Les vieilles croyances à la pierre philosophale et à la transmutation des métaux sont
loin d'avoir disparu, comme on le croit, aux lueurs des premières vérités de la chimie
moderne. En dépit des raisonnements et des faits contraires accumulés par la science
de notre époque, malgré les tristes et innombrables déceptions apportées depuis dix siècles
aux espérances des faiseurs d'or, les opinions alchimiques sont encore professées
de nos jours. Dans plusieurs contrées de l'Europe, quelques débris ignorés de la tourbe
des philosophes hermétiques continuent à poursuivre dans l'ombre la réalisation du grand
œuvre, et parmi les modernes adeptes, il en est plus d'un qui n'hésite pas à trouver
dans les principes mêmes de la chimie actuelle, la confirmation de ses doctrines. C'est
principalement dans la rêveuse Allemagne que s'est conservée cette race opiniâtre.
On a déjà vu qu'une vaste association d'alchimistes, fondée en 1790, a existé en Westphalie
jusqu'à l'année 1819, sous le nom de Société hermétique. En 1837, un alchimiste
de la Thuringe présenta à la Société industrielle de Weimar une prétendue teinture propre
à la transmutation des métaux. On a pu lire à la même époque, dans les journaux français,
l'annonce d'un cours public de philosophie hermétique, par le professeur B..., de Munich.
Enfin, aujourd'hui même, on cite dans le Hanovre et dans la Bavière des familles entières
qui se livrent en commun à la recherche du grand œuvre.
Mais l'Allemagne n'est pas le seul pays de l'Europe où l'alchimie continue d'être cultivée.
Dans plusieurs villes de l'Italie et dans la plupart des grandes villes de France,
on trouve encore des alchimistes. De loin en loin, nous voyons paraître dans
la bibliographie française, quelques écrits où les prétendus mystères de l'art sont exposés
dans un langage d'une obscurité impénétrable et avec le cortège des symboles traditionnels.
Ces livres, dérobés habituellement à la connaissance du public, ne se voient guère
qu'entre les mains des initiés. Les curieux et les amateurs des souvenirs du vieux temps
y retrouvent avec délices un arrière-parfum des rêveries du Moyen Âge.
Entre les villes de la France, on peut citer Paris comme particulièrement riche
en alchimistes. Cette observation n'a rien d'exagéré : on peut dire qu'il existe à Paris
des alchimistes théoriciens et des adeptes empiriques. Les premiers se bornent
à reconnaître pour vraie la donnée scientifique de l'alchimie, les autres s'adonnent
aux recherches expérimentales qui se rattachent à la transmutation des métaux. Un savant
assez connu, M. B..., aujourd'hui professeur de l'une de nos Facultés des sciences
de province, a pris, dans son Traité de chimie, publié à Paris en 1844, la défense
des opinions hermétiques, et il dit dans cet ouvrage, qu'il a quelque espoir de voir
réussir l'opération du grand œuvre. Quant aux chercheurs empiriques, ils ne sont pas
rares dans les bas-fonds de la science, et l'on ne vit pas longtemps dans le monde
des chimistes sans se trouver plus d'une fois en rapport avec eux. Pour mon compte,
je me suis trouvé assez souvent en contact avec des alchimistes de tout parage,
et peut-être trouvera-t-on quelque intérêt au récit des souvenirs qui m'en sont restés.
Je fréquentais, en 184., le laboratoire de M. L.... C'était le rendez-vous et comme
le cénacle des alchimistes de Paris. Quand les élèves avaient abandonné les salles
après le travail de la journée, on voyait, aux premières ombres du soir, entrer un à un
les modernes adeptes. Rien de plus singulier que l'aspect, les habitudes et
jusqu'au costume de ces hommes étranges. Je les rencontrais quelquefois, dans le jour,
aux bibliothèques publiques, courbés sur de vastes in-folio ; le soir, dans les lieux
écartés, près des ponts solitaires, les yeux fixés, dans une vague contemplation,
sur la voûte resplendissante d'un ciel étoilé. Ils se ressemblaient presque tous. Vieux
ou flétris avant l'âge, un méchant habit noir, ou une longue houppelande d'une nuance
indéfinissable, couvrait leurs membres amaigris. Une barbe inculte cachait à demi
leurs traits, creusés de rides profondes, où se lisaient les traces des longs travaux,
des veilles, des inquiétudes dévorantes.
Dans leur parole lente, mesurée, solennelle, il y avait quelque chose de l'accent
que nous prêtons au langage des illuminés des derniers siècles. Leur contenance, abattue
et fière tout ensemble, révélait les angoisses d'espérances ardentes, mille fois perdues
et mille fois ressaisies avec désespoir.
Parmi les adeptes qui se réunissaient dans le laboratoire de M. L..., j'avais remarqué
un homme jeune encore et dont les dehors m'avaient frappé. Rien, dans ses habitudes
ni dans son langage, ne rappelait ses mystérieux compagnons. Loin de combattre comme eux,
ou de rejeter avec mépris les principes de la chimie moderne, il les invoquait sans cesse,
car il avait trouvé le germe de ses convictions alchimiques dans l'étude même des vérités
de cette science. Dans les discussions fréquentes qu'il soutenait avec les habitués
du laboratoire sur la certitude des dogmes hermétiques, il ne prenait ses arguments que
dans les découvertes des savants de nos jours. Aucun fait scientifique ne lui était
étranger, car il avait suivi longtemps les leçons des plus célèbres de nos maîtres ; mais
la science, cette saine nourriture des esprits, s'était tournée chez lui en un poison amer
qui altérait les sources des primitives notions. Ces sortes de conférences avaient pour moi
un attrait tout particulier, et j'avoue à ma honte que souvent je les prolongeais
avec intention, séduit par la singularité de ces discours, où les inspirations
de l'illuminé et les raisonnements du savant se confondaient de la plus étrange manière.
Vers cette époque, j'eus à soutenir avec cet adepte une discussion étendue
sur les principes de la science hermétique. Il me fit à cette occasion une exposition
générale des doctrines de l'alchimie, et passa en revue toutes les preuves historiques
que l'on invoque pour les justifier. Cet entretien est encore tout entier présent
à ma mémoire, et je le rapporterai ici, car il pourra faire connaître bien des faits
ignorés aujourd'hui.
Je me promenais, vers la fin de la journée, au Luxembourg, dans l'allée de l'Observatoire,
quand je vis par hasard mon philosophe arrêté près de la grille du jardin. Dès qu'il m'eut
aperçu, il vint à moi.
« Eh bien, docteur, dit-il en m'abordant, avez-vous bien médité sur le sujet
de notre dernière conférence, et puis-je enfin espérer offrir l'hommage d'une conversion
nouvelle à l'ombre du grand Hermès ?
— Mon cher philosophe, lui répondis-je, depuis cet entretien, je n'ai eu d'autre pensée
que de déplorer qu'un homme de votre talent et de votre âge puisse consumer ses forces
à la poursuite d'une semblable chimère. »
Il s'assit pensif, réfléchit pendant quelques instants, puis tout à coup il saisit mon bras,
m'entraîna rapidement sans rien dire, et me fit descendre dans les allées de la pépinière :
nous nous dirigeâmes vers un banc des bas côtés de la promenade.
« Écoutez, me dit-il, depuis longtemps je forme le projet de développer devant vous
toute la série des preuves sur lesquelles reposent les croyances alchimiques,
et de vous démontrer que nos doctrines, loin d'être ruinées par les découvertes
de la science du jour, y puisent au contraire leurs plus sérieux arguments. Je vous ai
choisi pour le confident officieux de cette profession de foi, car vous m'écoutez
habituellement sans laisser paraître ces sentiments de défiance ou de pitié
que vos camarades n'essayent pas même de dissimuler avec nous. Laissez-moi donc, ajouta-t-il
en s'animant, laissez-moi vous prouver que l'alchimie n'est pas le rêve de quelques
cerveaux dérangés, mais qu'elle trouve dans l'essence des choses des fondements
inébranlables, et que le jour n'est pas éloigné où la réalisation de son œuvre sublime
amènera en même temps avec elle la découverte des secrets les plus élevés de la nature. »
II était debout, il parlait avec feu. Je compris qu'il était impossible d'éviter
la dissertation ; je m'assis résigné, et il commença.
« Permettez-moi d'abord, me dit-il, de bien marquer le sujet précis des travaux
des alchimistes modernes, et de fixer la limite de leurs recherches. Les efforts
des adeptes de tous les temps ont eu pour but la découverte du secret agent connu
sous le nom de pierre philosophale. Or, selon les auteurs anciens, la pierre philosophale
devait jouir de trois propriétés distinctes. Dans son premier état de pureté,
elle réalisait la transmutation des métaux, changeait les métaux vils en métaux nobles,
le plomb en argent, le mercure en or, et d'une manière générale, transformait les unes
en les autres toutes les substances métalliques. À un degré supérieur de perfection,
elle pouvait guérir les maladies qui affligent l'humanité, et prolonger la vie bien au-delà
de ses bornes naturelles ; elle portait alors le nom de panacée universelle. Enfin,
à son degré le plus élevé d'exaltation, et prenant alors le nom d'âme du monde, spiritus
mundi, la pierre philosophale transportait les hommes dans le commerce intime des êtres
spirituels ; elle brisait les barrières qui défendent l'entrée des mondes supérieurs,
et nous révélait, dans une contemplation sublime, les mystères de l'existence immatérielle.
Telles sont les trois propriétés que les premiers hermétiques ont attribuées à la pierre
philosophale. »
« Les alchimistes d'aujourd'hui rejettent la plus grande partie de ces idées. Ils accordent
à la pierre philosophale la vertu de transmuer les métaux, mais ils ne vont pas plus loin.
Il est facile de comprendre d'ailleurs comment les anciens spagyriques ont été conduits
à prêter ainsi à l'agent des transmutations, des qualités occultes, puisées en quelque
sorte aux sources immatérielles. Cette pensée porte l'empreinte et n'est que le reflet
des croyances philosophiques de l'époque qui la vit naître. Ce n'est qu'au treizième siècle
que l'on a commencé d'attribuer à la pierre des sages la puissance de guérir les maladies
et de spiritualiser les êtres physiques. Or vous savez quelles doctrines régnaient alors
dans les écoles. L'antiquité philosophique renaissait. On combinait avec la logique
d'Aristote les principes de l'école contemplative. Comme aux beaux temps de Pythagore,
les mystères des nombres appliqués aux phénomènes physiques, formaient, au mépris
du témoignage des sens, le seul fondement des sciences. L'univers se peuplait d'êtres
métaphysiques, établissant des liaisons secrètes et de mystérieuses sympathies
avec les objets du monde visible. Il est donc tout simple qu'à cette époque les alchimistes
aient enrichi de quelques propriétés surnaturelles l'agent merveilleux, objet
de leurs travaux. Mais pour nous, éclairés des lumières de la philosophie moderne,
nous condamnons ces aberrations mystiques des anciens sages, nous répudions la chimère
de la panacée universelle, à plus forte raison celle de l'âme du monde, dont la notion est
d'ailleurs fort obscure dans le petit nombre de philosophes qui l'ont conçue
ou développée. »
« Tout le dogme alchimique se réduit donc aujourd'hui à admettre qu'il existe une substance
portant en elle la secrète vertu de transformer les unes dans les autres toutes les espèces
chimiques, ou, pour raisonner sur un sujet plus accessible à l'expérience, d'opérer
la transmutation des métaux. L'objet de l'alchimie, c'est la découverte de cet agent,
que bien des adeptes ont possédé, mais qui maintenant est perdu pour nous. Voilà
la question dans toute sa simplicité. Je tenais à bien limiter, en commençant, le terrain
de notre discussion, afin d'empêcher qu'elle ne s'égare dès le début sur des chimères
abandonnées. Maintenant, en me renfermant dans le cercle des découvertes de la chimie
moderne, je vais vous prouver que la transmutation des métaux est un phénomène parfaitement
réalisable, et que plusieurs faits de la science actuelle en justifient la donnée. »
En cet endroit, l'adepte s'assit à mes côtés, puis il reprit en ces termes :
« Avez-vous jamais réfléchi à une inconséquence bien singulière, dans laquelle sont tombés
les savants de nos jours ? Ils reconnaissent que quatre substances simples, l'oxygène,
l'hydrogène, le carbone et l'azote entrent seules dans la composition des corps d'origine
organique ; mais ils ajoutent que plus de soixante éléments sont nécessaires pour former
les combinaisons minérales. Ainsi quatre corps simples suffiraient pour constituer
l'atmosphère qui nous environne, l'eau qui couvre les trois quarts de notre globe,
toute la création animée qui s'agite à sa surface ; et plus de soixante corps devraient
se réunir pour composer la masse solide de notre planète ! En vérité, c'est mettre bien
gratuitement sur le compte de la nature une inconséquence. Ne serait-il pas plus simple
de penser a priori que ces quatre éléments, qui suffisent aux actions moléculaires
des produits organiques, suffisent également aux besoins des combinaisons minérales,
et qu'à eux seuls ils constituent le fonds des ressources matérielles mises en jeu
dans notre univers ? Nous arriverions ainsi à ce fameux nombre quatre, Tetractis
de Pythagore, ou Tétragramme, qui jouait un si grand rôle dans les mystères de la Chaldée
et de l'ancienne Égypte. Nous serions conduits à retrouver sous d'autres noms, les quatre
éléments des anciens alchimistes, les quatre éléments des chimistes du dix-septième siècle.
Mais, sans aller aussi loin, tenons-nous-en à constater ici cette contradiction choquante
qui dépare, de nos jours, la philosophie naturelle. Voilà une première difficulté, elle est
grave, elle est au moins de nature à faire suspendre votre jugement. »
« J'arrive à quelques considérations plus précises, parce qu'elles peuvent se passer
de toute induction étrangère, et qu'elles sont uniquement empruntées aux découvertes
de la chimie moderne. »
« Jusqu'à ces derniers temps on avait pensé que, pour définir un corps et le séparer
de tous les autres, il suffit d'indiquer sa composition et ses propriétés ; on admettait
que deux substances présentant la même composition chimique sont, par cela même, identiques.
Mais si les premiers chimistes avaient pesé ce fait comme une vérité fondamentale,
les alchimistes, de leur côté, n'avaient pas cessé de le combattre. La théorie alchimique
sur la composition des métaux, professée depuis le huitième siècle, posait en principe
que les produits naturels peuvent offrir les plus grandes différences dans leurs caractères
extérieurs, bien qu'au fond leur composition soit la même. Cette théorie établissait,
en effet, que tous les métaux sont identiques dans leur composition, qu'ils sont tous
formés de deux éléments communs, le soufre et le mercure, et que la différence
de leurs propriétés ne tient qu'aux proportions variables de mercure et de soufre
qui les constituent. L'or, par exemple, était formé, selon les alchimistes, de beaucoup
de mercure très pur et d'une petite quantité de soufre ; l'étain, de beaucoup de soufre
mal fixé uni à une petite quantité de mercure impur. En ce qu'elle a de général,
cette théorie posait donc en principe que plusieurs substances, tout en se confondant
par leur composition, peuvent cependant différer entre elles extérieurement et par tout
l'ensemble de leurs réactions. À côté d'elle s'élevait la théorie des chimistes, défendant
la proposition contraire. Vous savez comment s'est terminé le débat. Les progrès
de la science ont apporté, de nos jours, un éclatant triomphe aux opinions alchimiques.
Le perfectionnement de l'analyse des chimistes a permis de reconnaître que les produits
minéraux ou organiques peuvent présenter une identité complète dans leur composition, tout
en affectant au dehors les propriétés les plus opposées. Ainsi l'acide fulminique, qui fait
partie des fulminâtes et des poudres fulminantes, contient rigoureusement les mêmes
quantités de carbone, d'oxygène et d'azote, que l'acide cyanique, et il renferme
ces éléments unis suivant le même mode de condensation. Cependant les fulminates soumis
à la plus faible élévation de température détonent avec violence, tandis que les cyanates
résistent à la chaleur rouge. L'urée, qui fait partie de plusieurs liquides de l'économie
animale, présente la même composition chimique que le cyanate d'ammoniaque hydraté, et rien
n'est plus dissemblable que les caractères de ces deux produits. L'acide cyanhydrique,
poison redoutable, ne diffère en rien, par sa composition, du formiate d'ammoniaque, sel
des plus inoffensifs. La chimie fournit une foule d'exemples pareils. C'est cette propriété
nouvelle de la matière que l'on a décoré du nom élégant d'isomérie. »
« Mais cette isomérie, que les alchimistes accordent aujourd'hui aux corps composés,
peut-elle atteindre les corps simples ? Les substances réputées élémentaires, les métaux,
par exemple, peuvent-ils présenter des cas d'isomérie ? Vous voyez tout de suite
à quel point avancé nous amène cette question, en apparence si simple. Résolue
affirmativement, elle lèverait toutes les difficultés théoriques que l'on oppose
à la transmutation des métaux. Car, s'il était démontré que les métaux sont isomères,
que sous le voile des caractères extérieurs les plus dissemblables, ils cachent
des éléments identiques dans leur nature, le dogme alchimique serait justifié,
et la transformation moléculaire qui doit s'opérer dans la transmutation d'un métal
n'aurait plus rien qui pût nous surprendre. Le fait mérite donc d'être examiné de près. »
« Pour établir l'isomérie de deux composés, on les analyse chimiquement, et l'on constate
ainsi l'identité en nombre et en nature, de leurs parties constituantes. Mais pour le cas
particulier des métaux, ce moyen nous manque, puisque ces corps sont considérés comme
simples, précisément parce qu'ils résistent à tous nos procédés d'analyse. Cependant
une autre voie nous reste. On peut comparer les propriétés générales des corps isomériques
aux propriétés des métaux, et rechercher si les métaux ne reproduiraient point quelques-uns
des caractères qui appartiennent aux substances isomériques. Cette comparaison a été faite
par le chef de la chimie française, par M. Dumas, et voici le résultat auquel elle a
conduit. »
« On a remarqué que dans toutes les substances présentant un cas d'isomérie, on trouve
habituellement des équivalents égaux, ou bien des équivalents multiples ou sous-multiples
les uns des autres. Or ce caractère se retrouve chez plusieurs métaux. L'or et l'osmium ont
un équivalent presque identique. Il est rigoureusement le même pour le platine
et l'iridium ; et Berzélius a trouvé, ajoute M. Dumas, que les quantités pondérables
de ces deux métaux sont absolument les mêmes dans leurs composés correspondants pris
à poids égaux. L'équivalent du cobalt diffère à peine de celui du nickel,
et le demi-équivalent de l'étain est très sensiblement égal à l'équivalent entier des deux
métaux précédents ; le zinc, l'yttrium et le tellure offrent, sous les mêmes rapports,
des différences si faibles, qu'il est permis de les attribuer à une légère erreur
dans l'expérience. M. Dumas a montré de plus que lorsque trois corps simples sont liés
entre eux par de grandes analogies de propriétés, tels, par exemple, que le chlore,
le brome et l'iode, le baryum, le strontium et le calcium, l'équivalent chimique du corps
intermédiaire est toujours représenté par la moyenne arithmétique entre les équivalents
des deux autres. »
« Ces rapprochements remarquables ont produit une grande impression sur l'esprit
des chimistes. Ils constituent, en effet, une démonstration suffisante de l'isomérie
des corps simples. Ils prouvent que les métaux, quoique dissemblables par leurs qualités
extérieures, ne proviennent que d'une seule et même matière différemment arrangée
ou condensée. Or, s'il est vrai que les métaux soient isomères ; la première conséquence
à tirer de ce fait, c'est qu'il est possible de les changer les uns dans les autres,
c'est-à-dire de réaliser les transmutations métalliques.
« La considération des équivalents amène à une autre présomption en faveur
de la transmutation des métaux. Un chimiste anglais, le docteur Prout, a fait le premier
cette observation, que les équivalents chimiques de presque tous les corps simples sont
des multiples exacts du poids de l'équivalent de l'un d'entre eux. Si l'on prend comme
unité l'équivalent de l'hydrogène, le plus faible de tous, on reconnaît que les équivalents
de tous les autres corps simples renferment celui-ci un nombre exact de fois. Ainsi
l'équivalent chimique de l'hydrogène étant considéré comme l'unité, celui du carbone est
représenté par six, celui de l'azote par quatorze, celui de l'oxygène par seize, celui
du zinc par trente-deux, etc. Mais si les masses moléculaires qui entrent en action
dans les combinaisons chimiques, offrent entre elles des rapports aussi simples,
si l'équivalent du carbone est exactement six fois plus pesant que celui de l'hydrogène,
l'équivalent de l'azote quatorze fois supérieur, etc., n'est-ce point là une preuve que
tous les corps de la nature sont formés d'un même principe, et qu'une seule matière
diversement condensée produit tous les composés que nous connaissons ? Si cette conclusion
était admise, elle justifierait le principe de l'isomérie des métaux et donnerait
à la transmutation un appui théorique incontestable. »
« Le phénomène de la transmutation des métaux n'a donc rien qui soit en opposition
avec les faits et les théories qui ont cours dans la science à notre époque. Passons
maintenant à l'examen du moyen pratique qui permet d'exécuter l'opération. C'est ici que
naissent en foule les objections de nos adversaires; mais il suffira, pour les détruire,
de rectifier l'opinion très inexacte que l'on se fait universellement de la nature
et du rôle chimique de la pierre philosophale. »
« Les personnes étrangères à notre art supposent en effet que nous accordons à cet agent
précieux un mode d'action tout à fait occulte et en opposition avec les phénomènes
habituels. Nous n'admettons rien de semblable. La pierre philosophale ne possède, suivant
nous, aucune propriété surnaturelle, et son mode d'action n'a rien qui ne trouve
une analogie complète dans les faits ordinaires de la chimie. Portez un instant
votre attention sur les phénomènes que l'on réunit sous le nom commun de fermentations.
La fermentation, en général, est une opération chimique opérée au sein des produits
organiques, par une substance d'une nature inconnue nommée ferment. Or, ces fermentations,
si bien étudiées aujourd'hui dans leurs principaux effets, permettent de comprendre
sans peine les transmutations métalliques. En effet, la transformation qui s'opère
dans les matières organiques sous l'influence du ferment, est à nos yeux la parfaite image
des changements qui peuvent se produire dans les métaux, quand la pierre philosophale est
mise en contact avec eux. La pierre philosophale, c'est le ferment des métaux ;
la transmutation métallique, c'est la fermentation transportée du domaine des corps
organiques dans le monde minéral, et accommodée aux conditions propres à ces matières.
Dans les métaux fondus et portés à la chaleur rouge, il peut se produire une transformation
moléculaire entièrement analogue à celle que subissent les produits organiques
fermentescibles. De même que le sucre, sous l'influence du ferment, se change en acide
lactique sans varier de composition, de même qu'il se transforme en alcool et en acide
carbonique, lesquels reproduisent intégralement sa composition, ainsi les métaux, tous
identiques dans leur nature, peuvent passer de l'un à l'autre sous l'influence de la pierre
philosophale, leur ferment spécial. Si vous rapprochez les phénomènes généraux
de la fermentation du fait de la transmutation métallique, vous serez étonné des analogies
que présentent entre eux ces deux ordres d'action chimique. Sans doute, il est difficile
de se rendre compte de ce qui peut se passer dans l'intimité des métaux sous l'influence
de la pierre philosophale ; mais l'explication théorique de la fermentation rencontre
auprès des chimistes les mêmes difficultés. Personne n'ignore que la fermentation se dérobe
à toute théorie scientifique. Dans les réactions ordinaires, en effet, un corps se combine
à un autre, un élément déplace un autre élément et s'y substitue en vertu d'une attraction
supérieure, et dans tous ces cas les lois de l'affinité rendent facilement compte du fait.
Mais dans les fermentations rien de pareil ne s'observe. Le ferment ne prend lui-même
aucune part aux altérations chimiques qu'il provoque, et l'on ne peut trouver,
ni dans les lois de l'affinité, ni dans les forces de l'électricité, de la lumière
ou de la chaleur, aucune source satisfaisante d'explication de ses effets. On s'étonne
de voir les alchimistes accorder à la pierre philosophale la propriété d'agir
sur les métaux à des doses infiniment faibles, et assurer, par exemple, qu'un grain
de pierre philosophale peut convertir en or une livre de mercure ; mais la fermentation
nous présente une particularité toute semblable. Le ferment agit sur les matières
organiques à doses infinitésimales, suivant le terme adopté ; la diastase, par exemple,
transforme en sucre deux mille fois son poids d'amidon. Et quand on a vu de ses yeux
quelle faible quantité de ferment est nécessaire pour provoquer dans certains cas
l'altération d'une masse énorme de matière organique, on trouve un peu moins extravagante
l'exclamation de Raymond Lulle : mare tingerem si mercurius esset. »
« Il n'y a donc rien de mystérieux dans le rôle chimique de la pierre philosophale,
et la transformation qu'elle peut provoquer dans les métaux s'explique sans difficulté,
quand on la compare à des faits du même ordre dont nous sommes tous les jours
les témoins. »
« Ainsi, dans les vérités reconnues par la chimie moderne, le dogme alchimique trouve
une confirmation satisfaisante. Les hommes qui pendant dix siècles ont appliqué l'effort
de leur génie à cette oeuvre admirable, n'étaient donc ni des imposteurs ni des fous.
Geber, Avicenne, Rhasès, Arnauld de Villeneuve, saint Thomas, Raymond Lulle, Albert
le Grand, Basile Valentin, Paracelse, Glauber, Kunckel, Becher, qui ont propagé
ces doctrines, et la plupart des grands philosophes du Moyen Âge qui les confessaient
à l'envi, ne furent point les aveugles jouets de la même folie ; ils ne formèrent pas
une ligue de mensonges pour tromper l'univers et bercer les hommes d'une chimérique
espérance. Tous, ils poursuivaient avec passion un principe aussi clair, aussi irrécusable
pour eux, que peut l'être la vérité la plus simple aux yeux d'un savant de nos jours.
Quant aux erreurs qui leur sont reprochées avec tant d'amertume, elles furent
la conséquence de la philosophie de leur temps. Il me serait bien facile, en effet,
de vous montrer, en considérant quelques-uns des principes généraux de l'alchimie,
que ses longs écarts ne furent que la suite inévitable des doctrines philosophiques
du Moyen Âge. »
« Les alchimistes accordaient, par exemple, une certaine importance à la considération
des influences surnaturelles pour l'interprétation des phénomènes physiques. Selon eux,
les planètes sympathisaient avec les métaux ; les objets extérieurs trouvaient
dans nos organes de mystérieuses correspondances ; les êtres matériels nourrissaient
des affections morales ; un esprit invisible réglait à la fois les rapports physiques,
intellectuels et moraux de toutes les substances créées. Mais au Moyen Âge, où est
le philosophe qui ait autrement raisonné ? Remontez, pour un instant, les sentiers du passé
philosophique, vous verrez ces vagues et mystiques conceptions imprimant leur empreinte
sur toutes les branches des connaissances humaines. La médecine, les sciences naturelles
et physiques, s'enveloppaient à l'envi de voiles dérobés à l'obscurité de ces doctrines.
Comment les médecins au quinzième siècle expliquaient-ils les propriétés des médicaments et,
pour prendre un exemple, les vertus médicinales du plomb ! En considérant que le plomb
purifie l'or, et que, puisqu'il corrige et guérit les impuretés de l'or, il est propre
à chasser les impuretés du corps humain. L'argent était regardé comme le spécifique
des maladies du cerveau, parce que l'argent était consacré à la lune, et que le cerveau
entretenait, disait-on, des sympathies avec cet astre. C'est à peine si, au commencement
du dix-septième siècle, la physique elle-même s'est dégagée de ces entraves. N'est-il pas
vrai qu'encore à cette époque, les physiciens agitaient avec Boerhaave des questions
comme celle-ci : les images des objets naturels réfléchis au foyer des miroirs concaves
ont-elles une âme ? Comment donc l'alchimie aurait-elle pu se mettre à l'abri des rêveries
qui assiégeaient alors toutes les sciences ? »
« Un des fondements principaux des théories alchimiques consistait dans ce principe,
que les minéraux ensevelis dans le sein de la terre, naissent et se développent
comme les êtres organisés. Mais tous les naturalistes, au Moyen Âge, ont accordé
aux fossiles la propriété de s'accroître. Le soleil engendre les minéraux dans le sein
du globe est un axiome de l'école. Les conséquences tirées de cette loi doivent sembler
assez légitimes. Les alchimistes, considérant que l'or est le plus parfait des métaux,
étaient convaincus que la nature, en produisant les substances minérales, tend toujours
à produire de l'or, l'enfant de ses désirs. Quand les circonstances favorables
à la formation de ce métal venaient à manquer, il se produisait des avortons, c'est-à-dire
les métaux vils. Mais ces philosophes ajoutaient qu'il est possible de surprendre
les secrets procédés de la nature, de découvrir la matrice cachée qui nourrit, conserve,
élabore la semence des métaux, et qu'il est permis, par une chaleur et des aliments
convenables, de faire en un clin d'œil ce qui s'exécute dans le sein du globe
avec le secours du temps et du feu souterrain. Ce n'étaient là assurément
que des spéculations ; mais, en les condamnant, on ne frappe que les conceptions
philosophiques du Moyen Âge. La philosophie du Moyen Âge respire là tout entière,
car son caractère essentiel a précisément consisté dans cette perpétuelle tendance à mêler
les faits de l'ordre moral à ceux de l'être physique, à prêter des affections aux corps
bruts, comme à souiller de quelque qualité matérielle la pure essence des êtres
abstraits. »
« Mon ami, suspendons le blâme, arrêtons sur nos lèvres les paroles de condamnation
ou de mépris. Ces hommes tant décriés ont rendu des services que la postérité ne saurait
méconnaître. Leurs travaux ont fourni les premières et les plus solides bases au monument
glorieux des sciences que le dix-septième siècle vit s'élever et grandir. Leurs recherches
innombrables, leur patience infatigable, l'heureuse loi qu'ils s'étaient imposée de publier
les faits qui ne pouvaient servir à l'avancement particulier de leurs vues, ont amené
ce grand résultat. »
« Je ne veux pas entreprendre de justifier tous les actes, toutes les pensées
des alchimistes, cependant il est impossible de ne pas rendre hommage, dans quelques cas,
à la justesse de leurs méthodes scientifiques. Ils ajoutaient, vous le savez, une extrême
importance à appeler au secours de leurs travaux l'intervention du temps. Leurs opérations
se prolongeaient des années entières, et quelquefois une expérience inachevée était léguée
par un adepte en héritage à son fils. Cette considération du temps, élément si négligé
de nos jours, était de la part des alchimistes le signe évident d'une observation exacte
et profonde. Il est bien reconnu que la nature réalise, avec le secours du temps,
d'innombrables combinaisons que nous sommes impuissants à reproduire dans nos laboratoires,
et de nos jours, il a été permis d'imiter quelques-uns de ces produits en faisant
intervenir, avec la lenteur des actions, le concours artificiel de l'électricité.
Un alchimiste conduisit un jour Cadet-Gassicourt dans son laboratoire, et lui montra
une petite pierre poreuse et légère, offrant la couleur de l'or. Il avait obtenu ce curieux
produit en abandonnant, pendant des années entières, l'eau de la pluie à l'évaporation
spontanée, et recueillant la pellicule irisée qui se forme alors à sa surface. Quelle était
la nature de cette substance? Était-ce, comme le pensait l'adepte, un commencement
de végétation de l'or provoquée par le spiritus mundi qui se concentre dans l'eau exposée
longtemps à l'action atmosphérique ? Je l'ignore ; mais ce que je sais fort bien, c'est que
nos chimistes d'aujourd'hui, avec leur manière expéditive de conduire les recherches,
n'auraient jamais trouvé ce corps. Dans la célèbre expérience de Lavoisier, suivie
avec tant de persévérance, et qui, en dévoilant la composition de l'air, donna carrière
à la plus brillante série de découvertes dont les sciences aient gardé la mémoire,
il y avait, croyez-le bien, comme un dernier souvenir des vieilles habitudes
et des traditions alchimiques. »
« Sous l'empire de la philosophie de notre époque, nous condamnons les tendances mystiques
de l'ancienne alchimie et ses continuelles préoccupations métaphysiques. Je n'oserais
m'élever ouvertement contre cet appel aux lumières de la raison ; cependant j'aperçois
encore dans nos sciences bien des faits qui ne s'interprètent que par un secours
à des considérations de ce genre. Il est reconnu, en physique, que la force d'un aimant
s'accroît d'une manière sensible quand on augmente graduellement sa charge.
Quand un barreau aimanté supporte un certain poids de fer, on peut tous les jours augmenter
ce poids d'une petite quantité, jusqu'à une certaine limite, au delà de laquelle
toute la masse se détache et tombe. L'aimant éprouve alors, comme le disent les physiciens,
une faiblesse singulière, il ne peut supporter les poids qu'il supportait d'abord, et,
pour lui rendre sa force primitive, il faut le charger chaque jour de nouveaux poids
ajoutés graduellement et par petites quantités. N'est-ce pas là comme le signe
d'une obscure affection morale dans l'une des forces du monde physique ? »
« Placez un métal oxydable, le cuivre par exemple, en présence de l'eau et de l'air,
très purs tous deux, le métal ne s'oxydera nullement ; mais ajoutez une trace d'un acide
quelconque, ou bien faites intervenir l'acide carbonique de l'air, et l'oxydation marchera
avec rapidité. C'est cette catégorie très nombreuse de phénomènes qui porte en chimie
le nom d'actions par l'affinité de prédisposition. On explique ce fait en disant
que l'acide provoque l'oxydation du métal, parce qu'il a de l'affinité pour l'oxyde
qui tend à se former. Voilà donc un fait matériel presque métaphysique dans sa production,
et que l'on ne peut expliquer que par une théorie métaphysique. »
« Il serait facile de multiplier des citations de ce genre ; mais je ne veux pas m'égarer
au milieu de la subtilité de ces vues. J'ai voulu seulement vous montrer, par ces exemples,
combien une condamnation absolue des doctrines de nos prédécesseurs serait injuste et peu
philosophique, et quelle réserve il est sage de s'imposer dans ce jugement. »
« On présenta un jour à Socrate un ouvrage d'Héraclite d'un style très profond, mais très
obscur. Il le lut avec soin, et comme on lui demandait son avis sur cet écrit :
je le trouve admirable, dit-il, dans les endroits où je l'entends ; je crois qu'il en est
ainsi pour les parties que je n'ai pu pénétrer, mais il me faudrait plus d'habileté
que je n'en ai pour prononcer sur ces dernières. Imitez, mon ami, imitez la réserve
de Socrate. »
Ayant ainsi parlé, le philosophe par le feu s'arrêta, fatigué de sa longue harangue.
Je profitai de son silence pour répondre brièvement à son apologie
de la science hermétique.
« Je vous ai écouté, lui dis-je, avec recueillement, bien que je n'aie entendu
aucune considération que vous ne m'ayez déjà présentée bien des fois, aucun argument
auquel je n'aie amplement répondu en d'autres occasions. Cependant, puisque vous avez voulu
instituer ici une sorte de dispute, j'essayerai de vous répondre. »
« En premier lieu, vous pensez surprendre nos chimistes dans une flagrante contradiction,
parce qu'ils admettent que quatre corps simples suffisent pour former tous les produits
organiques, tandis que les combinaisons minérales en exigent plus de soixante. Mais
la contradiction n'est qu'apparente. Examinez la série de nos soixante corps simples,
vous reconnaîtrez que fort peu d'entre eux prennent un rôle actif dans les grandes actions
physiques de notre globe. La liste des substances reconnues élémentaires est longue
assurément, mais le nombre de celles que la nature met en jeu est en réalité fort restreint.
Aux éléments qui appartiennent d'une manière plus spéciale aux êtres organisés ajoutez
seulement le chlore, le soufre, le phosphore, le silicium, l'aluminium, le calcium
et le fer, vous aurez la série à peu près complète des corps qui forment le domaine
des réactions minérales. Tout porte à penser que l'ordre habituel des grands phénomènes
du monde ne serait en aucune façon troublé, si les faibles quantités de platine, d'arsenic
ou de zinc, par exemple, que l'on trouve disséminées dans le globe, ne s'y rencontraient
pas. Le petit nombre d'éléments qui entrent dans la constitution des composés organiques
n'a rien d'ailleurs qui doive nous surprendre. À l'exception du carbone, ces quatre corps
sont gazeux ; l'équilibre de leur combinaison doit être en conséquence très facilement
détruit, et ils peuvent ainsi suffire à provoquer les mutations, les transformations
continuelles qui sont la condition de la vie. Les combinaisons minérales résistent
avec plus d'énergie aux influences extérieures, leur stabilité chimique est plus grande,
ce qui nécessite le concours d'un plus grand nombre d'éléments ; mais en définitive
cette différence est assez faible et ne peut à aucun titre être invoquée comme argument. »
« Vous prétendez rapprocher des faits chimiques habituels le mode d'action de la pierre
philosophale, en nous montrant dans la fermentation un phénomène qui offre quelque analogie
avec la transmutation des métaux. On peut, il est vrai, dépouiller ainsi la pierre
philosophale des propriétés surnaturelles qu'on lui prête généralement. Mais tout
l'avantage s'arrête là. Il n'est permis de voir dans ce rapprochement qu'une belle
comparaison, qui d'ailleurs est fort ancienne, puisqu'elle remonte à Hortulanus. Car,
pour démontrer que l'agent des transmutations participe, en quelque chose, des propriétés
des ferments ; pour faire admettre que dans les métaux fondus et portés à la chaleur rouge
il peut s'accomplir une modification moléculaire comparable à une fermentation, il faudrait
commencer par établir l'identité de composition des métaux. Or la théorie alchimique
sur l'isomérie des métaux est encore au moins contestable. »
« Les arguments que vous invoquez en faveur de la transmutation métallique ne reposent donc
sur aucun fondement bien sérieux. Mais je vais plus loin, j'admets un instant avec vous
que toutes ces considérations ont une valeur certaine ; j'admets, en particulier,
que les rapprochements remarquables faits par M. Dumas entre les équivalents des corps
simples d'une même famille joints à cet autre rapport si singulier trouvé par le docteur
Prout entre l'équivalent de l'hydrogène et les équivalents de tous les autres corps simples,
peuvent autoriser la conséquence que vous ne craignez pas d'en tirer sur l'isomérie
des métaux, je dis que, tout cela accordé, la question serait encore bien loin d'être
tranchée en votre faveur. En acceptant, en effet, toutes ces données comme valables,
nous serions conduits à la conclusion que voici : dans l'état présent de nos connaissances,
on ne peut prouver d'une manière absolument rigoureuse que la transmutation des métaux soit
impossible : quelques circonstances s'opposent à ce que l'opinion alchimique soit rejetée,
comme une absurdité en opposition avec les faits. Voilà, dans son expression la plus
étendue, le seul bénéfice de raisonnement auquel vous puissiez prétendre. Mais,
de ce qu'un fait est reconnu ne pas être impossible, il ne résulte nullement que ce fait
existe. Nous ne saurions prouver que le plomb ne se changera jamais en or, mais il ne suit
point de là que l'on puisse effectuer la mutation réciproque de ces métaux. J'insiste
sur cette dernière réflexion, parce qu'elle me parait devoir trancher le noeud
de votre argumentation tout entière. »
« Ce que vous m'accordez, répliqua alors l'alchimiste, suffit à la cause que je défends,
car si vous reconnaissez que nos théories n'ont rien en définitive qui offense trop
le sentiment des chimistes, il suffira, pour que la victoire nous soit acquise, de faire
voir que des transmutations métalliques ont été exécutées, et que plusieurs personnes ont
découvert et possédé la pierre philosophale. Un seul cas de cette espèce suffirait
à la rigueur pour cette démonstration. Or les écrits hermétiques sont remplis de ces faits ;
les narrations qu'on y trouve sont entourées d'ailleurs d'un tel cortège d'imposants
témoignages, qu'un auteur moderne, Schmieder, n'hésite pas à déclarer que les preuves
historiques suffisent à elles seules pour établir la réalité de notre science
et l'existence de la pierre philosophale. Vous partagerez, je l'espère, cette conviction,
si vous voulez bien maintenant écouter le récit de ces faits. »
Vous savez, ami lecteur, que, dans l'histoire de l'alchimie, les transmutations métalliques
forment un chapitre fort étendu. Aussi, en voyant mon interlocuteur se disposer
à entreprendre la longue histoire des exploits des faiseurs d'or, je fus effrayé
des proportions qu'allait recevoir notre entretien. J'essayai de réclamer.
« Il est un peu tard, objectai-je timidement.
— Non, dit mon obstiné discoureur, le soleil se couche à peine ; je vois encore
ses derniers rayons dorer les tours de Saint-Sulpice. Écoutez donc ma démonstration ;
je ne vous laisserai que converti. »
Ici l'adepte entama l'histoire des transmutations métalliques. Parcourant successivement
les faits de ce genre dont les deux derniers siècles furent témoins, il raconta
les évènements singuliers rapportés par Van Helmont, Helvétius, Bérigard de Pise
et le pasteur Gros. Vinrent ensuite les transmutations opérées on 1648 par l'empereur
Ferdinand III avec la poudre de Richthausen. Les aventures d'Alexandre Sethon et celles
de Michel Sendivogius, son héritier et son élève, furent longuement rappelées. Passant
de là au dix-huitième siècle, mon alchimiste cita d'abord la transmutation attribuée
au Suédois Payküll. Il aborda ensuite la vie mystérieuse de Lascaris. Les merveilles
que l'on attribue aux émissaires de cet adepte ne furent point oubliées ; Bötticher,
Delisle, furent ici cités avec honneur. En un mot, mon interlocuteur n'oublia rien
dans cette revue sommaire des hauts faits de la science transmutatoire.
« Voilà donc, reprit l'adepte terminant sa longue exposition historique, une série
d'événements qui démontrent qu'à différentes époques plusieurs personnes ont possédé
le secret de la transmutation. Mais il existe une autre catégorie de preuves qui n'est pas
à négliger ici, et que je vous présenterai en terminant. Je veux parler des richesses
considérables que l'on a toujours vues entre les mains des personnes qui ont possédé
la pierre philosophale. L'histoire nous fournit sous ce rapport des faits contre lesquels
il serait difficile d'élever des objections. »
« Tous les écrivains hermétiques assurent que Raymond Lulle, prisonnier d'Édouard III
à la Tour de Londres, y fabriqua pour six millions d'or qui servirent à frapper les nobles
à la Rose. En France, Nicolas Flamel trouve en 1382 le secret de la projection,
et cet homme, jusque-là pauvre copiste, se montre tout à coup à la tête d'immenses
richesses. Il fonde à Paris quatorze hôpitaux, bâtit trois chapelles, relève sept églises,
qu'il dote magnifiquement. »
« À Pontoise, lieu de sa naissance, il fait tout autant de fondations pieuses. En 1742
on distribuait encore aux pauvres de Paris les aumônes qu'il avait instituées
par son testament. On s'est beaucoup occupé de trouver l'origine des richesses de Flamel ;
mais les écrivains qui ont élevé ces doutes, tels que Gabriel Naudé et l'abbé Villain,
n'ont entrepris leurs recherches que deux ou trois siècles après sa mort. Or il est bon
de savoir que, du vivant de Nicolas Flamel, l'origine de sa fortune ayant paru suspecte,
le roi Charles VI fit dresser à ce sujet une enquête par un maître des requêtes, le sieur
Cramoisi. Nul ne peut dire ce qui en résulta, mais dès ce montent Flamel ne fut plus
inquiété. »
« L'alchimiste anglais George Ripley fit présent de cent mille livres d'or aux chevaliers
de Rhodes, lorsque l'île fut attaquée par les Turcs en 1460. »
« Gustave-Adolphe, roi de Suède, en traversant la Poméranie, reçut à Lubeck, d'un prétendu
marchand, cent livres d'or qui furent converties en ducats portant les signes
de leur origine hermétique. À la mort de cet inconnu, on trouva chez lui une fortune
de plus d'un million sept cent mille écus. »
« On ne peut regarder que comme des productions alchimiques les dix-sept millions
de rixdales que laissa l'électeur Auguste de Saxe, en 1580, car ce prince est connu
pour avoir fait plusieurs fois la projection de ses propres mains. »
« Les quatre-vingt-quatre quintaux d'or et les soixante quintaux d'argent que l'on a
trouvés, en 1680, dans le trésor de l'empereur d'Allemagne, Rodolphe II, avaient aussi
la même origine. Parmi les princes de l'Empire, Rodolphe II a été le partisan le plus
déclaré de la science hermétique. Vers la fin de son règne, la plupart de ses actes furent
inspirés par ses prédilections pour l'alchimie. Tout son entourage était spagyrique.
Ses laquais mêmes n'étaient que des alchimistes, compagnons de ses travaux. La maison
de son médecin, Thaddoeüs de Hayec, était ouverte à tous les artistes ambulants, qui,
avant d'être admis en sa présence, venaient, par des épreuves convenables, se faire
reconnaître et accréditer comme adeptes ; et le poète de la cour, l'italien Mardochée
de Delle, n'avait d'autre occupation que de célébrer les exploits des artistes
qui fréquentaient la cour de Prague. »
« J'ajouterai enfin, pour clore dignement cette liste, que les richesses que le pape
Jean XXII a laissées à sa mort en 1334 ne peuvent être que le résultat de ses pratiques
alchimiques. Le comté d'Avignon, où résidait le Saint-Siège, n'avait avant
cette époque qu'un revenu assez modique, et les papes précédents n'avaient pas brillé
par leur opulence. Dans le trésor de Jean XXII on trouva vingt-cinq millions de florins.
La source de cette fortune s'explique aisément quand on sait que ce pape est compté parmi
les écrivains alchimiques, et que, dans sa préface de son Ars transmutatoria, on indique
qu'il a fait travailler à Avignon à la pierre philosophale, et qu'il a fabriqué deux cents
lingots d'or pesant chacun un quintal. En vain vous m'objecteriez que le pape Jean XXII est
lui-même l'auteur de la bulle : Spondent pariter quas non exhibent, fulminée
par le Saint-Siège contre les alchimistes. Cet argument n'aurait guère plus de valeur
que celui qui consiste à dire que les préceptes que le pape a donnés dans son Ars
transmutatoria, pour fabriquer de l'or, sont dépourvus de bon sens. C'était là autant
de moyens que le pape imaginait pour détourner de sa tête pontificale le soupçon
d'hermétisme. C'était la ruse du larron qui crie Au voleur ! »
« Je m'arrête. Il m'eût été facile d'étendre davantage la série de ces preuves historiques ;
mais j'ai voulu m'en tenir aux faits le plus généralement connus, à ceux qui se justifient
par des documents authentiques. »
Tel fut le discours de mon alchimiste, et l'on comprendra qu'après une exhibition
historique de cette force, on ne pouvait sans déshonneur rester muet. J'essayai donc
une courte réplique.
« Vous venez, répondis-je, de rappeler la plupart des événements que l'on a coutume
d'invoquer en faveur de la réalité de l'alchimie. Je ne ferai nulle difficulté d'avouer
qu'il y ait là plus d'une circonstance de nature à embarrasser un moment. Mais je ne dirai
certes rien de nouveau en affirmant que tous ces faits manquent absolument des moyens
de contrôle que la doctrine philosophique est en droit d'exiger en pareille matière.
Si l'autorité du témoignage humain est acceptable sans réserve pour les faits communs
qui ne demandent, pour être constatés, qu'un esprit libre et des sens fidèles, il en est
tout autrement quand il s'agit d'établir la certitude d'un fait historique ou d'un résultat
scientifique. Un semblable sujet réclame des vérifications d'une autre nature et qui,
dans l'espèce, font absolument défaut. En admettant d'ailleurs tous ces évènements comme
avérés, il resterait à comprendre comment une découverte semblable, si elle a été faite
une fois, a pu jamais être perdue. »
« Laissez-moi ajouter cependant que la véritable réponse à vos arguments historiques,
la raison victorieuse, n'est pas là ; elle se trouve contenue dans deux ou trois ouvrages,
que les adversaires de l'alchimie n'ont cessé d'opposer à ses progrès. Dans l'Explicatio,
de Th. Eraste , dans le Mundus subterraneus, du P. Kircher, et dans la dissertation
de l'académicien Geoffroy, sur les supercheries concernant la pierre philosophale,
présentée en 1722 à l'Académie des sciences de Paris, on trouve la clef de tous
ces prétendus mystères. Ces écrits nous donnent une explication très rassurante
des événements étranges qui, jusqu'au milieu du siècle dernier, ont entretenu les croyances
aux opérations hermétiques. On y voit par quelle incroyable série de fraudes,
de supercheries, de tours d'adresse de tout genre, les souffleurs ont su tromper pendant
dix siècles la crédulité de leurs contemporains. »
« Il faut prendre garde, dit Geoffroy, à tout ce qui passe entre les mains de ces sortes
de gens. En effet, les alchimistes opérateurs ont poussé jusqu'à ses dernières limites
l'art de tromper le public. Le mercure qui se transformait en or sous les yeux
d'une assemblée ébahie, était déjà chargé d'une certaine quantité du métal précieux ;
au lieu de mercure pur, on employait un amalgame d'or qui diffère très peu par son aspect
physique, du mercure ordinaire : le métal volatil placé dans le creuset disparaissait
par l'action de la chaleur, et laissait apparaître l'or. Le plomb qui se changeait en argent
ou en or, n'était souvent autre chose qu'un lingot d'argent ou d'or enveloppé de plomb.
Les creusets dans lesquels les opérations s'exécutaient, étaient presque toujours préparés
d'avance. Dans un double fond, on plaçait de l'or ou une composition aurifère décomposable
par la chaleur ; ce double fond était adroitement dissimulé par une pâte faite de gomme
et de terre de creuset. La chaleur détruisait la matière organique, et le métal précieux
venait ainsi se mêler aux matières mises en expérience. Quelquefois on introduisait de l'or
ou de l'argent dans les creusets en agitant les métaux fondus avec une baguette de bois
creuse qui renfermait, dans sa cavité intérieure, de la poudre d'or ou d'argent ; le bois,
en brûlant, déposait la poudre d'or dans le creuset. D'autres fois, on remplissait
de poudre d'or ou d'argent une petite cavité creusée dans du charbon et cachée
par de la cire noire. Ce charbon servait à recouvrir le creuset, et la cire, vouant
à fondre, laissait tomber la poudre d'or ; ou bien on imbibait de dissolutions d'or
ou d'argent du charbon pulvérisé que l'on jetait dans le creuset comme un ingrédient
nécessaire. Il y avait d'ailleurs mille manières de mêler les métaux précieux à l'état
d'oxydes ou de chaux, suivant le terme de l'époque, et n'offrant dès lors aucun aspect
métallique, avec les différentes substances employées dans l'opération. S'il s'agissait
enfin de changer en or une médaille d'argent ou de plomb, on la blanchissait au mercure,
on la présentait dès lors comme de l'argent ou du plomb ; quand on l'exposait à l'action
de la chaleur, le mercure, en s'évaporant, laissait apparaître l'or. Il est bien entendu
que, dans ces dernières opérations, un peu d'escamotage venait à propos, et qu'il n'était
pas mal de substituer une médaille ainsi préparée à une autre médaille de plomb ou d'argent
que l'assemblée avait examinée tout à son aise. »
« Ce sont là, assurément, des tours fort grossiers et en apparence faciles à démasquer.
Mais ce qui fait comprendre la longue impunité de ces manoeuvres, c'est la profonde
ignorance dans laquelle on a vécu jusqu'au dix-septième siècle sur l'interprétation
des phénomènes chimiques. La métallurgie était assez imparfaite à cette époque,
pour que l'on fût inhabile à reconnaître dans un métal vil des traces d'un métal précieux,
et il y a dans l'histoire de la chimie plus d'un exemple curieux de semblables erreurs.
Ce n'est qu'au commencement du dix-septième siècle que tous les chimistes ont bien connu
le fait de la dissolution des métaux dans les acides. Ainsi, avant l'année 1600, fort peu
de personnes ont soupçonné que le cuivre existait dans le vitriol bleu, et souvent
les alchimistes ont présenté comme une transmutation du fer en cuivre la précipitation
du sulfate de cuivre par une lame de fer. Paracelse et Libavius citent ces transmutations
en toute confiance. Aussi les teintures philosophales des alchimistes n'étaient–elles
souvent que des dissolutions d'or ou d'argent dans des liqueurs acides ; et l'on présentait
les dorures artificielles ainsi produites comme un acheminement à une transformation plus
complète. »
« Il serait donc facile, en rapprochant de la plupart de vos narrations les faits rapportés
par Thomas Éraste, le P. Kircher et Geoffroy, de montrer par quels artifices précis furent
exécutées, dans ces divers cas, les transmutations dont vous avez rapporté les détails.
Cependant ce moyen avancerait peut-être assez mal la question entre nous, car tout pourrait
se réduire à une affirmation d'une part, et à une négation de l'autre. Il est une voie plus
courte. Elle consiste à rappeler les événements si nombreux dans lesquels la fraude a été
dévoilée par l'aveu des adeptes eux-mêmes. Bien souvent, en effet, les charlatans
alchimistes, après avoir mené à bien quelque tour de leur métier, se hâtaient de se mettre
en sûreté, et, une fois certains de l'impunité, proclamaient hautement leur fourberie
en riant à leur aise de la crédulité de leurs victimes. »
« Un certain Daniel, de Transylvanie, mystifia de cette manière le grand-duc de Toscane,
Cosme Ier. Ce charlatan, qui joignait à son titre d'alchimiste la qualité de médecin,
vendait aux apothicaires de Florence une poudre appelée usufur, qui était connue comme
remède universel. Il fabriquait lui-même ce médicament, dans lequel il faisait entrer
une certaine quantité d'or. Seulement, pour ne pas se ruiner dans la spéculation
qu'il méditait, il avait soin, parmi les médicaments qu'il faisait prendre
chez les apothicaires par ses malades, de prescrire toujours l'usufur, et comme
il préparait ensuite lui-même les médicaments à l'aide des drogues qu'on lui apportait,
il avait soin de garder pour lui le précieux usufur, ce qui était une manière ingénieuse
de rentrer peu à peu dans ses avances. Quand sa réputation fut établie à Florence, il alla
trouver le grand-duc, et s'offrit à lui enseigner l'art de faire de l'or. C'est avec
le fameux usufur qu'il opérait. Le grand-duc envoya lui-même prendre ce médicament chez
les apothicaires de la ville, et l'opération réussit comme on le devine. Cosme Ier paya
cette belle invention vingt mille ducats. Mais bientôt le médecin fut pris d'un vif désir
de voyager ; il demanda la permission d'aller parcourir la France. Une fois à l'abri,
il écrivit sans plus de façon au grand-duc pour l'informer du mauvais tour qu'il lui avait
joué. »
« L'aventurier Delisle, dont vous avez parlé, se servait de procédés moins compliqués.
Il transformait en or de petites masses de plomb ou des médailles d'argent en faisant usage
du procédé bien connu du blanchiment par le mercure. Mais l'opération qui lui servait
surtout à émerveiller la Provence consistait à changer en or des clous de fer. Pour jouer
ce jeu, il fabriquait un clou d'or et le recouvrait d'une légère couche de fer, de manière
à le faire passer pour un clou ordinaire. En plongeant ensuite l'objet, ainsi préparé,
dans sa prétendue teinture, qui n'était autre chose qu'une liqueur acide, il dissolvait
la couche superficielle de fer, et l'or apparaissait. La triste fin de cet aventurier
ne montra que trop d'ailleurs qu'il avait pris pour dupe la province et la cour. »
« La fin tragique de Delisle n'est pas la seule qui ait dévoilé les coupables
manœuvres des souffleurs. »
« Sous Louis XIII, un nommé Dubois faisait grand bruit à Paris par ses transmutations.
C'était un aventurier qui, après avoir longtemps voyagé comme médecin dans le Levant,
se fit capucin et se rendit en Allemagne, où il jeta le froc pour embrasser la religion
réformée. De retour en France, il se maria sous le nom de sieur de la Meillerie.
Il assurait que la pierre philosophale dont il faisait usage provenait de Nicolas Flamel ;
il prétendait l'avoir trouvée dans l'héritage de son oncle, arrière-petit-fils du médecin
Perrier, neveu lui-même de Pernelle, femme de Nicolas Flamel. Dubois se vantait, de plus,
de connaître la manière de préparer cette poudre. Ces faits arrivèrent à l'oreille
de Richelieu, qui fit arrêter l'alchimiste, et lui intima l'ordre de répéter
ses expériences devant le roi. En présence de Louis XIII et du cardinal, Dubois changea
en or une balle de mousquet que l'on alla prendre dans la giberne d'une sentinelle. Le roi
s'empressa d'anoblir cet habile homme ; il fit plus, il le nomma président des trésoreries.
Mais Richelieu se montra plus exigeant, il commanda à Dubois de lui communiquer son secret.
Sur son refus, le nouveau président fut jeté en prison, et l'on instruisit son procès.
Comme il refusait encore de s'expliquer, on lui donna la question. Ainsi pressé,
le malheureux dicta quelques procédés qui, immédiatement essayés, furent reconnus faux.
N'obtenant rien de plus, le cardinal, furieux, le renvoya au tribunal, qui le condamna
comme magicien et le fit pendre. »
« On a beaucoup parlé en Angleterre, à la fin du siècle dernier, des circonstances
qui amenèrent le suicide de Price. James Price était un chimiste distingué, mais il eut
le malheur de s'occuper d'alchimie, et se vanta bientôt de posséder la pierre philosophale.
À Londres, il fit sept ou huit fois des transmutations publiques. Il fit imprimer
les procès-verbaux de ses expériences, et le roi d'Angleterre fut curieux de posséder
les lingots d'argent que l'alchimiste avait fabriqués. Mais la Société royale de Londres,
dont Price faisait partie, s'émut de cette affaire. Le chimiste fut sommé de répéter
ses expériences devant une commission prise dans la Société royale. Il refusa longtemps
de comparaître, alléguant que sa provision de pierre philosophale était épuisée,
et qu'il fallait beaucoup de temps pour en préparer d'autre. Cependant il finit
par se mettre à l'œuvre, et manqua l'opération. Renié de ses amis, poussé à bout
de toutes manières, il s'empoisonna. »
« Assez longtemps avant ce dernier événement, l'alchimiste Honaüer n'avait pas été plus
heureux. Il avait réussi à tromper le duc de Wurtemberg par un procédé fort simple,
comme vous allez le voir. Le duc faisait lui-même l'opération avec les matières indiquées
par Honaüer ; quand le creuset était chargé et l'expérience disposée, pour éviter tout
soupçon de fraude, il faisait sortir tout le monde du laboratoire et en emportait la clef.
Mais l'alchimiste avait eu la précaution ingénieuse de faire cacher un petit garçon
dans une caisse. Quand le laboratoire était désert, l'enfant allait tout bonnement mettre
de l'or dans le creuset, puis il regagnait sa cachette. Le prince était d'autant plus
impatient de voir réussir ces expériences, qu'il avait déjà dépensé plus de soixante
mille livres avec son alchimiste. Par malheur, un curieux éventa la ruse. Comme
vous le savez, les princes allemands n'entendaient pas raillerie sur ce chapitre.
Le philosophe par le feu fut pendu au gibet doré. »
Pendant cette dernière partie de notre conversation, mon interlocuteur était distrait
et agité ; il laissait paraître des signes d'impatience. Enfin, il se leva :
« Écoutez, me dit-il, vous avez lu peut-être quelques écrits alchimiques, mais seulement,
je le crois, en curieux empressé de recueillir quelques faits qui vous semblent piquants.
Ce n'est pas ainsi que l'on arrive à la vérité ; on ne la trouve qu'avec la volonté
sérieuse de la chercher. »
En disant ces mots il tira de sa poche, avec toutes les marques de respect imaginables,
un vieux livre qu'il me présenta :
« Tenez, dit-il, je vous confie cet écrit ; il renferme les vérités de notre art, exposées
avec la plus grande simplicité. Lisez-le avec soin, et surtout, ajouta-t-il, en posant
le doigt sur la première page du livre, méditez bien la sentence qui orne
le frontispice. »
Ayant dit, mon philosophe se retira à pas lents. Pendant qu'il s'éloignait, je me hâtai
d'examiner le précieux ouvrage qu'il m'avait remis. C'était l'un de ces innombrables écrits
que nous ont laissés les alchimistes, et il n'était ni plus clair ni plus raisonnable
que les autres. Mes yeux se portèrent sur la fameuse sentence qu'il avait recommandée
à mon attention. C'était la maxime du Liber mutus :
Lege, lege, lege et relege. Labora, ora, et invenies.