CHAPITRE V
la société des Rose-Croix
La confrérie alchimique, médicale, théosophique, cabalistique, et même thaumaturgique,
qui s'est cachée sous le nom de société des Rose-Croix, a fait tant de bruit en France
et surtout en Allemagne au commencement du dix-septième siècle ; on a publié à son sujet,
depuis 1613 jusqu'en 1630, un si grand nombre d'écrits apologétiques ou critiques,
qu'il ne nous est pas permis d'oublier cette secte dans l'histoire des principales
notabilités de l'alchimie. Mais nous devons tout d'abord prévenir les lecteurs qui aiment
les faits positifs et les renseignements précis, de l'impossibilité où nous sommes
de les satisfaire en entier. À moins, en effet, de vouloir affirmer ou nier sans preuve
ni raison suffisante, nous serons souvent forcé de laisser flotter notre récit
dans un certain vague, qui est celui du sujet même et qui résulte d'ailleurs de la volonté
formelle du fondateur des Rose-Croix. Un article de leurs statuts porte en termes exprès :
Cette société doit être tenue secrète pendant cent vingt ans.
Cette clause fut si bien observée, qu'au temps même où ils brillaient de leur plus vif
éclat sur l'horizon des théosophes, les Rose-Croix se qualifiaient d'invisibles,
et ils l'étaient à ce point, que Descartes, dont ils avaient excité la curiosité
par leur Manifeste, fit en Allemagne les recherches les plus diligentes sans pouvoir
trouver une seule personne appartenant à leur société. En un mot, le mystère
dont ils s'enveloppaient — joint au nuage dont Dieu, disaient-ils, avait soin
de les couvrir pour les mettre à l'abri de leurs ennemis — avait si bien réussi
à les rendre insaisissables, que plus d'un historien s'est cru fondé à révoquer
leur existence en doute. Nous ne pousserons pas le scepticisme si loin. L'impossibilité
de connaître individuellement par leurs noms, et de suivre séparément dans leurs actes,
les membres de cette société introuvable, ne nous semble pas un argument décisif contre
les témoignages et les indices qui certifient son existence. Seulement, en raison
des ombres qui l'environnent, nous demanderions volontiers la permission d'ajouter
l'épithète de fantastique à toutes celles que nous lui avons précédemment données.
Comment s'était formée la confrérie des Rose-Croix ? Voici, s'il faut en croire une légende
extrêmement répandue, quelle en fut l'origine.
Vers la fin du quatorzième siècle, un Allemand nommé Chrétien Rosenkreuz fit un voyage
en Orient pour s'instruire dans la science des sages. Né en 1378, de parents fort pauvres
quoique nobles, il avait été placé, dès l'âge de cinq ans, dans un monastère, où il avait
appris les langues grecque et latine. Parvenu à sa seizième année, il était tombé entre
les mains de quelques magiciens, dans la société desquels il travailla cinq ans. Ce n'est
qu'après ces premières études et ce commencement d'initiation que le jeune gentilhomme
avait pris son essor vers les contrées de l'Orient.
Rosenkreutz avait vingt ans à peine quand il arriva en Turquie. Il y séjourna quelque temps,
et y conçut une partie de sa doctrine. De là il passa dans la Palestine, et tomba malade
à Damas. Ayant entendu parler des sages d'Arabie, il alla les consulter à Damas.
Les philosophes qui habitaient cette ville vivaient d'une façon tout extraordinaire.
Bien qu'ils n'eussent jamais vu Rosenkreuz, ils le saluèrent par son nom, le reçurent
avec de grands témoignages d'amitié, et lui racontèrent plusieurs choses qui s'étaient
passées dans son monastère d'Allemagne pendant le séjour de douze ans qu'il y avait fait.
Ils l'assurèrent, en outre, que depuis longtemps il était attendu par eux, comme l'auteur
désigné d'une réformation générale du monde. Pour le mettre en état de remplir la grande
mission à laquelle il était prédestiné, ils lui communiquèrent une partie de leurs secrets.
Rosenkreuz ne quitta ces courtois philosophes que pour aller en Barbarie converser
avec les cabalistes qui se trouvaient en grand nombre dans la ville de Fez. Ayant tiré
de ces derniers ce qu'il en voulait, il passa en Espagne ; mais il ne tarda pas à en être
expulsé pour avoir tenté d'établir, dans ce pays de catholicité ombrageuse, les premiers
fondements de son œuvre de rénovation. Enfin il retourna dans son pays natal,
que l'on ne détermine par aucune indication particulière sur la vaste carte de l'Allemagne.
Il en était sorti humaniste, il y rentrait illuminé.
Dès son retour, Rosenkreuz dévoila à un très petit nombre d'amis, d'autres disent
à ses trois fils seulement, le secret de sa philosophie nouvelle. Ensuite il s'enferma
dans une grotte, où il vécut solitaire jusqu'à l'âge de cent six ans, toujours sain
d'esprit et de corps, exempt de maladie et d'infirmités. Ce fut en l'année 1484 que Dieu
retira à lui l'esprit de Rosenkreuz, laissant son corps dans la grotte, qui devint ainsi
son tombeau. Ce tombeau devait rester ignoré de tous jusqu'à ce que les temps fussent
venus.
Ces temps arrivèrent en 1604, l'année même de la mort de l'alchimiste Sethon, coïncidence
étrange ! En cette année, en effet, le hasard fit découvrir la grotte. Un soleil
qui brillait au fond, recevant sa lumière du soleil du monde, n'était destiné qu'à éclairer
le tombeau de Rosenkreuz. Sa clarté permit néanmoins de reconnaître plusieurs objets
curieux renfermés dans ce réduit. C'était d'abord une plaque de cuivre posée sur un autel,
et qui portait gravée cette inscription :
A.C.R.C. Vivant, je me suis réservé pour sépulcre cet abrégé de lumière.
Ensuite, quatre figures accompagnées chacune d'une épigraphe. La première de ces épigraphes
était ainsi conçue : Jamais vide ; la seconde, Le joug de la loi ; la troisième, La liberté
de l'Évangile ; la quatrième, La gloire de Dieu entière. On y voyait aussi des lampes
ardentes, des clochettes et des miroirs de plusieurs formes, des livres de diverses sortes,
entre autres le Dictionnaire des mots de Paracelse et le Petit Monde — microcosme. Mais
de toutes les raretés qui composaient cet inventaire, la plus remarquable était
cette inscription tracée sur le mur :
Après six vingt ans je serai découvert.
Si l'on part, en effet, de 1484, année de la mort de Rosenkreuz, ces cent vingt ans
conduisent tout juste à l'année 1604, et si l'autorité de la légende que nous rapportons
est insuffisante pour faire admettre que cette année 1604 fut signalée par la découverte
du mystérieux sépulcre, on ne peut contester du moins que telle soit véritablement l'époque
où une société nouvelle, la confrérie des Rose-Croix, commence à faire parler d'elle, et,
comme on peut le dire ici littéralement, à sortir de dessous terre.
La légende qui précède, concernant l'origine de la société des Rose-Croix, se trouve
racontée dans un petit livre intitulé : Fama fraternitatis Rosæ-Crucis — Manifeste
de la confrérie de la Rose-Croix — qui fut publié en 1613, ou, suivant d'autres, en 1615,
à Francfort-sur-l'Oder. On attribue la composition de cet opuscule à Valentin Andreae,
savant théologien de Cawle, dans le pays de Wurtemberg. C'est à la publication de ce livre
qu'il faut attribuer la naissance de la société des Rose-Croix.
En créant cette association philosophique, Valentin Andreae avait pour but de réaliser
une prophétie contenue dans les ouvrages de Paracelse. Partisan fanatique des doctrines
de cet homme célèbre, Andreae s'était mis en tête de justifier l'une des paroles du maître.
Paracelse, en effet, avait écrit dans le chapitre VIII de son Livre des métaux :
Dieu permettra qu'on fasse une découverte d'une plus grande importance, et qui doit rester
cachée jusqu'à l'avènement d'Élie artiste. Quod utilius Deus patefieri sinet, quod autem
majoris momenti est, vulgo adhoc latet usque ad Eliæ Artistae adventum, quando is venerit.
Au premier traité du même livre on lisait encore :
Et c'est la vérité, il n'y a rien de caché qui ne doive être découvert ; c'est pourquoi
il viendra après moi un être merveilleux, qui ne vit pas encore, et qui révélera beaucoup
de choses. Hoc item verum est nihil est absconditum quod non sit retegendum ; ideo post me
veniet cujus magnate nundum vivit, qui multa revelabit.
Ces grandes découvertes, dont la révélation était promise, pouvaient s'appliquer, vu
les préoccupations hermétiques de l'époque, au secret de la transmutation des métaux.
C'est ainsi du moins que paraît l'entendre le créateur de la société des Rose-Croix,
Valentin Andreae, qui dit dans son Manifeste :
Nous promettons plus d'or que le roi d'Espagne n'en tire des deux Indes ; car l'Europe est
enceinte, et elle accouchera d'un enfant robuste. Plus auri pollicemur quam rex Hispaniæ
ex utraque India auferat. Europa enim prægnans est et robustum puerum pariet.
Valentin Andreae prit sur lui de décider que cet Élie artiste, cet enfant robuste
dont parle Paracelse, devait s'entendre, non d'un individu, mais d'un être collectif
ou d'une association. C'est un point que l'on pouvait d'ailleurs lui accorder sans trop
de peine. Après des travaux successifs d'un si grand nombre de savants, tels que Léonard
Thurneysser, Adam de Bodenstein, Michel Toxitis, Valentin Antrapasus Siloranus, Pierre
Séverin, Gontier d'Andernach, Donzellini, André Ellinger, etc., qui tous s'étaient attachés
à continuer et à développer isolément le système de Paracelse, sans avoir pu réaliser
le grand œuvre, le fondateur des Rose-Croix pouvait bien se croire autorisé
à trancher la question en faveur d'un Élie collectif représenté par sa confrérie.
Les Rose-Croix ne furent donc, selon nous, qu'une réunion de Paracelsistes enthousiastes
constitués en société. Le fondateur de cette association, le rédacteur du Manifeste,
Valentin Andreae, prenait le titre de chevalier de la Rose-Croix ; il portait même
sur son cachet une croix avec quatre roses. Par ses sentiments et par son caractère,
il était loin cependant de répondre à l'idée que l'on se fait communément des novateurs
qui veulent réaliser dans le monde de vastes plans philosophiques. Il n'avait
aucun fanatisme de doctrine. C'était avant tout un homme d'esprit et de philanthropie.
Animé d'un vif désir de perfectionner la croyance religieuse et les institutions sociales
de son temps, il ne cherchait que dans la persuasion et la douceur ses moyens
de propagande ; tout en épousant les idées de Paracelse pour les épurer et les étendre,
il voulait être le premier à se moquer des enthousiastes qui exagéraient ses principes
par un zèle inintelligent. Dès l'année 1603, il avait rédigé les Noces chimiques
de Chrétien Rosenkreuz. Il n'avait composé cet écrit que pour s'amuser à critiquer
et à ridiculiser les alchimistes et les théosophes de cette époque. On a même bien des fois
avancé qu'il n'avait également composé que dans un esprit de satire et de persiflage
la Fama fraternitatis, qui devint l'origine de la société des Rose-Croix. Mais
cette dernière opinion ne peut être soutenue en présence des actes accomplis
postérieurement par l'auteur de cet écrit.
En 1620, Valentin Andreae travailla à constituer une grande société religieuse,
sous le titre de Fraternité chrétienne. Elle avait pour objet de séparer la théologie
chrétienne de toutes les controverses que le temps y avait introduites, et d'arriver ainsi
à un système religieux plus simple et mieux épuré. Valentin Andreae avait cru s'entourer
de toutes les précautions nécessaires pour distinguer cette société de la nouvelle
confrérie des Rose-Croix. Cette confrérie, qu'il avait lancée dans le monde, avait fini
par lui déplaire, et dans l'écrit qu'il rédigea en l'honneur de sa nouvelle société
religieuse, il tourne même en ridicule la crédulité et les mensonges des Rose-Croix qui,
dès cette époque, commençaient à jouer en Allemagne leur grande comédie. Mais, vaines
précautions ! Le succès et la vogue étaient alors pour les enthousiastes, et tout
leur profitait. Cette confusion qu'Andreae avait redoutée, arriva d'elle-même ;
la Fraternité chrétienne fut absorbée dans la société des Rose-Croix, et Andreae se trouva,
bien malgré lui, avoir contribué à augmenter le nombre de leurs sectateurs. C'est d'après
ce dernier fait que beaucoup d'écrivains ont avancé à tort que la Société des Rose-Croix
ne dut son origine qu'aux plaisanteries rassemblées par Valentin Andreae dans son écrit
des Noces chimiques de Chrétien Rosenkreuz.
Après cet exposé de l'origine qui nous parait la plus probable de la confrérie
des Rose-Croix, nous ne devons pas omettre de signaler la conjecture de ceux qui pensent
que cette société fut tout simplement une tentative de plusieurs gens instruits, désireux
de se mettre en rapport, afin de travailler, sur un commun programme, à l'avancement
des sciences et à l'institution d'une philosophie indépendante, en se communiquant
leurs idées. Dans cette hypothèse, les Rose-Croix auraient formé comme une sorte
de franc-maçonnerie libérale. La crainte, bien naturelle à cette époque, d'exciter
les ombrages des pouvoirs spirituel et temporel expliquerait, dans ce cas, la nécessité
où se trouvait la confrérie de s'environner de mystère, de se déclarer invisible
et de n'avoir aucun lieu de réunion connu du public. On pouvait, en outre, espérer que
les conditions bizarres de la nouvelle société appelleraient l'attention et l'intérêt
sur ses sectateurs, et inspireraient à plus d'un enthousiaste l'ambition de lui appartenir.
On sait d'ailleurs que plusieurs personnes ont pris le titre de Rose-Croix sans l'être,
tandis que beaucoup de Rose-Croix se dispensaient de porter ce nom. Enfin, il est constant
que les Rose-Croix ne se faisaient pas faute d'inscrire d'office sur leur catalogue
les personnes qui leur semblaient dignes de cet honneur. Beaucoup de philosophes
ou d'hommes célèbres s'y trouvèrent portés à leur insu, d'où il résulta que si plus
d'un savant illustre prêta à la confrérie le soutien de son nom et de sa gloire, celle-ci,
en revanche, paya, dans l'opinion publique, pour beaucoup de coquins avec lesquels
elle n'avait jamais fraternisé. En bonne justice historique, ce n'est donc pas
sur son personnel qu'il faut la juger, mais sur ses principes, et nous allons les faire
connaître.
La doctrine et les règles de conduite des frères de la Rose-Croix sont contenues
dans le Manifeste dont nous avons parlé et dans un autre petit livre intitulé la Confession
de foi, qui est annexé au précédent.
Bien qu'il n'ait jamais été possible de connaître exactement ce que renfermait le grand
secret des Rose-Croix, on pense qu'il portait sur ces quatre points : la Transmutation
des métaux ; l'Art de prolonger la vie pendant plusieurs siècles ; la Connaissance
de ce qui se passe dans les lieux éloignés ; l'Application de la cabale et de la science
des nombres à la découverte des choses les plus cachées.
Le nombre des frères de la Rose-Croix n'était que de quatre au début de la confrérie,
Rosenkreuz n'ayant dévoilé son secret qu'à trois compagnons, ou, selon d'autres,
à ses trois fils. Leur nombre s'accrut bientôt jusqu'à huit. Ils étaient tous vierges.
Ces adeptes fondateurs se réunissaient dans une chapelle appelée du Saint-Esprit, et c'est
là qu'ils distribuaient les enseignements et les avis aux nouveaux initiés.
Une fois entrés dans le sein de la confrérie, les frères se juraient une fidélité
inviolable, et s'engageaient, par serment, à tenir leur secret impénétrable aux profanes.
Ils ne se distinguaient les uns des autres que par des numéros d'ordre ; individuellement
ou collectivement, ils devaient se contenter de prendre le nom de la confrérie, à l'exemple
de leur premier fondateur, qui ne s'était jamais fait connaître que sous le titre de frère
illuminé de la R.-C. Cette manière de s'absorber dans la personne de leur maître, montre
assez dans quelle union étroite ils entendaient vivre avec son esprit, et combien
ils étaient résolus à suivre fidèlement la règle qu'il leur avait tracée, et dont voici
les articles principaux :
Exercer la médecine charitablement et sans recevoir de personne aucune récompense ;
Se vêtir suivant les usages du pays où l'on se trouve ;
Se rendre, une fois tous les ans, au lieu de leur assemblée générale, ou fournir par écrit
une excuse légitime de son absence ;
Choisir chacun, quand il en sentira le besoin, c'est-à-dire quand il sera au moment
de mourir, un successeur capable de tenir sa place et de le représenter ;
Avoir le caractère de la R.-C. pour signe de reconnaissance entre eux et pour symbole
de leur congrégation ;
Prendre les précautions nécessaires pour que le lieu de leur sépulture soit inconnu,
quand il arrivera à quelqu'un d'eux de mourir en pays étranger ;
Tenir leur société secrète et cachée pendant cent vingt ans, et croire fermement que,
si elle venait à faillir, elle pourrait être réintégrée au sépulcre et monument
de leur premier fondateur.
Avec la stricte observation de ces préceptes, dont l'application ne présente, comme
on le voit, que peu de difficultés. les Rose-Croix se vantent d'obtenir des grâces
et des facultés telles que Dieu n'en a jamais communiqué de semblables à aucune
de ses créatures. Les Rose-Croix affirment, par exemple :
Qu'ils sont destinés à accomplir le rétablissement de toutes choses en un état meilleur,
avant que la fin du monde arrive ;
Qu'ils ont au suprême degré la piété et la sagesse, et que, pour tout ce qui peut
se désirer des grâces de la nature, ils en sont paisibles possesseurs, et peuvent
les dispenser selon qu'ils le jugent à propos ;
Qu'en quelque lieu qu'ils se trouvent, ils connaissent mieux les choses qui se passent
dans le reste du monde que si elles leur étaient présentes ;
Qu'ils ne sont sujets ni à la faim, ni à la soif, ni à la vieillesse, ni aux maladies,
ni à aucune incommodité de la nature ;
Qu'ils connaissent par révélation ceux qui sont dignes d'être admis dans leur société ;
Qu'ils peuvent en tout temps vivre comme s'ils avaient existé dès le commencement
du monde, où s'ils devaient rester jusqu'à la fin des siècles ;
Qu'ils ont un livre dans lequel ils peuvent apprendre tout ce qui est dans les autres
livres faits ou à faire ;
Qu'ils peuvent forcer les esprits et les démons les plus puissants de se mettre
à leur service, et attirer à eux, par la vertu de leur chant, les perles et les pierres
précieuses ;
Que Dieu les a couverts d'un nuage pour les dérober à leurs ennemis, et que personne
ne peut les voir, à moins qu'il n'ait les yeux plus perçants que ceux de l'aigle ;
Que les huit premiers frères de la Rose-Croix avaient le don de guérir toutes les maladies,
à ce point qu'ils étaient encombrés par la multitude des affligés qui leur arrivaient,
et que l'un d'eux, fort versé dans la cabale, comme le témoigne son livre H, avait guéri
de la lèpre le comte de Norfolk, en Angleterre ;
Que Dieu a délibéré de multiplier le nombre de leur compagnie ;
Qu'ils ont trouvé un nouvel idiome pour exprimer la nature de toutes les choses ;
Que par leur moyen le triple diadème du pape sera réduit en poudre ;
Qu'ils confessent librement et publient, sans aucune crainte d'en être repris, que le pape
est l'Antechrist ;
Qu'ils condamnent les blasphèmes de l'Orient et de l'Occident, c'est-à-dire de Mahomet
et du pape, et ne reconnaissent que deux sacrements, avec les cérémonies
de la première Église, renouvelée par leur congrégation ;
Qu'ils reconnaissent la quatrième monarchie, et l'empereur des Romains pour leur chef
et celui de tous les chrétiens ;
Qu'ils lui fourniront plus d'or et d'argent que le roi d'Espagne n'en a tiré des Indes,
tant orientales qu'occidentales, d'autant plus que leurs trésors sont inépuisables ;
Que leur collège, qu'ils nomment collège du Saint-Esprit, ne peut souffrir aucune atteinte,
quand même cent mille personnes l'auraient vu et remarqué ;
Qu'ils ont dans leurs bibliothèques plusieurs livres mystérieux, dont un, celui qui
leur est le plus utile après la Bible, est le même que le révérend père illuminé tenait
en sa main droite après sa mort ;
Enfin, qu'ils sont certains et assurés que la vérité de leurs maximes doit durer
jusqu'à la dernière période du monde.
Voilà des grâces et des facultés bien miraculeuses assurément. Par malheur, les faits
furent loin d'y répondre. L'histoire subséquente de la société des Rose-Croix fait assez
voir que toutes les propositions que nous venons d'énumérer constituaient le programme
des questions que la confrérie se proposait de résoudre, et non le catalogue des choses
qui se trouvaient en son pouvoir.
On est fort en peine, en effet, quand on recherche les merveilles que les Rose-Croix ont
réalisées. Dans la médecine, art qu'ils devaient pratiquer partout où ils se trouvaient,
aux termes du premier commandement de leur maître, la liste de leurs triomphes est bientôt
épuisée. On a déjà vu qu'ils se vantaient d'avoir guéri de la lèpre un comte anglais.
Ils prétendaient aussi avoir rendu la vie à un roi d'Espagne mort depuis six heures.
À part ces deux cures, dont la seconde est sans doute un miracle, mais qui a le défaut
de n'avoir eu pour témoins et pour garants qu'eux-mêmes, toute leur histoire médicale
consiste dans des allégations vagues et dans quelques faits insignifiants, comme celui
que Gabriel Naudé nous rapporte en ces termes :
Un certain pèlerin parut comme un éclair, l'an 1615, en une ville d'Allemagne, et assista,
en qualité de médecin, au pronostic de mort d'une femme qu'il avait aidée et secourue
de quelques remèdes ; il faisait mine d'avoir la connaissance des langues et beaucoup
de curiosité touchant la connaissance des simples ; il fit quelque relation
de ce qui s'était passé en ville durant le séjour qu'il avait fait à ce logis ; bref,
excepté la doctrine dans laquelle il éminait davantage, il était en tout semblable
à ce Juif errant que nous décrit Cayet en son Histoire septénaire, sobre, taciturne, vêtu
à la négligence, ne demeurant volontiers longtemps en un même lieu, et moins encore
désireux d'être fréquenté et reconnu pour tel qu'il se professait, savoir, troisième frère
de la R.-C., comme il déclara au médecin Moltherus, lequel, pour en savoir peut-être autant
que lui, ne put être si bien persuadé d'ajouter foi à ses narrations, qu'il ne nous ait
présenté cette histoire, et laissé libre à notre jugement de discerner si elle était
capable d'établir une preuve certaine de cette Compagnie.
Ce récit nous semble beaucoup plus vraisemblable que celui d'un roi d'Espagne ressuscité.
D'après leurs statuts, les frères de la Rose-Croix ne pouvaient se dispenser d'exercer
la médecine, sauf à voir quelquefois les malades mourir entre leurs mains, comme il arrive
aux médecins ordinaires. Seulement, ce qui étonne ici, c'est qu'il soit question de remèdes.
Bien que leur maître Paracelse soit parvenu à la postérité pour avoir le premier mis
en usage des médicaments héroïques inconnus aux galénistes, il se plaisait, dans ses écrits,
à répéter avec emphase que le vrai médecin tient toute sa science de Dieu,
et il recommandait, avant tout, en médecine, l'emploi des moyens cabalistiques.
Les Rose-Croix, qui ne développaient que la partie thaumaturgique du système de Paracelse,
ne devaient donc invoquer auprès des malades que des influences religieuses ou morales.
Ils assuraient, en effet, qu'ils guérissaient toutes les maladies par l'imagination
et la foi : un véritable Rose-Croix n'avait qu'à regarder un malade atteint de l'affection
la plus grave, pour qu'à l'instant même il fût guéri. Il nous semble donc que le frère
de la Rose-Croix, dans la consultation à laquelle il prit part avec le médecin Moltherus,
se mit en contradiction avec les principes de son ordre, et c'est peut-être pour cela
que la femme en question mourut.
Dans la philosophie hermétique, l'histoire des Rose-Croix est encore moins riche de faits,
s'il est possible. C'est là surtout que la confrérie nous semble avoir opéré
par imagination et en imagination. Ils se vantaient néanmoins de faire à discrétion
de l'argent et de l'or, et l'on ne doutait pas en Allemagne de leurs succès en ce genre.
Par malheur, nul témoin ne vient confirmer leurs assertions, et la même absence
de renseignements se fait regretter quant aux lieux où leurs projections furent exécutées,
et quant à leur manière d'y procéder. À défaut d'autres preuves, les richesses
de la confrérie auraient pu servir de présomption en faveur de leurs capacités hermétiques :
mais ces richesses sont aussi invisibles que leurs personnes, et l'empereur dont
ils parlent ne parait pas avoir jamais reçu de leurs mains ces masses d'or et d'argent
qu'ils avaient promis de lui fournir. On objectera peut-être qu'ils ont pu conserver
leurs biens pour les consacrer au service de la compagnie, et, avec ce levier, exercer
au dehors quelque action importante. Mais on ne voit nulle part trace de cette action.
Enfin, si les Rose-Croix s'étaient répartis entre eux leurs trésors d'origine hermétique,
ils auraient vécu avec magnificence. Or, tout au contraire, dans les rares endroits
où l'on peut saisir leur passage, on les trouve presque toujours pauvres et malaisés.
C'est donc fort gratuitement que l'on a ajouté foi à la science transmutatoire
des Rose-Croix ; toutes les preuves, tous les monuments qui consacrent aujourd'hui
leur habileté dans la science hermétique, se réduisent à quelques préfaces ou dédicaces
d'écrivains dont la véracité est suspecte.
De ce nombre était, par exemple, Michel Potier — Poterius — homme assez vain,
qui prétendait posséder les plus merveilleux secrets de la nature et se plaignait d'être
obligé de se cacher pour éviter les obsessions des princes, tous désireux de l'attacher
à leur cour. Il se vantait de posséder la pierre philosophale, et offrait néanmoins
d'en communiquer la recette moyennant salaire, contradiction aussi étonnante que commune
chez les faiseurs d'or. Aussi Michel Potier, en dédiant aux Rose-Croix, avec beaucoup
d'éloges de leur science, son livre de la Philosophie pure, nous donne-t-il à penser
qu'il ne fut inspiré en cela que par le désir de faire croire au public qu'il tenait
de cette illustre confrérie les secrets qu'il voulait exploiter.
Michel Mayer célébra également les Rose-Croix dans son livre intitulé : la vraie découverte
ou bienfaisante merveille trouvée en Allemagne et communiquée à tout l'univers. Mais,
dans cet ouvrage, l'auteur, se bornant à répéter les paroles et les promesses de ceux
qu'il préconise, n'est que le simple écho du Manifeste de la Confession de la confrérie.
À ces deux autorités on pourra, si on le désire, en ajouter une troisième du même poids,
celle de Combach, philosophe péripatéticien, qui, pour exploiter la vogue dont jouissaient
les Rose-Croix, leur adressa une préface en tête de sa Métaphysique.
Ainsi les preuves de fait ; les témoignages sérieux, manquent complètement pour établir
que les Rose-Croix se sont adonnés avec succès à l'oeuvre de la transmutation métallique.
Pour croire qu'ils ont fait de l'or, on n'a d'autre raison qu'un argument de logique,
qui se trouve même n'être qu'une pétition de principe c'est que, possédant, d'après
leur profession de foi, toutes les facultés que Dieu accorde aux hommes, et même
quelques-unes au-delà, ils devaient nécessairement posséder le pouvoir d'agir
triomphalement sur les métaux.
Jetons un coup d'oeil sur les progrès de la société des Rose-Croix dans quelques parties
de l'Europe.
C'est en Allemagne qu'elle trouva le plus grand nombre de ses adeptes et le public
le plus crédule à ses promesses.
Elle ne fit, en Angleterre, qu'une seule conquête, mais cette conquête était de premier
ordre. Robert Fludd, médecin à Londres, homme très savant et surtout très grand écrivain,
embrassa avec ardeur la théosophie de cette secte.
Étendant ses principes beaucoup plus qu'on ne l'avait fait jusque-là, il les appliqua
à toutes les branches des connaissances humaines. Le théosophe anglais restait néanmoins
fidèle aux principes du christianisme, car il assurait que les Rose-Croix tiraient
leur nom de la croix mystique de Jésus-Christ, qui fut teinte de son sang rosé, et avec
laquelle on parvient à posséder tous les arts imaginables et une sagesse infinie.
Le système de la confrérie des Rose-Croix pénétra en Italie ; mais il y trouva peu
de sectateurs, bien qu'il s'y présentât dépouillé en partie des aberrations mystiques
dont l'esprit allemand l'avait embarrassé. Quant à l'Espagne, elle avait affaire
à une secte d'illuminés tirée de son propre fonds, les Alombrados, qui avaient surgi
presque en même temps que les Rose-Croix. On confondit quelque temps ces deux sectes,
qui cependant, comme on le reconnut plus tard, différaient entre elles et par leur origine
et par leur but.
En France, les Rose-Croix apparurent un peu tard, et s'éclipsèrent après une courte
mystification dont ils furent victimes bien plus que le public.
Il y avait plus de dix ans que cette confrérie étourdissait l'Allemagne, lorsque, en 1622,
on lut l'affiche suivante sur les murs de Paris :
NOUS, DÉPUTÉS DU COLLÈGE PRINCIPAL DES FRÈRES DE LA ROSE-CROIX, FAISONS SÉJOUR VISIBLE
ET INVISIBLE EN CETTE VILLE PAR LA GRÂCE DU TRÈS-HAUT, VERS LEQUEL SE TOURNE LE CŒUR
DES JUSTES. NOUS MONTRONS ET ENSEIGNONS SANS LIVRES NI MARQUES A PARLER TOUTES SORTES
DE LANGUES DES PAYS OU NOUS VOULONS ÊTRE, POUR TIRER LES HOMMES, NOS SEMBLABLES, D'ERREUR
ET DE MORT.
Cette affiche excita une certaine curiosité. On se montra quelque peu désireux de connaître
ces êtres invisibles sur lesquels on discutait si chaudement sur la rive droite du Rhin,
et qui étaient célébrés dans des milliers de brochures rapportées de la foire de Francfort.
Il était pourtant certain que le public n'ajoutait aucune foi aux promesses
de cette singulière annonce. Cet échec dans l'opinion éprouvé par les Rose-Croix, ce fiasco,
comme on dit aujourd'hui, valut aux Parisiens une seconde affiche publiée dans la même
année et ainsi conçue :
S'IL PREND ENVIE A QUELQU'UN DE NOUS VOIR, PAR CURIOSITÉ SEULEMENT, IL NE COMMUNIQUERA
JAMAIS AVEC NOUS ; MAIS, SI LA VOLONTÉ LE PORTE RÉELLEMENT ET DE FAIT A S'INSCRIRE
SUR LE REGISTRE DE NOTRE CONFRATERNITÉ, NOUS QUI JUGEONS DES PENSÉES, LUI FERONS VOIR
LA VERITÉ DE NOS PROMESSES ; TELLEMENT QUE NOUS NE METTONS POINT LE LIEU DE NOTRE DEMEURE,
PUISQUE LES PENSÉES, JOINTES A LA VOLONTÉ RÉELLE DU LECTEUR, SERONT CAPABLES DE NOUS FAIRE
CONNAITRE À LUI ET LUI À NOUS.
Le public manifesta cette fois la même incrédulité, avec une dose beaucoup moindre
de curiosité. On se dispensa d'entreprendre des recherches qui eussent fait trop de plaisir
à des gens si désireux de rester introuvables. Disons même qu'aux yeux de beaucoup
de personnes, les deux placards parurent plutôt l'œuvre de quelque plaisant qui avait
voulu mettre en campagne les oisifs et les bavards, que le prospectus d'une véritable
députation des Rose-Croix. Naturellement positif et enclin à la critique, l'esprit français
ne se laisse pas aussi facilement amorcer à l'appât du mystère que les bonnes âmes du pays
d'outre-Rhin. Il faut ajouter d'ailleurs que partout, et même en Allemagne, les Rose-Croix
commençaient, à cette époque, à perdre de leur prestige. En Allemagne, plusieurs avaient
été condamnés aux galères ; quelques-uns même avaient été pendus pour des méfaits
que les auteurs ne spécifient pas, mais qui consistaient sans doute dans un exercice
indiscret de la faculté d'attirer à eux les perles et les pierres précieuses. Bref,
tout l'honneur que la confrérie put obtenir en France, ce fut d'être jouée, l'année
suivante, sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, dans une pièce qui n'eut pas même
l'esprit de se faire applaudir. II était impossible de tomber plus complètement de toutes
manières.
Si maltraités par l'indifférence publique, les Rose-Croix trouvèrent cependant en France
une compensation qui n'était pas à dédaigner. Trois jésuites écrivirent sur eux ou contre
eux : le P. Gaultier, le P. Robert et le P. Garasse. Les deux premiers soupçonnent
que c'était plutôt une cohue d'anabaptistes qu'une troupe de magiciens. Garasse, théologien
zélé, trouva qu'il fallait ranger les Rose-Croix dans la bande des libertins, mot qui,
dans sa langue et dans celle de l'époque, signifie athée, ou peu s'en faut.
Quoi qu'il en soit des opinions de ces trois pères, c'était réellement des doctrines
religieuses et morales qui caractérisaient particulièrement les Rose-Croix. Tout le reste
de leur programme, sans en excepter même la transmutation des métaux, était fort secondaire.
Leurs idées, sous le rapport religieux et moral, peuvent se résumer en peu de mots.
Les Rose-Croix annoncent, dans leur Confession de foi, que la fin du monde approche,
et que bientôt l'univers subira une reformation générale dont ils se regardent
comme les agents prédestinés. Mais, pour préluder à cette grande restauration, ils doivent
commencer par en opérer une du même ordre dans la religion et la morale, sans se préoccuper,
malgré leur titre, de la croix du Christ, ni de la Bible, dont ils font cependant dériver
toutes les sciences, précaution oratoire bonne à prendre à cette époque, même hors des pays
d'inquisition. La vérité est qu'en religion les Rose-Croix étaient des libres penseurs,
qui se croyaient et devaient se croire supérieurs à toute révélation,
puisqu'ils prétendaient communiquer avec Dieu même, soit directement, soit indirectement,
par l'intermédiaire de la nature.
Ce qui arrêta, et ce qui devait naturellement arrêter les progrès de cette secte
théosophique, ce fut la réformation religieuse qui était déjà accomplie au commencement
du dix-septième siècle. L'institution du protestantisme ayant paru suffisante pour l'état
des esprits, force fut aux Rose-Croix de renoncer ou de surseoir aux réformes
qu'ils avaient méditées, à cette médecine universelle qui devait guérir et consoler
le monde. Ainsi la matière vint à manquer à l'œuvre de la confrérie, et c'est là,
nous le croyons, la raison qui explique sa disparition subite. Après cette époque, il resta
sans doute, comme il y aura dans tous les temps, des esprits adonnés individuellement
aux spéculations théosophiques ; mais, à dater de ce moment, il n'y eut plus, à proprement
parler, de secte ou de confrérie des Rose-Croix. Quinze ans après la publication
de leur manifeste, on ne parlait plus d'eux, et l'on était comme honteux d'avoir ajouté foi
à leur existence. Lorsque, en 1630, Pierre Mormius tenta de les ramener sur la scène,
les états généraux de Hollande, auxquels il s'adressa, ne daignèrent pas même l'écouter.
Il se trouva que l'Europe s'était débarrassée des Rose-Croix par l'indifférence et sans
autre persécution que le ridicule. Or, pendant le même temps, les Alombrados étaient,
en Espagne, dans tout l'éclat de leur règne, bien que l'inquisition n'eût cessé
de les traquer et de les brûler en l'honneur de la foi. Un tel rapprochement aurait bien dû
faire penser, dès cette époque, qu'en pareille matière il n'est rien de plus sage, de plus
humain, ni de plus expéditif que la tolérance.