Jusqu'ici nous avons exposé l'histoire des origines de l'alchimie, telle
qu'elle résulte de l'étude des plus vieux monuments de cette science, papyrus
et manuscrits des bibliothèques. Nous avons montré la concordance des renseignements tirés
de ces deux sources, entre eux et avec les doctrines et les préjugés des premiers siècles
de l'ère chrétienne. Cette concordance atteste que les traités manuscrits ont été composés
à la même époque que les papyrus trouvés dans les tombeaux de Thèbes : vérification
d'autant plus utile que les copies les plus anciennes que nous possédions de ces traités
manuscrits ne remontent pas au delà du XIe siècle.
Non seulement les papyrus et les manuscrits des bibliothèques concordent ; mais les noms
des dieux des hommes, des mois, des lieux, les allusions de tout genre, les idées
et les théories exposées dans les manuscrits et dans les papyrus correspondent,
avec une singulière précision dans les détails, à ce que nous savons de l'Égypte grécisée
des premiers siècles de l'ère chrétienne et du mélange étrange de doctrines philosophiques,
religieuses, mystiques et magiques, qui caractérise les néoplatoniciens et les gnostiques.
Nous établirons dans une autre partie de cet ouvrage une comparaison pareille entre
les notions pratiques, consignées dans les papyrus et les manuscrits, et les faits connus
aujourd'hui sur les industries égyptiennes relatives à la métallurgie, à la fabrication
des verres et à la teinture des étoffes. Nos musées fournissent, à ces égards
les témoignages les plus divers et les plus authentiques.
Tels sont les résultats obtenus par l'étude intrinsèque des textes et des monuments
anciens. Il convient de contrôler les résultats de cette étude, en les rapprochant
des faits et des indications positives que l'on trouve dans les auteurs et les historiens
ordinaires. Aucun de ceux-ci n'a parlé de l'alchimie avant l'ère chrétienne. La plus
ancienne allusion que l'on puisse signaler à cet égard serait une phrase singulière
de Dioscoride, médecin et botaniste grec : quelques-uns rapportent que le mercure
est une partie constituante des métaux. Dioscoride paraît contemporain de l'ère chrétienne ;
les manuscrits de cet auteur que nous possédons sont fort beaux, et datés d'une façon
précise : les deux principaux ont été transcrits au milieu du Ve siècle.
On cite encore un passage de Pline l'ancien, d'après lequel il existe un procédé
pour fabriquer l'or au moyen de l'orpiment : Caligula, dit-il, fit calciner une quantité
considérable d'orpiment pour en tirer de l'or : il réussit ; mais le rendement fut
si minime que la quantité d'or obtenue ne paya pas les frais de l'opération. Invitaverat
spes [...]. C'est évidemment la première tentative de transmutation, ou plutôt
de préparation artificielle de l'or, que l'histoire nous ait transmise.
Le fait en soi, tel que Pline le rapporte, n'a d'ailleurs rien que de vraisemblable : car
il semble qu'il se soit agi ici d'une opération analogue à la coupellation, ayant pour but
et pour résultat d'extraire l'or contenu dans certains sulfures métalliques, signalés
par leur couleur comme pouvant en recéler. Extraction de l'or préexistant, ou fabrication
de ce métal de toutes pièces, ce sont là deux idées tout à fait distinctes pour nous ;
mais elles se confondaient dans l'esprit des anciens opérateurs.
On rencontre, vers la même époque, un énoncé plus net dans Manilius, auteur d'un poème
astrologique d'une langue excellente, et que les critiques s'accordent à regarder comme
contemporain de Tibère. Au livre IVe, il développe en beaux vers les effets du feu :
la recherche des métaux cachés et des richesses enfouies, la calcination des veines
de minerais, l'art de doubler la matière par un procédé certain, ainsi que les objets d'or
et d'argent. [...]. Scaliger a cru ce passage interpolé, mais surtout à cause
de sa signification : ce qui est un cercle vicieux. Il est conforme aux analogies
historiques qu'un astrologue, tel que Manilius, ait eu une connaissance plus particulière
de l'alchimie.
D'ailleurs, l'idée de doubler l'or et l'argent diplosis était courante dès le IIe
et le IIIe siècles de notre ère, comme le montrent les papyrus de Leide, d'accord
avec les manuscrits des bibliothèques. Venons aux personnes et aux industries chimiques.
Les plus vieux auteurs cités par les manuscrits alchimiques, Démocrite, Ostanès, figurent
aussi comme magiciens et astrologues dans Columelle, dans Pline et dans les écrivains
de l'antiquité. Le nom de l'alchimiste Pamménès se retrouve dans Tacite, comme celui
d'un magicien. L'astrologue égyptien Pétosiris, dont les traités sont associés
à des ouvrages alchimiques dans le manuscrit 2419 de la bibliothèque nationale, est cité
par Pline, par Juvénal et déjà par Aristophane. Sénèque rappelle également
les connaissances pratiques de Démocrite sur l'art de colorer les verres, art congénère
de l'art de colorer les métaux : il avait trouvé le moyen d'amollir l'ivoire, de changer
le sable en émeraude par la cuisson et son procédé est encore suivi de nos jours. Excidit
porro vobis [...].
Sont-ce là des inventions authentiques du vieux philosophe ? Ou n'avons-nous pas affaire
à des pseudonymes égyptiens, peut-être même à ceux dont nous possédons les traités ?
Je reviendrai sur ce problème. Pline parle pareillement des ouvrages où l'on enseignait
l'art de teindre les émeraudes artificielles et autres pierres brillantes. C'étaient là
des arts égyptiens par excellence et les recettes de nos manuscrits concordent
avec cette indication ; à supposer, je le répète, qu'elles ne reproduisent pas exactement
les procédés auxquels Pline faisait allusion.
Nous avons donné plus haut les passages où Tertullien parle, au IIIe siècle, des mystères
des métaux et des pierres précieuses, révélés par les anges rebelles, des secrets de l'or
et de l'argent, rapprochés de ceux de la magie et de l'astrologie : il s'agit évidemment
ici de l'alchimie. On trouve aussi dans le néoplatonicien Jamblique, un passage
où la magie semble associée à l'art de composer les pierres précieuses, et de mélanger
les produits des plantes. Les manuscrits alchimiques attribuent même à Jamblique
deux procédés de transmutation.
Un texte plus explicite est celui des chroniqueurs byzantins, d'après lesquels Dioclétien
détruisit en Égypte les livres d'alchimie. Le fait est tout à fait conforme à la pratique
du droit romain ; il est attesté par Jean d'Antioche, auteur qui a écrit au temps
d'Héraclius — VIIe siècle — et qui semble avoir copié sur ce point le chronographe égyptien
Panodorus, contemporain d'Arcadius. Ce texte a été reproduit ensuite par Suidas
et par plusieurs autres auteurs. Ces auteurs disent expressément que Dioclétien fit brûler
vers l'an 290, les anciens livres de chimie des égyptiens relatifs à l'or et à l'argent,
afin qu'ils ne pussent s'enrichir par cet art et en tirer la source de richesses
qui leur permissent de se révolter contre les romains.
M. A. Dumont, de l'académie des inscriptions, savant dont nous regrettons la perte récente,
m'a signalé un texte tout pareil quant au fond, quoique distinct par les mots,
qu'il a rencontré dans les actes de saint Procope. La rédaction actuelle de ces actes
semble du Xe siècle ; mais ils sont déjà cités au deuxième concile de Nicée
— au commencement du VIIIe siècle — et leur première rédaction remonterait, d'après
Baronius, au temps de l'empereur Julien.
En tout cas, le passage précédent est étranger à l'histoire du saint lui-même ; il a été
tiré de vieilles chroniques, que les amplificateurs successifs des actes de saint Procope
n'avaient pas intérêt à modifier. Ces textes sont tout à fait conformes au passage
de Zosime déjà cité, d'après lequel le royaume d'Égypte était enrichi par l'alchimie.
Il semble répondre à la destruction de certains traités, où la métallurgie positive,
très cultivée dans la vieille Égypte, était associée à des recettes chimériques
de transmutation : traités pareils à ceux qui figurent dans les papyrus de Leide
et dans nos manuscrits.
La concordance de tous ces faits, tirés de sources diverses, est frappante. L'alchimie
était désignée à l'origine sous le nom de science sacrée, art divin et sacré, désignations
qui lui étaient communes avec la magie. Le nom même de l'alchimie figure
pour la première fois dans un traité astrologique de Julius Firmicus, écrivain
du IVe siècle de notre ère, dont la conformité générale avec Manilius est bien connue :
si c'est la maison de Mercure, elle donne l'astronomie ; celle de Vénus annonce les chants
et la joie ; celle de Mars, les armes... celle de Jupiter, le culte divin et la science
des lois ; celle de Saturne, la science de l'alchimie. L'adjonction de la préfixe Al est
suspecte et due sans doute à un copiste ; mais l'existence du nom même de la chimie
dans Firmicus n'a pas été révoquée en doute. Le patronage de Saturne rappelle à la fois
le plomb, qui lui est dédié, et Osiris, synonyme du plomb, et dont le tombeau était
l'emblème de la chimie, d'après Olympiodore. Julius Firmicus reproduit ailleurs l'un
des axiomes favoris du pseudo-Démocrite et de ses commentateurs : la nature est vaincue
par la nature. Julius Firmicus nous reporte au temps de Zosime, ou plutôt de ses premiers
successeurs.
Un texte très explicite se lit dans le Théophraste d'Énée De Gaza, dialogue relatif
à la résurrection des morts, et qui constitue avec Pline et Manilius, en dehors
des papyrus et des manuscrits alchimiques bien entendu, le plus ancien document précis,
de date certaine, où il soit question de la transmutation des métaux. Énée De Gaza était
un philosophe néoplatonicien du Ve siècle, élève d'Hiéroclès, et qui se convertit plus tard
au christianisme.
Après avoir exposé que le corps humain, formé par l'assemblage des quatre éléments — terre,
eau, air, feu — les reproduit par sa décomposition, il reprend la thèse platonicienne
des idées, d'après laquelle : la forme subsiste, tandis que la matière éprouve
les changements, parce que celle-ci est faite pour prendre toutes les qualités. Soit
une statue d'Achille en airain ; supposons-la détruite, et ses débris réduits en petits
morceaux ; si maintenant un artisan recueille cet airain, le purifie, et, par une science
singulière, le change en or et lui donne la figure d' Achille, celui-ci sera en or au lieu
d'être en airain ; mais ce sera pourtant Achille. Ainsi se comporte la matière du corps
dépérissable et corruptible, qui par l'art du créateur devient pure et immortelle.
Ce passage pourrait être interprété comme une simple hypothèse philosophique ; mais Énée
De Gaza le précise, en disant un peu plus loin : le changement de la matière en mieux
n'a rien d'incroyable ; c'est ainsi que les savants en l'art de la matière prennent
de l'argent et de l'étain, en font disparaître l'apparence, colorent et changent la matière
en or excellent. Avec le sable divisé et le natron dissoluble, on fabrique le verre,
c'est-à-dire une chose nouvelle et brillante.
C'est toujours la même association entre les diverses pratiques de la chimie du feu,
relatives aux verres et aux métaux. Le mélange mystique des idées de transmutation
et de résurrection se retrouve dans les traités des alchimistes grecs, aussi bien
que dans Énée De Gaza. Il faut dépouiller la matière de ses qualités pour arriver
à la perfection, dit Stephanus ; car le but de la philosophie, c'est la dissolution
des corps — matériels — et la séparation de l'âme du corps.
À la même époque, les chimistes apparaissent individuellement et sous leur dénomination
véritable dans les chroniques. Le premier qui soit appelé de ce nom est un charlatan,
Johannes Isthmeos, qui escroquait les orfèvres au temps de l'empereur Anastase et qui
présenta à cet empereur un mors de cheval en or massif : tu ne me tromperas pas
comme les autres, repartit Anastase, et il le relégua, en l'an 504, dans la forteresse
de Petra, où il mourut.
Tous les chroniqueurs byzantins, Cedrenus, Jean Malala, auteurs du Xe siècle, Théophane
et d'autres encore, qui ont raconté l'histoire de cette époque, parlent du personnage
à peu près dans les mêmes termes ; sans doute en reproduisant un même texte original.
Ce récit rappelle les proscriptions des chaldéens sous les premiers empereurs. Johannes
Isthmeos était l'ancêtre des alchimistes du moyen âge et de la renaissance, qui ont fait
tant de dupes en opérant devant les crédules la transmutation des métaux :
entre les sectateurs des sciences occultes, les charlatans et les escrocs, il a toujours
existé une étroite parenté.
L'alchimie, envisagée comme formant un corps de doctrines scientifiques, n'est pas citée
dans les historiens anciens parvenus jusqu'à nous, du moins avant Jean d'Antioche,
qui paraît avoir vécu au VIIe siècle. Nous avons reproduit son passage relatif
à la destruction des ouvrages chimiques en Égypte par Dioclétien. Mais ce passage est tiré
certainement de chroniqueurs plus anciens, probablement de Panodorus. On pourrait rappeler
aussi Ostanès et Démocrite, nommés dans Pline et dans Columelle, à la vérité
comme magiciens, plutôt que comme alchimistes explicitement désignés : les traités
du dernier relatifs à la coloration du verre appartiennent bien à notre science.
Au VIIIe siècle, le polygraphe Georges Le Syncelle connaît nos principaux auteurs
et il raconte la prétendue initiation de Démocrite par Ostanès, Marie la juive
et Pamménès ; il cite ses quatre livres sur l'or, l'argent, les pierres et la pourpre,
à peu près dans les mêmes termes que Synésius. Ce texte est extrait aussi de chroniqueurs
antérieurs.
D'après Scaliger, il aurait été écrit par le chronographe égyptien Panodorus, moine
contemporain d'Arcadius et que Le Syncelle cite avec les plus grands éloges ; ceci
nous ramène encore au temps de Synésius. Georges Le Syncelle reproduit aussi des extraits
étendus de Zosime et de Synésius : or certains de ces mêmes extraits se lisent
textuellement dans les manuscrits de nos bibliothèques.
Le Syncelle et les auteurs qu'il a copiés avaient donc entre les mains les ouvrages mêmes
qui sont arrivés jusqu'à nous. Photius, compilateur du IXe siècle, cite également Zosime,
ainsi qu'Olympiodore, dont il nous raconte la biographie. Suidas, au Xe siècle,
tient le même langage. À la même époque nous pouvons invoquer une autorité d'un ordre tout
différent, celle des arabes. Dans le Khitab-Al-Fihrist, encyclopédie écrite vers l'an 235
de l'Hégire, c'est-à-dire vers l'an 850 de notre ère, on trouve plusieurs pages consacrées
à la liste des auteurs alchimiques.
M. Leclerc a cité ce texte et M. Derenbourg a eu l'obligeance de me le traduire verbalement.
On y lit les noms d'un grand nombre d'auteurs : les uns perdus, les autres inscrits
dans les manuscrits grecs que nous possédons, tels que Hermès, Agothodémon, Ostanès,
Chymès, Cléopâtre, Marie, Stephanus, Sergius, Dioscorus, etc.
À partir de ce temps, nous trouvons chez les byzantins, puis chez les arabes
et chez les occidentaux, une chaîne non interrompue de témoignages historiques, relatifs
à l'alchimie et aux gens qui l'ont cultivée. Nous touchons d'ailleurs à la date où ont été
faites les copies des manuscrits que nous possédons et dont les plus anciens, celui
de saint Marc à Venise, par exemple, remontent au XIe siècle ; c'est-à-dire qu'ils sont
presque contemporains de Suidas.
Il résulte de cet ensemble de faits et de documents une filiation non interrompue
de témoignages relatifs à l'alchimie et aux écrivains alchimiques, au moins depuis
le IIIe siècle de notre ère ; filiation qui ne le cède en valeur et en certitude à aucune
de celles sur lesquelles repose l'autorité des ouvrages les plus authentiques
de l'antiquité.