Les saintes écritures rapportent qu'il y a un certain genre de démons ayant commerce
avec les femmes. Hermès en a parlé dans ses livres sur la nature. Les anciennes et saintes
écritures disent que certains anges, épris d'amour pour les femmes, descendirent
sur la terre, leur enseignèrent les œuvres de la nature ; et à cause de cela ils furent
chassés du ciel et condamnés à un exil perpétuel.
De ce commerce naquit la race des géants. Le livre dans lequel ils enseignaient les arts
est appelé chêma : de là le nom de chêma appliqué à l'art par excellence. Ainsi parlait
Zosime le panopolitain, le plus vieux des chimistes authentiques, exposant les origines
de la chimie, dans son livre Imouth — c'est-à-dire dédié à Imhotep , dieu égyptien — livre
adressé à sa soeur Théosébie.
Ce passage est cité par Georges Le Syncelle, polygraphe grec du VIIIe siècle.
D'autres nous disent que ces œuvres de la nature, maudites et inutiles, enseignées
par les anges tombés à leurs épouses, étaient l'art des poisons, des secrets des métaux
et des incantations magiques — Tertullien. Le nom du livre chêma se retrouve en Égypte
sous la forme chemi, titre d'un traité cité dans un papyrus de la XIIe dynastie
et recommandé par un scribe à son fils. Il est probable que le sujet en était tout
différent. C'était un vieux titre, repris plus tard pour s'en autoriser, comme il est
arrivé souvent dans l'antiquité. Quoiqu'il en soit, le passage de Zosime est des plus
caractéristiques.
Sans en conclure, avec les adeptes du XVIIe siècle, que l'alchimie était déjà connue
avant le déluge, il est certain qu'il nous reporte aux imaginations qui avaient cours
en Orient dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. Isis, dans son discours à son fils
Horus, autre ouvrage alchimique des plus anciens, raconte également que la révélation
lui fut faite par Amnael, le premier des anges et des prophètes, comme récompense
de son commerce avec lui.
Quelques lignes étranges du chapitre V de la genèse, probablement d'origine babylonienne,
ont servi de point d'attache à ces imaginations. Les enfants de Dieu, voyant que
les filles des hommes étaient belles, choisirent des femmes parmi elles. De là naquit
une race de géants, dont l'impiété fut la cause du déluge. Leur origine est rattachée
à Énoch.
Énoch lui-même est fils de Caïn et fondateur de la ville qui porte son nom, d'après l'une
des généalogies relatées dans la genèse ; il descendait au contraire de Seth et il disparut
mystérieusement du monde, d'après la seconde généalogie. À ce personnage équivoque
on attribua un ouvrage apocryphe composé un peu avant l'ère chrétienne, le livre d'Énoch,
qui joue un rôle important dans les premiers siècles du christianisme.
Georges Le Syncelle nous a conservé des fragments considérables de ce livre, retrouvé
depuis dans une version éthiopienne. Il en existe une traduction française imprimée
dans le dictionnaire des apocryphes de Migne. Dans ce livre, ce sont également les anges
pécheurs qui révèlent aux mortelles les arts et les sciences occultes. Ils habitèrent
avec elles et ils leur enseignèrent la sorcellerie, les enchantements, les propriétés
des racines et des arbres..., les signes magiques..., l'art d'observer les étoiles...
il leur apprit aussi, dit encore le livre d'Énoch en parlant de l'un de ces anges, l'usage
des bracelets et ornements, l'usage de la peinture, l'art de se peindre les sourcils,
l'art d'employer les pierres précieuses et toutes sortes de teintures, de sorte
que le monde fut corrompu.
Les auteurs du IIe et du IIIe siècle de notre ère reviennent souvent sur cette légende.
Clément d'Alexandrie la cite — vers 200 de notre ère — dans ses stromates, Tertullien
en parle longuement. Ils trahirent le secret des plaisirs mondains ; ils livrèrent l'or,
l'argent et leurs œuvres ; ils enseignèrent l'art de teindre les toisons. De même :
ils découvrirent les charmes mondains, ceux de l'or, des pierres brillantes
et de leurs œuvres.
Ailleurs Tertullien dit encore : ils mirent à nu les secrets des métaux ; ils firent
connaître la vertu des plantes et la force des incantations magiques, et ils décrivirent
ces doctrines singulières qui s'étendent jusqu'à la science des astres. On voit combien
l'auteur est préoccupé des mystères des métaux, c'est-à-dire de l'alchimie, et comment
il l'associe avec l'art de la teinture et avec la fabrication des pierres précieuses,
association qui forme la base même des vieux traités alchimiques contemporains, retrouvés
dans les papyrus et dans les manuscrits.
La magie et l'astrologie, ainsi que la connaissance des vertus des plantes, remèdes
et poisons, sont confondues par Tertullien avec l'art des métaux dans une même malédiction,
et cette malédiction a duré pendant tout le moyen âge. Ailleurs Tertullien assimile
ces anges qui ont abandonné Dieu par amour pour les femmes et révélé les arts interdits
au monde inexpérimenté ; il les assimile, dis-je, à leurs disciples, les mages,
les astrologues et les mathématiciens, et il établit un parallèle entre l'expulsion
de ceux-ci de Rome, et celle des anges du ciel.
Il m'a paru nécessaire de développer ces citations, afin de préciser l'époque à laquelle
Zosime écrivait : c'est l'époque à laquelle les imaginations relatives aux anges pécheurs
et à la révélation des sciences occultes, astrologie, magie et alchimie, avaient cours
dans le monde. On voit qu'il s'agit du IIIe siècle de notre ère. Les papyrus de Leide
présentent également les recettes magiques associées aux recettes alchimiques.
La proscription de ceux qui cultivaient ces sciences n'est pas seulement un vœu
de Tertullien, elle était effective et cela nous explique le soin avec lequel
ils se cachaient eux-mêmes et dissimulaient leurs ouvrages sous le couvert des noms
les plus autorisés. Elle nous reporte à des faits et à des analogies historiques
non douteuses. La condamnation des mathématiciens, c'est-à-dire des astrologues, magiciens
et autres sectateurs des sciences occultes, était de droit commun à Rome.
Tacite nous apprend que sous le règne de Tibère on rendit un édit pour chasser d'Italie
les magiciens et les mathématiciens ; l'un d'eux, Pituanius, fut mis à mort et précipité
du haut d'un rocher. Sous Claude, sous Vitellius, nouveaux sénatus-consultes, atroces
et inutiles, ajoute Tacite. En effet, dit-il ailleurs, ce genre d'hommes qui excite
des espérances trompeuses est toujours proscrit et toujours recherché.
L'exercice de la magie et même la connaissance de cet art étaient réputés criminels
et prohibés à Rome, ainsi que nous l'apprend formellement Paul, jurisconsulte du temps
des antonins. Paul nous fait savoir qu'il était interdit de posséder des livres magiques.
Lorsqu'on les découvrait, on les brûlait publiquement et on en déportait le possesseur ;
si ce dernier était de basse condition, on le mettait à mort. Telle était la pratique
constante du droit romain.
Or l'association de la magie, de l'astrologie et de l'alchimie, est évidente dans
les passages de Tertullien cités plus haut. Cette association avait lieu particulièrement
en Égypte. Les papyrus de Leide, trouvés à Thèbes, complètent et précisent
ces rapprochements entre l'alchimie, l'astrologie et la magie ; car ils nous montrent
que les alchimistes ajoutaient à leur art, suivant l'usage des peuples primitifs,
des formules magiques propres à se concilier et même à forcer la volonté des dieux
— ou des démons — êtres supérieurs que l'on supposait intervenir perpétuellement
dans le cours des choses.
La loi naturelle agissant par elle-même était une notion trop simple et trop forte
pour la plupart des hommes d'alors : il fallait y suppléer par des recettes mystérieuses.
L'alchimie, l'astrologie et la magie sont ainsi associées et entremêlées dans les mêmes
papyrus. Nous observons le même mélange dans certains manuscrits du moyen âge, tels que
le manuscrit grec 2419 de la bibliothèque nationale. Cependant les formules magiques
et astrologiques ne se retrouvent plus en général dans la plupart des traités alchimiques
proprement dits.
Il n'en est que plus intéressant de signaler les traces qui y subsistent encore. Tels sont
le dessin mystérieux, désigné sous le nom de Chrysopée ou art de faire de l'or de Cléopâtre
et les alphabets magiques du manuscrit 2249, analogues à ceux d'un papyrus cité par Reuvens
et dont M. Leemans a reproduit le fac simile. La théorie de l'œuf philosophique, le grand
secret de l'œuvre, symbole de l'univers et de l'alchimie, donnait surtout prise
à ces imaginations.
Les signes bizarres du scorpion et les caractères magiques transcrits dans nos manuscrits ;
la sphère ou instrument d'Hermès pour prédire l'issue des maladies, dont les analogues
se retrouvent à la fois dans le manuscrit 2419 et dans les papyrus de Leide ; la table
d'Émeraude, citée pendant tout le moyen âge, et les formules mystiques : en haut les choses
célestes, en bas les choses terrestres qui se lisent dans les traités grecs, à côté
des figures des appareils, attestent la même association.
Si elle n'est pas plus fréquente dans les ouvrages parvenus jusqu'à nous, c'est
probablement parce que ces manuscrits ont été épurés au moyen âge par leurs copistes
chrétiens. C'est ce que l'on voit clairement dans le manuscrit grec de la bibliothèque
de saint Marc, le plus ancien de tous, car il paraît remonter au XIe siècle. On y trouve
non seulement la chrysopée de Cléopâtre et la formule du scorpion, mais aussi le labyrinthe
de Salomon, dessin cabalistique, et, sous forme d'additions initiales, une sphère
astrologique, l'art d'interpréter les songes de Nicéphore, ainsi que des pronostics
pour les quatre saisons. Les alphabets magiques s'y lisent encore ; mais on a essayé
de les effacer, et l'on a gratté la plupart des mots rappelant l'œuf philosophique.
Il paraît s'être fait à cette époque, c'est-à-dire dès le Xe ou XIe siècle, un corps
d'ouvrages, une sorte d'encyclopédie purement chimique, séparée avec soin de la magie,
de l'astrologie et de la matière médicale.
Mais ces diverses sciences étaient réunies à l'origine et cultivées par les mêmes adeptes.
On s'explique dès lors pourquoi Dioclétien fit brûler en Égypte les livres d'alchimie,
ainsi que les chroniqueurs nous l'apprennent. Dès la plus haute antiquité d'ailleurs,
ceux qui s'occupent de l'extraction et du travail des métaux ont été réputés
des enchanteurs et des magiciens. Sans doute ces transformations de la matière,
qui atteignent au delà de la forme et font disparaître jusqu'à l'existence spécifique
des corps, semblaient surpasser la mesure de la puissance humaine : c'était un empiètement
sur la puissance divine. Voilà pourquoi l'invention des sciences occultes et même
l'invention de toute science naturelle ont été attribuées par Zosime et par Tertullien
aux anges maudits.
Cette opinion n'a rien de surprenant dans leur bouche ; elle concorde avec le vieux mythe
biblique de l'arbre du savoir, placé dans le paradis terrestre et dont le fruit a perdu
l'humanité. En effet la loi scientifique est fatale et indifférente ; la connaissance
de la nature et la puissance qui en résulte peuvent être tournées au mal comme au bien :
la science des sucs des plantes est aussi bien celle des poisons qui tuent et des philtres
qui troublent l'esprit, que celle des remèdes qui guérissent ; la science des métaux
et de leurs alliages conduit à les falsifier, aussi bien qu'à les imiter et à mettre
en œuvre pour une fin industrielle.
Leur possession, même légitime, corrompt l'homme. Aussi les esprits mystiques ont-ils
toujours eu une certaine tendance à regarder la science, et surtout la science
de la nature, comme sacrilège, parce qu'elle induit l'homme à rivaliser avec les dieux.
La conception de la science détruit, en effet, celle du dieu antique, agissant sur le monde
par miracle et par volonté personnelle : c'est ainsi que la religion, par un juste retour,
est foulée aux pieds ; la victoire nous égale aux dieux ! s'écrie Lucrèce
avec une exaltation philosophique singulière. Ne crois pas cependant, ajoute-t-il,
que je veuille t'initier aux principes de l'impiété et t'introduire dans la route du crime.
Par suite de je ne sais quelles affinités secrètes entre les époques profondément troublées,
notre siècle a vu reparaître la vieille légende, oubliée depuis seize cents ans. Nos poètes,
A. De Vigny, Lamartine, Leconte de Lisle, l'ont reprise tour à tour. Dans Éloha,
A. De Vigny ne dit qu'un mot : les peuples... etc. Mais Lamartine, dans la chute d'un ange,
a serré de plus près le mythe. Il nous décrit la civilisation grandiose et cruelle
des dieux géants, leur corruption, leur science, leur art des métaux : dès mon enfance...
etc.
Dans la douzième vision, au milieu des ministres de leurs crimes, apparaissent,
par une assimilation presque spontanée, les agents des sciences maudites
et les alchimistes. Leconte de Lisle a repris le mythe des enfants d'Énoch et de Caïn,
à un point de vue plus profond et plus philosophique. Après avoir parlé d'Hénokia :
la ville... etc. le poète oppose, comme Lucrèce, au dieu jaloux qui a prédestiné l'homme
au crime, la revanche de la science, supérieure à l'arbitraire divin et à la conception
étroite de l'univers théologique : j'effondrerai... etc.
Il y avait déjà quelque chose de cette antinomie, dans la haine contre la science
que laissent éclater le livre d'Énoch et Tertullien. La science est envisagée comme impie,
aussi bien dans la formule magique qui force les dieux à obéir à l'homme, que dans la loi
scientifique qui réalise, également malgré eux, la volonté de l'homme, en faisant évanouir
jusqu'à la possibilité de leur pouvoir divin.
Or, chose étrange, l'alchimie, dès ses origines, reconnaît et accepte cette filiation
maudite. Elle est d'ailleurs, même aujourd'hui, classée dans le recueil ecclésiastique
de Migne parmi les sciences occultes, à côté de la magie et de la sorcellerie. Les livres
où ces sciences sont traitées doivent être brûlés sous les yeux des évêques, disait déjà
le code théodosien. Les auteurs étaient pareillement brûlés. Pendant tout le moyen âge,
les accusations de magie et d'alchimie sont associées et dirigées à la fois contre
les savants que leurs ennemis veulent perdre. Au XVe siècle même, l'archevêque
de Prague fut poursuivi pour nécromancie et alchimie, dans ce concile de Constance
qui condamna Jean Huss.
Jusqu'au XVIe siècle ces lois subsistèrent. Hermolaus Barbarus, patriarche d'Aquilée,
nous apprend, dans les notes de son commentaire sur Dioscoride, qu'à Venise, en 1530,
un décret interdisait l'art des chimistes sous la peine capitale ; afin de leur éviter
toute tentation criminelle, ajoute-t-il. Telle est, je le répète, la traduction constante
du moyen âge. C'est ainsi que l'alchimie nous apparaît vers le IIIe siècle de notre ère,
rattachant elle-même sa source aux mythes orientaux, engendrés ou plutôt dévoilés
au milieu de l'effervescence provoquée par la dissolution des vieilles religions.