La chimie est née d'hier : il y a cent ans à peine qu'elle a pris la forme
d'une science moderne. Cependant les progrès rapides qu'elle a faits depuis ont concouru,
plus peut-être que ceux d'aucune autre science, à transformer l'industrie
et la civilisation matérielle, et à donner à la race humaine sa puissance chaque jour
croissante sur la nature. C'est assez dire quel intérêt présente l'histoire
des commencements de la chimie.
Or ceux-ci ont un caractère tout spécial : la chimie n'est pas une science primitive,
comme la géométrie ou l'astronomie ; elle s'est constituée sur les débris d'une formation
scientifique antérieure ; formation demi-chimérique et demi-positive, fondée elle-même
sur le trésor lentement amassé des découvertes pratiques de la métallurgie,
de la médecine, de l'industrie et de l'économie domestique. Il s'agit de l'alchimie,
qui prétendait à la fois enrichir ses adeptes en leur apprenant à fabriquer l'or
et l'argent, les mettre à l'abri des maladies par la préparation de la panacée, enfin
leur procurer le bonheur parfait en les identifiant avec l'âme du monde et l'esprit
universel.
L'histoire de l'alchimie est fort obscure. C'est une science sans racine apparente,
qui se manifeste tout à coup au moment de la chute de l'empire romain et qui
se développe pendant tout le moyen âge, au milieu des mystères et des symboles, sans sortir
de l'état de doctrine occulte et persécutée : les savants et les philosophes s'y mêlent
et s'y confondent avec les hallucinés, les charlatans et parfois même avec les scélérats.
Cette histoire mériterait d'être abordée dans toute son étendue par les méthodes
de la critique moderne. Sans entreprendre une aussi vaste recherche qui exigerait
toute une vie de savant, je voudrais essayer de percer le mystère des origines
de l'alchimie et montrer par quels liens elle se rattache à la fois aux procédés
industriels des anciens égyptiens, aux théories spéculatives des philosophes grecs
et aux rêveries mystiques des alexandrins et des gnostiques.