CHAPITRE VII
Lascaris et ses envoyés
Nous avons vu, dès les premières années du dix-septième siècle, des adeptes parcourir
l'Europe, non plus, comme auparavant, pour y enseigner la composition de la pierre
philosophale, mais pour démontrer, par des actions positivement merveilleuses, la réalité
d'une science dont ils entendaient se réserver le principal secret. De cet œuf
philosophique si longuement couvé dans les laboratoires des siècles précédents, le poulet
semblait à la fin éclos. Bien qu'en petit nombre, les souffleurs qui avaient réussi
à parachever le grand œuvre auraient suffis pour enrichir ou pour ruiner le monde ;
mais la plupart ne voulaient que le convertir. Ils employaient pour cela les preuves
de fait, plus puissantes sur les esprits que toute démonstration scientifique.
S'ils réclamaient la foi, ils ne la demandaient qu'au nom des miracles qu'ils savaient
accomplir ; et pour mieux convaincre les incrédules, ils faisaient, le plus souvent, opérer
ces miracles par des mains étrangères ; puis ils s'éclipsaient au plus vite, après avoir
toutefois distribué sur place le produit de ces démonstrations pratiques, signalant ainsi
leur passage par une traînée d'or.
Ainsi s'étaient comportés Alexandre Sethon, Philalèthe et plusieurs autres personnages
moins célèbres dont nous n'avons pas retracé les biographies, pour éviter de tomber dans
des redites. Cet apostolat se continue dans le dix-huitième siècle, mais sous les auspices
et par les ordres d'un seul homme qui semble l'organiser, l'étendre et le diriger en maître
souverain. Lui seul possède le grand secret de l'art ; par ses mains, et non par d'autres,
se distribuent les poudres ou teintures qui changent les métaux vils en métaux précieux ;
et ces dons que nul n'obtient de lui qu'à titre de missionnaire de la science hermétique,
il les mesure, non aux désirs de quelque ambition ou de quelque cupidité privée, mais bien
aux nécessités calculées et prévues de la propagande dont il est tout à la fois
le surveillant suprême et l'invisible moteur.
Dans cet étonnant personnage qui résume en lui l'histoire presque entière de l'alchimie
au dix-huitième siècle, tout est problème et mystère : son nom, sa naissance, son éducation,
sa personne. On ne voit que très rarement sa figure, qui semble changer à ses différentes
apparitions. On ignore sa demeure et s'il en est d'autres pour lui que les résidences
passagères où il est moins souvent aperçu que soupçonné. Son âge même est impossible
à fixer, car on ne connaît ni le premier ni le dernier terme de sa vie, qui se soutient
ou paraît se soutenir, un siècle durant, dans un milieu toujours également éloigné
de la jeunesse et de la vieillesse.
Cet inconnu fameux se faisait appeler Lascaris. Entre tous les noms qu'il prit dans sa vie
errante, c'est du moins celui qui lui resta. Ce nom avait été illustré par plusieurs Grecs,
et sans doute il l'avait choisi de préférence, comme propre à confirmer l'origine orientale
qu'il s'attribuait. Lascaris se donnait pour l'archimandrite d'un couvent de l'île
de Mytilène, et, pour justifier de cette qualité, il produisait des lettres du patriarche
grec de Constantinople. Mais ce qui décidait plutôt à lui attribuer cette origine, c'est
qu'il parlait fort bien la langue grecque ; on a même été porté à trouver en lui
un descendant de la famille royale des Lascaris. Il prétendait avoir reçu du patriarche
de Constantinople la mission de recueillir des aumônes pour racheter les chrétiens
prisonniers en Orient ; mais il ne remplissait pas cette mission d'une manière sérieuse,
car il ne quêtait que chez les pauvres, si toutefois il quêtait.
Lorsqu'il apparut pour la première fois en Allemagne, vers le commencement du dix-huitième
siècle, Lascaris était un homme de quarante à cinquante ans, suivant l'appréciation
du chimiste Dippel, le témoin le plus sérieux et le plus souvent cité entre ceux qui l'ont
vu. Dippel est le seul qui semble s'attacher particulièrement à suivre Lascaris, et c'est
cet écrivain qui nous fournit les indications à l'aide desquelles on peut le surprendre
de loin en loin dans ses fugitives apparitions. Schmieder nous parle aussi, mais sans citer
aucun nom, de plusieurs autres personnes dignes de foi, qui déclaraient avoir vu et reconnu
le grand adepte. De leur témoignage, d'accord avec celui de Dippel, il résulte que Lascaris
était d'une humeur facile et même agréable, qu'il avait l'accent d'un homme du Midi
et aimait beaucoup à parler, penchant d'autant plus facile à satisfaire pour lui,
qu'il savait plusieurs langues et les parlait toutes aussi naturellement que le grec.
Une nature si communicative ne s'accordait guère avec les précautions extrêmes
que notre philosophe devait prendre pour dissimuler sa. présence partout où on pouvait
le chercher. Il faut donc supposer qu'il n'avait cette agréable humeur que dans le cercle
d'un petit nombre de personnes dont il était sûr, et que d'ailleurs il savait la renfermer
dans des sujets de conversation étrangers à l'alchimie. Sur ce dernier point, la discrétion
lui était impérieusement commandée : il y allait de sa liberté et peut-être de sa vie.
Les exemples de Gustenhover, de Kelley, d'Alexandre Sethon, de Sendivogius et de tant
d'autres avaient pour lui une triste éloquence, et si le sort de ces adeptes n'eût suffi
à éclairer Lascaris sur la cupidité et la cruauté des princes, une aventure tragique,
dans laquelle, a-t-on dit, il joua le rôle important, lui aurait enseigné la prudence.
Un individu, qui se disait gentilhomme, se présente un jour à Frédéric roi de Prusse,
et s'annonce comme possédant l'art secret de la transmutation des métaux. Le roi ayant
désiré le voir à l'œuvre, l'opération fut exécutée sous ses yeux, et elle réussit,
car ce gentilhomme avait en sa possession un peu de poudre philosophale. Dans l'espoir
de s'avancer à la cour, il eut la témérité de prétendre connaître la préparation
de cette poudre. Quelques jours après, il recevait l'ordre d'en préparer dans l'intérêt
de l'État, c'est-à-dire du roi. Il y travailla à plusieurs reprises, mais toujours
inutilement. Comme il n'avait pas craint d'offrir sa tête pour garant de ses promesses,
le roi, qui avait accepté ce gage, la lui fit impitoyablement trancher. On feignit,
à la vérité, de motiver cette exécution par un crime plus réel ; on alla rappeler un duel,
déjà ancien, dans lequel cet aventurier avait tué son homme. Mais personne ne s'y trompa ;
tout le monde comprit que, sans l'irritation d'un roi trompé dans ses espérances cupides,
la justice n'eut pas d'elle-même songé à réveiller une affaire du genre de celles
qu'on oublie le plus volontiers.
La plupart des auteurs ont pensé que, nul autre que Lascaris n'étant connu à cette époque
en Allemagne pour posséder le secret des philosophes, c'est lui qui avait fourni
à cet adepte la teinture philosophale, qui fut si imprudemment employée devant le roi
Frédéric. Quoi qu'il en soit, voici un second fait dans lequel la présence et l'action
de Lascaris ne fait aucun doute pour les auteurs allemands.
Dans l'année 1701, Lascaris, étant tombé malade en passant à Berlin, fit demander
un apothicaire pour lui commander les remèdes dont il avait besoin. Maître Zorn, chez qui
on l'envoya, ne se présenta pas lui-même ; il se fit remplacer par un élève entré depuis
peu dans sa maison. Le soin avec lequel ce jeune homme exécuta ses prescriptions plut
beaucoup à notre philosophe, dont la maladie, vraie ou feinte, eut bientôt disparu.
Ils s'entretinrent plusieurs fois ensemble, et de ces entretiens il résulta entre eux
une sorte d'amitié et même d'intimité. C'est que, pendant leur conversation, le jeune homme,
sans se douter qu'il parlait à un adepte, lui avait confié qu'il s'occupait d'hermétique,
qu'il avait lu tous les ouvrages de Basile Valentin, et qu'il travaillait d'après
les écrits de ce maître. Cependant le jeune élève tenait ses travaux secrets,
car l'alchimie n'était pas alors très en honneur dans la ville de Berlin,
et l'on ne se gênait guère, dans cette impertinente cité, pour traiter de fous
les partisans du grand œuvre.
Sur le front du jeune apothicaire, Lascaris avait reconnu sans doute le sceau
de l'apostolat. Au moment de quitter Berlin, il le prit à part et lui déclara
ce qu'il était, ajoutant qu'il voulait lui laisser un témoignage de son amitié. Il lui fit
présent de deux onces de sa poudre philosophale, en lui recommandant de ne pas en indiquer
l'origine, et surtout de n'en faire usage que longtemps après son départ. Alors seulement,
lui dit-il, vous pourrez essayer les vertus de cette poudre, et, sachez-le bien,
le résultat sera tel, que personne à Berlin n'osera plus taxer les alchimistes d'insensés.
Lascaris parti, le délai expiré, et sans doute même un peu abrégé par l'impatience du jeune
élève, celui-ci procéda à l'essai de sa teinture philosophale. Le résultat en fut
merveilleux et tel que Lascaris l'avait promis. Il fit de l'or, de l'or très pur,
qu'il montra avec orgueil, et ce fut à son tour de se moquer de ses camarades,
qui s'étaient si souvent moqués de lui et de Basile Valentin. Il leur annonça en même temps
la résolution de quitter la pharmacie pour étudier la médecine à Halle ; le même jour
en effet il prit congé de son patron.
Ce jeune homme devait être l'apôtre le plus actif et le plus renommé de tous ceux
que Lascaris lança, munis de sa poudre, à travers l'Allemagne. Il s'appelait Jean-Frédéric
Bötticher. Mais, comme ses travaux, ses aventures, et par-dessus tout une découverte
importante dont il a enrichi les arts chimiques, lui assignent un chapitre à part
dans cette galerie des principaux personnages hermétiques, nous reprendrons plus loin
son histoire, et nous le suivrons alors dans sa carrière avec tout l'intérêt qu'il doit
inspirer.
D'après ses rapports avec Bötticher, on voit que Lascaris, au début de sa propagande
hermétique, recrutait surtout dans les laboratoires ses confidents et émissaires. En même
temps que Bötticher, deux autres élèves sortis des pharmacies voyageaient alors dans
les villes de l'ouest de l'Allemagne, prêchant la vérité de l'alchimie. Or, comme
à cette époque, le conseiller Dippel avait reconnu Lascaris à Darmstadt, on ne peut guère
douter que ces jeunes adeptes n'eussent reçu de lui leurs instructions et leurs poudres
philosophales. Toutefois ces missionnaires ne semblent pas avoir utilement servi la cause
de la science hermétique ; car ils ne savaient guère que ce qu'on leur avait montré,
et ne pouvaient être éloquents que jusqu'à l'épuisement de leur provision. On ne cite d'eux
aucune merveille qui réponde à la haute opinion que Bötticher avait déjà donnée des gens
de leur état.
Les garçons apothicaires eurent alors un fort beau moment en Allemagne ; tandis
qu'en France les poètes comiques osaient continuer de les tourner en dérision,
ils prenaient bien leur revanche de l'autre côté du Rhin. Cette courte période fut, on peut
le dire à la lettre, l'âge d'or de la pharmacie ; on croyait, en Allemagne, que tout
le personnel pharmacopole, patrons, aides, apprentis ou garçons, étaient adeptes
hermétiques ou sur le point de le devenir. Cependant les choses n'allèrent pas si loin.
Il est vrai qu'à cette époque quelques élèves en pharmacie reçurent en présent un peu
de teinture philosophale ; mais, dit assez naïvement Schmieder en nous parlant de ces aides
apothicaires qui avaient reçu et non inventé la précieuse poudre, dès qu'ils l'avaient
employée, ils avaient joué leur rôle et restaient tranquilles.
On en cite cependant quelques-uns qui se laissèrent moins oublier ; tel fut Godwin Hermann
Braun, d'Osnabruck. En 1701, l'année même de la première apparition de Lascaris, ce Braun,
qui avait déjà exercé la profession d'apothicaire à Stuttgart, fut placé dans la grande
pharmacie de Francfort-sur-le-Main. À l'en croire, un de ses parents lui avait remis,
à son lit de mort, la teinture transmutatoire qu'il mit en sa possession ; c'était
une huile assez fluide et de couleur brune. Pour lui donner un caractère particulier,
Braun l'avait mélangée avec du baume de copahu, ce qui ne lui ôtait rien de sa force.
En présence de son patron, le docteur Éberhard, et de quelques autres personne, il exécuta
plusieurs projections tantôt sur le mercure, tantôt sur le plomb ; il fit de l'or
chaque fois, en versant sur le métal chaud ou fondu, une goutte de son huile,
qui ne pouvait être autre chose, ainsi qu'on le verra plus loin, que du chlorure d'or
liquide.
À Munster, Braun fit la même expérience sous les yeux du docteur Horlacher, qui publia
le fait. Horlacher assure avoir pris ses précautions pour n'être pas trompé. Il avait
lui-même fourni le creuset, le mercure et le plomb. Braun versa quatre gouttes de son huile
sur de la cire, et en fit une boulette qu'il jeta sur le mercure. Il couvrit alors
le creuset, qu'il chauffa fortement : dix minutes après, l'or avait pris la place
du mercure.
Braun n'était pourtant qu'un adepte de hasard. Il connaissait si peu la préparation
de sa teinture, qu'il s'imaginait qu'elle provenait du phosphore, parce qu'on s'occupait
beaucoup alors de cette substance. Après qu'il eut consommé tout son liquide, on ne parla
plus de lui, mais du moins il avait fait la propagande hermétique en bon lieu
et avec un certain éclat.
Moins brillant dans ses actes, et aussi moins fidèle à son apostolat, fut cet autre élève
en pharmacie que Schmieder nous désigne comme le troisième missionnaire de Lascaris.
C'était un jeune Hessois, nommé Martin, né à Fritzlar, où il avait étudié la pharmacie.
Il prétendait tenir sa teinture d'un vieux médecin, lequel était adepte, et de plus, mari
d'une femme jeune et jolie. Quand le bonhomme mourut, événement qui ne tarda guère
à arriver, il ne laissa point sa teinture en héritage à sa femme, dont il avait toujours
suspecté la fidélité ; il la légua au jeune élève. Schmieder, qui nous transmet ce récit,
pense que c'était là une pure fable de ce jeune homme, qui, en réalité, avait reçu
de Lascaris sa pierre philosophale mais tenait le fait secret, conformément aux ordres
de son maître. On ne peut qu'applaudir à la discrétion de ce missionnaire docile.
Ce qui est moins louable, dans son fait, c'est d'avoir altéré sa poudre par de maladroits
mélanges, et de l'avoir ainsi tellement affaiblie, que d'après le témoignage de Dieppel,
elle ne changeait en or que soixante fois son poids de métal étranger. Mais le point
capital où ce maître sot méconnut tout à fait et les instructions du grand adepte
et la dignité même de la science hermétique, c'est que, au lieu d'exécuter ses projections
devant un public d'élite, qui leur eût donné tout le retentissement nécessaire,
il se contenta d'opérer pour ses camarades, afin de se donner du relief parmi eux,
et pour quelques jeunes filles, dont il avait à cœur de se faire admirer. Passons vite
à d'autres personnages et à d'autres faits, par lesquels se continue l'histoire
de Lascaris.
Dans le mois de janvier 1704, le conseiller de Wertherbourg, Liebknecht, avait reçu
une mission pour Vienne.
En revenant, il eut pour compagnon de voyage un étranger qui parlait très couramment
le français, l'italien, le latin et le grec, et qui avait visité la plupart des pays
de l'Europe. Ils se trouvaient en Bohème ; la conversation tomba donc naturellement
sur l'alchimie. Le conseiller, homme fort entêté dans ses opinions, niait la réalité
de cette science, et ne voulait croire, disait-il, que lorsqu'il aurait vu de ses propres
yeux.
Le 16 février, les deux voyageurs arrivèrent vers le soir, à la petite ville d'Asch, située
sur l'Éger. Le compagnon de Liebknecht le conduisit, sans rien dire, chez un forgeron,
pour faire une expérience au feu de la forge ; mais, vu l'heure avancée, l'expérience fut
remise au lendemain. L'inconnu mit du mercure dans un creuset, puis il y jeta une poudre
rouge qu'il mêla rapidement avec le métal. Le mercure commença par se solidifier, il devint
ensuite fluide, et, quand on le versa, c'était de l'or, et le plus beau qu'on pût voir.
Un second creuset avait été préparé, l'inconnu y plaça également du mercure,
afin de répéter l'expérience précédente. Cette fois, dit l'opérateur, l'or est moins beau
que tout à l'heure. Il promit de le purifier. Aussitôt il le fit fondre dans un nouveau
creuset, et jeta dans ce creuset une petite quantité d'une certaine poudre : presque
au même instant l'or perdit sa couleur et devint blanc. Quand on coula le métal, on trouva,
à la place de l'or dont on avait fait usage, neuf onces d'argent de la plus grande pureté.
L'or que l'on avait obtenu dans la première expérience avait une valeur de six ducats.
L'étranger offrit en présent l'un et l'autre au conseiller Liebknecht, et le quitta
pour continuer sa route vers la France.
La personne et l'époque s'accordent parfaitement avec les renseignements que Dippel donne
sur le compte de Lascaris. D'un autre côté, cette double transmutation du mercure en or,
et de l'or en argent, est une des plus singulières dans l'histoire de l'alchimie, et, selon
les écrivains hermétiques elle révèle manifestement un grand maître, peut-être le plus
grand de tous. Il est vrai que Lascaris s'abstenait d'ordinaire de faire lui-même
les projections, mais il se pourrait qu'en cette circonstance il se soit départi
de sa réserve habituelle pour convaincre un incrédule tel que le conseiller Liebknecht.
On conserve encore, à l'université d'Iéna, les trois creusets qui servirent
à ces transmutations.
Au mois d'octobre de la même année 1704, Georges Stolle, orfèvre à Leipsick , reçut
la visite d'un étranger, qui, après quelques instants d'entretien sur des objets
indifférents, lui demanda s'il savait faire de l'or. À cette question, l'orfèvre répondit
avec simplicité qu'il savait seulement travailler ce métal tout à fait. Mais, son visiteur
insistant pour lui demander si du moins il croyait à la possibilité du fait : j'y crois,
sans aucun doute, répondit Stone, mais, malgré tous mes voyages et mes longues recherches,
je n'ai jamais eu l'occasion de rencontrer un artiste assez habile pour m'en donner
la preuve.
À ces mots, l'inconnu tirant de sa poche un lingot métallique d'une couleur jaune grisâtre,
et qui pesait environ une demi-livre, le présenta à l'orfèvre comme de l'or qu'il venait
de fabriquer tout récemment. Il assura qu'il possédait chez lui quatorze livres du même
métal. l'orfèvre s'empressa d'essayer le lingot à la pierre de touche ; c'était de l'or
à vingt-deux carats. L'étranger l'invita alors à le traiter par l'antimoine, afin
de le purifier. C'est ce que Stolle exécuta ; il fondit cet or impur avec cinq fois
son poids d'antimoine, et, après trois traitements semblables, il obtint douze onces
d'un or très-brillant.
L'étranger, étant revenu de bonne heure le lendemain, ordonna de laminer cet or
et de le couper en sept pièces rondes. Il en laissa deux à Stolle, comme souvenir,
en y ajoutant huit ducats.
Bien que cet événement n'eût rien présenté de merveilleux, il fit beaucoup de bruit
à Leipsick, grâce aux commentaires dont l'orfèvre sut l'embellir pour se donner
de l'importance. Les pièces d'or qui lui étaient restées portaient cette inscription :
0 tu... philosophorum.
Auguste, roi de Pologne, en reçut une en présent, l'autre fut déposée dans la collection
des médailles de Leipsick.
Lascaris se trouvait alors en Saxe, dans les environs de Leipsick, et l'on ne voit pas
d'autre adepte à qui le fait raconté par Stolle pourrait être plus convenablement
attribué.
Il est beaucoup mieux établi qu'un autre personnage, Schmolz de Dierbach, qui vivait
à la même époque, reçut de Lascaris sa poudre et sa mission. Schmolz a raconté lui-même
les circonstances dans lesquelles il fut honoré de la confiance du grand adepte. Il était
lieutenant-colonel au service de la Pologne. Se trouvant un jour, avec d'autres officiers,
dans un café à Lissa, on vint à parler de l'alchimie et des alchimistes. Les camarades
du jeune officier ne craignirent pas de tourner en ridicule et de blâmer son père,
qui avait dépensé tous ses biens dans les travaux de cette vaine science, et par là réduit
son fils à la nécessité d'embrasser le métier des armes. Dierbach défendit avec vivacité
et l'alchimie et son père. Au nombre des assistants se trouvait un étranger qui parut
écouter cette discussion avec un vif intérêt. Quand tout le monde se fut retiré,
il s'approcha de l'officier et lui exprima toute la peine qu'il avait ressentie du blâme
infligé à la mémoire de son père et des mauvais compliments que le fils avait essuyés
pour le défendre. C'est alors qu'il fit présent à Dierbach d'une certaine quantité
de poudre de projection, mettant seulement cette condition à son cadeau, que le jeune
officier n'en ferait usage que pour se procurer trois ducats par semaine pendant l'espace
de sept ans.
On reconnaît ici Lascaris à sa libéralité ; mais Schmolz de Dierbach broda beaucoup
de contes sur cette aventure fort simple. Il voulait, par là, donner de la vogue
à sa poudre, car il s'était empressé de quitter le service des armes et se plaisait
à étonner ses amis par ses transmutations.
Le conseiller Dippel, se trouvant à Francfort-sur-le-Main, put examiner la teinture
de Dierbach. La description qu'il en a faite nous permet de donner, une fois pour toutes,
une explication raisonnable, selon nous, du moins, des prodiges de Lascaris. Selon Dippel,
chimiste exercé et dont le nom jouit d'un grand crédit, la poudre de Dierbach était
d'une couleur rougeâtre ; vue au microscope, elle laissait voir une multitude de petits
grains ou cristaux rouges ou orangés. Pour un sceptique, ou plutôt pour un chimiste,
ces cristaux rouge-orangé ressemblent singulièrement à du chlorure d'or, et si telle était
réellement la composition de la teinture de Lascaris, elle pouvait prendre, à volonté,
la forme liquide ou solide, puisque le chlorure d'or est très soluble dans l'eau, et même
déliquescent à l'air. Dippel ajoute, il est vrai, qu'une partie en poids de cette teinture
changeait en or six cents parties d'argent ; mais il détruit lui-même la confiance
que l'on pourrait accorder à ses assertions lorsqu'il ajoute : cette teinture pouvait même
produire une augmentation dans le poids des métaux, car soixante grains d'argent, où
l'on mêlait un demi-grain de la poudre de Dierbach, donnaient cent soixante-douze grains
d'or. Ce dernier fait, qui aurait constitué une impossibilité physique, dépasse
les prétentions de tous les alchimistes, qui n'ont jamais affirmé sérieusement pouvoir
augmenter le poids absolu d'un corps sans addition d'aucune matière étrangère.
Un autre fait confirme encore l'opinion que la teinture remise à Dierbach par Lascaris
n'était autre chose que du chlorure d'or, dont on faisait usage tantôt sous forme solide,
tantôt en dissolution aqueuse concentrée. Dippel ajoute qu'il suffisait de chauffer
cette poudre pour obtenir le métal précieux ; or, comme le savent tous les chimistes,
le composé dont nous parlons, c'est-à-dire le chlorure d'or, laisse, par une simple
calcination, de l'or pur.
Toutes ces remarques nous autorisent à conclure que la poudre dont Dierbach faisait usage,
et qu'il tenait de Lascaris, n'était autre chose que du chlorure d'or, et que l'or
provenant des transmutations que le grand adepte faisait opérer par les mains
de ses envoyés, n'était que le résultat de la décomposition de ce chlorure opérée
par la chaleur. Ainsi la prétendue pierre philosophale de Lascaris n'était qu'un composé
aurifère. Les observations faites par le conseiller Dippel sur la teinture de Dierbach
ne peuvent laisser de doute sur la vérité de cette explication.
Schmolz de Dierbach usa avec une grande générosité du présent de Lascaris. Il ne consacrait
jamais à ses besoins personnels l'or provenant de l'expérience ; il le distribuait
aux témoins de l'opération. Un tel désintéressement était d'autant plus noble chez lui, que,
se trouvant à la tête d'une nombreuse maison, avec enfants et domestiques, et ayant été
investi des fonctions de député, ses besoins augmentaient de jour en jour. Quand le terme
des sept ans imposé par Lascaris fut expiré, et qu'il se vit à bout de sa poudre,
il ne craignit pas de demander des secours à des personnes de haut rang qui connaissaient
son aventure. Tant de vertu le fit admirer de ses contemporains ; on s'empressa de venir
à son aide et de lui assurer une honnête existence ; mais il va sans dire que,
dès qu'il eut cessé d'opérer des transmutations, on cessa de parler de lui. Du reste,
à partir de ce moment, si l'on trouve encore beaucoup de traces d'un adepte distribuant
de la teinture philosophale, avec condition de l'employer à la plus grande gloire
de l'alchimie, ce qui révèle toujours Lascaris, on ne rencontre plus de personnage formé,
instruit, et pour ainsi dire commissionné pour cette prédication. Schmieder nous explique
ainsi ce changement. Des jeunes gens, tels que Bötticher, Braun, Martin et Dierbach,
avaient pu offrir à Lascaris le secours d'un grand zèle ; mais la conduite de quelques-uns,
et surtout leurs supercheries, pouvaient compromettre le grand adepte et faire naître
des doutes sur sa bonne foi. C'est d'après ce motif qu'à dater de cette époque Lascaris,
trouvant plus sage de supprimer les apôtres, se chargea tout seul de la propagande
hermétique.
En 1715, le baron de Creuz, que l'on cite comme un alchimiste zélé, reçut, à Hambourg,
la visite d'un étranger dont la conversation dénotait de profondes connaissances
dans l'hermétique. Le baron, qui, depuis trente ans, cherchait sans avoir rien trouvé,
avoua que son plus cher désir serait rempli s'il pouvait seulement obtenir
de quelque adepte un peu de poudre philosophale, afin d'en éprouver la force
et de convaincre son entourage de la vérité de l'alchimie. L'étranger ne répondit rien
seulement, quand il fut parti, on trouva, près de la place qu'il avait occupée
dans l'appartement, une petite boite renfermant une matière pulvérulente, avec un écrit
indiquant la manière d'opérer les transmutations ; la boite renfermait encore une boucle
d'argent, dont une partie seulement était d'or, sans doute pour prouver que, pour faire
la transmutation avec cette poudre, il n'était pas nécessaire de mettre les métaux
en fusion. Le baron, ayant alors convié à l'expérience ses amis et quelques personnes
d'un rang élevé, opéra sous leurs yeux suivant les instructions que l'adepte avait laissées
par écrit. L'expérience eut un plein succès ; la boucle d'or et d'argent fut conservée
dans sa famille comme témoignage du fait.
Un autre amateur, le landgrave Ernest-Louis de Hesse-Darmstadt, sentit son émulation
éveillée par la transmutation faite chez le baron de Creuz. Il se livrait à beaucoup
d'essais, mais n'obtenait rien de bon, lorsqu'en 1716 il reçut par la poste un petit paquet
envoyé par le même étranger qui avait rendu visite au baron. Ce paquet renfermait
les teintures rouge et blanche, avec une instruction sur la manière de les employer.
Le landgrave se donna le plaisir de changer lui-même du plomb en or et en argent.
Avec l'or il fit battre, en 1717, quelques centaines de ducats qui portaient d'un côté
l'effigie et le nom du landgrave, de l'autre le lion de Hesse et les deux lettres E. L.
Avec l'argent il fit frapper cent thalers portant aussi d'un côté son nom et son effigie,
et de l'autre, les deux lettres E. L. entourées d'une quadruple couronne ; on voyait
au milieu le lion de Hesse avec son soleil. Les thalers portaient cette inscription
latine :
Sic Deo placuit in tribulationibus. 1717.
Un inconnu se présenta un soir au château de Tankestein, situé dans la forêt d'Odenwald,
branche de la forêt Noire ; ce château était habité par la comtesse Anne-Sophie d'Erbach.
L'inconnu suppliait la châtelaine de le protéger contre les poursuites de l'Électeur
palatin. On refusa d'abord de le recevoir, car on le prenait pour un braconnier
et peut-être même pour un brigand de la forêt. Cependant, sur ses instances, la comtesse
consentit à lui accorder une chambre dans une partie retirée des bâtiments, en recommandant
toutefois aux gens de la maison d'avoir l'œil sur lui. L'étranger passa quelques
jours au château. Au moment de partir, et pour reconnaître l'hospitalité qu'il avait reçue,
il offrit à la comtesse de changer en or toute sa vaisselle d'argent.
Cette singulière proposition ne fit que confirmer davantage la comtesse d'Erbach
dans ses soupçons ; elle ne voyait dans son hôte qu'un hardi voleur qui méditait
de la débarrasser de son argenterie. Cependant, comme il insistait beaucoup, elle se décida,
à tout hasard, à lui confier un bassin d'argent, ordonnant d'ailleurs de redoubler
de surveillance. Tant de soupçons étaient mal fondés, car l'inconnu ne tarda pas
à reparaître tenant à la main un lingot d'or qu'il avait fait avec le bassin d'argent.
Sur la demande de l'alchimiste, cet or fut essayé dans la ville voisine, où on le trouva
du meilleur aloi. La comtesse d'Erbach consentit alors à livrer toute sa vaisselle
à son hôte, qui s'engageait à la payer en cas d'insuccès. Mais l'opération réussit
parfaitement ; tout ce qu'on lui donna en argent, il le rendit en or. Lorsque, au moment
de partir, ce grand artiste se présenta pour prendre congé de la comtesse, cette dernière
eut la naïveté de lui offrir une bourse contenant deux cents thalers. Il refusa
avec un sourire, puis il s'en alla comme il était venu et sans avoir dit son nom.
Cette aventure eut une suite qui lui donna bientôt une authenticité parfaite. Le mari
de la comtesse d'Erbach, le comte Frédéric-Charles, avec lequel la famille s'éteignit
en 1731, vivait alors dans l'armée. Depuis longtemps séparé de sa femme,
il ne s'en inquiétait guère : mais la mémoire lui revint dès qu'il fut informé
des nouvelles richesses que la comtesse venait d'acquérir. Il réclama la moitié
de la vaisselle d'or, parce que cette augmentation de valeur avait été réalisée pendant
le mariage et sous le régime de la communauté. La comtesse ayant repoussé cette demande,
il en saisit les tribunaux. Mais les jurisconsultes de Leipsick la rejetèrent
et abandonnèrent à la comtesse l'entière propriété de l'objet en litige, attendu,
dit l'arrêt de la cour de Leipsick, que, la vaisselle d'argent appartenant à la femme,
l'or devait aussi lui appartenir.
Schmieder et d'autres auteurs allemands ne mettent pas en doute que Lascaris ne fût l'hôte
anonyme de la châtelaine de Tankestein.
Mais le lecteur est sans doute désireux de trouver quelques renseignements plus précis
sur les procédés pratiques que Lascaris mettait en oeuvre pour exécuter ses transmutations.
Nous les trouverons, autant qu'il est permis de l'espérer, dans les deux faits qui vont
suivre.
Le premier se rapporte à une transmutation racontée par Dippel, et qui eut lieu
dans les Pays-Bas pendant l'automne de 1707.
Se trouvant à Amsterdam, Dippel fit connaissance avec un adepte qui avait en sa possession
les teintures rouge et blanche, mais qui avouait modestement ne pas savoir les préparer.
Il prétendait les tenir d'un grand maître, avec ordre de faire des expériences publiques
pour que chacun fût édifié sur la vérité de l'alchimie. Or voici comment Dippel le vit
procéder.
L'opérateur prit une lame de cuivre ronde d'un pied de diamètre ; il la plaça
sur un fourneau, en s'arrangeant pour ne chauffer qu'un cercle intérieur d'environ huit
pouces, le reste du métal étant garanti de l'action du feu ; c'est alors que, l'adepte
plaçant au milieu du disque de cuivre chauffé un peu de sa teinture blanche, ce cercle
de huit pouces se trouva changé en argent. La même plaque de métal fut ensuite placée
sur un fourneau plus petit, de telle sorte que le cercle chauffé n'avait plus que quatre
pouces de diamètre ; il déposa au milieu un petit grain de teinture rouge qui changea
en or ce cercle d'argent.
Cette expérience ne présenterait rien de bien difficile à comprendre si Dippel n'ajoutait
en terminant : l'artiste ne se bornait pas à montrer l'extérieur de la plaque, mais
il la coupait en morceaux pour faire voir aux amateurs de l'alchimie que la teinture avait
agi également à l'intérieur ; il leur vendait ces morceaux à un prix très modéré.
La première partie de l'expérience s'explique sans peine, si l'on admet que la teinture
philosophale blanche ou rouge n'était qu'un composé d'argent ou d'or qui, par l'effet
de la chaleur, recouvrait le cuivre d'une couche de l'un ou l'autre métal. Mais,
pour expliquer que les morceaux distribués par l'adepte fussent véritablement de l'argent
ou de l'or massifs, il faut mettre sur son compte un tour d'escamotage. C'est ce que
l'on peut d'ailleurs accorder sans faire injure à Lascaris, car ce n'est point lui-même
qui exécuta cette expérience, mais bien l'un de ses envoyés. Dippel nous l'apprend,
et son témoignage ne peut laisser aucun doute, puisqu'il connaissait le grand adepte.
Si dans le fait qui précède on ne trouve pas une description suffisamment précise
des procédés mis en œuvre par les missionnaires de Lascaris, celui qui nous reste à faire
connaître donnera à cet égard toute satisfaction à la curiosité. Un procès-verbal
minutieusement dressé par les témoins des opérations, et qui s'est conservé jusqu'à
nos jours, permet de comprendre toutes les particularités des expériences qui furent
exécutées.
Un des émissaires de Lascaris arriva à Vienne au mois de juillet 1716, et convoqua
une assemblée des personnes les plus considérables de la ville, afin de convaincre
l'incrédulité par une épreuve solennelle. La séance eut lieu dans le palais du commandant
de Vienne. On eut le soin, pour ôter tout soupçon de fraude, de n'employer ni creusets
ni appareils d'aucun genre. On prit seulement une monnaie de cuivre, un pfennig,
on la chauffa au rouge, et après avoir projeté à sa surface une petite quantité
de la teinture de Lascaris, on la plongea dans un certain liquide. On retira la pièce
transformée en argent, et le métal résista à l'épreuve de la coupelle. La petite quantité
de teinture employée était restée à la surface de la pièce sans avoir éprouvé d'altération
apparente : c'était une poudre blanche, assez semblable au sel marin. On constata, d'après
le poids des matières employées, qu'une partie de teinture avait transmué dix mille fois
son poids de cuivre.
Le procès-verbal de ces expériences, dressé par le conseiller Pantzer de Hesse in memoriam
et fidem rei, a été livré à l'impression d'après une copie authentique. Voici la traduction
du texte original de ce singulier document, que Murr a reproduit dans ses Nouvelles
littéraires :
Fait à Vienne, le 20 juillet 1716, le septième dimanche après la Trinité,
dans l'appartement du conseiller du prince de Schwartzbourg, le seigneur Wolf-Philippe
Pantzer, dans la maison appartenant au général impérial, commandant de la résidence
de l'empereur et de la forteresse de Vienne, le seigneur comte Charles-Ernest de Rappach,
en présence du vice-chancelier impérial et bohémien, commandant de l'expédition allemande.
Son Excellence le comte Joseph de Würben et de Freudenthal, en présence du seigneur Ernest,
conseiller secret du roi de Prusse, et du seigneur Wolf, conseiller secret du prince
de brandebourg-Culmbach et Anspach, en présence des frères comte et baron de Metternich,
ainsi que du conseiller de Schwartzbourg, ci-dessus nommé, et de son fils
Jean-Christophe-Philippe Pantzer.
1° Vers dix heures du matin, les personnes précitées se sont rassemblées au lieu désigné.
L'une d'elles apporta la poudre philosophale dans un papier : elle était en quantité
infiniment petite et avait l'aspect du sel marin ; on la pesa, et on en trouva un loth
— demi-once.
2° Les personnes présentes pesèrent deux pfennigs de cuivre, dont l'un avait été pris
à l'asile des pauvres de Vienne, le poids du premier fut trouvé de 100 dragmes 8 1/2 grains,
celui du second, fait en 1607, en Hongrie, de 68 livres 6 loths.
3° On fit chauffer le premier, que le conseiller de Schwartzbourg retira avec une pince
de fer : le seigneur Wolf, baron de Metternich, l'entoura d'un peu de cire et en recouvrit
un côté du pfennig en superficie.
4° Le vice-chancelier bohémien, qui craignait que le pfennig ne fondit, le fit rougir,
ensuite il le jeta dans une certaine eau, et il le retira si promptement qu'il se brûla
les doigts.
5° Tous virent que le pfennig, rouge quand il avait été plongé dans l'eau, était blanc
quand on le retira, avec certaines marques qui prouvaient qu'il avait déjà commencé
à fondre.
6° On commença la même opération avec le deuxième pfennig, et le résultat fut le même que
celui déjà obtenu par le seigneur Wolf, baron de Metternich.
7° Mais on n'en resta pas là : on fit aussi chauffer d'autres pfennigs plus petits,
on les soumit à la même opération, et, après les avoir retirés, on remarqua que la couleur
en était changée, mais qu'ils n'étaient pas tout à fait blancs. Les deux frères Metternich
y firent grande attention.
8° On prit un morceau de cuivre en forme de prisme, on le jeta dans la même eau après
l'avoir chauffé, et on vit que, dans certaines parties, il avait changé de couleur,
mais moins que les deux premiers pfennigs.
9° On coupa un morceau de ce cuivre, on fit la même opération, et il devint tout à fait
blanc.
10° On l'essaya avec un autre morceau de cuivre, mais on remarqua qu'il était sorti
de l'eau sans avoir changé de couleur.
11° On coupa en deux le plus grand des pfennigs de l'article 2, et on remarqua qu'il était
blanc à l'intérieur comme à l'extérieur ; le comte Ernest de Metternich en prit une moitié,
et le baron Wolf de Metternich l'autre moitié.
12° De cette dernière moitié, on coupa un petit morceau pesant 2 livres, on le mit
dans la coupelle, et on trouva par le calcul que le pfennig entier s'était changé en argent
pesant 40 loths.
13° On mit le petit morceau de l'article 9 dans la coupelle et on trouva 12 loths d'argent.
140 On opéra de même avec un morceau de l'article 8, et on trouva que c'était de l'argent ;
mais, comme on ne l'avait pas préalablement pesé, on ne put savoir exactement dans
quelle proportion il s'en était formé.
15° Dès qu'il n'y eut plus à douter que le cuivre avait été changé en argent, on chercha
le poids de l'argent ; on pesa les pfennigs de l'article 2 : le premier pesait 125 livres
8 loths, c'est-à-dire 25 livres de plus qu'auparavant ; le second pesait 79 livres 16 loths,
c'est-à-dire 11 livres de plus qu'auparavant, ce qui n'étonna pas moins les personnes
présentes que la transmutation elle-même.
16° On ne peut pas calculer au juste combien une partie de teinture anoblissait de cuivre,
parce qu'on n'avait pas pesé le cuivre de l'article 7 et de l'article 8. Cependant,
si elle n'avait changé que les deux pfennigs, il en résulterait qu'une partie de teinture
aurait changé 5,400 parties de cuivre en 6,552 parties d'argent, et, par conséquent,
on ne se trompe pas de beaucoup en disant qu'une partie de teinture avait transmué
10,000 parties de métal.
Actum loco in die ut supra, in memoriam et fidem rei sic
gestæ factæ quæ veræ transmutationis.
L.S. Joseph, comte de Würben et de Freudenthal.
L. S. Wolf, baron de Metternich.
L. S. Ernest, comte de Metternich.
L. S. Wolf-Philippe Pantzer.
Pour dissiper le merveilleux des expériences qui furent exécutées chez le seigneur
Wolf-Philippe Pantzer, nous croyons qu'il suffit de porter son attention sur cette certaine
eau dont parle le procès-verbal ; elle dut jouer dans la transmutation un rôle beaucoup
plus sérieux que ne semblent l'indiquer les termes indifférents sous lesquels on la désigne.
Ce liquide ne pouvait être autre chose qu'une dissolution concentrée d'azotate d'argent,
liqueur incolore, comme on le sait, et que rien ne distingue de l'eau par son apparence
extérieure. Les objets de cuivre préalablement chauffés et trempés dans cette dissolution,
en sortaient recouverts d'une couche d'argent métallique. Ce qui prouve la vérité
de l'explication que nous n'hésitons pas à présenter des faits précédents, c'est que
les objets de cuivre, en subissant cette prétendue transmutation, augmentaient notablement
de poids, comme l'article 15 le constate ; cette augmentation de poids ne pouvait provenir
que de l'argent précipité à la surface du cuivre. On comprend d'ailleurs qu'après avoir
subi cette prétendue transmutation, le métal résistât à l'action de la coupelle ;
dans cette opération, le cuivre du pfennig disparaissait dans la substance de la coupelle,
et l'argent, qui était resté en couche épaisse à la surface du métal, formait le bouton
de retour. On peut se demander, il est vrai, comment les auteurs de cette expérience
se méprirent à ce point sur la nature du liquide où les pièces étaient plongées,
et n'eurent point l'idée de le soumettre à l'analyse, avant de procéder à aucune opération.
Mais c'est probablement parce que les nobles personnages devant qui l'expérience fut
exécutée, ces hauts barons et seigneurs, n'avaient pas, en chimie, d'aussi beaux grades.
Pour donner une conclusion ou une explication générale concernant les transmutations
opérées par Lascaris, nous dirons qu'il résulte des récits précédents que la teinture rouge
de Lascaris qui servait à produire les transmutations en or, était du chlorure d'or, plus
ou moins dissimulé ; et que sa teinture blanche qui servait à obtenir les transmutations
des métaux en argent, était une dissolution aqueuse d'azotate d'argent.
Comme appendice à l'histoire de Lascaris, il nous reste à raconter les aventures des trois
adeptes en possession de sa teinture, qui ont laissé en Allemagne et en France des traces
que l'histoire et la critique doivent s'attacher à conserver. Ces trois adeptes sont
Bötticher et Gaëtano pour l'Allemagne, et pour la France le Provençal Delisle. L'importance
du rôle que ces trois personnages jouent dans l'histoire de l'alchimie au dernier siècle
nous oblige d'accorder à chacun d'eux un chapitre spécial, comme pour marquer la place
qu'ils occupent, non à côté, mais à la suite de leur maître.
Bötticher
Nous avons déjà entrevu cet adepte au commencement de la carrière de Lascaris,
nous l'avons vu recevoir du grand adepte l'investiture hermétique ; nous le suivrons ici
dans les phases principales de sa vie.
Jean-Frédéric Bötticher était né le 4 février 1682, à Schlaitz, dans le Voigtland, en Saxe.
Il fut en grande partie élevé à Magdebourg, auprès de son père, qui remplissait
des fonctions à la Monnaie. Ce dernier avait des idées manifestement tournées aux sciences
occultes, et prétendait posséder le secret de la pierre philosophale. C'est probablement
à l'éducation qu'il reçut de son père que le jeune Bötticher dut les prédilections
qu'il manifesta de très bonne heure pour les sciences secrètes. Il avait une dose
très prononcée de superstition, et mettait une certaine importance à être né le dimanche,
ce qui lui donnait, d'après un préjugé du temps, la faculté de lire dans l'avenir. Ayant eu
le malheur de perdre son père, et sa mère s'étant mariée en secondes noces, il dut songer
à embrasser une profession. Il n'avait que dix-neuf ans lorsqu'il entra comme apprenti
chez l'apothicaire Zorn, à Berlin. C'est en 1701, c'est-à-dire l'année même de son entrée
en pharmacie, qu'eurent lieu le commencement de sa liaison avec Lascaris
et ces conversations intimes dans lesquelles le jeune apprenti confiait au grand adepte
ses études hermétiques et sa lecture assidue de Basile Valentin.
À peine eut-il reçu de Lascaris la haute mission dont ce grand maitre l'avait jugé digne,
à peine eut-il fait sa première projection, que le jeune initié jura de ne plus vivre que
dans la société des alchimistes. On a vu comment il s'était empressé, tout aussitôt,
de quitter le laboratoire de maître Zorn. Ce dernier néanmoins ne tarda pas à lui offrir
une occasion d'y rentrer, avec l'espoir secret de l'y retenir. Il invita à dîner le jeune
Bötticher, un jour qu'il recevait à sa table deux personnes étrangères, le prêtre Winkler,
de Magdebourg, et le prêtre Borst, de Malchon. Les convives de maître Zorn réunirent toute
leur éloquence pour persuader au jeune homme de revenir à sa profession et de renoncer
à un art chimérique. Jamais, lui dit-on, vous ne rendrez possible l'impossible. À ces mots
le jeune homme, se levant Impossible ! s'écria-t-il d'un ton furieux ; et il se dirigea
aussitôt vers le laboratoire, disant qu'il allait exécuter cette chose impossible.
Tous les convives l'ayant suivi dans le laboratoire, Bötticher prit un creuset
et se disposa à y faire fondre du plomb ; mais on l'en détourna, dans la crainte que
le métal qu'il allait employer n'eût subi quelque préparation préalable. Ce fut donc
de l'argent qu'il y plaça ; il en prit un poids d'environ trois onces, qu'il chauffa
fortement dans le creuset. Au bout de quelques instants, tirant de sa poche un petit flacon
d'argent, il y prit un peu de pierre philosophale : c'était, nous dit Schmieder,
une substance ayant la forme d'un verre couleur rouge de feu. Bötticher en jeta un petit
grain sur l'argent fondu et chauffa plus fort. Enfin il coula le métal et le montra
aux incrédules, qui furent forcés de reconnaître que c'était de l'or parfaitement pur.
Bötticher vivait en grande intimité avec un certain Siebert, travailleur, comme
les Allemands appellent celui qui dirige un laboratoire de pharmacie. Il exécuta sous
les yeux de ce dernier une projection aussi remarquable que la précédente. Siebert mit
dans un creuset huit onces de mercure, Bötticher y jeta gros comme un grain de blé
d'une poudre rouge mélangée à de la cire. Le mercure se transforma en une poudre brune
qui fut mêlée avec huit onces de plomb tenu préalablement en fusion. Un quart d'heure après,
le tout était changé en or.
Par les transmutations précédentes, et par quelques autres qu'il exécuta pour convaincre
d'autres amis incrédules, Bötticher devint en peu de temps le lion de Berlin. Seulement
c'était le faux lion de la fable, car il n'en avait que la peau. Cet alchimiste
par procuration assurait partout qu'il savait préparer la teinture philosophale
qu'il employait, et on le croyait pour deux motifs : d'abord parce que Lascaris
ne se montrait pas, ensuite parce que l'on savait que Bötticher avait été élève chez maître
Zorn, ce qui fait assez voir quelle grande opinion on avait alors des aides apothicaires.
Il faut croire cependant qu'un peu de satire se mêlait à cette admiration, car, selon
Schmieder, on se permettait, à Berlin, d'appeler notre alchimiste adeptus ineptus.
Les bruits de la ville étant parvenus jusqu'à la cour, le roi Frédéric Guillaume Ier voulut
assister à une transmutation, et ordonna, en conséquence, de s'assurer de la personne
de Bötticher. Déjà l'ordre était lancé de s'emparer de lui ; mais, averti à temps,
il sortit de Berlin pendant la nuit et s'achemina à pied vers la ville de Wittenberg.
Comme il venait de traverser l'Elbe, il aperçut, à une certaine distance derrière lui,
un commandant prussien que l'on avait envoyé à sa poursuite. Il n'eut que le temps
de se jeter dans un bois voisin pour lui échapper.
Bötticher avait un oncle à Wittenberg ; c'était le professeur Georges Gaspard Kirchmaier,
que l'on cite parmi les écrivains alchimiques ; il se réfugia chez lui. Mais le roi
de Prusse voulait à toute force posséder ce trésor vivant ; il le fit donc réclamer
à la ville de Wittenberg, comme sujet prussien, car on croyait Bötticher né à Magdebourg.
De son côté, l'Électeur de Saxe, Auguste II, roi de Pologne, le réclamait aussi comme
son sujet. C'est au dernier de ces deux monarques que Bötticher se rendit, mais sans doute
dans un tout autre intérêt que celui de faire trancher entre les deux cours la question
de sa nationalité.
À Dresde, l'adepte fut parfaitement accueilli, et l'Électeur de Saxe, enchanté des preuves
faites en sa présence, s'empressa de le nommer baron. Une fois parvenu aux honneurs,
Bötticher oublia tout ; il ne songea plus à ses études médicales et ne fut occupé
que de ses plaisirs. D'après le train de vie qu'il mena, pendant deux ans, dans la capitale
de la Saxe, on serait même tenté de croire qu'il avait perdu la tête. Il se fit bâtir
une maison superbe où il donnait de splendides repas ; ces repas étaient très fréquentés,
parce qu'il ne manquait jamais de mettre une pièce d'or sous la serviette de chaque convive.
Les dames surtout s'y montraient empressées. On aimait à jouer avec lui,
parce qu'il ne cherchait qu'à perdre. En un mot, il était, dans la haute société,
le cher ami de tout le monde.
Toutes ces dépenses, toutes ces prodigalités, rehaussaient beaucoup, sans doute,
l'apostolat que le jeune adepte accomplissait avec tant de conscience et de zèle, mais
elles faisaient aussi singulièrement baisser sa provision de poudre philosophale.
Il s'était fort gratuitement mis en tète qu'il pourrait, grâce aux talents que chacun lui
reconnaissait, la renouveler sans recourir à Lascaris. Égaré par cette illusion,
il continuait à en prodiguer les restes sans mesure. Il finit par l'épuiser
jusqu'au dernier grain, essaya d'en composer d'autre et ne put y réussir.
Sa source d'or une fois tarie, les dépenses avaient cessé tout d'un coup chez l'alchimiste.
Les courtisans de sa fortune, ses parasites ordinaires et extraordinaires, commencèrent
naturellement par lui tourner le dos ; ensuite, leur ressentiment s'étant accru
avec le souvenir des jouissances qu'ils avaient perdues, ils le dénoncèrent comme un espion.
Cette calomnie n'ayant pu trouver créance, on en chercha d'autres. Ses domestiques,
mécontents parce qu'on ne les payait pas, se liguèrent avec ses ennemis et répandirent
le bruit qu'il s'apprêtait à prendre la fuite. Dès ce moment, et sur l'ordre de l'Électeur,
sa maison fut entourée de soldats, et ses appartements occupés par des gardes
qui le retinrent prisonnier dans son hôtel. Bötticher comprit alors, un peu tard,
sans doute, mais enfin il comprit, que les rois ne donnent pas gratis des honneurs
et le titre de baron aux garçons apothicaires.
Cependant Lascaris, qui voyageait encore en Allemagne, n'avait pas perdu de vue son jeune
ami. Il avait appris son départ pour Dresde et ce qui lui était arrivé dans la capitale
de la Saxe. À la mauvaise tournure que l'affaire semblait prendre, il regretta d'être
la cause indirecte de la situation où se trouvait Bötticher, et résolut de n'épargner
aucun sacrifice pour l'en tirer. C'est dans ce but qu'il se rendit à Berlin en 1703.
Pendant son séjour dans cette ville, Bötticher avait noué une liaison étroite avec un jeune
médecin nommé Pasch, homme d'un caractère décidé. Lascaris s'adressa à lui. Dans un long
entretien qu'ils eurent ensemble, Lascaris lui fit une peinture émouvante de la triste
position de leur ami, et le persuada de se dévouer à sa délivrance. Pasch consentit
à se rendre à Dresde pour certifier à Auguste II l'innocence de Bötticher, et lui proposer
en même temps une rançon de huit cent mille ducats. Cependant le docteur Pasch exprimait
quelques doutes, ayant de la peine à croire que Lascaris pût disposer d'une somme aussi
considérable. Alors le grand adepte, le prenant par la main, le fit entrer
dans un appartement retiré, et lui découvrit toute sa provision de teinture philosophale.
Elle pesait six livres. Il ajouta que, grâce à son art, cette masse changerait cent livres
d'or en de nouvelle pierre philosophale, laquelle pourrait convertir en or trois ou quatre
mille fois son poids d'un métal vil. Comme dernier argument, Lascaris fit devant le docteur
Pasch une transmutation avec sa teinture, et finit par lui promettre de le rendre aussi
riche que Bötticher s'il parvenait à le délivrer.
Comment résister à cet éblouissant étalage de l'argument irrésistible ? Le docteur se mit
en route. Il avait à Dresde deux parents, grands seigneurs et très influents à la cour.
Espérant obtenir par leur crédit une audience de l'Électeur, il s'adressa à eux
et leur communiqua ses projets. Mais ses parents étaient gens expérimentés et très au fait
des habitudes des cours. Ils jugèrent, avec beaucoup de raison, que l'offre faite au roi
de Pologne d'une somme aussi prodigieuse ne pourrait que rendre plus étroite la captivité
de Bötticher, attendu que l'on ne mettrait pas en doute que tout l'or en question ne dût
être fabriqué par le prisonnier. Ils proposèrent donc de n'adresser au roi aucune ouverture
et de travailler en silence à préparer l'évasion de l'alchimiste.
Pasch approuva ce plan ; il s'installa dans une maison voisine de celle de Bötticher,
et commença par établir une correspondance par les fenêtres avec le prisonnier, qui fut
ainsi mis au courant des préparatifs faits pour sa délivrance. On eut bientôt acheté
ses domestiques, qui devinrent les intermédiaires d'une correspondance plus facile et plus
détaillée. Tout alla bien jusqu'au moment où les gens du roi s'aperçurent qu'il se tramait
quelque chose entre les deux amis. L'ordre arriva aussitôt de s'emparer du docteur Pasch,
qui fut jeté dans la forteresse de Sonneinstein ; Bötticher lui-même fut enfermé dans celle
de Kœnigstein, et confié à la garde du comte de Tschirnhaus. Toutefois on mit
à sa disposition un laboratoire pour lui permettre de continuer ses recherches d'alchimie.
Pasch était depuis deux ans et demi prisonnier de l'Électeur de Saxe, lorsqu'un des soldats
qui le gardaient se montra disposé à faciliter sa fuite. Tous les deux se laissèrent
glisser le long d'une corde, qui, malheureusement, n'atteignait pas jusqu'à terre.
Le soldat s'en tira sans accident, mais Pasch tomba sur les rochers et se brisa le sternum.
Son compagnon le traîna comme il put jusqu'aux frontières de Bohème et de là à Berlin,
où il arriva dans le plus triste état. Comme il n'avait pas vu Lascaris depuis le jour
de leur entrevue, Pasch se plaignait avec amertume des souffrances et des dangers auxquels
il s'était inutilement exposé. Ses plaintes étant parvenues jusqu'à la cour, le roi
Frédéric le fit venir et parut écouter avec intérêt le récit de ses infortunes. Bien sûr,
dès ce moment, que Bötticher n'était pas un véritable adepte, Frédéric ne le regrettait
plus et se reprochait peut-être de l'avoir poursuivi avec un acharnement qui avait causé
son malheur, et par contre-coup celui du pauvre Pasch, qui mourut six mois après
son arrivée à Berlin. Les détails qui précèdent ont été transmis par le conseiller Dippel,
qui les avait appris de Pasch pendant les derniers jours de la vie du pauvre jeune homme.
Cependant Bötticher demeurait toujours enfermé dans la forteresse de Koenigstein. Confié
à la garde du comte de Tschirnhaus, il ne devait recouvrer sa liberté qu'après avoir refait
la teinture philosophale, ou du moins indiqué ce qu'il employait pour la faire, deux
conditions presque égales, et pour lui également impossibles à remplir. Mais la patience
de l'Électeur était à bout ; il menaça l'artiste de toute sa colère. Dans ces conjonctures,
Bötticher pouvait s'attendre au plus sinistre dénouement, lorsqu'un bonheur imprévu vint
le tirer de danger.
Depuis longtemps on s'occupait en Europe de chercher à reproduire la porcelaine,
que la Chine et le Japon avaient le privilège exclusif de préparer et dont la fabrication
était tenue fort secrète dans ces deux pays. Au dix-septième siècle, les princes faisaient
entreprendre beaucoup de recherches pour découvrir la manière de fabriquer ces précieuses
poteries, qui étonnaient par leur éclat, leur dureté et leur translucidité. L'Électeur
de Saxe avait confié au comte Ehrenfried Walther de Tschirnhaus des recherches spéciales
dans cette direction. Or c'est sous la surveillance particulière du comte de Tschirnhaus
que Bötticher, comme on l'a vu, avait été placé, par l'ordre de l'Électeur,
dans la forteresse de Koenigstein pour y continuer ses travaux alchimiques. Témoin
des essais du comte relatifs à la fabrication de poteries analogues à la porcelaine
de la Chine, notre adepte fut naturellement conduit à prendre part à ses travaux.
Son talent de chimiste et ses connaissances en minéralogie lui donnèrent le moyen d'obtenir,
dans ce genre de recherches, d'intéressants résultats. Le comte de Tschirnhaus le décida
alors à s'adonner entièrement à ce problème industriel, plus sérieux et plus important
que celui dont l'Électeur attendait la solution.
En 1704, Bötticher découvrit la manière d'obtenir la porcelaine rouge, ou plutôt
un grès-cérame, espèce de poterie qui ne diffère de la porcelaine que par son opacité.
Il parait cependant que Bötticher n'avait d'abord composé cette nouvelle poterie que
pour en faire des creusets très réfractaires en vue de ses opérations alchimiques.
Ce premier succès, ce premier pas dans l'imitation des porcelaines de la Chine, satisfit
beaucoup l'Électeur de Saxe, et c'est pour lui faciliter la continuation de ses doubles
travaux, c'est-à-dire de ses recherches céramiques et de ses expériences d'alchimie, que,
le 2 septembre 1707, ce prince fit transporter Bötticher, de la forteresse de Koenigstein,
à Dresde, on plutôt dans les environs de cette ville, dans une maison fournie
d'un laboratoire céramique que l'Électeur avait fait disposer sur le Jungferbastei.
C'est là que Bötticher reprit avec le comte de Tschirnhaus ses essais pour fabriquer
la porcelaine blanche. On ne s'était néanmoins relâché en rien de la surveillance
dont le chimiste était l'objet ; il était toujours gardé à vue. Il obtenait quelquefois
la permission de se rendre à Dresde ; mais alors le comte de Tschirnhaus, qui répondait
de sa personne, l'accompagnait dans sa voiture.
Nous prions les lecteurs qui seraient tentés de mettre en doute la véracité de ces détails,
de vouloir bien se rappeler qu'au dix-septième siècle les nombreux essais que l'on fit
en Europe pour la fabrication de la porcelaine furent partout environnés du secret le plus
rigoureux ; que la première manufacture de porcelaine qui fut établie en Saxe, celle
du château d'Albert, était une véritable forteresse, avec herse et pont-levis, dont nul
étranger ne pouvait franchir le seuil ; que les ouvriers reconnus coupables d'indiscrétion
étaient condamnés, comme criminels d'État, à une détention perpétuelle dans la forteresse
de Koenigstein, et que, pour leur rappeler leur devoir, on écrivait chaque mois,
sur la porte des ateliers, ces mots : Secret jusqu'au tombeau. Ainsi l'Électeur de Saxe
avait deux motifs de veiller avec vigilance sur la personne de Bötticher, occupé,
sous ses ordres, à la double recherche de la porcelaine et de la pierre philosophale.
Le comte de Tschirnhaus mourut en 1708 ; mais cet événement n'interrompit point les travaux
de Bötticher, qui réussit, l'année suivante, à fabriquer la véritable porcelaine blanche,
en se servant du kaolin qu'il avait découvert à Aue, près de Schneeberg. C'est au milieu
de l'étroite surveillance dont il continuait d'être entouré que notre chimiste fut forcé
d'exécuter les essais si pénibles et si longs qui conduisirent à cette découverte
importante. Mais sa gaieté naturelle ne s'alarmait point de ces obstacles. Il fallait
passer des nuits entières autour des fours de porcelaine, et pendant des essais de cuisson
qui duraient trois ou quatre jours non interrompus. Bötticher ne quittait pas la place
et savait tenir les ouvriers éveillés par ses saillies et sa conversation piquante.
La fabrication de la porcelaine valait mieux pour la Saxe qu'une fabrique d'or. Fort
de l'avantage qu'il venait d'obtenir, certain d'enrichir, par sa découverte, les États
de son maître, Bötticher osa avouer à l'Électeur qu'il ne possédait point le secret
de la pierre philosophale, et qu'il n'avait jamais travaillé qu'avec la teinture
que Lascaris lui avait confiée. L'Électeur de Saxe pardonna à Bötticher. La fabrication
de la porcelaine était pour son pays un trésor plus sérieux que celui qu'il avait tant
convoité. Une première fabrique de porcelaine rouge avait été établie à Dresde en 1706,
du vivant du comte de Tschirnhaus ; une autre de porcelaine blanche fut créée en 1710,
dans le château d'Albert à Meissen, lorsque Bötticher eût découvert l'heureux emploi
du kaolin d'Aue. Bötticher rentra dans tous ses honneurs et même dans son titre de baron.
Il reçut en outre la distinction, bien méritée, de directeur de la manufacture
de porcelaine de Dresde. Mais, redevenu libre et ayant retrouvé sa position brillante,
il perdit les habitudes du travail qu'il avait prises pendant sa captivité ; il ne mena
plus, dès ce moment, qu'une vie de plaisirs et de luxe, et mourut en 1719, à l'âge
de trente-sept ans.
Delisle
On met au nombre des envoyés de Lascaris l'alchimiste provençal Delisle, dont
les opérations ont fait beaucoup de bruit en France dans les dernières années du règne
de Louis XIV. Mais cette opinion ne peut être acceptée qu'avec une rectification
d'une nature assez grave, comme on va le voir.
Selon l'auteur de l'Histoire de la philosophie hermétique, Lenglet du Fresnoy, qui avait
recueilli des renseignements authentiques sur ce personnage, son contemporain, Delisle
n'était autre chose que le domestique d'un philosophe qui passait pour posséder la poudre
de projection. Il est permis d'admettre, avec Schmieder, que cet adepte tenait sa pierre
philosophale, ou plutôt sa provision de chlorure d'or, de Lascaris, car, vers l'année 1690,
époque à laquelle ce philosophe, arrivant d'Italie, se montra dans le midi de la France,
Lascaris parcourait la Péninsule. Quoi qu'il en soit, les opérations de cet adepte ayant
excité quelque défiance, il fut obligé de quitter la France, sur un ordre émané du ministre
Louvois. Il partit pour la Suisse, accompagné de Delisle, et c'est en traversant les gorges
de la Savoie que Delisle aurait assassiné son maître pour lui voler la provision
considérable de poudre de projection qu'il portait sur lui. Delisle rentra en France
déguisé en ermite. Trouva-t-il dans les papiers de sa victime la description de certains
procédés capables de simuler les transmutations ? S'exerça-t-il aux pratiques
de ce dangereux métier ? Ou bien enfin, ce qui est plus probable, faisait-il simplement
usage, pour ses opérations, de la teinture de Lascaris, qu'il avait trouvée renfermée
dans la cassette de son maître ? Tout ce que l'on sait, c'est que, vers 1706, il se mit
à courir le pays en faisant des transmutations, et qu'il excita dans le Languedoc,
le Dauphiné et la Provence, une émotion extraordinaire. Il s'était seulement arrêté trois
années environ dans le village de Sisteron, où il avait rencontré, dans l'un des cabarets
de la route, la femme d'un certain Aluys, dont il devint amoureux, et qui le retint près
d'elle pendant cet intervalle. Il en eut un fils, qui porta le nom d'Aluys, et qui, plus
tard, à la faveur d'une petite quantité de teinture philosophale que sa mère lui avait
laissée en héritage, parcourut, en Italie et en Allemagne, la même carrière où son père
avait brillé.
Les opérations de Delisle consistaient à transformer le plomb en or, selon le procédé
commun des alchimistes ; il avait en outre le talent particulier de changer en or
les objets de fer ou d'acier, opération chimique fort simple en elle-même, mais qui,
exécutée avec adresse et sous les yeux de gens ignorants, produisait l'effet
d'une transmutation véritable. On recherchait avec curiosité, dans le pays, divers objets,
mi-partie d'or et d'acier, tels que clous, couteaux, anneaux, etc., sortis des mains
de l'alchimiste de Sisteron ; ce n'étaient pourtant que des objets préparés à l'avance,
qui, grâce à un tour d'escamotage, semblaient provenir d'une transmutation partielle
en argent ou en or.
Delisle s'était attiré ainsi, dans la Provence, dans le Languedoc et le Dauphiné,
une renommée prodigieuse. On s'empressait, nous dit Lenglet du Fresnoy, à être de ses amis,
je dirai même de ses esclaves. L'évêque de Senez et un grand nombre de personnages
éminents qui s'étaient constitués ses défenseurs, lui formaient une espèce de cour
au château de la Palud. Un vieux gentilhomme, qui avait plusieurs filles à marier,
lui avait offert dans ce château une agréable retraite. C'est là que Delisle, véritable
héros de la Provence, recevait chaque jour les visites des curieux du pays,
qui s'en retournaient émerveillés de ses talents et ravis d'emporter en présent quelque
objet singulier, fruit et témoignage visible de l'habileté de cet incomparable artiste.
Les lettres suivantes, rapportées par Lenglet du Fresnoy dans son Histoire
de la philosophie hermétique, donneront, mieux que tout récit, une idée exacte
des opérations de l'alchimiste provençal.
Lettre écrite par M. de Cerisy, prieur de Châteauneuf,
au diocèse de Rietz, en Provence, le 18 novembre 1706,
à M. le vicaire de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, à Paris.
Voici qui vous paraîtra curieux, mon cher cousin, et à vos amis. La pierre philosophale,
que tant de personnes éclairées ont toujours tenue pour une chimère, est enfin trouvée.
C'est un nommé M. Delisle, d'une paroisse appelée Sylanez, près Barjaumont, et qui fait
sa résidence ordinaire au château de la Palud, à un quart de lieue d'ici, qui a ce secret.
Il convertit le plomb en or et le fer en argent, en mettant sur le métal d'une huile
et d'une poudre qu'il compose, et faisant rougir ce métal sur les charbons. Si bien
qu'il ne serait pas impossible à un homme de faire un million par jour, pourvu qu'il ait
suffisamment d'huile et de poudre ; et autant ces deux drogues paraissent mystérieuses,
autant et même plus la transmutation est simple et aisée. Il fait de l'or blanc, dont il a
envoyé deux onces à Lyon, pour voir ce que les orfèvres en pensent. Il a vendu depuis
quelques mois vingt livres pesant d'or à un marchand de Digne, nommé M. Taxis. L'or
et l'argent de coupelle, de l'aveu de tous les orfèvres, n'ont jamais approché de la bonté
de ceux-ci. Il fait des clous partie or, partie fer et partie argent. Il m'en a promis un
de cette sorte, dans une conférence de près de deux heures que j'eus avec lui le mois
passé, par ordre de M. l'évêque de Senez, qui a vu toutes choses de ses propres yeux,
et qui m'a fait l'honneur de m'en faire le récit ; mais il n'est pas le seul. Monsieur
et Madame la baronne de Reinswalds m'ont montré le lingot d'or qu'ils ont vu faire devant
leurs yeux. Mon beau-frère Sauveur, qui perd son temps depuis cinquante ans à cette grande
étude, m'a apporté depuis peu un clou qu'il a vu changer en or, et qui doit le persuader
de son ignorance. Cet excellent ouvrier a reçu une lettre de M. l'intendant, que j'ai lue,
aussi obligeante qu'il mérite. Il lui offre son crédit auprès des ministres pour la sûreté
de sa personne, à laquelle et à la liberté de laquelle on a déjà entrepris deux fois.
On croit que cette huile dont il se sert est un or ou argent réduit en cet état.
Il la laisse longtemps au soleil. Il m'a dit qu'il lui fallait six mois pour
ses préparatifs. Je lui dis qu'apparemment le roi voudrait le voir. Il me dit
qu'il ne pouvait pas exercer son art partout, et qu'il lui fallait un certain climat.
La vérité est que cet homme ne parait pas avoir d'ambition. Il n'a que deux chevaux
et deux valets. D'ailleurs, il aime beaucoup sa liberté, n'a presque point de politesse,
et ne sait point s'énoncer en français, mais il parait avoir un jugement solide.
Il n'était qu'un serrurier qui excellait dans son métier, sans jamais l'avoir appris.
Quoi qu'il en soit, tous les grands seigneurs qui peuvent le voir lui font la cour,
jusqu'à faire régner presque l'idolâtrie. Heureuse la France si cet homme voulait
se découvrir au roi, auquel M. l'intendant a envoyé des lingots ! Mais le bonheur serait
trop grand pour pouvoir l'espérer, car j'appréhende fort que l'homme ne meure
avec son secret. J'ai cru, mon cher cousin, qu'une telle nouvelle n'était pas indigne
de vous être communiquée. Elle fera aussi plaisir à mon frère ; envoyez-la lui,
je vous prie. Il y a apparence que cette découverte fera un grand bruit dans le royaume,
à moins que le caractère de l'homme que je viens de vous dépeindre ne l'empêche ; mais,
à coup sûr, il sera parlé de lui dans les siècles à venir. II ne faudra plus aller
au trésor de Florence pour voir des clous partie d'un métal et partie d'un autre, j'en ai
manié et j'en aurais déjà si l'incrédulité ne m'avait fait négliger cet homme
jusqu'à présent. Mais il faut se rendre à la vérité, et j'espère voir cette transmutation
dès que M. Delisle sera de retour à la Palud. Il est présentement aux frontières
du Piémont, dans un château où il trouve du goût. C'est dans le diocèse de Senez.
Je suis, etc. Signé : CERISY.
Autre lettre dudit sieur de Cerisy au même, 27 janvier 1707.
Ma dernière lettre vous parlait d'un fameux alchimiste provençal qui fait séjour
à un quart de lieue d'ici, au château de la Palud, et qu'on nomma M. Delisle.
Je ne pouvais vous dire alors que ce qu'on m'avait dit ; mais voici quelque chose de plus,
mon cher cousin : j'ai un clou moitié fer et moitié argent, que j'ai fait moi-même,
et ce grand et admirable ouvrier m'a voulu encore accorder un plaisir plus grand : ç'a été
de faire moi-même un lingot d'or du plomb que j'avais apporté. Toute la province est
attentive sur ce monsieur ; les uns doutent, les autres sont incrédules ; mais ceux
qui ont vu sont contraints de céder à la vérité. J'ai lu le sauf-conduit que la cour lui a
accordé, avec ordre néanmoins de s'y aller présenter le printemps prochain. Il ira
volontiers, à ce qu'il m'a dit, et il a demandé ce terme pour faire ramasser en ce pays
ce qui lui est nécessaire pour faire une épreuve devant le roi digne de Sa Majesté,
en changeant dans un moment une grande quantité de plomb en or. Il revint ces jours passés
de Digne, où il s'est donné un habit de 590 écus. Il y a travaillé publiquement
et en secret, et il y a donné pour environ mille livres d'or, en clous ou en lingots,
à ceux qui l'allaient voir par curiosité. Je souhaite bien que ce monsieur ne meure pas
avec son secret, et qu'il le communique au roi. Comme j'eus l'honneur de dîner avec lui
jeudi dernier, 20 de ce mois, étant assis à son côté, je lui dis tout bas qu'il ne tenait
qu'à lui d'humilier les ennemis de la France ; il ne dit pas que non, mais il se mit
à sourire. Enfin, cet homme est le miracle de l'art ; tantôt il emploie l'huile
et la poudre, et tantôt la poudre seule, mais en si petite quantité, que quand le lingot
que je fis en fut frotté, il n'y paraissait point du tout. Je m'en irai au Moutier
au premier jour, pour faire travailler proprement à un couteau tout de fer ; M. Delisle
m'a promis que, le tranchant de la lame demeurant fer, il changerait le reste en argent,
et que la même curiosité se trouverait au manche. Voilà ce qui se passe chez nous.
Signé CERISY.
Lettre de M. de Lions, chantre de Grenoble, du 30 janvier 1707.
Vous savez. sans doute, monsieur, que M. de Givaudan, qui commande dans cette province
depuis le départ de M. de La Feuillade, se porte un peu mieux. C'est un général
des meilleurs que le roi ait, et ce serait assurément une perte s'il mourait.
M. Mesnard, curé du Moutier, m'écrit qu'il y a un homme âgé de trente-cinq ans, nommé
M. Delisle, qui convertit le plomb et le fer en or et en argent, et que
cette transmutation est si véritable et si réelle, que les orfèvres trouvent que son or
ou son argent, métamorphosé de la sorte, est très fin et très pur, et cela avec la même
facilité qu'on blanchit un denier avec du vif-argent. On a pris cet homme pendant cinq ans
pour un fou ou pour un fourbe ; mais on vient d'en être désabusé ; car il a enrichi
le gentilhomme chez qui il demeurait et faisait ses opérations. Il est à présent
chez M. de La Palud, qui n'est pas trop bien dans ses affaires, et qui aurait bien besoin
qu'on lui donnât de quoi marier ses filles déjà fort avancées en âge, faute de dot. C'est
ce qu'il a promis, proprio mutu, avant que de s'en aller à la cour, où il a été mandé
par un ordre qui lui a été communiqué de la part de M. l'intendant. Il a demandé du temps
pour amasser la quantité de poudre qu'il faut pour faire en présence du roi plusieurs
quintaux d'or, dont il veut faire présent à Sa Majesté. La principale matière
dont il se sert pour ses opérations sont des simples, dont les principaux sont
la luminaria majora et minor. Il y en a beaucoup de la première sorte dans le jardin
de la Palud, où il en a semé et planté. Pour la dernière, il y en a beaucoup dans
les montagnes de la Palud, qui est un bourg à deux lieues de Moutier. Ce que j'ai
l'honneur de vous dire ici, monsieur, n'est pas un conte fait à plaisir ; M. Mesnard cite
pour témoin M. l'évêque de Senez, qui a vu faire de ces opérations surprenantes.
M. de Cerisy, que bien vous connaissez, prieur de Châteauneuf, avec de la poudre que ledit
sieur Delisle avait donnée, de la grosseur d'une lentille, convertit un petit lingot
du poids de quelques livres. Il fait l'opération en public. Il frotte le fer ou le plomb
avec cette poudre et le met sur du charbon allumé, et en peu de temps on voit blanchir
ou jaunir le métal, qu'on trouve ensuite converti en or ou en argent, suivant la dose
ou la matière du fer ou du plomb qu'on a frotté. C'est un homme sans lettres.
M. de Saint-Auban lui a voulu apprendre à lire et à écrire, mais il en a peu profité.
Il est impoli, rêveur, fantasque, et n'agissant que par boutades. Il n'osa pas même
paraître devant M. l'intendant, qui l'avait mandé ; il pria M. de Saint-Auban d'aller
répondre pour lui en sa place.
Je suis, etc. Signé LIONS.
extrait d'une lettre du 19 janvier 1710, écrite à M. Ricard,
gentilhomme provençal, demeurant rue Bourtibourg.
Le cher Ricard vous envoie un clou moitié argent, moitié fer : celui qui l'a prêté parle
de tout pour l'avoir vu. Il m'a montré un morceau d'or pesant environ deux onces, et dit
qu'il a mis lui-même ce morceau, alors plomb, sur une pelle pleine de charbons ; qu'il a
soufflé ces charbons, mis sur le plomb une pincée de la poudre du charlatan ; que dans
le moment le plomb est devenu or. Il dit qu'il a vu pour plus de soixante mille livres
de lingots d'or à cet homme, et qu'un beau-père du narrateur, nommé Taxis, jadis marchand
à Digne, présentement le plus riche bourgeois de cette contrée, et un autre Taxis,
tous deux riches de plus de deux cent mille livres, ont vendu à Lyon pour des sommes
considérables de lingots d'or faits par cet homme. Il dit avoir envoyé acheter six gros
clous ; l'un des six est celui que je vous envoie : il fut transmué en argent de la tête
jusqu'au milieu, de là en bas il resta fer. Les autres cinq furent tous convertis
en argent, qu'il a encore en lingot et que j'ai vus. Il a diverses épreuves d'or qu'il a
vu faire. Il dit que cet homme met une quantité d'or dans un creuset, le fond, l'annihile,
ce sont ses termes ; il devient semblable à du charbon, et dans cet état on n'en tirerait
plus d'or. Cela fait, il mêle ce charbon avec de la terre grasse ; cette composition est
détrempée avec une eau qu'il prépare longtemps d'avance, tirée d'une infinité d'herbes
qui croissent sur nos montagnes ; cela fait sa poudre. On lui a volé une fois de cette eau
de quoi transformer pour vingt-cinq mille livres de matière. Cette poudre fait le dixième,
c'est-à-dire que d'un louis d'or annihilé il en fait dix, et assure que, s'il avait
le loisir de perfectionner son opération, il ferait, d'un, cinquante ou soixante.
M. l'intendant a un clou de fer or et argent. Il y a dans la province pour plus de quatre
ou cinq mille livres d'or ou d'argent, que cet homme a donné au tiers et au quart,
de ses épreuves, clous, clefs, etc. Il a demandé quinze mois pour préparer de la poudre,
et prétend, arrivant à la cour, transmuer de la matière pour un million. Voilà ce que j'ai
retenu de mille particularités que cet homme m'a racontées. Au retour de M. l'intendant,
qui est à Marseille, je m'informerai de lui de ce qu'il en sait, et je lui demanderai
son clou ; s'il l'a encore, il ne me le refusera pas, et je vous l'enverrai. Adieu,
mon cher oncle, j'aurais grand besoin de tenir cet homme en chambre pendant quelques mois.
Le bruit des opérations de Delisle parvint jusqu'à Versailles, et la cour s'en émut.
Comme on vient de le voir par les lettres précédentes, l'ordre avait été envoyé en 1707
à l'intendant de la province de faire venir Delisle à Paris ; mais, sous divers prétextes,
il avait éludé cet ordre. On voulut cependant pousser l'affaire jusqu'au bout. L'examen
d'une telle question revenait de droit au contrôleur général des finances. Desmaretz,
récemment appelé à ce poste, fut donc chargé de rechercher ce qu'il y avait de fondé
dans les bruits qui couraient sur l'alchimiste de Sisteron. Comme l'évêque de Senez
s'était beaucoup mêlé à tout ce qui concernait Delisle, c'est à lui que Desmaretz
s'adressa pour obtenir les renseignements demandés par la cour. L'évêque de Senez répondit
à ses demandes par la lettre, ou si l'on veut, le rapport qui va suivre :
Lettre adressée par l'évêque de Senez
au contrôleur des finances Desmaretz,
le ... avril 1709.
Monsieur, après vous avoir marqué il y a plus d'un an ma joie particulière au sujet
de votre élévation, j'ai l'honneur de vous écrire aujourd'hui ce que je pense du sieur
Delisle, qui a travaillé à la transmutation des métaux dans mon diocèse, et quoique
je m'en sois expliqué plusieurs fois depuis deux mois à M. le comte de Pontchartrain,
parce qu'il me le demandait, et que j'aie cru n'en devoir point parler à M. de Chamillard
ou à vous, monsieur, tant que je n'ai point été interrogé, néanmoins, sur l'assurance
qu'on m'a donnée maintenant que vous voulez savoir mon sentiment, je vous le dirai
avec sincérité pour les intérêts du roi et la gloire de votre ministère.
Il y a deux choses sur le sieur Delisle qui, à mon avis, doivent être examinées
sans prévention ; l'une est son secret, l'autre est sa personne ; si ses opérations sont
véritables, si sa conduite a été régulière. Quant au secret de la transmutation, je l'ai
jugé longtemps impossible, et tous mes principes m'ont rendu incrédule plus qu'aucun autre
contre le sieur Delisle, pendant près de trois ans ; pendant ce temps je l'ai négligé ;
j'ai même appuyé l'intention d'une personne qui le poursuivait, parce qu'elle m'était
recommandée par une puissance de cette province. Mais cette personne ennemie m'ayant
déclaré, dans son courroux contre lui, qu'elle avait porté plusieurs fois aux orfèvres
d'Aix, de Nice et d'Avignon, le plomb ou le fer du sieur Delisle, changés devant elle
en or, et qu'ils l'avaient trouvé très bon, je crus alors devoir me défier un peu
de ma prévention. Ensuite, l'ayant rencontré dans ma visite épiscopale chez un de mes amis,
on le pria d'opérer devant moi ; il le fit, et lui ayant moi-même offert quelque clous
de fer, il les changea en argent dans le foyer de la cheminée, devant six ou sept témoins
dignes de foi. Je pris les clous transmués et les envoyai par mon aumônier à Imbert,
orfèvre d'Aix, qui, après les avoir fait passer par les épreuves, déclara qu'ils étaient
du très bon argent. Je ne m'en suis pourtant pas tenu à cela ; M. de Pontchartrain m'ayant
témoigné, il y a deux ans, que je ferais chose agréable à Sa Majesté de le bien faire
informer de ce fait, j'appelai le sieur Delisle à Castellane ; il y vint ; je le fis
escorter de huit ou dix hommes très attentifs, les avertissant de bien veiller
sur ses mains, et devant nous tous il changea sur un réchaud deux pièces de plomb et deux
pièces d'or en argent que j'envoyai à M. de Pontchartrain, et qu'il fit voir aux meilleurs
orfèvres de Paris, qui les reconnurent d'un très bon carat, comme sa réponse que j'ai
en mains me l'apprend. Je commençai alors d'être fortement ébranlé ; mais je l'ai été bien
davantage par cinq ou six opérations que je lui ai vu faire devant moi à Suez,
dans le creuset, et encore plus par celles que lui-même m'a fait exécuter devant lui,
sans qu'il touchât à rien. Vous avez vu encore, monsieur, la lettre de mon neveu,
le P. Béraud, de l'Oratoire de Paris, sur l'opération qu'il avait faite lui-même
à Castellane, dont je vous atteste la vérité. Enfin, mon neveu, le sieur Bourget, étant
venu ici depuis trois semaines, a fait aussi la même opération, dont il aura l'honneur
de vous faire le détail, monsieur, et ce que nous avons vu et fait, cent autres personnes
de mon diocèse l'ont vu et fait aussi. Je vous avoue, monsieur, qu'après ce grand
témoignage de spectateurs, de tant d'orfèvres, de tant d'épreuves de toutes sortes,
mes préventions ont été forcées de s'évanouir, ma raison a cédé à mes yeux,
et mes fantômes d'impossibilité ont été dissipés par mes propres mains.
Il s'agit maintenant de sa personne et de sa conduite, contre laquelle on répand trois
soupçons : le premier, sur ce qu'il est mêlé dans une procédure criminelle de Sisteron
pour les monnaies ; le second, de ce qu'il a eu deux sauf-conduits sans effet ;
et le troisième, de ce qu'aujourd'hui il tarde d'aller à la cour pour y opérer. Vous voyez,
monsieur, que je ne cache ni n'évite rien. Sur la procédure de Sisteron, le sieur Delisle
m'a soutenu qu'elle n'avait rien contre lui qui puisse avec raison le faire blâmer
de la justice, et qu'il n'avait jamais fait aucun négoce contraire au service du roi ;
la vérité, ayant été il y a six ou sept ans à Sisteron pour cueillir des herbes
nécessaires à ses poudres, sur les montagnes voisines, il avait logé chez un nommé Pelous,
qu'il croyait honnête homme ; que, quelque temps après sa sortie, Pelous fut accusé
d'avoir remarqué des louis d'or, et comme le sieur Delisle avait demeuré chez cet homme,
on soupçonna qu'il pouvait bien avoir été complice de Pelous ; et cette simple idée,
sans aucune preuve, le fit condamner par contumace, chose assez ordinaire aux juges,
dont les sentences sont toutes rigoureuses contre les absents ; et l'on a su, pendant
mon dernier séjour à Aix, que le nommé André Aluys n'avait répandu quelques soupçons
contre lui que pour éviter de lui payer quarante louis qu'il lui avait prêtés.
Mais permettez-moi, monsieur, d'aller plus loin et d'ajouter que, quand il y aurait
quelques soupçons, je crois qu'un secret si utile à l'État, tel qu'est le sien, mérite
des ménagements infinis.
Quant aux deux sauf-conduits sans effet, je puis vous répondre certainement, monsieur,
que ce n'est pas sa faute, car son année consistant proprement dans les quatre mois
de l'été, quand on les lui ôte par quelque traverse, on l'empêche d'agir et on lui enlève
une année entière. Ainsi, le premier sauf-conduit devint inutile par l'irruption du duc
de Savoie en 1707, et le second fut à peine obtenu à la fin de juin 1708, que ledit sieur
fut insulté par des gens armés, abusant du nom de M. le comte de Grignan, auquel ledit
sieur eut beau écrire lettres sur lettres ; il ne put jamais en recevoir aucune réponse
pour sa sûreté.
Ce que je viens de vous dire, monsieur, détruit déjà la troisième objection et fait voir
pourquoi il ne peut aujourd'hui aller à la cour, nonobstant ses promesses de deux ans.
C'est que les deux et même les trois étés lui ont été arrachés par des inquiétudes
continuelles. Voilà d'où vient qu'il n'a point travaillé et que ses poudres et ses huiles
ne sont point encore dans la quantité et dans la perfection nécessaires ; voilà pourquoi
il n'a point de poudre parfaite, et n'a pu en donner au sieur du Bourget pour vous
en envoyer ; et si aujourd'hui il a fait changer du plomb en or avec très peu de grains
de sa poudre, c'était assurément tout son reste, comme il me l'avait dit longtemps avant
qu'il sût que mon neveu dût venir ici, et quand même il aurait gardé ce peu de matière
pour opérer devant le roi, jamais il ne se serait aventuré avec si peu de fonds, parce que
les moindres obstacles de la part des métaux plus aigus ou plus doux
— ce qui ne se connaît qu'en opérant — le feraient passer trop facilement
pour un imposteur, si, dans le cas d'inutilité de sa première poudre, il n'en avait pas
assez d'autre pour surmonter tous ces accidents.
Souffrez donc, monsieur, que pour conclusion je vous répète qu'un tel artisan ne doit pas
être poussé à bout, ni forcé de chercher d'autres asiles qui lui sont offerts, et qu'il a
méprisés par son inclination et par mes conseils ; qu'on ne risque rien en lui donnant
du temps, et qu'on peut beaucoup perdre en le pressant trop ; que la vérité de son or
ne peut plus être douteuse, après les épreuves de tant d'orfèvres d'Aix, de Lyon
et de Paris, et que, le peu d'effet des sauf-conduits précédents ne venant point
de sa faute, il est important de lui en donner un autre, du succès duquel je me ferai fort,
si vous voulez bien en confier les bornes et les clauses à mon expérience pour le secret,
et à mon zèle pour Sa Majesté, à laquelle je vous supplie de vouloir communiquer
cette lettre, pour m'épargner les justes reproches que le roi pourrait me faire un jour,
s'il ne savait pas que je vous ai écrit. Assurez-le, s'il vous plaît,
que si vous m'envoyez un tel sauf-conduit, j'obligerai le sieur Delisle à déposer chez moi
de précieux gages de sa fidélité, qui m'en répondront pour en pouvoir répondre moi-même
au roi. Voilà mes sentiments que je soumets à vos lumières, par le respect singulier
avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
Jean, évêque de Senez.
En même temps que l'évêque de Senez avait été chargé de faire une enquête sur Delisle,
M. de Saint-Maurice, conseiller du roi et président de la monnaie à Lyon, avait reçu
l'invitation de le faire opérer sous ses yeux. Conformément au désir du ministre,
M. de Saint-Maurice fit travailler l'alchimiste en sa présence au château de Saint-Auban.
Le rapport qui suit expose la manière dont l'opérateur procéda pour exécuter deux
transmutations en or, l'une sur du mercure, la seconde sur du plomb. Il faut savoir,
pour comprendre les opérations qui vont être décrites, que Delisle préparait sa poudre
de projection en laissant séjourner plusieurs mois les ingrédients au sein de la terre.
Avant de procéder aux opérations devant le président de la Monnaie, il dut donc commencer
par aller prendre dans le jardin du château sa poudre de projection, qui s'y trouvait
enterrée dans le sol, et qui était censée y subir la préparation ou la coction considérée
par lui comme nécessaire.
Rapport de M. de Saint-Maurice, président de la Monnaie de Lyon.
Les épreuves et les expériences qui ont été faites par le président de Saint-Maurice
au château de Saint-Auban, dans le mois de mai 1710, au sujet de la mutation des métaux
en or et en argent, sur l'invitation qui lui fut faite par le sieur Delisle, de se rendre
audit château pour faire lesdites épreuves, sont en la manière suivante :
Première expérience. — Le sieur de Saint-Maurice conduit par le sieur Delisle et M. l'abbé
de Saint-Auban dans le jardin du château, fit, par leur ordre, ôter de la terre
d'une plate-bande, sous laquelle était une planche en rond qui couvrait un grand panier
d'osier enfoncé dans la terre, dans le milieu duquel était suspendu un fil de fer, au bout
duquel était un morceau de linge contenant quelque chose. Ou fit prendre au sieur
de Saint-Maurice ce morceau de linge, lequel ayant été apporté dans la salle du château,
le sieur Delisle lui dit de l'ouvrir et d'exposer au soleil sur la fenêtre ce qui était
dedans sur une feuille de papier ; ce qui ayant été, M. de Saint-Maurice reconnut
que c'était une espèce de mâchefer ou terre noirâtre et grumeleuse, à peu près du poids
d'une demi-livre. Cette terre resta exposée au soleil l'espace d'un quart d'heure ;
après quoi le sieur de Saint-Maurice enferma le tout dans le même papier et monta
avec ses hommes, le sieur Lenoble, son prévôt, et le sieur de Riousse, subdélégués
à Cannes, de M. Le Brel, intendant de Provence, dans un grenier où il y avait un fourneau
portatif.
Le sieur Delisle dit au sieur de Saint-Maurice de mettre cette espèce de mâchefer
dans une cornue de verre, à laquelle fut joint un récipient ; cette cornue étant
sur le petit fourneau, les charbons qui furent mis autour de la cornue furent allumés
par les valets de M. de Saint-Maurice. Quand la cornue fut échauffée, le sieur Delisle
recommanda à M. de Saint-Maurice de bien observer lorsqu'il verrait précipiter
dans le récipient une petite liqueur jaunâtre en forme de mercure, qui fut de la moitié
d'un gros pois. Il recommanda de prendre garde qu'une manière d'huile visqueuse
qui coulait lentement ne tombât dans le récipient ; à quoi le sieur de Saint-Maurice
eut grande attention ; il sépara promptement le récipient d'avec la cornue,
lorsqu'il s'aperçut que la première matière était précipitée au fond de ce vaisseau.
Ensuite, sans laisser refroidir cette matière, il la versa promptement sur trois onces
de mercure ordinaire qu'on avait mis dans un petit creuset ; sur quoi ayant jeté
deux petites gouttes d'huile du soleil, qui lui fut présentée dans une petite bouteille
par le sieur Delisle, il mit le tout sur le feu l'espace d'un miserere, et coula ensuite
ce qui était dans le creuset dans une lingotière, et il vit naître un petit lingot d'or
en long, du poids d'environ trois onces, qui est le même qu'il a présenté à M. Desmarets.
Il faut remarquer que, lorsque ce mercure philosophique est refroidi et desséché, puis mis
dans une bouteille de verre bien bouchée, il se réduit en poudre, qui s'appelle poudre
de projection et qui est noire.
Seconde expérience. — Elle fut faite avec environ trois onces de balles de plomb
à pistolet, qui étaient dans la gibecière du valet de M. de Saint-Maurice, lesquelles
ayant été fondues dans un petit creuset et affinées par le moyen de l'alun et du salpêtre,
le sieur Delisle présenta à M. de Saint-Maurice un petit papier et lui dit de prendre
de la poudre qui y était environ la moitié d'une prise de tabac, laquelle fut jetée
par le sieur de Saint-Maurice dans le creuset où était le plomb fondu ; il y versa aussi
deux gouttes de l'huile du soleil de sa première bouteille, dont il a été parlé ci-dessus ;
ensuite il remplit ce creuset de salpêtre et laissa le tout sur le feu l'espace d'un quart
d'heure ; après quoi il versa toutes ces matières fondues et mêlées ensemble sur la moitié
d'une cuirasse de fer, où elles formèrent la petite plaque d'or avec les autres morceaux
qui ont été présentés à M. Desmarets par M. de Saint-Maurice.
L'expérience pour l'argent s'est faite de la même manière que cette dernière, à la réserve
que la poudre métallique ou de projection, pour l'argent est blanchâtre, et que celle
pour l'or est jaunâtre et noirâtre.
Toutes lesdites expériences attestées être véritables et avoir été faites au château
de Saint-Auban, par nous, conseiller du roi en ses conseils, président en la cour
des Monnaies de Lyon et commissaire du conseil, nommé par arrêt du 3 décembre 1709,
pour la recherche des fausses fabrications des espèces, tant en Provence, Dauphiné,
que comté de Nice et vallées de Barcelonnette. À Versailles, le 14 décembre 1710.
Signé : De Saint-Maurice.
Avec le rapport précédent, M. de Saint-Maurice envoya au ministre Desmaretz l'or provenant
des deux transmutations opérées sous ses yeux par l'alchimiste de Sisteron. On avait
essayé à la Monnaie de Lyon de frapper des médailles ou pièces avec cet or philosophique ;
mais, le métal s'étant trouvé très aigre, on y renonça, et l'on se contenta d'envoyer
au ministre le lingot fabriqué par Delisle. À Paris, ce métal fut soumis à l'affinage,
et l'on en frappa trois médailles, dont une fut déposée au cabinet du roi : le carré
en subsiste encore au balancier, écrit Lenglet du Fresnoy en 1768, et l'inscription porte :
Aurum arte factum. Le transport du cabinet du roi, de Versailles à Paris ayant mis
ce précieux dépôt dans un grand dérangement, je n'ai pu en donner une empreinte ;
mais j'aurai quelque jour occasion de le faire.
Les deux rapports adressés au ministre Desmarets par l'évêque de Senez et le président
de la Monnaie de Lyon confirmaient, en les précisant, les merveilles attribuées
à l'alchimiste du Midi. Louis XIV, à qui ces faits furent communiqués, fit commander
à Delisle de se rendre à Versailles. Mais, comme cet imposteur avait lieu de redouter
un examen trop attentif, il opposa pendant deux ans toutes sortes de défaites
pour se dispenser de paraître à la cour. À la fin on perdit patience, et l'évêque de Senez
sollicita lui-même une lettre de cachet contre son favori. En 1711, l'alchimiste fut
enlevé et dirigé sur Paris. Dans le trajet, les archers chargés de le conduire, sachant
à quel homme ils avaient affaire, résolurent de le tuer pour s'approprier la pierre
philosophale qu'il portait sur lui. On feignit donc de se relâcher de la surveillance
dont il était l'objet, on lui donna lieu de s'enfuir, et l'on tira sur lui au moment
où il s'échappait. On fut assez maladroit pour ne pas le tuer ; il eut seulement la cuisse
cassée. En cet état il fut enfermé à la Bastille. il y demeura un an, refusant toujours
de travailler, et déchirant dans des accès de désespoir les bandages de ses blessures.
Il finit par s'empoisonner.
Domenico Manuel
Don Domenico Manuel, comte Gaëtano, comte de Ruggiero, comte Neapolitano, maréchal
de camp du duc de Bavière, général, conseiller, colonel d'un régiment à pied, commandant
de Munich et major général du roi de Prusse, était, au temps qui nous occupe, un des plus
grands seigneurs de l'Europe. La pompe de son nom, la variété de ses titres, le faisaient
considérer comme un homme universel. D'où s'était levé cet astre, ou plutôt cette comète
à si longue queue, qui, au commencement du dix-huitième siècle, apparut au firmament
de la philosophie hermétique?
Domenico Manuel était né à Petrabianca, près de Naples, d'une famille honnête et d'un père
maçon. Dans sa jeunesse, il apprit le métier d'orfèvre, ensuite il voyagea en Italie,
et ce fut dans ce pays même que, d'après son propre témoignage, il fut initié, en 1695,
au secret de l'art transmutatoire. Bien que Domenico n'ait point prononcé le nom
de l'adepte qui l'instruisit, on croit avec assez de fondement que c'était ce même
philosophe italien de qui le Provençal Delisle avait tiré sa poudre, c'est-à-dire Lascaris,
qui parlait si bien l'italien dans son voyage avec le conseiller Liebknecht, et qui
ne s'était pas encore montré en Allemagne à l'époque indiquée par Domenico. Schmieder,
d'ailleurs, nomme positivement ce dernier, sous le nom de Gaëtano, parmi les jeunes gens
que Lascaris employait à sa propagande alchimique.
Ce qui est certain, c'est que Domenico avait entre les mains les deux teintures
de Lascaris, la teinture blanche pour l'argent et la teinture rouge
pour les transmutations en or. Seulement il ne possédait ces deux poudres qu'en très
petite quantité. Ne pouvant donc espérer s'enrichir par le produit direct
de ses projections, il voulut atteindre son but par la ruse, le mensonge et l'escroquerie.
Il s'annonçait comme disposé à enrichir tout le monde au moyen des masses de poudre
philosophale qu'il promettait de préparer. En attendant, il dépensait fort peu
de la sienne, tout juste ce qu'il en fallait pour des expériences auxquelles
on n'assistait pas sans payer fort cher. Longtemps il trouva d'illustres benêts qui,
pour le voir opérer, lui apportaient beaucoup plus d'or qu'il n'en fabriquait devant eux ;
il disparaissait ensuite avec la recette.
En quittant l'Italie, le premier pays que Domenico visita fut l'Espagne. Il demeura quatre
mois à Madrid et y fit très bien ses affaires ; car, plus tard, l'ambassadeur espagnol,
marquis de Varto, lui reprocha publiquement à Vienne d'avoir volé quinze mille piastres
à son cousin. Cependant il avait donné de si belles preuves de son art dans la capitale
de l'Espagne, que l'envoyé de Bavière, le baron de Baumgarten, l'engagea à se rendre
à Bruxelles auprès de l'Électeur, qui était alors gouverneur général des Pays-Bas.
Il le présentait à son maître comme un véritable adepte : l'homme, au surplus, ne devait
pas tarder à se recommander lui-même par ses œuvres.
Une fois entré, à Bruxelles, chez l'Électeur Maximilien-Emmanuel de Bavière, Domenico
se signala par des transmutations en or et en argent qui excitèrent l'admiration
de la cour et lui valurent une confiance illimitée. Mais il ne se pressa pas d'exploiter
ces sentiments ; il avait jeté ses vues sur l'Électeur, au bénéfice duquel il voulait,
disait-il, déployer le fort et le fin de son art. Il promettait de lui procurer
des trésors immenses et de préparer en grand, pour son usage, la teinture rouge.
Maximilien avait dans cet aventurier une confiance aveugle ; il n'éprouvait
qu'une crainte, c'était de le voir porter ailleurs sa bonne volonté et ses talents.
Pour se l'attacher plus étroitement, il lui accorda les premières places d'honneur
à sa cour, avec les titres les plus magnifiques et tout l'argent que le fabricant d'or
lui demandait. Il parait que, sur ce dernier chapitre, les besoins étaient fréquents
et les requêtes souvent répétées, car, en très peu de temps, Domenico soutira à l'Électeur
une somme de six mille florins.
Pressé enfin de remplir ses promesses, il voulut recourir à la dernière ruse de son sac.
À trois reprises il essaya de fuir, mais il fut toujours rattrapé. Bien convaincu alors
qu'il avait eu affaire à un fripon, Maximilien le fit conduire en Bavière et enfermer
dans une tour du château de Grimerwald.
Domenico Manuel fut retenu dans cette prison pendant deux ans, au bout desquels il réussit
à s'évader. Il se rendit alors à Vienne, où nous le trouvons en 1704, sous le nom de comte
de Ruggiero. Une projection qu'il fit en présence du prince Antoine de Lichtenstein
et du comte de Harrach réussit à tel point, que toute la cour en resta saisie d'admiration.
L'empereur Léopold le prit sur le champ à son service, et lui donna six mille florins
pour préparer la teinture qui avait servi à cette expérience. Mais l'empereur étant mort
sur ces entrefaites, personne ne réclama ni la teinture ni les six mille florins :
tout fut donc, cette fois, profit sans danger pour notre alchimiste.
Domenico Manuel venait d'ailleurs de trouver un nouveau protecteur, et par conséquent
une nouvelle dupe dans la personne de Jean-Guillaume, Électeur du Palatinat, qui résidait
alors à Vienne. Cet illustre personnage se laissa traiter comme tous les précédents :
les mêmes preuves le convainquirent, les mêmes promesses l'aveuglèrent ; l'impératrice
veuve se mit elle-même de moitié dans ses illusions. L'alchimiste s'était engagé
à leur livrer, dans six semaines, soixante-douze millions, offrant sa tête pour garant
de ses promesses. Mais le jour même où ce terme expirait, il eut l'esprit de se sauver
avec la fille d'un seigneur, qu'il fit comtesse de Ruggiero.
En 1705, on le voit paraître à Berlin sous le nom de comte de Gaëtano. Il demandait au roi
de Prusse de le protéger contre ses persécuteurs, promettant, en retour, de lui enseigner
son art et d'enrichir le trésor royal. Frédéric Ier, que la présence de Lascaris
dans ses États avait ramené aux idées alchimiques, ne repoussa pas les propositions
de Gaëtano, mais il voulut les soumettre à la décision de son conseil. Aucune opposition
ne s'éleva au sein du conseil contre les projets du roi.
Le conseiller Dippel, qui se trouvait alors à Berlin éprouva le désir de faire
connaissance plus intime avec le comte Gaëtano. Celui-ci, fort complaisant pour un tel
connaisseur, lui montra ses deux teintures ; il lui restait encore à peu prés un gros
de la blanche et un peu plus de la rouge. Sur la demande de Gaëtano, Dippel envoya
chercher par son domestique sept livres de mercure. L'alchimiste plaça ce métal
dans un flacon de verre qu'il chauffa au bain de sable. Quand le mercure se trouva porté
à l'ébullition, il jeta sur le métal un grain de sa teinture blanche, et l'on entendit
aussitôt un sifflement aigu. Dès que le bruit eut cessé, Gaëtano, retirant le flacon
du feu, le laissa tomber à terre, et Dippel reconnut avec surprise, parmi ses débris,
un gros culot d'argent pur. Cette opération, qui n'était qu'un tour d'escamotage,
fit du conseiller Dippel un des partisans les plus dévoués de l'adepte.
Le comte Gaëtano, ou plutôt Domenico Manuel, ne tarda pas à recevoir l'ordre d'opérer
devant le roi. Le prince Frédéric-Guillaume, le comte de Wartenberg, maréchal de cour,
et le maréchal de camp, comte de Wartensleben, furent les témoins des essais. Le jeune
prince Frédéric, naturellement très soupçonneux, surveillait de près l'alchimiste. Gaëtano
commença par la transmutation du mercure en or. On mit du mercure dans un creuset
et l'on chauffa ; l'opérateur versa dessus quelques gouttes d'une huile rouge et agita
le contenu du creuset. Au bout d'une demi-heure, on retira le creuset du feu et on le mis
à refroidir. Des orfèvres et des essayeurs de monnaies, que l'on avait fait venir d'avance,
examinèrent alors le métal, qui pesait près d'une livre, et reconnurent qu'il consistait
en or d'assez bon aloi.
Dans une seconde opération, on changea en argent la même quantité de mercure. L'alchimiste
opéra ensuite sur une lame de cuivre, dont il convertit en or la moitié. Pour terminer,
il fit présent au roi de quinze grains de teinture blanche et de quatre grains de teinture
rouge l'assurant que la première lui fournirait quatre-vingt-dix livres d'argent,
et la seconde vingt livres d'or.
Mais, où le comte Gaëtano acheva véritablement de fasciner le roi, ce fut
lorsqu'il lui promit de préparer en deux mois huit onces de teinture rouge et sept
de teinture blanche, quantités qui devaient produire en tout une somme de six millions
de thalers. À partir de ce moment, il fut vénéré à la cour comme un envoyé du ciel ;
il n'eut point d'autre demeure que le palais du prince royal et fut nourri de la cuisine
du roi. Frédéric lui donna solennellement sa parole de l'honorer entre tous s'il tenait
sa promesse.
Gaëtano ne négligeait rien pour se donner toutes les apparences d'un adepte en train
de procéder à l'opération suprême de la préparation de la pierre des sages. Il multipliait
ses projections, ayant toujours soin d'opérer en présence de nombreux témoins, afin
qu'on parlât beaucoup de lui. Quelques-unes de ces transmutations étaient fort singulières
et témoignaient de sa part d'une merveilleuse habileté de main. Un jour, il changeait
en or des florins d'argent sans en altérer ni l'inscription ni l'effigie. Un autre jour,
à l'imitation de Delisle, il transformait à volonté des objets de fer en argent ou en or.
Mais de toutes ses expériences, à cette époque, voici l'une des plus curieuses.
Il avait fait la connaissance d'un jeune Berlinois, et avait reconnu que la discrétion
n'était point la vertu dominante de son ami. Il le fit un jour entrer dans son laboratoire,
afin de le rendre témoin d'une opération sur laquelle il lui recommandait le silence,
bien certain d'ailleurs, que ce confident n'aurait rien de plus pressé que d'aller publier
en tous lieux ce qu'il aurait vu. Gaëtano lui exhiba d'abord sa pierre philosophale ;
c'était une poudre rouge comme du vermillon, nous dit un témoin qui l'avait vue.
Sur la main du jeune homme il posa alors une feuille de papier recouverte d'un peu
de sable ; à côté de ce sable, il mit deux petits grains, à peine visibles, de sa teinture
rouge. Il prit ensuite un florin qu'il fit chauffer et qu'il plaça, encore chaud,
sur la feuille de papier. Il ordonna alors au jeune homme de fermer la main, de telle
sorte que le sable vint recouvrir le florin. Aussitôt, on vit de la fumée s'échapper
de la main, l'odeur du soufre se fit sentir, et le florin se trouva changé en or.
Tous ces tours étaient fort jolis, sans doute, mais ils ne remplissaient pas l'attente
du roi, ni l'importante promesse que Gaëtano lui avait faite. De son côté, ce dernier
se montrait fort mécontent. Il avait espéré des présents considérables, et, jusque-là,
toute la générosité du roi s'était réduite à l'envoi de douze bouteilles de vieux vin
de France. Humilié d'un pareil cadeau, l'artiste se retira une première fois à Hildesheim,
et une seconde fois à Stettin. Cependant, des lettres de grâce, un portrait enrichi
de diamants et une nomination au grade de major général l'eurent bientôt ramené. Un jour,
le roi lui paraissant en humeur de donner, Gaëtano crut le moment venu d'exploiter
ses illusions, et fit la demande catégorique d'une somme de cinquante mille thalers
pour continuer ses travaux. Un autre jour, se décidant à céder son secret pour une somme
ronde, il demanda mille ducats pour un voyage en Italie.
Tant d'inconséquence éveilla les soupçons. Dans le même temps, le roi recevait
de l'Électeur palatin le conseil de se méfier de son homme, et une lettre, envoyée
de Vienne, lui donnait le même avis. Gaëtano fut pressé plus vivement de tenir sa promesse.
Il tenta alors de s'échapper une troisième fois pour gagner Hambourg ; mais on le rattrapa,
et il fut enfermé dans la forteresse de Custrin.
Usant de l'excuse traditionnelle des artistes hermétiques placés sous les verrous, Gaëtano
se plaignit de ne pouvoir travailler en prison. Pour lui ôter ce prétexte, on le ramena
à Berlin où il fut laissé libre. Mais, bien qu'il eût promis de s'occuper immédiatement
de préparer sa teinture, il ne fit qu'exécuter quelques-unes de ses projections ordinaires,
afin de gagner du temps. Tout son but était de trouver une occasion de s'enfuir.
Cette occasion se présenta en effet, et Gaëtano, s'échappant de Berlin, alla chercher
un refuge à Francfort-sur-le-Main. Mais le roi de Prusse ayant demandé son extradition,
le fugitif fut livré et ramené dans la forteresse de Custrin. Sommé une dernière fois
de remplir ses engagements, il paya encore par de belles promesses ou par des essais
insignifiants, qui ne laissèrent plus douter qu'il n'eût pris le roi pour sa dupe. Enfin,
ayant usé toute sa provision de poudre, il devint même incapable de recommencer
ses transmutations ordinaires : son crime de lèse-majesté fut ainsi prouvé
jusqu'à l'évidence. Aussi Gaëtano était-il déjà perdu lorsqu'on lui fit procès
pour la forme. Reconnu coupable du crime de lèse-majesté, le 29 août 1709, il fut pendu
à Berlin. Selon un usage allemand, il fut conduit au supplice couvert d'un habit
de clinquant d'or, et l'on avait doré le gibet où son corps fut attaché.
La sentence des juges de Berlin a été taxée de sévérité et même de barbarie.
Le roi lui-même, qui en avait permis l'exécution, l'apprécia sans doute ainsi lorsque
le temps lui eut permis de réfléchir sur cette triste affaire, car il défendit
à toute la cour de prononcer jamais devant lui le nom de Gaëtano.
Avec l'histoire de cet aventurier se terminent les récits des principales transmutations
métalliques dont nous voulions présenter les particularités intéressantes ou peu connues.
Il serait superflu, nous le croyons, de développer longuement les conclusions
à tirer de ces faits. Dans les événements singuliers dont nous avons raconté les détails,
il y avait sans doute des motifs suffisants pour établir la vérité de l'alchimie
à une époque où l'ignorance des phénomènes chimiques livrait forcément les témoins
de ces expériences à toutes sortes de surprises et d'erreurs. Mais les connaissances
scientifiques de notre époque permettent d'éclaircir le sens de ces faits.
Nous nous sommes efforcé de montrer en quoi ont consisté les ruses ou les fraudes
que les adeptes accomplissaient pour faire croire à leur science. Si, dans quelques-uns
des événements que nous avons rapportés, la critique demeure un instant hésitante,
c'est qu'elle manque de renseignements exacts sur le détail des opérations qui furent
accomplies. Ces particularités secondaires n'enlèvent rien pourtant à la conclusion
générale qu'il nous reste à formuler. Le mensonge et la ruse ayant pour mobile le désir
de s'élever à la fortune et aux honneurs, cette jouissance singulière que l'homme,
en dehors même de tout intérêt, éprouve à tromper ses semblables, et qu'il faut bien
reconnaître quand l'histoire morale de l'humanité nous en offre de si nombreux
et de si étonnants exemples, enfin quelques erreurs involontaires commises de bonne foi,
et provenant de l'imperfection de la science de cette époque, c'est ainsi qu'il convient
d'expliquer les prétendus faits de transmutation métallique dont en vient de lire
les récits.