Le grand œuvre, c'est, avant toute chose, la création de l'homme par lui-même,
c'est-à-dire la conquête pleine et entière qu'il fait de ses facultés et de son avenir ;
c'est surtout l'émancipation parfaite de sa volonté, qui lui assure l'empire universel
de l'Azoth et le domaine de la Magnésie, c'est-à-dire un plein pouvoir sur l'agent magique
universel.
Cet agent magique, que les anciens philosophes hermétiques ont déguisé sous le nom
de matière première, détermine des formes de la substance modifiable, et l'on peut
réellement arriver par son moyen à la transmutation métallique et à la médecine universelle.
Ceci n'est pas une hypothèse, c'est un fait scientifique déjà éprouvé et rigoureusement
démontrable.
Il y a donc deux opérations hermétiques : l'une spirituelle, l'autre matérielle,
et qui dépendent l'une de l'autre.
Toute la science hermétique est d'ailleurs contenue dans le dogme d'Hermès gravé
primitivement, dit-on, sur une table d'émeraude. Nous en avons déjà expliqué les premiers
articles ; voici ceux qui se rapportent à l'opération du grand œuvre :
Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l'épais, doucement, avec grande industrie.
Il monte de la terre au ciel, et derechef il descend en terre, et il reçoit la force
des choses supérieures et inférieures. Tu auras par ce moyen la gloire de tout le monde,
et pour cela toute obscurité s'enfuira de toi. C'est la force forte de toute force,
car elle vaincra toute chose subtile et pénétrera toute chose solide. Ainsi le monde
a été créé.
Séparer le subtil de l'épais, dans la première opération, qui est tout intérieure,
c'est affranchir son âme de tout préjugé et de tout vice : ce qui se fait par l'usage
du sel philosophique, c'est-à-dire de la sagesse ; du mercure, c'est-à-dire de l'habileté
personnelle et du travail ; puis enfin du soufre, qui représente l'énergie vitale
et la chaleur de la volonté. On arrive par ce moyen à changer en or spirituel les choses
même les moins précieuses, et jusqu'au immondices de la terre. C'est en ce sens qu'il faut
entendre les paraboles de la tourbe des philosophes, de Bernard le Trévisan,
de Basile Valentin, de Marie l'Égyptienne et des autres prophètes de l'alchimie ;
mais dans leurs œuvres, comme dans le grand œuvre, il faut séparer habilement le subtil
de l'épais, le mystique du positif, l'allégorie de la théorie. Si on veut les lire
avec plaisir et avec intelligence, il faut d'abord les entendre allégoriquement
dans leur entier, puis descendre des allégories aux réalités par la voie
des correspondances ou analogies indiquées dans le dogme unique : ce qui est en haut
est comme ce qui est en bas, et réciproquement.
Le mot art retourné, ou lu à la manière des écritures sacrées et primitives, c'est-à-dire
de droite à gauche, exprime, par trois initiales, les différents degrés du grand œuvre.
T signifie ternaire, théorie et travail ; R, réalisation ; A, adaptation.
Quand les maîtres en alchimie disent qu'il faut peu de temps et peu d'argent pour accomplir
les œuvres de la science, lorsqu'ils affirment surtout qu'un seul vase est nécessaire,
lorsqu'ils parlent du grand et unique athanor que tous peuvent mettre en usage,
qui est sous la main de tout le monde, et que tous les hommes possèdent sans le savoir,
ils font allusion à l'alchimie philosophique et morale. En effet, une volonté forte
et décidée peut arriver en peu de temps à l'indépendance absolue, et nous possédons tous
l'instrument chimique, le grand et unique athanor qui sert à séparer le subtil de l'épais
et le fixe du volatil. Cet instrument, complet comme le monde, et précis
comme les mathématiques elles-mêmes, est désigné par les sages sous l'emblème
du pentagramme ou de l'étoile à cinq pointes, qui est le signe absolu de l'intelligence
humaine. J'imiterai les sages en ne le nommant point : il est trop facile de le deviner.
La figure du Tarot qui correspond à ce chapitre a été mal comprise par Court de Gebelin
et par Etteila, qui ont cru y voir seulement une erreur commise par un cartier allemand.
Cette figure représente un homme, les mains liées derrière le dos, deux sacs d'argent
attachés aux aisselles, et pendu par un pied à une potence composée de deux troncs d'arbre
ayant chacun la racine de six branches coupées et d'une traverse complétant la figure
du Tau hébreu ? ; les jambes du patient sont croisées et ses coudes forment un triangle
avec sa tête. Or le triangle surmonté d'une croix signifie, en alchimie, la fin
et la perfection du grand oeuvre, signification identique avec celle de la lettre
,
qui est la dernière lettre de l'alphabet sacré.
Ce pendu c'est donc l'adepte, lié par ses engagements, spiritualisé ou les pieds tournés
vers le ciel ; c'est aussi l'antique Prométhée, subissant dans une torture immortelle
la peine de son glorieux larcin.