Introduction
L'alchimie s'appuyait sur un certain ensemble de faits pratiques connus dans l'antiquité,
et qui touchaient la préparation des métaux, de leurs alliages et celle des pierres
précieuses artificielles : il y avait là un côté expérimental qui n'a cessé de progresser
pendant tout le moyen âge, jusqu'à ce que la chimie moderne et positive en soit sortie.
Cette histoire n'est autre que celle de l'industrie métallurgique. Certes je ne saurais
prétendre l'embrasser toute entière dans le cadre restreint de la présente étude ; mais
il est nécessaire de l'exposer en partie, pour montrer l'origine positive des idées
et des illusions des alchimistes. Cette origine doit être cherchée en Égypte, là
où l'alchimie eut d'abord ses maîtres, ses laboratoires et ses traditions.
C'est pourquoi, après avoir établi dans les livres précédents le caractère historique
de traditions, je vais maintenant résumer les connaissances des anciens égyptiens
sur les métaux et sur les substances congénères. Je le ferai principalement d'après
le mémoire capital de M. Lepsius sur cette question, et je montrerai par quelle suite
de raisonnements et d'analogies ils ont été conduits à tenter la transmutation
et à poursuivre les expériences dont nous avons constaté l'exécution à Memphis
et à Alexandrie.
Sur les monuments de l'ancienne Égypte on voit figurer les métaux, soit comme butin
de guerre, soit comme tribut des peuples vaincus ; on en reconnaît l'image dans
les tombeaux, dans les chambres du trésor des temples, dans les offrandes faites
aux dieux.
D'après Lepsius, les égyptiens distinguent dans leurs inscriptions huit produits minéraux
particulièrement précieux, qu'ils rangent dans l'ordre suivant : l'or, ou Nub ; l'asem,
ou électrum, alliage d'or et d'argent ; l'argent, ou hat ; le chesteb, ou minéral bleu,
tel que le lapis-lazuli ; le mafek, ou minéral vert, tel que l'émeraude ; le chomt, airain,
bronze, ou cuivre ; le men, ou fer — d'après Lepsius — enfin le taht, autrement dit plomb.
Cet ordre est constant ; on le constate sur les monuments des dynasties thébaines,
et jusqu'au temps des ptolémées et des romains. Dans les annales des compagnons
de Thoutmosis III, à Carnak, on rencontre souvent, parmi les tributs, des listes
et des tableaux figurés de ces substances précieuses, rangées d'après leur poids
et leur nombre.
Les diverses matières que je viens d'énumérer comprennent à la fois des métaux véritables
et des pierres précieuses, naturelles ou artificielles. Passons les en revue :
nous reconnaîtrons dans leurs propriétés le point de départ de certaines idées théoriques
des alchimistes sur les métaux. Il faut en effet se replacer dans le milieu des faits
et des notions connus des anciens, pour comprendre leurs conceptions.
L'or
L'or, réputé le plus précieux des métaux, est représenté en monceaux, en bourses
contenant de la poudre d'or et des pépites naturelles, en objets travaillés, tels que
plaques, barres, briques, anneaux. On distingue d'abord le bon or, puis l'or de roche,
c'est-à-dire brut, non affiné, enfin certains alliages, l'électros ou électrum
en particulier.
L'argent
L' argent est figuré sur les monuments égyptiens sous les mêmes formes que l'or,
mais avec une couleur différente. Son nom précède même celui de l'or dans quelques
inscriptions, par exemple sur les stèles du Barkal à Boulaq : comme si le rapport
entre les deux métaux eût été interverti à certains moments, par suite de l'abondance
de l'or.
On sait que leur valeur relative, sans changer à un tel point, a été cependant fort
différente chez certains peuples ; chez les japonais de notre époque, par exemple,
elle s'est écartée beaucoup des rapports admis en Europe. L'argent se préparait
avec des degrés de pureté très inégaux. Il était allié non seulement à l'or,
dans l'électrum, mais au plomb, dans le produit du traitement de certains minerais
argentifères.
Ces degrés inégaux de pureté avaient été remarqués de bonne heure et ils avaient donné lieu
chez les anciens à la distinction entre l'argent sans marque, sans titre, asemon,
et l'argent pur, monétaire, dont le titre était garanti par la marque ou effigie imprimée
à sa surface. Le mot grec asemon s'est confondu d'ailleurs avec l'asem, nom égyptien
de l'électrum, l'asem étant aussi une variété d'argent impur.
Dans l'extraction de l'argent de ses minerais, c'était d' abord l'argent sans titre
que l'on obtenait. Son impureté favorisait l'opinion que l'on pouvait réussir à doubler
le poids de l'argent, par des mélanges et des tours de main convenables. C'était en effet
l'argent sans titre que les alchimistes prétendaient fabriquer par leurs procédés, sauf
à le purifier ensuite. Dans les papyrus de Leide, et dans nos manuscrits grecs, les mots :
fabrication de l'asemon, sont synonymes de transmutation ; celle-ci était opérée à partir
du plomb, du cuivre et surtout de l'étain. C'était aussi en colorant l'asemon
que l'on pensait obtenir l'or : ce qui nous ramène à la variété d'argent brut qui contenait
de l'or, c'est-à-dire à l'électrum.
L'électrum ou asem
L'électros, ou électrum, en égyptien asem, alliage d'or et d'argent, se voit à côté
de l'or sur les monuments ; il a été confondu à tort par quelques-uns
avec ce que nous appelons le vermeil, c'est-à-dire l'argent doré, lequel est seulement
teint à la surface.
Parfois le nom de l'électrum figure seul sur les monuments, à la place de l'argent.
De même chez les alchimistes, le nom mystique d'hommes d'argent est remplacé
en certains endroits par celui d'hommes d'électrum.
Plus dur et plus léger que l'or pur, cet alliage se prêtait mieux à la fabrication
des objets travaillés. Il était regardé autrefois comme un métal du même ordre que l'or
et l'argent. La planète Jupiter lui était consacrée à l'origine, attribution qui est encore
attestée par les auteurs du Ve siècle de notre ère. Plus tard, l'électrum ayant disparu
de la liste des métaux, cette planète fut assignée à l'étain.
L'alliage d'or et d'argent se produit aisément dans le traitement des minerais
qui renferment les deux métaux simples. C'était donc la substance originelle, celle dont
on tirait les deux autres par des opérations convenables, et il n'est pas surprenant que
les anciens en aient fait un métal particulier ; surtout aux époques les plus reculées,
où les procédés de séparation étaient à peine ébauchés.
Néron semble le premier souverain qui ait exigé de l'or fin. Tout or, dit Pline, contient
de l'argent en proportions diverses ; lorsque l'argent entre pour un cinquième, le métal
prend le nom d'électrum. On fabrique aussi l'électrum en ajoutant de l'argent à l'or.
Les proportions signalées par Pline n'avaient d'ailleurs rien de constant. L'électrum,
ayant une composition moins bien définie que les métaux purs, a paru former le passage
entre les deux.
On savait, en effet, les en extraire tous deux ; l'or était, je le répète, le produit
principal et l'argent en représentait la scorie, comme dit Pline. De là l'identification
du nom égyptien de l'électrum, asem, avec celui de l'argent impur, asemon, et l'idée
que l'or et l'argent, corps congénères, pouvaient être fabriqués par une même méthode
de transmutation.
Avec le progrès de la purification des métaux, l'électrum tomba en désuétude. Cependant
son nom est encore inscrit dans la liste des signes alchimiques, parmi les substances
métalliques. Le mot d'électrum avait chez les grecs et les romains un double sens :
celui de métal et celui d'ambre jaune. Son éclat a été comparé à celui de l'eau
jaillissante par Callimaque, et plus tard par Virgile ; comparaison qui nous reporte
à l'identification faite par le Timée de Platon entre les eaux chimiques et les métaux.
On conçoit dès lors comment, dans le scholiaste d'Aristophane, l'électrum est assimilé
au verre. Suidas le définit à son tour : une forme de l'or mêlé de verre et de pierres
précieuses. Plus tard, le sens du mot changea et fut appliqué, peut-être à cause
de l'analogie de la couleur, à divers alliages jaunes et brillants, tels que certains
bronzes — similor — et le laiton lui-même.
D'après Du Cange, les auteurs du moyen âge désignent sous le nom d'électrum un mélange
de cuivre et d'étain. Dans un passage de cette dernière époque, il est regardé comme
synonyme de laiton : il se donnait la discipline avec des chaînes d'électrum ou de laiton.
Nous voyons ici quels changements progressifs les noms des alliages métalliques ont
éprouvés dans le cours des temps.
Les trois métaux précédents présentent le fait caractéristique d'un alliage compris
par les égyptiens dans la liste des métaux purs ; association que l'airain et le laiton ont
reproduite également chez les anciens. En outre cet alliage peut être obtenu du premier
jet, au moyen des minerais naturels ; et il peut être reproduit par la fusion des deux
métaux composants, pris en proportion convenable. C'est donc à la fois un métal naturel
et un métal factice : rapprochement indiquant les idées qui ont conduit les alchimistes
à tâcher de fabriquer artificiellement l'or et l'argent.
En effet l'assimilation de l'électrum à l'or et à l'argent explique comment ces derniers
corps ont pu être envisagés comme des alliages, susceptibles d'être reproduits
par des associations de matières et par des tours de main ; comment surtout, en partant
de l'or véritable, on pouvait espérer en augmenter le poids diplosis par certains mélanges,
et par certaines additions d'ingrédients, qui en laissaient subsister la nature
fondamentale. Le chesbet et le mafek vont nous révéler des assimilations plus étendues.
Le saphir ou chesbet
Le chesbet et le mafek sont deux substances précieuses, qui accompagnent l'or
et l'argent dans les inscriptions et qui sont étroitement liées entre elles. Ainsi,
les quatre prophètes à Denderâ portent chacun un encensoir : le premier en or et en argent,
le second en chesbet — bleu — le troisième en mafek — vert — le quatrième en tehen
— jaune. Or, le chesbet et le mafek ne désignent pas des métaux au sens moderne, mais
des minéraux colorés, dont le nom a été souvent traduit par les mots de saphir
et d'émeraude.
En réalité, le nom de chesbet ou chesteb s'applique à tout minéral bleu, naturel
ou artificiel, tel que le lapis-lazuli, les émaux bleus et leur poudre, à base de cobalt
ou de cuivre, les cendres bleues, le sulfate de cuivre, etc. Le chesbet est figuré
comme objet précieux sur les monuments, dans les corbeilles et dans les bourses
qui y sont dessinées : on l'aperçoit parfois en longs blocs quadrangulaires et en masses
de plusieurs livres. Il a servi à fabriquer des parures, des colliers, des amulettes,
des incrustations, qui existent dans nos musées. Il personnifie la déesse multicolore,
représentée tantôt en bleu, tantôt en vert, parfois en jaune, c'est-à-dire la déesse Hathor,
et plus tard, par assimilation, Aphrodite, la déesse grecque, et aussi Cypris, la divinité
phénicienne de Chypre, qui a donné son nom au cuivre.
Les annales de Thoutmosis III distinguent le vrai chesbet — naturel — et le chesbet
artificiel. L'analyse des verres bleus qui constituent ce dernier, aussi bien que celle
des peintures enlevées aux monuments, ont établi que la plupart étaient colorés par un sel
de cuivre. Quelques-uns le sont par du cobalt, comme l'indique l'histoire de la chimie
de Hœfer, et comme le montre l'analyse des perles égyptiennes faite par M. Clemmer.
Ce résultat est conforme aux faits reconnus par Davy pour les verres grecs et romains.
Théophraste semble même parler explicitement du bleu de cobalt, sous le nom de bleu mâle,
opposé au bleu femelle. Théophraste distingue également le cyanos autophyès,
ou bleu naturel, venu de Scythie — lapis-lazuli — et le cyanos sceuastos, ou imitation,
fabriquée depuis l'époque d'un ancien roi d'Égypte, et obtenue en colorant une masse
de verre avec un minerai de cuivre pris en petite quantité. Le bleu imité devait pouvoir
résister au feu ; tandis que le bleu non chauffé apyros, c'est-à-dire le sulfate de cuivre
naturel, ou plutôt l'azurite, n'était pas durable.
Vitruve donne encore le procédé de fabrication du bleu d'Alexandrie, au moyen du sable,
du natron et de la limaille de cuivre, mis en pâte, puis vitrifiés au feu : recette
qui se trouve dans les alchimistes grecs, ainsi que le montrent nos citations d'Olympiodore.
On rencontre ici plusieurs notions capitales au point de vue qui nous occupe. D'abord
l'assimilation d'une matière colorée, pierre précieuse, émail, couleur vitrifiée, avec
les métaux ; les uns et les autres se trouvant compris sous une même désignation générale.
Cette assimilation, qui nous paraît étrange, s'explique à la fois par l'éclat et la rareté
qui caractérise les deux ordres de substances, et aussi par ce fait que leur préparation
était également effectuée au moyen du feu, à l'aide d' opérations de voie sèche, accomplies
sans doute par les mêmes ouvriers.
Remarquons également l'imitation d'un minéral naturel par l'art, qui met en regard
le produit naturel et le produit artificiel : cette imitation offre des degrés inégaux
dans les qualités et la perfection du produit. Enfin nous y apercevons une nouvelle notion,
celle de la teinture ; car l'imitation du saphir naturel repose sur la coloration
d'une grande masse, incolore par elle-même, mais constituant le fond vitrifiable,
que l'on teint à l'aide d'une petite quantité de substance colorée. Avec les émaux
et les verres colorés ainsi préparés, on reproduisait les pierres précieuses naturelles ;
on recouvrait des figures, des objets en terre ou en pierre ; on incrustait les objets
métalliques. Nous reviendrons sur toutes ces circonstances, qui se retrouvent parallèlement
dans l'histoire du mafek.
L'émeraude ou mafek
Le mafek, ou minéral vert, désigne l'émeraude, le jaspe vert, l'émail vert, les cendres
vertes, le verre de couleur verte, etc. Il est figuré dans les tombeaux de Thèbes,
en monceaux précieux, mis en tas avec l'or, l'argent, le chesbet ; par exemple,
dans le trésor de Ramsès III. Les égyptologues ont agité la question de savoir si ce nom
ne désignait pas le cuivre ; comme Champollion l'avait pensé d'abord, opinion que Lepsius
rejette. Je la cite, non pour intervenir dans la question, mais comme une nouvelle preuve
de la parenté étroite du mafek avec les métaux. La confusion est d'autant plus aisée,
que le cuivre est, nous le savons, le générateur d'un grand nombre de matières bleues
et vertes.
De même que pour le chesbet, il y a un mafek vrai, qui est l'émeraude ou la malachite,
et un mafek artificiel, qui représente les émaux et les verres colorés. La couleur verte
des tombeaux et des sarcophages est formée par la poussière d'une matière vitrifiée
à base de cuivre. Le vert de cuivre, malachite ou fausse émeraude naturelle, était appelé
en grec chrysocolle, c'est-à-dire soudure d'or ; en raison de son application à cet usage
— après réduction et production d'un alliage renfermant un peu d'or et un cinquième
d'argent, d'après Pline. C'était la base des couleurs vertes chez les anciens.
Elle se trouvait, toujours suivant Pline, dans les mines d'or et d'argent ; la meilleure
espèce existait dans les mines de cuivre. On la fabriquait artificiellement, en faisant
couler de l'eau dans les puits de mine jusqu'au mois de juin et en laissant sécher pendant
les mois de juin et juillet. La théorie chimique actuelle explique aisément
cette préparation, laquelle repose sur l'oxydation lente des sulfures métalliques.
Le nom d'émeraude était appliqué par les grecs, dans un sens aussi compréhensif que celui
de mafek, à toute substance verte. Il comprend non seulement le vrai béryl, qui se trouve
souvent dans la nature en grandes masses sans éclat ; mais aussi le granit vert, employé
en obélisques et sarcophages sous la vingt-sixième dynastie ; peut-être aussi le jaspe vert.
Ces minéraux ont pu servir à tailler les grandes émeraudes de quarante coudées de long,
qui se trouvaient dans le temple d'Ammon.
C'est au contraire à une substance vitrifiée que se rapportent les célèbres plats
d'émeraudes, regardés comme d'un prix infini, dont il est question au moment de la chute
de l'empire romain et au moyen âge. Ainsi, dans le trésor des rois goths, en Espagne,
les arabes trouvèrent une table d'émeraude, entourée de trois rangs de perles
et soutenue par 360 pieds d'or : ceci rappelle les descriptions des mille et une nuits .
On a cité souvent le grand plat d'émeraude, le Sacro Catino, pillé par les croisés
à la prise de Césarée, en Palestine, en 1101, et que l'on montre encore aux touristes
dans la sacristie de la cathédrale de Gênes. Il a toute une légende. On prétendait
qu'il avait été apporté à Salomon par la reine de Saba. Jésus-Christ aurait mangé
dans ce plat l'agneau pascal avec ses disciples. On crut longtemps que c'était
une véritable émeraude ; mais des doutes s'élevèrent au XVIIIe siècle. La condamine avait
déjà essayé de s'en assurer par artifice, au grand scandale des prêtres qui montraient
ce monument vénérable.
Il fut transporté, en 1809, à Paris, où l'on a constaté que c'était simplement un verre
coloré, et il retourna, en 1815, à Gênes, où il est encore. La valeur attribuée
à de tels objets et leur rareté s'expliquent, si l'on observe que la fabrication du verre
coloré en vert, opération difficile et coûteuse, paraît avoir été abandonnée sous les grecs
et les romains. Pline ne parle pas de ce genre de vitrification, qui était certainement
en usage dans l'ancienne Égypte, d'après l'examen microscopique des couleurs employées
sur les monuments.
Cependant nous trouvons parmi les recettes des manuscrits alchimiques un petit traité
sur la fabrication des verres, où il est question, à côté du verre bleu, du verre venetum,
c'est-à-dire vert pâle. La confusion entre une série fort diverse de substances de couleur
verte explique aussi la particularité signalée par Théophraste, d'après lequel l'émeraude
communiquerait sa couleur à l'eau, tantôt plus, tantôt moins, et serait utile
pour les maladies des yeux. Il s'agit évidemment de sels basiques de cuivre, en partie
solubles et pouvant jouer le rôle de collyre.
Les détails qui précèdent montrent de nouveau une même dénomination appliquée
à un grand nombre de substances différentes, assimilées d'ailleurs aux métaux : les unes
naturelles, ou susceptibles parfois d'être produites dans les mines, en y provoquant
certaines transformations lentes, telle est la malachite ; d'autres sont purement
artificielles. On conçoit dès lors le vague et la confusion des idées des anciens,
ainsi que l'espérance que l'on pouvait avoir de procéder à une imitation de plus en plus
parfaite des substances minérales et des métaux, par l'art aidé du concours du temps
et des actions naturelles.
L'airain et le cuivre
Après le chesbet et le mafek, la liste des métaux égyptiens se poursuit par un vrai
métal, le chomt, nom traduit, d'après Lepsius, par cuivre, bronze, airain, et qui
se reconnaît à sa couleur rouge sur les monuments. Champollion traduisait le même mot
par fer. Cette confusion entre l'airain et le fer est ancienne. Déjà le mot latin Oes,
airain, répond au sanscrit Ayas, qui signifie le fer.
Ici encore les égyptiens comprenaient sous une même domination un métal pur, le cuivre,
et ses alliages, obtenus plus facilement que lui par les traitements métallurgiques
des minerais. Le cuivre pur, en effet, s'est rencontré rarement autrefois, bien
qu'il existe à l'état natif : par exemple, dans les dépôts du lac supérieur en Amérique ;
et bien qu'il puisse être réduit de certains minerais à l'état pur. Mais il se prête mal
à la fonte. Dans la plupart des cas, la réduction s'opère plus aisément sur des mélanges
renfermant à la fois le cuivre et l'étain bronzes, parfois aussi le plomb — molybdochalque
des anciens — et le zinc orichalque, laitons, en diverses proportions relatives.
De là résultent des alliages plus fusibles et doués de propriétés particulières,
qui constituent spécialement l'airain des anciens, le bronze des modernes. Le chomt
est représenté sur les monuments égyptiens en grosses plaques, en parallélépipèdes fondus
— briques — et en fragments bruts, non purifiés par la fusion. Les musées renferment
des miroirs de bronze — alliage de cuivre et d'étain — des serrures, clefs, cuillers,
clous, poignards, haches, couteaux, coupes et objets de toute nature en bronze.
Vauquelin en a publié des analyses, où il signale un septième d'étain. J'ai eu occasion
d'exécuter moi-même, pour Mariette, quelques analyses de miroirs se rapprochant encore
davantage de la composition du bronze le plus parfait — un dixième d'étain. Ici vient
se ranger l'orichalque, mot qui semble avoir représenté chez les grecs tous les alliages
métalliques jaunes rappelant l'or par leur brillant.
Il a d'abord été employé par Hésiode et par Platon. Ce dernier parle dans son Atlantide
d'un métal précieux, devenu mythique plus tard pour Aristote, et que, d'après Pline,
on ne rencontrait plus de son temps dans la nature. Cependant le mot se retrouve,
à l'époque de l'empire romain et dans les traités des alchimistes grecs, pour exprimer
le laiton, l'alliage des cymbales et divers autres. Il est venu jusqu'à nous dans
la dénomination défigurée de fil d'archal. Telle est la variabilité indéfinie de propriétés
des matières désignées autrefois sous un seul et même nom. Ce sont, je le répète,
des circonstances qu'il importe de ne pas oublier, si l'on veut comprendre les idées
des anciens, en se plaçant dans le même ensemble d'habitudes et de faits pratiques.
Les nombreux alliages que l'on sait fabriquer avec le cuivre, la facilité avec laquelle
on en fait varier à volonté la dureté, la ténacité, la couleur, étaient particulièrement
propres à faire naître l'espérance de transformer le cuivre en or. De là, ces recettes
pour obtenir un bronze couleur d'or, inscrites dans les papyrus de Leide et dans
nos manuscrits. On raconte aussi que l'on trouva dans le trésor des rois de Perse
un alliage semblable à l'or, qu'aucun procédé d'analyse, sauf l'odeur, ne permettait
d'en distinguer.
L'odeur propre de ces alliages, pareille à celle des métaux primitifs, avait frappé
les opérateurs. Nous trouvons aussi dans une vieille recette de diplosis, où il est
question d'un métal artificiel, ces mots : la teinture le rend brillant et inodore.
Ainsi il semblait aux métallurgistes du temps qu'il n' y eût qu'un pas à faire, un tour
de main à réaliser, une ou deux propriétés à modifier pour obtenir la transmutation
complète et la fabrication artificielle de l'or et de l'argent.
Le fer
Après le chomt, vient le men, plus tard tehset, que M. Lepsius traduit par fer.
Il y a quelque incertitude sur cette interprétation, le nom du fer ne paraissant pas
sur les monuments vis-à-vis des figures des objets qui semblent formés par ce métal.
Il semble que ce soit là une preuve d'un caractère récent. Le fer, en effet, est rare
et relativement moderne dans les tombeaux égyptiens. Les peintures de l'ancien empire
ne fournissent pas d'exemple d'armes peintes en bleu — fer — mais toujours en rouge ou brun
clair — airain.
À l'origine, on se bornait à recouvrir les casques et les cuirasses de cuir avec
des lames et des bagues de fer ; ce qui montre la rareté originelle du fer. Tout ceci
n'a rien de surprenant. On sait que la préparation du fer, sa fusion, son travail sont
beaucoup plus difficiles que ceux des autres métaux. Aussi est-il venu le dernier dans
le monde, où il a été connu d'abord sous la forme de fer météorique. L'âge de fer succède
aux autres, dans les récits des poètes.
L'usage du fer fut découvert après celui des autres métaux, dit Isidore De Séville.
On connut l'airain avant le fer, d'après Lucrèce. Les massagètes ne connaissaient pas
le fer, suivant Hérodote ; les mexicains et les péruviens non plus, avant l'arrivée
des espagnols. Les opinions que je viens d'exposer sur l'origine récente du fer en Égypte
sont les plus accréditées. Cependant je dois dire que M. Maspero ne les partage pas.
Il pense qu'il existe des indices peu douteux de l'emploi des outils de fer
dans la construction des pyramides et il a même trouvé du fer métallique dans la maçonnerie
de ces édifices.
Le plomb
Le taht ou plomb, le plus vulgaire de tous, termine la liste des métaux figurés
par les égyptiens. On doit entendre sous ce nom, non seulement le plomb pur, mais aussi
certains de ses alliages. D'après les alchimistes grecs, tels que le pseudo-Démocrite,
le plomb était le générateur des autres métaux ; c'était lui qui servait à produire,
par l'intermédiaire de l'un de ses dérivés, appelé magnésie par les auteurs, les trois
autres corps métalliques congénères, à savoir le cuivre, l'étain et le fer. Avec le plomb,
on fabriquait aussi l'argent. Cette idée devait paraître toute naturelle aux métallurgistes
d'autrefois, qui retiraient l'argent du plomb argentifère par coupellation.
L'étain
L' étain, circonstance singulière, ne figure pas dans la liste de Lepsius, bien
qu'il entre dans la composition du bronze des vieux égyptiens. Peut-être ne savaient-ils
pas le préparer à l'état isolé. Il n'a été connu à l'état de pureté que plus tard,
à l'époque des grecs et des romains. Mais il était d'usage courant au temps des alchimistes,
comme en témoignent les recettes des papyrus de Leide. C'était l'une des matières
fondamentales employées pour la prétendue fabrication ou transmutation de l'argent,
dans ces papyrus, comme dans nos manuscrits.
C'est pourquoi il convient de parler ici du cassiteros antique, mot dont le sens
a changé, comme celui de l'airain, avec le cours des temps. À l'origine, dans Homère
par exemple, il semble que le cassiteros fut un alliage d'argent et de plomb, alliage
qui se produit aisément pendant le traitement des minerais de plomb. Plus tard, le même nom
fut appliqué à l'étain, ainsi qu'à ses alliages plombifères.
De même, en hébreu, bédil signifie tantôt l'étain, tantôt le plomb, ou plutôt certains
de ses alliages. L'étain lui-même a été regardé d'abord comme une sorte de doublet
du plomb ; c'était le plomb blanc ou argentin, opposé au plomb noir ou plomb proprement dit
— Pline. Son éclat, sa résistance à l'eau et à l'air, ses propriétés, intermédiaires
en quelque sorte entre celles du plomb et celles de l'argent, toutes ces circonstances
nous expliquent comment les alchimistes ont pris si souvent l'étain comme point de départ
de leurs procédés de transmutation.
Une de ses propriétés les plus spéciales, le cri ou bruissement qu'il fait entendre
lorsqu'on le plie, semblait la première propriété spécifique qu'on dût s'attacher à faire
disparaître. Geber y insiste et les alchimistes grecs en parlent déjà. Les alliages d'étain,
tels que le bronze, l'orichalque — alliage de cuivre — et le claudianon — alliage
de plomb — jouaient aussi un grand rôle autrefois. On remarquera que les alliages ont
dans l'antiquité des noms spécifiques, comme les métaux eux-mêmes.
Rappelons encore que l'astre associé à l'étain à l'origine n'était pas la planète Jupiter,
comme il est arrivé plus tard, mais la planète Mercure. Les lexiques alchimiques portent
la trace de cette première attribution. Le signe de Jupiter était assigné originairement
à l'électrum. Cette planète d'ailleurs, ou plutôt son signe, paraît avoir possédé
à un certain moment une signification générique ; car ce dernier est adjoint comme signe
auxiliaire à celui du mercure, dans un lexique alchimique très ancien.
Le mercure
Le mercure, qui joue un si grand rôle chez les alchimistes, est ignoré dans l'ancienne
Égypte. Mais il fut connu des grecs et des romains. On distinguait même le mercure natif
et le mercure préparé par l'art, fabriqué en vertu d'une distillation véritable,
que Dioscoride décrit. Sa liquidité, que le froid ne modifie pas, sa mobilité extrême,
qui le faisait regarder comme vivant, son action sur les métaux, ses propriétés corrosives
et vénéneuses sont résumées par Pline en deux mots : liqueur éternelle, poison
de toutes choses. Son nom primitif est vif argent, eau argent, c'est-à-dire argent liquide.
Le métal n'a pris le nom et le signe de mercure, c'est-à-dire ceux du corps hermétique
par excellence, que pendant le moyen âge. Dans les papyrus grecs de Leide, recueillis
à Thèbes en Égypte, le nom du mercure se trouve associé à diverses recettes alchimiques ;
précisément comme dans nos manuscrits.
Autres substances congénères des métaux
Les minéraux bleus et verts sont les seuls qui soient inscrits en Égypte dans la liste
des métaux. Cependant il convient de faire aussi mention d'autres pierres précieuses
égyptiennes, telles que le chenem, rubis, pierre rouge, émail ou verre rouge ; le nesem,
substance blanc clair ; le tehen, topaze, jaspe jaune, émail ou verre jaune ; soufre
en copte ; le hertès, couleur blanche, quartz laiteux ; peut-être aussi stuc, émail blanc
et autres corps équivalents au titanos, mot qui veut dire chaux en grec. Ces substances,
que nous rangerions aujourd'hui à côté du mafek et du chesbet, n'y figuraient cependant pas
en Égypte : ce qui manifeste encore la diversité des conceptions des anciens, comparées
aux nôtres.
Liste alchimique des métaux et de leurs dérivés
Pour compléter ce sujet et montrer l'étendue des rapprochements faits par les premiers
alchimistes, il convient de citer une liste des corps associés à chaque métal
Ek Tôn Metallicôn, la liste de ses dérivés, dirions-nous ; tous corps compris sous le signe
fondamental du métal, comme on le ferait aujourd'hui dans un traité de chimie.
Cette liste paraît fort ancienne, car elle précède immédiatement celle des mois égyptiens
dans le Manuscrit 2327 ; elle comprend les sept signes des métaux, assimilés aux sept
planètes ; elle constate des rapprochements étranges. À la vérité, le mot plomb est suivi
par celui de la litharge et du claudianon — alliage de plomb et d'étain
— qui s' y rattachent directement, et le mot fer par ceux de l'aimant et des pyrites.
Mais, d'autre part, le signe de l'étain cassiteros comprend en même temps le corail,
toute pierre blanche, ce qui rappelle les émaux ; puis la sandaraque, le soufre
et les analogues.
Sous le signe de l'or figurent, avec ce métal, l'escarboucle, l'hyacinthe, le diamant,
le saphir et les corps analogues ; c'est-à-dire les pierres précieuses les plus brillantes
et les plus chères. Après le signe du cuivre chalkos, on lit la perle, l'onyx, l'améthyste,
le naphte, la poix, le sucre, l'asphalte, le miel, la gomme ammoniaque, l'encens.
Le signe de l'émeraude comprend le jaspe, la chrysolithe, le mercure, l'ambre, l'oliban,
le mastic. La place assignée au mercure est significative. En effet, ce métal n'apparaît pas
comme chef de file dans la vieille liste des métaux ; mais il est rattaché à une rubrique
antérieure, celle de l'émeraude — chesbet — dont il semble avoir pris plus tard la place
dans la notation symbolique. Enfin le signe de l'argent embrasse le verre, la terre blanche
et les choses pareilles.
Cette liste établit, je le répète, des rapprochements curieux et dont la raison avec
nos idées actuelles est difficile à expliquer. Il semble qu'il y ait là l'indice
de quelque tableau général des substances, rangées sous un certain nombre de rubriques
tirées des noms des métaux ; quelque chose comme les catalogues du blanc et du jaune
attribués à Démocrite. Les analogies qui ont présidé à la construction de semblables
classifications sont difficiles à retrouver aujourd'hui.
Cependant, rappelons-nous que l'emploi de signes et de mots compréhensifs a toujours existé
en chimie. Ceux qui liront, dans quelques siècles, le mot générique éther, appliqué
à des corps aussi dissemblables que l'éther ordinaire, le blanc de baleine, les huiles,
la nitroglycérine, la poudre-coton, le sucre de cannes, sans connaître les théories
destinées à grouper tous ces corps, unis sous la définition d'une fonction commune,
n'éprouveront-ils pas aussi quelque embarras ?
Quoi qu'il en soit, on remarquera que les pierres précieuses sont jointes aux métaux
dans la vieille liste alchimique, aussi bien que dans la liste fondamentale des anciens
égyptiens. Les noms des métaux y comprennent en effet le plomb, l'étain, le fer, l'or,
le cuivre, l'émeraude, l'argent : c'est la même association que celle des métaux égyptiens,
d'après Lepsius.
Les laboratoires
En quels lieux et par quels procédés préparait-on en Égypte les métaux et les substances
brillantes, pierres précieuses artificielles et vitrifications, qui étaient assimilées
aux métaux ? C'est ce que nous ne savons pas d'une manière précise.
Agatharchide nous apprend, à la vérité, quels étaient les centres d'exploitation
métallurgique. Mais il s'agit plutôt, dans son récit, de l'extraction des minerais
métalliques et de leur traitement sur place, que des industries chimiques proprement dites.
Celles-ci paraissent avoir été exercées en général au voisinage des sanctuaires de Ptah
et de Serapis.
Les opérateurs qui s'occupaient de transmutation étaient les mêmes que ceux qui préparaient
les médicaments. L'association de ces diverses connaissances a toujours relevé d'un même
système général de théories. Aujourd'hui encore, les mêmes savants cultivaient à la fois
la chimie minérale, science des métaux et des verres, et la chimie organique, science
des remèdes et des teintures.
En Égypte d'ailleurs, les procédés chimiques de tout genre étaient exécutés, aussi bien que
les traitements médicaux, avec accompagnement de formules religieuses, de prières
et d'incantations, réputées essentielles au succès des opérations comme à la guérison
des maladies. Les prêtres seuls pouvaient accomplir à la fois les deux ordres
de cérémonies, pratiques et magiques. Cependant, jusqu'à présent, on n'a pas retrouvé
la trace des vieux laboratoires qui devaient être consacrés à la fabrication des métaux,
des verres et des pierres précieuses.
Le seul indice que l'on en connaisse est dû à une observation de M. Maspero, dont il a bien
voulu me confier le détail. La découverte a été faite par des indigènes, à Drongah,
à une demi-heure de marche au Sud-Sud-Ouest de Siout, au pied de la montagne,
dans un cimetière musulman, établi au milieu de l'un des quartiers de l'ancienne nécropole.
Dans une fouille faite pour chercher de l'or, et poursuivie jusqu'au sein de la roche même,
on tomba sur une sorte de puits d'éboulement ; on rencontra au fond, à une profondeur
de douze à treize mètres, une chambre funéraire, appartenant à une sépulture profonde
et déjà violée.
Là on pénétra dans une chambre ayant servi de laboratoire, et dont les parois étaient
enfumées. On y trouva les objets suivants : un fourneau en bronze ; une porte en bronze,
de 0 m 35 de hauteur, provenant d'un four plus grand ; environ cinquante vases de bronze
munis d'un bec en rigole non fermée, chacun dans une sorte de cône tronqué, aussi
en bronze, et dont l'orifice supérieur était plus large. Ce cône rappelle nos bains
de sable ; mais l'usage des vases eux mêmes est inconnu. Il y avait aussi plusieurs
cuvettes d'albâtre ; un vase arrondi, provenant de l'ancien empire, en diorite ou jaspe
vert ; des cuillers en albâtre ; des objets en or à bas titre, pesant 96 dirhems, composés
de morceaux ayant l'apparence de rubans en larges feuilles enroulées ; ainsi qu'un masque
de momie, faussé et plié.
Ces objets d'or offraient l'aspect d'objets pillés et préparés pour la fonte. Le tout
semble constituer un atelier du VIe au VIIe siècle de notre ère, ayant appartenu
à un faux-monnayeur ou à un alchimiste : c'était alors à peu près la même chose.
Dans un coin de la chambre, on aperçut une terre grasse et noirâtre que les assistants
s'empressèrent d'emporter, disant qu'ils allaient s'en servir pour blanchir le cuivre :
en d'autres termes, ils la regardaient comme de la poudre de projection, susceptible
de changer le cuivre en argent.
On voit par ce préjugé que la tradition secrète de l'alchimie n'est pas encore perdue
dans l'Égypte moderne.