique. Mais ce que nous voudrions détruire et effacer dans tous les esprits, c'est le soupçon, non pas gratuit, mais absurde, que Flamel se soit approprié les créances ou les dépôts des juifs bannis. Est-ce que, dans ce cas, de nombreuses plaintes ne se seraient pas élevées contre lui ? Et le dépositaire infidèle, s'il avait pu ne pas compter avec sa conscience, n'aurait-il pas eu à compter sévèrement avec la justice du roi ? Charles VI, qui n'avait prononcé que le bannissement des juifs, n'eût point, sans doute, laissé impuni chez un particulier, un acte de spoliation dont il avait voulu s'abstenir lui-même.
La tradition a attribué à Nicolas Flamel plusieurs ouvrages d'alchimie. Flamel aurait-il voulu, de son vivant, répandre l'opinion de son initiation à l'art hermétique ? Ou bien, les préjugés populaires qui, après sa mort, attribuèrent à cette source l'origine de ses richesses, auraient-ils tout simplement engagé les libraires à mettre sous son nom certains ouvrages de ce genre pour ajouter à leur autorité ? La question est difficile à trancher. Quoi qu'il en soit, les ouvrages que la tradition accorde au pieux écrivain de la rue Marivaux sont les suivants : le Livre des figures hiéroglyphiques d'où nous avons extrait l'histoire légendaire de l'initiation et du triomphe de Flamel dans l'art hermétique, le Sommaire philosophique, ouvrage en vers qu'il aurait, disent les adeptes, composé en 1409 et qui a été réimprimé en 1735, dans le troisième volume du Roman de la Rose ; enfin le Traité des lavures ou le Désir désiré.
Ce qui avait beaucoup contribué à entretenir l'opinion qui range Nicolas Flamel parmi les écrivains hermétiques, c'est que le dernier ouvrage dont nous venons de donner le titre subsiste en manuscrit dans deux bibliothèques de Paris, et que l'on a toujours cru jusqu'à nos jours, que l'un de ces deux exemplaires a été sinon composé, du moins écrit et relié de la main de Nicolas Flamel. Or, en 1857, M. Valet de Viriville, après un examen approfondi de ce manuscrit, est arrivé à se convaincre qu'il n'est point, comme on l'a toujours pensé, écrit de la main de Flamel. M. Valet de Viriville a exposé avec détails le résultat de son examen de ce manuscrit, dans une note publiée dans le tome XXIII des Mémoires de la Société des antiquaires de France. Nous nous bornerons à rapporter ici une courte mention de ce point donnée par le même auteur à la fin de la notice qu'il a consacrée à Nicolas Flamel dans la Biographie générale et dont nous avens déjà cité un autre fragment :
Il existe, dit M. Valet de Viriville, au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale un petit livre écrit sur parchemin en lettres gothiques, et qui débute ainsi : commence la vraie pratique de la noble science d'alchimie... de tous les philosophes composé et des livres des anciens, pris et tiré, etc. À la fin du volume, on lit : ce présent livre est et appartient à Nicolas Flamel, de la paroisse Saint-Jacques-de-la-Boucherie, lequel il l'a écrit et relié de sa propre main. Mais cette inscription n'est pas authentique. Un œil exercé y reconnaît la main d'un faussaire, qui vivait vers le commencement du dix-huitième siècle : il a gratté une inscription plus ancienne qui existait à cette place ; il a surchargé cette inscription et substitué le nom de Flamel à celui d'un autre scribe ou propriétaire. Quant au texte du manuscrit lui-même, il parait avoir été écrit environ de 1430 à 1480, et ne saurait remonter à l'époque de Nicolas Flamel. Effectivement, en 1561, un recueil anonyme, attribué par quelques bibliographes à Gohorry, parut sous le titre de Transformation métallique. Paris, Guillard et Warencore, in-8. Ce recueil contient trois petits traités d'alchimie, parmi lesquels figure le Sommaire philosophique de Nicolas Flamel. Dès lors la réputation de Flamel comme alchimiste fut définitivement établie. Les figures pieuses qu'il avait fait peindre et sculpter, son portrait, celui de Pernelle, sa femme, son chiffre, les devises de dévotion gravées sur des phylactères, et jusqu'à son écritoire ou calamar d'écrivain, qu'on voyait à l'une des arcades de sa maison, devinrent autant de symboles du grand art. Cette croyance ne manqua pas de trouver un crédit de plus en plus étendu ; elle se propagea par la double voie de la tradition orale et de la tradition écrite. Cette double tradition subsistait encore avec beaucoup de force vers la fin du dernier siècle.
Nous croyons en effet avec M. Valet de Viriville, que l'on ne saurait attribuer à Nicolas Flamel aucun des ouvrages que la tradition lui accorde, et qui doivent être considérés comme apocryphes. Nicolas Flamel fut un riche et industrieux bourgeois de la capitale, qui trouva dans une carrière d'affaires honorablement remplie, la source de sa fortune, et qui n'eut aucune raison de léguer à la postérité le témoignage écrit de ses travaux dans l'art hermétique.
Mais si les ouvrages qu'on lui attribue sont apocryphes, il faut se hâter d'ajouter qu'on y trouve beaucoup de faits vrais concernant Nicolas Flamel. Pour les auteurs de ces livres, c'était là une condition de succès qui n'a pas dû être plus négligée qu'elle ne l'est dans divers mémoires pseudonymes de notre époque, lesquels, remplis de faits irrécusables, ne pèchent souvent que par l'authenticité. C'est ainsi que le Livre des figures hiéroglyphiques est généralement. regardé comme l'œuvre propre du traducteur P. Arnauld ; car le latin, d'où il prétend l'avoir traduit, n'a été vu nulle part. Cependant, quand on trouve dans ce livre une traduction si fidèle et une si laborieuse explication des figures que Flamel fit peindre ou sculpter sur la quatrième arche du charnier des Innocents, il est impossible de le considérer comme absolument faux dans tout le reste, et notamment dans ce qu'il rapporte des travaux et de la vie intérieure des deux époux. L'ouvrage de P. Arnauld est sans doute la paraphrase d'un manuscrit perdu de Nicolas Flamel.
Remarquons, d'un autre côté, que ce manuscrit de la Bibliothèque impériale, le Traité des Lavures, dont a parlé M. Valet de Viriville, contient dans son titre une sorte de sommaire résumant, par des indications très nettes, les divers sujets traités dans la plupart des livres que la tradition a mis sous le nom de Flamel. L'écrivain de la rue Marivaux expose dans le courant de ce livre, le nombre et la succession des opérations ou lavures qu'il faut exécuter pour préparer la pierre philosophale. Ainsi Nicolas Flamel explique dans ce manuscrit, à l'adresse des alchimistes, ce qu'à la même époque il leur donne à déchiffrer dans les figures hiéroglyphiques du charnier des Innocents et du portail de Saint-Jacques-la-Boucherie. Qui ne serait frappé d'un tel enchaînement de réalités si bien liées entre elles, si bien confirmées les unes par les autres ? De grandes richesses rapidement acquises sans que personne en puisse indiquer la source, de nombreuses fondations qui en attestent l'importance, et des monuments divers qui, dans leurs décorations symboliques, en attribuent l'origine au grand œuvre ; puis un livre, contemporain de ces symboles, qui vient leur servir de commentaire, et le tout depuis l'origine jusqu'à la fin, se rapportant à l'histoire du même personnage.
Tout cela prouve que si Nicolas Flamel ne s'est pas occupé d'alchimie, il a cependant fait tout son possible pour le laisser croire au vulgaire. La piété de ce personnage célèbre n'était pas exempte d'ostentation ; c'est ce qui résulte de cette profusion de statues et de symboles personnels dont il accompagnait les constructions dues à sa charité. Peut-être, par un autre trait de vanité, moins avouable, Nicolas Flamel voulut-il ajouter à sa renommée en répandant l'opinion qu'il avait trouvé le secret tant poursuivi par la science de son temps. Cette explication pourrait concilier les opinions diverses qui ont régné dans le vulgaire et parmi les savants sur le point que nous venons de traiter.
En résumé si on ne peut admettre que Nicolas Flamel ait été alchimiste, au moins faut-il avouer qu'aucun autre personnage de son temps n'a rassemblé un plus grand nombre de preuves pour faire croire à la réalité de ce fait, et pour implanter cette opinion dans les crédules esprits de ses contemporains.
Mort en 1418, Nicolas Flamel fut enterré dans l'église Saint-Jacques-la-Boucherie. Il avait, de son vivant, payé les frais de sa sépulture dont il avait désigné la place devant le crucifix et la sainte Vierge, et où, douze fois l'année, après les services fondés à son intention divers prêtres devaient aller, en surplis, lui jeter de l'eau bénite. Il avait aussi d'avance composé et figuré l'inscription qui devait être placée à l'un des piliers au-dessus de sa tombe, et qui, selon sa volonté, fut exécutée comme il suit :
Le Sauveur était figuré tenant la boule du monde entre saint Pierre et saint Paul. On lisait au-dessous de cette image :

Feu Nicolas FLAMEL, jadis écrivain, a laissé par son testament, à l'œuvre de cette église, certaines rentes et maisons qu'il a acquis et achetées de son vivant, pour faire certain service divin, et distributions d'argent chaque année par aumône, touchant les Quinze-Vingts, Hôtel-Dieu, et autres églises et hôpitaux de Paris. Soit prié pour les Trépassés.

Sur un rouleau étendu on lisait ces paroles :

Domine Deus, in tuâ misericordiâ speravi.

Au-dessous se voyait l'image d'un cadavre à demi rongé, et cette inscription :

De terre suis venu et en terre retourne :
L'âme rends à toi. J.H.V., qui les péchés pardonne.

Pernelle, qui avait précédé son mari au tombeau, s'était occupée aussi de ses propres obsèques ; elle avait même réglé la dépense du luminaire à y consacrer, Mais Pernelle ne nous donne pas ici une haute idée de sa magnificence. Elle avait fixé le prix du dîner du jour de l'enterrement, auquel, selon la coutume, devaient être invités tous les parents et voisins, à quatre livres seize sols parisis. La dépense totale de la cérémonie devait se monter à dix-huit livres dix deniers parisis, et la messe du bout de l'an ne coûter que huit livres dix-sept sols.
Nicolas Flamel fut donc, comme nous l'avons dit au début de ce chapitre, le plus heureux des souffleurs, si l'on s'en rapporte du moins à la tradition. Son bonheur a même atteint des limites qui ne pouvaient entrer dans ses espérances, car les adeptes, enthousiastes de ses succès, lui ont accordé le privilège de l'immortalité. S'il faut en croire l'état civil, Flamel, comme nous l'avons dit, mourut en 1418 ; mais beaucoup d'écrivains affirment que, plein de vie à cette époque, il ne fit que disparaître de Paris pour aller rejoindre Pernelle, laquelle, cinq années auparavant avait disparu de son côté, pour se rendre en Asie. Cette opinion se répandit jusqu'en Orient, où elle existait encore au dix-septième siècle. C'est ce que Paul Lucas rapporte dans la relation de son voyage en Asie Mineure. Ce touriste s'exprime ainsi :
À Bournous-Bachi, ayant eu un entretien avec le dervis des Usbecs sur la philosophie hermétique, ce Levantin me dit que les vrais philosophes possédaient le secret de prolonger jusqu'à mille ans le terme de leur existence et de se préserver de toutes les maladies. Enfin, je lui parlai de l'illustre Flamel, et je lui dis que, malgré la pierre philosophale, il était mort dans toutes les formes. À ce nom, il se mit à rire de ma simplicité. Comme j'avais presque commencé de le croire sur le reste, j'étais extrêmement étonné de le voir douter de ce que j'avançais. S'étant aperçu de ma surprise, il me demanda sur le même ton si j'étais assez bon pour croire que Flamel fût mort. Non, non, me dit-il, vous vous trompez, Flamel est vivant ; ni lui ni sa femme ne savent encore ce que c'est que la mort. Il n'y a pas trois ans que je les ai laissés l'un et l'autre aux Indes, et c'est un de mes plus fidèles amis.
Après ce préambule, le dervis fait une longue histoire de la manière dont Flamel et Pernelle se sont éclipsés de Paris, et de la vie qu'ils mènent tous deux en Orient.
Ce récit, ajoute le naïf Lucas, me parut, et il est en effet fort singulier. J'en fus d'autant plus surpris qu'il m'était fait par un Turc que je croyais n'avoir jamais mis le pied en France. Au reste, je ne le rapporte qu'en historien, et je passe même plusieurs choses encore moins croyables, qu'il me raconta cependant d'un ton affirmatif. Je me contenterai de remarquer que l'on a ordinairement une idée trop basse de la science des Turcs, et que celui dont je parle est un homme d'un génie supérieur.
Beaucoup de personnes s'imaginèrent, après la mort de Nicolas Flamel, qu'il devait exister des trésors enfouis dans la maison qu'il avait toujours habitée. Toutes ses dépenses ne pouvaient avoir épuisé les sommes innombrables que cet adepte avait accumulées chez lui, ayant la faculté de produire de l'or au gré de ses désirs. Ces personnes si bien avisées avaient sans doute lu dans Diodore de Sicile que Symandius, ou Osymandius, roi d'Égypte, possesseur du même secret, fit environner son tombeau d'un cercle d'or massif, dont la circonférence était de trois cent soixante-cinq coudées, et dont chaque coudée offrait un cube d'or. Le même Symandius s'était fait représenter sur le péristyle de l'un de ses palais situé près de ce tombeau, présentant aux dieux l'or et l'argent qu'il fabriquait chaque année, et dont la somme, en nombres ronds, s'élevait à cent cinquante et un milliards deux cent millions de mines. En 1576, un personnage qui possédait à fond ses auteurs hermétiques, alla trouver le prévôt de la ville de Paris, et déclara, comme un cas de conscience, qu'un ami l'avait fait dépositaire de certaines sommes, sous condition de les employer à des réparations dans les maisons qui avaient appartenu à Nicolas Flamel. il s'offrait particulièrement à dépenser trois mille livres pour restaurer la maison de la rue Marivaux. Comme cette maison était fort délabrée, les magistrats prirent au mot notre homme, qui, au comble de ses vœux, s'empressa de faire exécuter des fouilles ; ensuite il se mit à méditer les hiéroglyphes, à fendre les pierres et à scruter le joint des moellons. Mais l'histoire rapporte qu'il en fut pour ses peines et pour ses frais. Il n'avait pas sans doute connaissance de l'oraison composée par Flamel en faveur de ceux qui soupirent après les biens de la terre.
C'est l'abbé Villain qui rapporte ce dernier fait dans son Histoire critique de Nicolas Flamel :
En 1576, dit l'abbé Villain, un particulier, sous un nom et des qualités assez importantes, mais empruntées sans doute, se présenta à la fabrique de Saint-Jacques-la-Boucherie comme exécuteur testamentaire d'un ami. Ce dernier, en mourant, lui avait laissé, ou remis, disait-il, certaine somme d'argent pour être employée en oeuvres pieuses.
Les travaux pour la réparation de l'immeuble délabré de la rue Marivaux, commencèrent sous l'inspection des délégués de la fabrique de Saint-Jacques-la-Boucherie. Mais pendant le cours de cette opération, on reconnut les véritables vues du solliciteur, qui espérait seulement découvrir un trésor, ou tout au moins s'approprier les pierres sculptées de la façade, toutes recouvertes de précieux symboles hermétiques.
Les intéressés à la découverte du trésor imaginaire, dit l'abbé Villain, veillaient avec soin sur l'ouvrage. On a creusé en leur présence, on a enlevé avec le pic une quantité de mœllons ; rien n'a paru, on le pense bien. Mais l'or devait être enfermé dans les pierres gravées ; l'imagination s'est tournée de leur côté, et quoique le respectable pasteur qui gouverne la paroisse eût recommandé de les laisser en place, elles ont été furtivement enlevées, brisées et converties en mœllons ; c'est tout l'or qui s'est trouvé.
L'abbé Villain ajoute que l'inconnu, quand il se vit frustré de ses espérances, disparut sans payer les travaux qu'il avait commandés. C'est ainsi que la maison de Nicolas Flamel perdit les décorations extérieures qui la recommandaient à l'intérêt des archéologues.
Ajoutons qu'au mois de mai 1819, il se trouva à Paris un plaisant ou un fou qui se donnait pour le véritable Nicolas Flamel, l'adepte fortuné qui avait fait la projection quatre siècles auparavant. L'alchimiste s'était établi rue du Cléry, n° 22 ; il faisait de l'or à volonté et se proposait d'ouvrir un cours de science hermétique, pour lequel chacun pouvait se faire inscrire moyennant la modique somme de trois cent mille francs. Après cette dernière réclame, on n'a plus entendu parler de l'adepte de la rue Marivaux.

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