Sur le fronton d'un temple que l'Antiquité avait dédié au dieu de la lumière
on lisait cette inscription en deux mots : « Connais-toi. »
J'ai le même conseil à donner à tout homme qui veut s'approcher de la science.
La magie, que les Anciens appelaient le sanctum regnum, le saint royaume ou le royaume
de Dieu, regnum Dei, n'est faite que pour les rois et pour les prêtres : êtes-vous prêtres,
êtes-vous rois ? Le sacerdoce de la magie n'est pas un sacerdoce vulgaire, et sa royauté
n'a rien à débattre avec les princes de ce monde. Les rois de la science sont les prêtres
de la vérité, et leur règne reste caché pour la multitude, comme leurs sacrifices
et leurs prières. Les rois de la science, ce sont les hommes qui connaissent la vérité
et que la vérité a rendus libres selon la promesse formelle du plus puissant
des initiateurs.
L'homme qui est esclave de ses passions ou des préjugés de ce monde ne saurait être initié,
il ne parviendra jamais, tant qu'il ne se réformera pas ; il ne saurait donc être
un adepte, car le mot adepte signifie celui qui est parvenu par sa volonté
et par ses œuvres.
Pour parvenir au sanctum regnum, c'est-à-dire à la science et à la puissance des mages,
quatre choses sont indispensables : une intelligence éclairée par l'étude, une audace
que rien n'arrête, une volonté que rien ne brise et une discrétion que rien ne puisse
corrompre ou enivrer.
Savoir, Oser, Vouloir, se Taire, voilà les quatre verbes du mage qui sont écrits
dans les quatre formes symboliques du sphinx. Ces quatre verbes peuvent se combiner
ensemble de quatre manières et s'expliquent quatre fois les uns par les autres.
À la première page du livre d'Hermès, l'adepte est représenté couvert d'un vaste chapeau
qui, en se rabattant, peut lui cacher toute la tête. Il tient une main élevée vers le ciel,
auquel il semble commander avec sa baguette, et l'autre main sur sa poitrine ;
il a devant lui les principaux symboles ou instruments de la science, et il en cache
d'autres dans une gibecière d'escamoteur. Son corps et ses bras forment la lettre Aleph
,
la première de l'alphabet, que les Hébreux ont emprunté aux Égyptiens ; mais nous aurons
lieu plus tard de revenir sur ce symbole.
Le mage est véritablement ce que les kabbalistes hébreux appellent le microprosope,
c'est-à-dire le créateur du petit monde. La première science magique étant la connaissance
de soi-même, la première aussi de toutes les œuvres de la science, celle qui renferme
toutes les autres et qui est le principe du grand œuvre, c'est la création de soi-même :
ce mot a besoin d'être expliqué.
La raison suprême étant le seul principe invariable, et par conséquent impérissable,
puisque le changement est ce que nous appelons la mort, l'intelligence, qui adhère
fortement et s'identifie en quelque manière à ce principe, se rend par là même invariable,
et par conséquent immortelle. On comprend que, pour adhérer invariablement à la raison,
il faut s'être rendu indépendant de toutes les forces qui produisent par le mouvement fatal
et nécessaire les alternatives de la vie et de la mort. Savoir souffrir, s'abstenir
et mourir, tels sont donc les premiers secrets qui nous mettent au-dessus de la douleur,
des convoitises sensuelles et de la peur du néant. L'homme qui cherche et trouve
une glorieuse mort a foi dans l'immortalité, et l'humanité tout entière y croit avec lui
et pour lui, car elle lui élève des autels ou des statues en signe de vie immortelle.
L'homme ne devient roi des animaux qu'en les domptant ou en les apprivoisant, autrement
il en serait la victime ou l'esclave. Les animaux sont la figure de nos passions,
ce sont les forces instinctives de la nature.
Le monde est un champ de bataille que la liberté dispute à la force d'inertie en lui
opposant la force active. Les lois physiques sont des meules dont tu seras le grain,
si tu n'en sais pas être le meunier.
Tu es appelé à être le roi de l'air, de l'eau, de la terre et du feu ; mais, pour régner
sur ces quatre animaux du symbolisme, il faut les vaincre et les enchaîner.
Celui qui aspire à être un sage et à savoir la grande énigme de la nature doit être
l'héritier et le spoliateur du sphinx ; il doit en avoir la tête humaine pour posséder
la parole, les ailes d'aigle pour conquérir les hauteurs, les flancs de taureau
pour labourer les profondeurs, et les griffes de lion pour se faire place à droite
et à gauche, en avant et en arrière.
Toi donc qui veux être initié, es-tu savant comme Faust ? Es-tu impassible comme Job ?
Non, n'est-ce pas ? Mais tu peux l'être si tu veux. As-tu vaincu les tourbillons
des pensées vagues ? Es-tu sans indécision et sans caprices ? N'acceptes-tu le plaisir
que quand tu le veux, et ne le veux-tu que quand tu le dois ? Non, n'est-ce pas ?
il n'en est pas toujours ainsi ? Mais cela peut être si tu le veux.
Le sphinx n'a pas seulement une tête d'homme, il a aussi des mamelles de femme ;
sais-tu résister aux attraits de la femme ? Non, n'est-ce pas ? et ici tu ris en répondant,
et tu te vantes de ta faiblesse morale pour glorifier en toi la force vitale et matérielle.
Soit, je te permets de rendre cet hommage à l'âne de Sterne ou d'Apulée ; que l'âne
ait son mérite, je n'en disconviens pas, il était consacré à Priape comme le bouc
au dieu de Mendès. Mais laissons-le pour ce qu'il est, et sachons seulement s'il est
ton maître ou si tu peux être le sien. Celui-là seul peut vraiment posséder la volupté
de l'amour qui a vaincu l'amour de la volupté. Pouvoir user et s'abstenir, c'est pouvoir
deux fois. La femme t'enchaîne par tes désirs : sois maître de tes désirs,
et tu enchaîneras la femme.
La plus grande injure qu'on puisse faire à un homme, c'est de l'appeler lâche.
Or qu'est-ce donc qu'un lâche ?
Un lâche c'est celui qui néglige le soin de sa dignité morale pour obéir aveuglément
aux instincts de la nature.
En présence du danger, en effet, il est naturel d'avoir peur et de chercher à fuir :
pourquoi est-ce donc une honte ? Parce que l'honneur nous fait une loi de préférer
notre devoir à nos attractions ou à nos craintes. Qu'est-ce, à ce point de vue,
que l'honneur ? C'est le pressentiment universel de l'immortalité et l'estime des moyens
qui peuvent y conduire. La dernière victoire que l'homme puisse remporter sur la mort,
c'est de triompher du goût de la vie, non par le désespoir, mais par une plus haute
espérance, qui est renfermée dans la foi, pour tout ce qui est beau et honnête,
du consentement de tout le monde.
Apprendre à se vaincre, c'est donc apprendre à vivre, et les austérités du stoïcisme
n'étaient pas une vaine ostentation de liberté !
Céder aux forces de la nature, c'est suivre le courant de la vie collective,
c'est être esclave des causes secondes.
Résister à la nature et la dompter, c'est se faire une vie personnelle et impérissable,
c'est s'affranchir des vicissitudes de la vie et de la mort.
Tout homme qui est prêt à mourir plutôt qu'à abjurer la vérité et la justice est
véritablement vivant, car il est immortel dans son âme.
Toutes les initiations antiques avaient pour but de trouver ou de former de pareils hommes.
Pythagore exerçait ses disciples par le silence et les abstinences de toutes sortes ;
en Égypte, on éprouvait les récipiendaires par les quatre éléments ; dans l'Inde, on sait
à quelles prodigieuses austérités se condamnaient les fakirs et les brames, pour parvenir
au royaume de la libre volonté et de l'indépendance divine.
Toutes les macérations de l'ascétisme sont empruntées aux initiations des anciens mystères
et elles ont cessé parce que, les initiables ne trouvant plus d'initiateurs,
et les directeurs des consciences étant devenus à la longue aussi ignorants que le vulgaire,
les aveugles se sont lassés de suivre des aveugles, et personne n'a voulu subir
des épreuves qui ne conduisaient plus qu'au doute et au désespoir : le chemin de la lumière
était perdu.
Pour faire quelque chose, il faut savoir ce qu'on veut faire ou du moins avoir foi
en quelqu'un qui le sait. Mais comment risquerais-je ma vie à l'aventure et suivrais-je
au hasard celui qui ne sait pas lui-même où il va ?
Dans la voie des hautes sciences, il ne faut pas s'engager témérairement, mais, une fois
en marche, il faut arriver ou périr. Douter, c'est devenir fou ; s'arrêter, c'est tomber ;
reculer, c'est se précipiter dans un gouffre.
Commençons maintenant la série des initiations.
J'ai dit que la révélation, c'est le Verbe. Le Verbe, en effet, ou la parole, est le voile
de l'être et le signe caractéristique de la vie. Toute forme est le voile d'un Verbe,
parce que l'idée mère du Verbe est l'unique raison d'être des formes. Toute figure
est un caractère, tout caractère appartient et retourne à un Verbe. C'est pourquoi
les anciens sages, dont Trismégiste est l'organe, ont-ils formulé leur dogme unique
en ces termes :
« Ce qui est au-dessus est comme ce qui est au-dessous, et ce qui est au-dessous est comme
ce qui est au-dessus. »
En d'autres termes, la forme est proportionnelle à l'idée, l'ombre est la mesure du corps
calculée avec sa relation au rayon lumineux. Le fourreau est aussi profond que l'épée
est longue, la négation est proportionnelle à l'affirmation contraire, la production est
égale à la destruction dans le mouvement qui conserve la vie, et il n'y a pas un point
dans l'espace infini qui ne soit le centre d'un cercle dont la circonférence s'agrandit
et recule indéfiniment dans l'espace.
Toute individualité est donc indéfiniment perfectible, puisque le moral est analogique
à l'ordre physique, et puisqu'on ne saurait concevoir un point qui ne puisse se dilater,
s'agrandir et jeter des rayons dans un cercle philosophiquement infini.
Ce qu'on peut dire de l'âme entière, on doit le dire de chaque faculté de l'âme.
L'intelligence et la volonté de l'homme sont des instruments d'une portée et d'une force
incalculables.
Mais l'intelligence et la volonté ont pour auxiliaire et pour instrument une faculté
trop peu connue et dont la toute-puissance appartient exclusivement au domaine de la magie :
je veux parler de l'imagination, que les kabbalistes appellent le diaphane
ou le translucide.
L'imagination, en effet, est comme l'œil de l'âme, et c'est en elle que se dessinent
et se conservent les formes, c'est par elle que nous voyons les reflets du monde invisible,
elle est le miroir des visions et l'appareil de la vie magique : c'est par elle
que nous guérissons les maladies, que nous influençons les saisons, que nous écartons
la mort des vivants et que nous ressuscitons les morts, parce que c'est elle qui exalte
la volonté et qui lui donne prise sur l'agent universel.
L'imagination est l'instrument de l'adaptation du Verbe.
L'imagination appliquée à la raison, c'est le génie.
La raison est une, comme le génie est un dans la multiplicité de ses œuvres.
Il y a un principe, il y a une vérité, il y a une raison, il y a une philosophie absolue
et universelle.
Ce qui est est dans l'unité considérée comme principe, et retourne à l'unité considérée
comme fin.
Un est dans un, c'est-à-dire tout est dans tout.
L'unité est le principe des nombres, c'est aussi le principe du mouvement,
et par conséquent de la vie.
Tout le corps humain se résume dans l'unité d'un seul organe, qui est le cerveau.
Toutes les religions se résument dans l'unité d'un seul dogme, qui est l'affirmation
de l'être et de son égalité à lui-même, qui constitue sa valeur mathématique.
Il n'y a qu'un dogme en magie, et le voici : le visible est la manifestation de l'invisible,
ou, en d'autres termes, le Verbe parfait est dans les choses appréciables et visibles,
en proportion exacte avec les choses inappréciables à nos sens et invisibles à nos yeux.
Le mage élève une main vers le ciel et abaisse l'autre vers la terre, et il dit :
« Là-haut l'immensité ! là-bas l'immensité encore ; l'immensité égale l'immensité. »
Ceci est vrai dans les choses visibles, comme dans les choses invisibles.
La première lettre de l'alphabet de la langue sainte, Aleph
, représente un homme
qui élève une main vers le ciel, et abaisse l'autre vers la terre.
C'est l'expression du principe actif de toutes chose, c'est la création dans le ciel,
correspondant à la toute-puissance du Verbe ici-bas. Cette lettre à elle seule
est un pentacle, c'est-à-dire un caractère exprimant la science universelle.
La lettre Aleph
peut suppléer aux signes sacrés du macrocosme et du microcosme,
elle explique le double triangle maçonnique et l'étoile brillante aux cinq pointes ;
car le Verbe est un et la révélation est une. Dieu, en donnant à l'homme la raison,
lui a donné la parole ; et la révélation, multiple dans ses formes, mais une
dans son principe, est tout entière dans le Verbe universel, interprète de la raison
absolue.