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ORIGINES DE L'ALCHIMIE
SOURCES GNOSTIQUES

 L'étude des papyrus et des manuscrits conduit à préciser davantage l'époque et le point de contact entre l'alchimie et les vieilles croyances de l'Égypte et de la Chaldée. En effet, ce contact coïncide avec le contact même de ces croyances et de celles des chrétiens au IIe et au IIIe siècle. Les premiers alchimistes étaient gnostiques. D'après Reuvens, le papyrus n° 75 de Leide renferme un mélange de recettes magiques, alchimiques, et d'idées gnostiques ; ces dernières empruntées aux doctrines de Marcus. Les auteurs de nos traités, Zosime, Synésius, Olympiodore, sont aussi tout remplis de noms et d'idées gnostiques. Livre de vérité de Sophé l'égyptien : c'est ici l'œuvre divine du seigneur des hébreux et des puissances Sabaoth. Ce titre déjà cité reparaît deux fois : une fois seul, une autre fois suivi des mots : livre mystique de Zosime le Thébain. On reconnaît l'analogue de l'évangile de la vérité et de la pistis Sophia de Valentin, ainsi que la parenté de l'auteur avec les juifs et avec les gnostiques. En effet les mots seigneur des hébreux et Sabaoth sont caractéristiques. Quant au nom de Sophé l'égyptien, c'est une forme équivalente à celui de Souphis, c'est-à-dire du Chéops des grecs.
Le livre qui lui est ici attribué rappelle un passage d'Africanus, auteur du IIIe siècle de notre ère, qui a fait un abrégé de l'historien Manéthon, abrégé compilé plus tard par Eusèbe. Le roi Souphis, dit Africanus, a écrit un livre sacré, que j'ai acheté en Égypte, comme une chose très précieuse. On vendait donc alors sous le nom du vieux roi des livres apocryphes, dont les auteurs réels étaient parfois nommés à la suite, comme dans le titre de notre ouvrage de Zosime.
Le serpent ou dragon qui se mord la queue ouroboros est plus significatif encore : c'est le symbole de l'œuvre, qui n'a ni commencement ni fin. Dans les papyrus de Leide, il est question d'un anneau magique, sur lequel ce serpent est tracé. Il est aussi figuré deux fois dans le manuscrit 2327, en tête d'articles sans nom d'auteur, dessiné et colorié avec le plus grand soin, en deux et trois cercles concentriques, de couleurs différentes, et associé aux formules consacrées : la nature se plaît dans la nature, etc. Il est pourvu de trois oreilles, qui figurent les trois vapeurs, et de quatre pieds, qui représentent les quatre corps ou métaux fondamentaux : plomb, cuivre, étain, fer.
Les derniers détails rappellent singulièrement la salamandre, animal mystérieux qui vit dans le feu, lequel apparaît déjà à Babylone et en Égypte, et dont Aristote, Pline, Sénèque et les auteurs du siècle suivant rappellent souvent les propriétés mystérieuses. Il en est aussi question dans les papyrus de Leide et parmi les pierres gravées gnostiques de la collection de la bibliothèque nationale : elle jouait un certain rôle dans les formules magiques et médicales de ce temps.
À la suite de la figure du serpent, on lit dans le manuscrit 2327 un exposé allégorique de l'œuvre : le dragon est le gardien du temple. Sacrifie-le, écorche-le, sépare la chair des os et tu trouveras ce que tu cherches. Puis, viennent successivement l'homme d'airain, qui change de couleur et se transforme dans l'homme d'argent ; ce dernier devient à son tour l'homme d'or. Zosime a reproduit tout cet exposé avec plus de développement.
Les mêmes allégories se retrouvent ailleurs dans un texte anonyme, sous une forme qui semble plus ancienne : l'homme d'airain est plongé dans la source sacrée, il change non seulement de couleur, mais de corps, c'est-à-dire de nature métallique, et il devient l'homme d'asemon, puis l'homme d'or. L'argent est ici remplacé par l'asemon, c'est-à-dire par l'électrum, alliage d'or et d'argent, qui figurait au nombre des vieux métaux égyptiens.
Remarquons encore ces allégories, où les métaux sont représentés comme des personnes, des hommes : c'est là probablement l'origine de l'homunculus du moyen âge ; la notion de la puissance créatrice des métaux et de celle de la vie s'étant confondues dans un même symbole.
Un autre traité de Zosime renferme une figure énigmatique, formée de trois cercles concentriques, qui semblent les mêmes que ceux du serpent, et entre lesquels on lit ces paroles cabalistiques : un est le tout, par lui le tout, et pour lui le tout, et dans lui le tout. Le serpent est un ; il a les deux symboles — le bien et le mal — et son poison — ou bien sa flèche — etc. Un peu plus loin vient la figure du scorpion et une suite de signes magiques et astrologiques. Ces axiomes reparaissent, mais sans la figure, écrits à l'encre rouge au folio 88 du n° 2327 : probablement la figure existait ici dans le texte primitif ; mais le copiste ne l'aura pas reproduite.
Dans le manuscrit de saint Marc et dans le manuscrit n° 2249, sous le nom de chrysopée de Cléopâtre , le même dessin se voit, plus compliqué et plus expressif. En effet, non seulement les trois cercles sont tracés, avec les mêmes axiomes mystiques ; mais le centre est rempli par les trois signes de l'or, de l'argent et du mercure. Sur le côté droit s'étend un prolongement en forme de queue, aboutissant à une suite de signes magiques, qui se développent tout autour. Le système des trois cercles répond ici aux trois couleurs concentriques du serpent citées plus haut. Au dessous, on voit l'image même du serpent ouroboros, avec l'axiome central : un le tout. Le serpent, aussi bien que le système des cercles concentriques, est au fond l'emblème des mêmes idées que de l'œuf philosophique, symbole de l'univers et symbole de l'alchimie.
Ce sont là des signes et des imaginations gnostiques, ainsi que le montre l'anneau magique décrit dans le papyrus de Leide et comme on peut le voir dans l'histoire des origines du christianisme de M. Renan. Le serpent qui se mord la queue se présente continuellement associé à des images d'astres et à des formules magiques sur les pierres gravées de l'époque gnostique.
On peut s'en assurer dans le catalogue imprimé des camées et pierres gravées de la bibliothèque nationale de Paris, par Chabouillet. Les numéros 2176, 2177, 2180, 2194, 2196, 2201, 2202, 2203, 2204, 2205, 2206, etc., portent la figure de l'ouroboros, avec toutes sortes de signes cabalistiques. De même la salamandre, n° 2193. Au n° 2203 on voit Hermès, Sérapis, les sept voyelles figurant les sept planètes, le tout entouré par le serpent qui se mord la queue. Au n° 2240, le signe des planètes avec celui de Mercure, qui est le même qu'aujourd'hui.
C'étaient là des amulettes et des talismans, que l'on suspendait au cou des malades, d'après Sextus Empiricus médecin du IVe siècle, et que l'on faisait servir à toutes sortes d'usages. Ces symboles sont à la fois congénères et contemporains de ceux des alchimistes. Le serpent qui se mord la queue était adoré à Hiérapolis en Phrygie, par les naasséniens, secte gnostique à peine chrétienne.
Les ophites, branche importante du gnosticisme, comprenaient plusieurs sectes qui se rencontraient en un point, l'adoration du serpent, envisagé comme le symbole d'une puissance supérieure ; comme le signe de la matière humide, sans laquelle rien ne peut exister ; comme l'âme du monde qui enveloppe tout et donne naissance à tout ce qui est, le ciel étoilé qui entoure les astres ; le symbole de la beauté et de l'harmonie de l'univers.
Le serpent ouroboros symbolisait donc les mêmes choses que l'œuf philosophique des alchimistes. Le serpent était à la fois bon et mauvais. Ce dernier répond au serpent égyptien Apophis, symbole des ténèbres et de leur lutte contre le soleil. L'Ophiouchos, qui est à la fois un homme et une constellation, joue un rôle essentiel dans la mythologie des pérates, autres ophites ; il prend la défense de l'homme contre le méchant serpent.
Nous le retrouvons dans Olympiodore. Ailleurs nous rencontrons la langue spéciale des gnostiques : la terre est vierge et sanglante, ignée et charnelle nous disent les mêmes auteurs. Les gnostiques, ainsi que les premiers alchimistes et les néoplatoniciens d'Alexandrie, unissaient la magie à leurs pratiques religieuses. On s'explique par là la présence de l'étoile à huit rayons, signe du soleil en Assyrie, parmi les symboles qui entourent la chrysopée de Cléopâtre, aussi bien que dans les écrits valentiniens.
Elle semble rappeler l'ogdoade mystique des gnostiques et les huit dieux élémentaires égyptiens, assemblés par couples mâles et femelles, dont parle Sénèque. J'ai montré ailleurs que le nombre quatre joue un rôle fondamental dans Zosime, aussi bien que chez les égyptiens et chez le gnostique Marcus. Le rôle de l'élément mâle, assimilé au levant, et de l'élément femelle, comparé au couchant ; l'œuvre accomplie par leur union ; l'importance de l'élément hermaphrodite — la déesse Neith des égyptiens — cité par Zosime, et qui reparaît jusque dans les écrits du moyen âge ; l'intervention des femmes alchimistes, Théosébie, Marie la juive, Cléopâtre la savante, qui rappellent les prophétesses gnostiques, sont aussi des traits communs aux gnostiques et aux alchimistes.
Les traditions juives jouaient un rôle important chez les gnostiques marcosiens. Ceci est encore conforme à l'intervention des juifs dans les écrits alchimiques et dans les papyrus de Leide. Zosime, et Olympiodore reproduisent les spéculations des gnostiques sur l'Adam, l'homme universel identifié avec le Toth égyptien : les quatre lettres de son nom représentent les quatre éléments. Ève s'y trouve assimilée à Pandore. Prométhée et Êpiméthée sont cités et regardés comme exprimant en langage allégorique l'âme et le corps. Nous trouvons pareillement dans les Geoponica une recette attribuée à Démocrite et où figure le nom d'Adam, destiné à écarter les serpents d'un pigeonnier.
Sous une forme plus grossière, c'est toujours le même ordre de superstitions. Un tel mélange des mythes grecs, juifs et chrétiens est caractéristique. Les séthiens, secte gnostique, associaient de même les mystères orphiques et les notions bibliques. Nos auteurs alchimiques ne manquent pas davantage de s'appuyer de l'autorité des livres hébraïques ; et cela à la façon des premiers apologistes chrétiens, c'est-à-dire en les joignant à Hermès, à Orphée, à Hésiode, à Aratus, aux philosophes, aux maîtres de la sagesse antique.
Ce langage, ces signes, ces symboles nous replacent au milieu du syncrétisme compréhensif, bien connu dans l'histoire, où les croyances et les cosmogonies de l'Orient se confondaient à la fois entre elles et avec l'hellénisme et le christianisme. Les hymnes gnostiques de Synésius, qui est à la fois un philosophe et un évêque, un savant et un alchimiste, montrent le même assemblage.
Or, le gnosticisme a joué un grand rôle dans tout l'Orient et spécialement à Alexandrie, au IIe siècle de notre ère ; mais son influence générale n'a guère duré au-delà du IVe siècle. C'est donc vers cet intervalle de temps que nous sommes ramenés d'une façon de plus en plus pressante par les textes alchimiques. Ceux-ci montrent qu'il existait dès l'origine une affinité secrète entre la gnose, qui enseigne le sens véritable des théories philosophiques et religieuses, dissimulées sous le voile des symboles et des allégories, et la chimie, qui poursuit la connaissance des propriétés cachées de la nature, et qui les représente, même de nos jours, par des signes à double et triple sens.

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