Maintenant, Père vénérable, je reviendrai sur ce que j'ai dit en l'appliquant
aux préparations des Philosophes anciens et à leurs enseignements si obscurs,
si incompréhensibles. Cependant pèse les paroles des Philosophes, tu comprendras
et tu avoueras qu'ils ont dit la vérité.
La première parole de notre Magistère ou de l'Œuvre est la réduction du Mercure — le corps —
c'est-à-dire la réduction du cuivre ou d'un autre métal en Mercure. C'est ce que
les Philosophes appellent la solution, qui est le fondement de l'Art,comme le dit
Franciscus : Si vous ne dissolvez les corps, vous travaillerez en vain.
C'est de cette solution de laquelle parle Parménide dans la Tourbe des Philosophes.
En entendant le mot de solution, les ignorants pensent de suite à l'Eau des nuées.
Mais s'ils avaient lu nos livres, s'ils les avaient compris, ils sauraient que notre Eau
est permanente, et que séparée de son corps elle devient dès lors immuable.
Donc la solution des Philosophes n'est pas l'Eau de la nuée, mais c'est la conversion
des corps en Eau de laquelle ils ont d'abord été procréés, c'est-à-dire en Mercure.
De même la glace se change en l'eau qui lui avait d'abord donné naissance.
Voici donc que par la grâce de Dieu tu connais le premier élément qui est l'Eau
et la réduction de ce même corps en la matière première.
La seconde parole est Ce qui se fait de la terre. C'est ce que les Philosophes ont dit.
L'Eau sort de la terre. Tu auras ainsi le second élément qui est la terre.
La troisième parole des Philosophes est la purification de la Pierre. Morien dit
à ce sujet : Cette Eau se putréfie et se purifie avec la terre, etc. Le Philosophe
dit : Unis le sec à l'humide ; or, le sec c'est la terre, l'humide c'est l'Eau.
Tu auras déjà l'Eau et la terre en elle-même et la terre blanchie avec l'Eau.
La quatrième parole est que l'Eau peut s'évaporer par la sublimation ou l'ascension.
Elle redevient aérienne en se séparant de la terre avec laquelle elle était auparavant
coagulée et jointe ; et tu auras ainsi la Terre, l'Air et l'Eau. C'est ce que dit
le Philosophe dans la Tourbe : Blanchissez-le et sublimez à un feu vif
jusqu'à ce qu'il s'échappe un esprit qui est le Mercure. C'est pour cela qu'on l'appelle
oiseau d'Hermès et poulet d'Hermogène. Vous trouverez au fond une terre calcinée,
c'est une force ignée, c'est-à-dire de nature ignée.
Tu auras donc les quatre éléments, la terre, le feu et cette terre calcinée qui est
la poudre dont parle Morien. Ne méprise pas la poudre qui est au fond parce
qu'elle est dans un lieu bas. C'est la terre du corps, c'est ton sperme et en elle est
le couronnement de l'Œuvre.
Ensuite avec la terre susdite mets le ferment, ce ferment que les Philosophes appellent
l'âme : et voici pourquoi : de même que le corps de l'homme n'est rien sans son âme,
de même la terre morte ou corps immonde n'est rien sans ferment, c'est-à-dire sans son âme.
Car le ferment prépare le corps imparfait, le change en sa propre nature comme il a été dit.
Il n'y a pas d'autres ferments que le Soleil et la Lune, ces deux planètes voisines
se rapprochant par leurs propriétés naturelles. C'est ce qui fait dire à Morien :
Si tu ne laves pas, si tu ne blanchis pas le corps immonde et que tu ne lui donnes
pas d'âme, tu n'auras rien fait pour le Magistère. L'esprit est alors uni à l'âme
et au corps, il se réjouit avec eux et se fixe. L'eau s'altère, et ce qui était épais
devient subtil.
Voici ce que dit Astanus dans la Tourbe des Philosophes : L'esprit ne se joint
aux corps que lorsque ceux-ci ont été parfaitement purifiés de leurs impuretés.
Dans cette union apparaissent les plus grands miracles car toutes les couleurs imaginables
se montrent alors et le corps imparfait prend d'après Barsen la couleur du ferment,
tandis que le ferment lui-même demeure inaltéré.
Ô Père plein de piété, que Dieu augmente en toi l'esprit d'intelligence pour que tu pèses
bien ce que je vais dire : les éléments ne peuvent être engendrés que par leur propre
sperme. Or ce sperme c'est le Mercure. Considère l'homme qui ne peut être engendré
qu'à l'aide du sperme, les végétaux qui ne peuvent naître que d'une semence, autant
qu'il en faut pour la génération et la croissance.
Il en est, qui croyant faire pour le mieux, subliment le Mercure, le fixent, l'unissent
à d'autres corps, et cependant ils ne trouvent rien. Voici pourquoi : un sperme ne peut
changer, il reste tel qu'il était ; et il ne produit son effet que lorsqu'il est porté
dans la matrice de la femme. C'est pourquoi le Philosophe Mechardus dit :
Si notre Pierre n'est pas mise dans la matrice de la femelle, afin d'y être nourrie,
elle ne s'accroîtra pas.
Ô mon Père, te voilà donc selon ton désir, en possession de la Pierre des Philosophes.
Gloire à Dieu.
Ici se termine le petit traité d'Arnauld de Villeneuve,
donné au pape, Benoît XI, en l'an 1303.
