CHAPITRE III
transmutations attribuées
à Van Helmont, à Helvétius et à Bérigard de Pise
Martini — Richthausen et l'empereur Ferdinand III
le pasteur Gros — Robert Boyle — le général Payküll
Le retentissement immense des succès hermétiques de Nicolas Flamel eut pour résultat,
avons-nous dit, de donner aux idées alchimiques une grande popularité. Un certain nombre
de faits de transmutation sont cités, dans l'histoire de la philosophie hermétique, pendant
les deux siècles qui suivirent la mort de Flamel, c'est-à-dire pendant les quinzième
et seizième siècles. Nous venons de rapporter, par l'histoire de Kelley, le plus connu
de ces faits. Le reste ne nous semble pas appuyé sur des témoignages suffisamment
authentiques, aussi les passerons-nous sous silence pour arriver au dix-septième
et au dix-huitième siècle, c'est-à-dire une époque assez rapprochée de la nôtre pour que
les documents qui concernent ces faits soient nombreux et d'un plus facile contrôle.
Les philosophes hermétiques out toujours cité avec une grande confiance, à l'appui
de la vérité du fait général des transmutations, le témoignage de Van Helmont. Il était
difficile, en effet, de trouver une autorité plus imposante et plus digne de foi que celle
de l'illustre médecin-alchimiste dont la juste renommée comme savant n'avait d'égale
que sa réputation d'honnête homme. Les circonstances mêmes dans lesquelles la transmutation
fut opérée avaient de quoi étonner les esprits, et l'on comprend que, Van Helmont lui-même
ait été conduit à proclamer la vérité des principes de l'alchimie, d'après l'opération
singulière qu'il lui fut donné d'accomplir. Voici d'ailleurs le fait tel que Van Helmont
le rapporte dans un de ses ouvrages.
En 1618, dans son laboratoire de Vilvorde, près de Bruxelles, Van Helmont reçut, d'une main
inconnue, un quart de grain de pierre philosophale. Elle venait d'un adepte qui, parvenu
à la découverte du secret, désirait convaincre de sa réalité le savant illustre
dont les travaux honoraient son pays. Van Helmont exécuta lui-même l'expérience, seul
dans son laboratoire. Avec le quart de grain de poudre qu'il avait reçu de l'inconnu,
il transforma en or huit onces de mercure.
On ne peut mettre en doute aujourd'hui que, grâce à une supercherie adroite, grâce
à quelque intelligence secrète avec les gens de la maison, l'adepte inconnu réussi à faire
mêler, par avance, de l'or dans le mercure ou dans le creuset dont Van Helmont fit usage.
Mais il faut convenir que cet événement, tel qu'il dut être raconté par l'auteur
de l'expérience, était un argument presque sans réplique à invoquer en faveur
de l'existence de la pierre philosophale. Van Helmont, le chimiste le plus habile
de son temps, était difficile à tromper ; il était lui-même incapable d'imposture,
et il n'avait aucun intérêt à mentir, puisqu'il ne tira jamais le moindre parti
de cette observation. Enfin, l'expérience avant eu lieu hors de la présence de l'alchimiste,
il était difficile de soupçonner une fraude. Van Helmont fut si bien trompé à ce sujet,
qu'il devint, à dater de ce jour, partisan avoué de l'alchimie. Il donna, en l'honneur
de cette aventure, le nom de Mercurius à son fils nouveau-né. Ce Mercurius Van Helmont
ne démentit pas, d'ailleurs, son baptême alchimique : il convertit Leibnitz
à cette opinion ; pendant toute sa vie il chercha la pierre philosophale, et mourut sans
l'avoir trouvée, il est vrai, mais en fervent apôtre.
Un événement presque semblable arriva, en 1666, à Helvétius, médecin du prince d'Orange.
Jean-Frédéric Schweitzer, connu sous le nom latin d'Helvetius, était un des adversaires
les plus décidés de l'alchimie ; il s'était même rendu célèbre par un écrit contre
la poudre sympathique du chevalier Digby. Le 27 décembre 1666, il reçut à la Haye la visite
d'un étranger, vêtu, dit-il, comme un bourgeois hollandais, et qui refusait obstinément
de faire connaître son nom. Cet étranger annonça à Helvétius que, sur le bruit
de sa dispute avec le chevalier Digby, il était accouru pour lui porter les preuves
matérielles de l'existence de la pierre philosophale. Dans une longue conversation,
l'adepte défendit les principes hermétiques, et, pour lever les doutes de son adversaire,
il lui montra, dans une petite boite d'ivoire, la pierre philosophale : c'était une poudre
d'une métalline couleur de soufre. En vain Helvétius conjura-t-il l'inconnu de lui
démontrer par le feu les vertus de sa poudre ; l'alchimiste résista à toutes les instances,
et se retira en promettant de revenir dans trois semaines.
Tout en causant avec cet homme et en examinant sa pierre philosophale, Helvétius avait eu
l'adresse d'en détacher quelques parcelles, et de les tenir cachées sous son ongle. À peine
fut-il seul qu'il s'empressa d'en essayer les vertus. Il mit du plomb en fusion
dans un creuset et fit la projection. Mais tout se dissipa en fumée ; il ne resta
dans le creuset qu'un peu de plomb et de terre vitrifiée.
Jugeant dès lors cet homme comme un imposteur, Helvétius avait à peu près oublié l'aventure,
lorsque, trois semaines après et au jour marqué, l'étranger reparut. Il refusa encore
de faire lui-même l'opération ; mais, cédant aux prières du médecin, il lui fit cadeau
d'un peu de sa pierre, à peu près de la grosseur d'un grain de millet. Et, comme Helvétius
exprimait la crainte qu'une si petite quantité de substance pût avoir la moindre propriété,
trouvant encore le cadeau trop magnifique, en enleva la moitié, disant que le reste était
suffisant pour transmuer une once et demie de plomb. En même temps, il eut soin de faire
connaître avec détails les précautions nécessaires à la réussite de l'œuvre,
et recommanda surtout, au moment de la projection, d'envelopper la pierre philosophale
d'un peu de cire, afin de la garantir des fumées du plomb. Helvétius crut en ce moment
comprendre pourquoi la transmutation qu'il avait essayée avait échoué entre ses mains :
il n'avait pas enveloppé la pierre dans de la cire, et avait négligé par conséquent
une précaution indispensable. L'étranger promettait d'ailleurs de revenir le lendemain
pour assister à l'expérience.
Le lendemain, Helvétius attendit inutilement ; la journée s'écoula tout entière sans que
l'on vit paraître personne. Le soir venu, la femme du médecin ne pouvant plus contenir
son impatience, décida son mari à tenter seul l'opération. L'essai fut exécuté
par Helvétius en présence de sa femme et de son fils. Il fondit une once et demie de plomb,
projeta sur le métal en fusion la pierre enveloppée de cire, couvrit le creuset
de son couvercle et le laissa exposé un quart d'heure à l'action du feu. Au bout
de ce temps, le métal avait acquis la belle couleur verte de l'or en fusion ; coulé
et refroidi, il devint d'un jaune magnifique. Tous les orfèvres de la Haye estimèrent
très-haut le degré de cet or ; Povélius, essayeur général des monnaies en Hollande,
le traita sept fois par l'antimoine, sans qu'il diminuât de poids.
Telle est la narration qu'Helvétius a faite lui-même de cette aventure. Les termes
et les détails minutieux de son récit excluent de sa part tout soupçon d'imposture. Mais,
si l'on ne peut suspecter la véracité et la loyauté du savant médecin du prince d'Orange,
on ne peut accorder la même confiance au héros inconnu de cette aventure. On doit admettre
que le creuset ou le lingot de plomb dont l'opérateur fit usage avaient reçu antérieurement,
et à l'insu d'Helvétius, de l'or ou un composé aurifère décomposable par le feu. En effet,
la première opération qu'Helvétius tenta avec le fragment de pierre philosophale
qu'il avait si adroitement dérobé à l'inconnu, n'avait point réussi ; la seconde seule fut
couronnée de succès. De ce rapprochement, il faut conclure que l'adepte n'avait pu prendre
dans le premier cas les mesures qu'il prit dans le second, c'est-à-dire faire glisser
par une main étrangère, quelques jours avant l'expérience, une certaine quantité d'or
ou d'un composé aurifère dans le plomb ou dans le creuset qui devait servir à l'expérience.
L'opération aurait certainement donné le même résultat sans aucune addition de la prétendue
pierre philosophale.
Comme Helvétius croyait n'avoir à redouter aucune tromperie de ce genre, il fut entièrement
dupe de l'aventure. Ce succès l'émerveilla à un tel point, que c'est à cette occasion
qu'il écrivit son Vitulus aureus, dans lequel il raconte ce fait et défend l'alchimie.
Cette transmutation fit grand bruit à la Haye. Le philosophe Spinosa, qui n'est pas rangé
parmi les gens crédules, dit, dans une de ses lettres, qu'il a pris lui-même
les renseignements les plus détaillés à cet égard, et qu'il n'hésite pas à se déclarer
convaincu comme tout le monde.
Le philosophe italien Bérigard de Pise fut converti à l'alchimie par un évènement analogue
aux précédents. Tous ces faits s'expliquent aisément aujourd'hui en admettant que
le mercure ou les autres ingrédients dont on faisait usage, ou le creuset que
l'on employait, recelaient une certaine quantité d'or dissimulée avec une habileté
merveilleuse.
Je rapporterai, nous dit Bérigard de Pise, ce qui m'est arrivé autrefois lorsque je doutais
fortement qu'il fût possible de convertir le mercure en or. Un homme habile, voulant lever
mon doute à cet égard, me donna un gros d'une poudre dont la couleur était assez semblable
à celle du pavot sauvage, et dont l'odeur rappelait celle du sel marin calciné. Pour
détruire tout soupçon de fraude, j'achetai moi-même le creuset, le charbon et le mercure
chez divers marchands, afin de n'avoir point à craindre qu'il n'y eût de l'or dans aucune
de ces matières, ce que font si souvent les charlatans alchimiques. Sur dix gros de mercure,
j'ajoutai un peu de poudre, j'exposai le tout à un feu assez fort, et en peu de temps
la masse se trouva toute convertie en près de dix gros d'or, qui fut reconnu comme très pur
par les essais de divers orfèvres. Si ce fait ne me fût point arrivé sans témoins,
hors de la présence d'arbitres étrangers, j'aurais pu soupçonner quelque fraude ; mais
je puis assurer avec confiance que la chose s'est passée comme je la raconte.
Ces sortes de démonstrations pratiques fournies par les maîtres de l'art aux incrédules
ou aux ennemis de la science transmutatoire, étaient assez fréquentes au dix-septième
siècle. Beaucoup d'artistes, voyageant en divers pays, s'arrêtaient dans les universités
ou dans les grandes villes pour cette espèce de propagande scientifique. Ce qui arriva
à Helmstadt, en 1621, en est un exemple assez piquant.
Un certain Martini, professeur de philosophie à Helmstadt, était renommé par ses diatribes
contre l'alchimie. Un jour, dans une de ses leçons publiques, comme il se répandait
en injures contre les souffleurs, et en arguments contre leurs doctrines, un gentilhomme
étranger, présent à la séance, l'interrompit avec politesse, pour lui proposer une dispute
publique. Après avoir réfuté tous les arguments du professeur, le gentilhomme demanda
qu'on lui procurât aussitôt un creuset, un fourneau et du plomb. Séance tenante, il fit
la transmutation ; il convertit le plomb en or, et l'offrit à son adversaire stupéfait,
en lui disant : Domine, solve mi hunc syllogismum.
Cette démonstration de fait opéra l'entière conversion du professeur, qui, dans l'édition
suivante de son Traité de logique, s'exprime comme un homme dont l'incrédulité en matière
d'alchimie a été fortement ébranlée.
Mais arrivons à une autre catégorie de faits : nous voulons parler des opérations
dans lesquelles on a fabriqué, par les procédés alchimiques, assez d'or pour en battre
monnaie ou pour en frapper des médailles commémoratives. Parmi les événements de ce genre,
le plus singulier et le plus connu est celui qui s'est passé, en 1648, à la cour impériale
d'Allemagne, entre Ferdinand III et Richthausen.
Un adepte, connu sous le nom, évidemment supposé, de Labujardière, était attaché
à la personne du comte de Schlick, seigneur de la Bohème. On le citait comme possesseur
de la pierre philosophale. En 1648, se sentant près de mourir, il écrivit à l'un
de ses amis, nommé Richthausen, qui habitait Vienne, lui léguant sa pierre philosophale,
et l'invitant à venir au plus tôt la recevoir de ses mains. Richthausen arriva trop tard :
l'adepte était mort. Il demanda cependant au maître d'hôtel du palais si le défunt n'avait
rien laissé, et l'on s'empressa de lui montrer une cassette que l'alchimiste, au lit
de mort, avait recommandé de ne point toucher. Richthausen se saisit de la cassette
et l'emporta. Sur ces entrefaites arrive le comte de Schlick, qui, connaissant tout le prix
de l'héritage de son alchimiste, vient le réclamer, en menaçant son infidèle maître d'hôtel
de le faire pendre. Celui-ci court aussitôt chez Richthausen, et, lui mettant
sur la poitrine deux pistolets chargés, lui marque qu'il faut mourir ou restituer
ce qu'il a dérobé. Richthausen feignit de rendre le dépôt ; mais il substitua adroitement
une poudre inerte à celle de l'adepte. Ensuite, muni de son trésor, il alla se présenter
à l'empereur, demandant que l'on mit ses talents à l'épreuve. Ferdinand III, très versé
dans la philosophie hermétique, prit toutes les précautions nécessaires pour n'être pas
trompé. L'opération se fit en sa présence, hors des yeux de Richthausen, et par les soins
du comte de Rutz, directeur des mines. Avec un grain de la poudre de Ritchthausen,
on transforma, dit-on, deux livres et demie de mercure en or.
L'empereur fit frapper avec cet or une médaille, qui existait encore à la trésorerie
de Vienne en 1797. Elle représentait le dieu du soleil portant un caducée avec des ailes
au pied, pour rappeler la formation de l'or par le mercure. Sur l'une des faces, on lisait
cette inscription :
Divina metamorphosis ochibila Pragux, 16 janv. 1648,
in presentid saer. Cæs. majest. Ferdinandi tertii.
Et sur l'autre face :
Raris hæc ut hominibus est ars, ita raro in lucem prodit : laudetur Deus in aeternum
qui partem suæ infinitæ potentiæ nobis suis abjectissimis creaturis communicat.
Avec la poudre qu'il tenait de Richthausen, Ferdinand III fit une seconde projection
à Prague en 1650. La médaille qu'il lit frapper à cette occasion porte cette inscription :
Aurea progenies plumbo prognata parente.
On la montrait encore au siècle dernier clans la collection du château impérial d'Ambras,
dans le Tyrol.
En reconnaissance de ces hauts faits, l'empereur anoblit Richthausen. Il lui donna le titre
de baron du Chaos. C'est sous ce nom bien trouvé qu'il courut toute l'Allemagne en faisant
des projections. L'opération la plus célèbre du baron du Chaos est celle qu'il fit exécuter,
en 1658, à l'Électeur de Mayence, qui convertit lui-même en or quatre onces de mercure.
Monconis, dans ses Voyages, raconte ainsi la transmutation opérée par l'Électeur
de Mayence :
L'Électeur fit lui-même cette projection avec tous les soins que peut prendre une personne
entendue dans la philosophie. Ce fut un petit bouton gros comme une lentille, qui était
même entouré de gomme adragante pour joindre la poudre ; il mit ce bouton dans la cire
d'une bougie, qui était allumée, mit cette cire dans le fond du creuset, et par-dessus
quatre onces de mercure, et mit le tout dans le feu, couvert de charbons noirs, dessus,
dessous et aux environs. Puis ils commencèrent à souffler d'importance, et tirèrent l'or
fondu, mais qui faisait des rayons fort rouges, qui, pour l'ordinaire, sont verts. Chaos
lui dit alors que l'or était encore trop haut, qu'il le fallait rabaisser en y mettant
de l'argent dedans ; lors Son Altesse, qui en avait plusieurs pièces, en prit une
qu'il y jeta lui-même, et ayant versé le tout en parfaite fusion dans une lingotière,
il s'en fit un lingot d'un très bel or, mais qui se trouva un peu aigre, ce que Chaos dit
procéder de quelque odeur de laiton qui s'était trouvé peut-être dans la lingotière, mais
qu'on l'envoyât fondre à la monnaie ; ce qui fut fait et on le rapporta très beau et très
doux. Et le maître de la monnaie dit à Son Altesse que jamais il n'en avait vu de si beau,
qu'il était à plus de 24 carats, et qu'il était étonnant comment, d'aigre qu'il était,
il était devenu parfaitement doux par une seule fusion.
À ce résumé des transmutations observées au dix-septième siècle, on peut ajouter un fait
rapporté par Manget, d'après le témoignage de l'un des acteurs mêmes de l'évènement,
M. Gros, ministre du saint Évangile à Genève.
Dans l'année 1658, un voyageur arrivant d'Italie descendit à l'hôtel du Cygne
de la Croix-Verte. Il se lia bientôt avec M. Gros, alors âgé de vingt ans et qui étudiait
la théologie. Pendant quinze jours ils visitèrent ensemble les curiosités de la ville
et des environs. Au bout de ce temps, l'étranger confia à son compagnon que l'argent
commençait à lui manquer, ce qui ne laissa pas d'inquiéter l'étudiant en théologie,
dont la bourse, un peu légère, redoutait un appel indiscret. Mais ses craintes ne furent
pas de longue durée. L'italien se borna à demander qu'on le conduisit chez un orfèvre
qui pût mettre à sa disposition son atelier et ses outils. On l'emmena chez un M. Bureau,
qui, consentant à satisfaire à sa demande, lui procura de l'étain, du mercure, des creusets,
et se retira pour ne pas gêner ses opérations. Resté seul avec M. Gros et un ouvrier
de l'atelier, l'italien prit deux creusets, plaça du mercure dans l'un et de l'étain
dans l'autre. Lorsque l'étain fut fondu et le mercure légèrement chauffé, il versa
le mercure sur l'étain et jeta dans ce mélange une poudre rouge entourée de cire. Une vive
effervescence se produisit et se calma presque aussitôt. Le creuset étant retiré du feu,
on coula le métal et on obtint six petits lingots du plus beau jaune. L'orfèvre, étant
rentré sur ces entrefaites, s'empressa d'examiner les lingots : c'était de l'or, et du plus
fin, dit-il, qu'il eût jamais travaillé. La pierre de touche, l'antimoine, la coupelle,
justifièrent sa nature et l'élévation de son titre. Pour payer l'orfèvre de sa complaisance,
l'italien lui fit présent du plus petit des lingots ; il se rendit ensuite à la monnaie,
où son or fut échangé contre un poids égal de ducats d'Espagne. Il donna vingt ducats
au jeune Gros, paya son compte à l'hôtel et prit congé de ses amis, annonçant son retour
très prochain. Il commanda même pour le jour de son arrivée un repas magnifique qu'il paya
d'avance. Il partit, mais ne revint plus.
Le même ouvrage qui vient d'être cité rapporte un fait qui serait arrivé à Robert Boyle,
l'un des plus éminents physiciens et chimistes du dix-septième siècle ; ce fait rappelle
beaucoup par ses détails celui qui émerveilla si fort Van Helmont.
Un étranger mal vêtu alla trouver M. Boyle, nous dit l'auteur de la Bibliothèque chimique,
et, après avoir causé quelque temps avec lui d'une manière indifférente sur divers sujets
de chimie, pria le savant de lui donner de l'antimoine et quelques autres substances
métalliques que l'on trouve communément dans les laboratoires. L'inconnu jeta
ces substances dans un creuset qu'il plaça sur un fourneau allumé. Le métal une fois fondu,
l'étranger fit voir aux assistants une certaine poudre qu'il jeta aussitôt dans le creuset ;
il sortit presque au même instant, donnant l'ordre aux gens du laboratoire de laisser
le creuset sur le fourneau jusqu'à ce que le feu fût tombé ; il promettait de revenir
quelques heures après. Mais l'inconnu ne revenant pas, Boyle fit ôter le couvercle
du creuset et trouva qu'il contenait un métal jaune offrant toutes les propriétés de l'or ;
la masse était seulement un peu plus légère que les métaux employés.
Cette démonstration pratique, qui n'était certainement qu'une supercherie adroite
pour amener l'illustre Boyle à se convertir à l'hermétisme, ne produisit pas sur l'esprit
sévère de ce grand chimiste l'effet qu'en attendait l'expérimentateur inconnu, et qui était
peut-être le même qui avait opéré, dans le même but, chez Van Helmont. Par l'étendue
de ses connaissances chimiques, par ses travaux innombrables, par la rectitude
de son esprit, Robert Boyle comprenait trop bien la nature des phénomènes chimiques
pour accorder la moindre confiance aux idées des alchimistes. En divers endroits
de ses écrits, il combat leurs principes et s'élève notamment contre leur théorie
des éléments, d'après laquelle tous les corps de la nature se composeraient de terre, d'eau,
de fer ou de mercure, de soufre et de sel. On voit, par ses ouvrages, que l'expérience
de cet étranger n'ébranla pas son incrédulité première, et qu'il sut résister mieux que
Van Helmont à la séduction de cette démonstration empirique.
Nous terminerons ce récit rapide des transmutations les plus célèbres du dix-septième
siècle en parlant d'un évènement de ce genre qui, dans les premières années du siècle
suivant, causa beaucoup d'émotion en Suède, où le souvenir s'en est longtemps conservé.
En 1705, Charles XII fit condamner à mort, comme traître, le général Payküll, qui avait été
fait prisonnier en combattant les armées de son pays. Payküll était né en Livonie,
qui appartenait alors à la Suède ; il avait été pris par les troupes de Charles XII
au moment où il commandait, devant Varsovie, une partie des forces du roi Auguste
contre les Suédois. C'est pour punir ce général du crime d'avoir porté les armes contre
sa patrie que Charles XII le fit condamner à mort.
Payküll, se voyant perdu, s'engagea, si on lui laissait la vie, même en lui infligeant
une prison perpétuelle, à faire chaque année pour un million d'écus d'or, sans
qu'il en coûtât rien ni au roi ni à l'État. Il s'offrait même à enseigner cet art
à tous les sujets du roi qui lui seraient désignés. Il prétendait tenir l'art de faire
de l'or d'un officier polonais, nommé Lubinski, qui l'avait reçu lui-même d'un prêtre grec
de Corinthe.
Cette offre ayant été acceptée, on procéda aux opérations avec toutes les précautions
commandées en pareil cas. Le roi avait chargé le général d'artillerie Hamilton
de surveiller le travail de l'alchimiste. Payküll mêla les ingrédients en présence
d'Hamilton, qui les emporta ensuite chez lui, et en substitua d'autres qu'il s'était
procurés lui-même, afin de déjouer les fraudes que l'opérateur pourrait commettre.
Le lendemain matin on les remit à Payküll, qui les mêla avec sa teinture, et ajouta
une certaine quantité de plomb.
C'est avec les matières ainsi préparées, et qu'il fit fondre ensuite, que Payküll opéra
la transmutation. Il obtint une masse d'or, qui servit à frapper cent quarante-sept ducats.
On frappa à cette occasion, une médaille commémorative du poids de deux ducats, portant
cette inscription :
Hocaurum arte chimicâ conflavit Holmiæ 1706, O.A.V. Paykhüll.
Les personnes présentes à cette transmutation, qui ne fut certainement qu'un adroit
escamotage, étaient le général Hamilton et l'avocat Fehman, qui avait rempli la fonction
de procureur général dans le procès de Payküll. Le chimiste Hierne, le général Hamilton
et quelques autres personnes revêtues d'un caractère officiel y assistèrent également.
Hierne, chimiste assez estimé de son temps, nous a laissé sur les opérations de Payküll
un rapport assez curieux à consulter parce qu'il donne certains renseignements
sur les procédés dont l'expérimentateur fit usage. Ce chimiste ne mettait pas d'ailleurs
en doute que Payküll n'eût converti le plomb en or. D'après le rapport d'Hierne,
Payküll se servit, pour cette opération, d'une teinture volatile qui avait été rendue fixe
au moyen de l'antimoine, du soufre et du nitre. Quand la teinture avait été changée ainsi
en une matière solide, il suffisait d'un gros de cette poudre pour changer en or six gros
de plomb.
C'est à la prédilection marquée du chimiste Hierne pour l'alchimie et à son amour
du merveilleux qu'il faut attribuer les particularités singulières consignées
dans le rapport qu'il composa sur les opérations de Payküll. Comment, en effet, ceux
qui avaient communiqué à ce général ce prétendu secret ne l'eussent-ils point révélé aussi
à d'autres personnes ?
Payküll avait, à ce qu'il parait, donné au général Hamilton la communication
de ses procédés. Ces titres curieux ont été conservés dans la famille de ce général, qui,
de nos jours, consentit à les soumettre au célèbre chimiste Berzélius. De l'examen
de ces documents, Berzélius a conclu qu'il était impossible que la transmutation du plomb
eût été effectuée par les procédés qui s'y trouvent décrits.