Ainsi les égyptiens réunissaient dans une même liste et dans un même groupe
les métaux vrais, leurs alliages et certains minéraux colorés ou brillants, les uns
naturels, les autres artificiels. Les mêmes ouvriers traitaient les uns et les autres
par les procédés de la cuisson, c'est-à-dire de la voie sèche.
Les industries du verre, des émaux, des alliages étaient très développées en Égypte
et en Assyrie, comme le montrent les récits des anciens et l'examen des débris
de leurs monuments. Cette assimilation entre les métaux et les pierres précieuses reposait
à la fois sur les pratiques industrielles et sur les propriétés mêmes des corps.
Elle paraît tirer son origine de l'éclat de la couleur, de l'inaltérabilité, communes
à ces diverses substances. Les noms mêmes de certains métaux en grec et en latin,
tels que l'électros, c'est-à-dire le brillant ; l'argent appelé argyrion, c'est-à-dire
le blanc, en hébreu le pâle ; le nom de l'or, qui est aussi dit le brillant en hébreu,
rappellent l'aspect sous lequel les métaux rares apparaissent d'abord aux hommes
et excitent leur avidité.
Dans la fusion accidentelle des minerais, produite au moment de l'incendie des forêts :
ils les voyaient se solidifier à terre avec une couleur brillante et les emportaient,
séduits par leur éclat. On les trouvait aussi dans le lit des rivières, associés
aux pierres précieuses. Les égyptiens n'avaient, pas plus que les anciens en général,
cette notion d'espèces définies, de corps doués de propriétés invariables, qui caractérise
la science actuelle ; une telle notion ne remonte pas au delà du siècle présent en chimie.
De là la signification multiple et variable des noms de substances employés dans le monde
antique.
Ceci étant admis, ainsi que la possibilité d'imiter plus ou moins parfaitement
certains corps, d'après les expériences courantes sur les matières vitreuses
et les alliages, on étendait cette possibilité à toutes, par une induction légitime
en apparence. Les extractions de la plupart des métaux et les reproductions effectives
des verres et des alliages ayant lieu en général par l'action du feu, à la suite
de pulvérisations, fusions, calcinations, coctions plus ou moins prolongées. On conçoit
qu'on ait essayé d'opérer de même pour reproduire tous les métaux.
Ce n'est pas tout : l'imitation des pierres précieuses par les émaux et les verres présente
des degrés fort divers. De même, les alliages varient dans leurs propriétés et sont plus
ou moins ressemblants aux vrais métaux. Nous avons vu qu'il en était ainsi pour l'airain,
qui a fini par devenir notre cuivre, mais qui signifiait aussi le bronze ;
pour le cassiteros , qui a fini par devenir notre étain, mais qui signifiait aussi
le laiton et les alliages plombifères.
On conçoit dès lors l'origine de cette notion des métaux imparfaits et artificiels,
possédant la couleur, la dureté, un certain nombre des propriétés des métaux naturels
parfaits, sans y atteindre complètement. Ainsi la fabrication du bronze couleur d'or figure
dans les papyrus de Leide, aussi bien que dans nos manuscrits. Il s'agissait de compléter
ces imitations pour faire du vrai or, du vrai argent, possédant toutes leurs propriétés
spécifiques, de l'or naturel, comme dit Proclus.
La prétention de doubler la proportion de l'or — ou celle de l'argent — en l'associant
à un autre métal diplosis, par des procédés dont il est question à la fois dans les papyrus
de Leide, dans Manilius, et dans nos manuscrits ; cette prétention, dis-je, implique
l'idée que l'or et l'argent étaient des alliages, alliages qu'il était possible
de reproduire et de multiplier, en développant dans les mélanges une métamorphose analogue
à la fermentation et à la génération.
On croyait pouvoir en même temps, par des tours de main convenables, modifier à volonté
les propriétés de ces alliages. De telles modifications sont en effet susceptibles
de se produire dans la pratique métallurgique, à l'aide de la trempe et par l'addition
de certains ingrédients en petites quantités, comme le montre la fabrication des bronzes
et des aciers. Cette recherche était encouragée par des théories philosophiques
plus profondes.
C'est ici le lieu de rappeler les paroles de Bacon : en observant toutes les qualités
de l'or, on trouve qu'il est de couleur jaune, fort pesant et d'une telle pesanteur
spécifique, malléable et ductile à tel degré, etc., et celui qui connaîtra les formules
et les procédés nécessaires pour produire à volonté la couleur jaune, la grande pesanteur
spécifique, la ductilité, etc. ; celui qui connaîtra ensuite les moyens de produire
ces qualités à différents degrés, verra les moyens et pourra prendre les mesures
nécessaires pour réunir ces qualités dans tel ou tel corps : d'où résultera
sa transmutation en or.
Les égyptiens opposent continuellement la substance naturelle et la substance produite
par l'art : précisément comme il arrive dans les synthèses de la chimie organique
de nos jours, où l'identité des deux ordres de matières exige constamment une démonstration
spéciale. L'idée principale des alchimistes grecs, dans les livres qu'ils nous ont laissés,
c'est de modifier les propriétés des métaux par des traitements convenables,
pour les teindre en or et en argent ; et cela, non superficiellement à la façon
des peintres, mais d'une façon intime et complète.
Ils étaient guidés dans cette recherche par les pratiques de leur temps. Les pratiques pour
teindre les étoffes et les verres en pourpre, pour colorer le bronze en or et pour opérer
la transmutation, sont en effet rapprochées dans les papyrus de Leide, aussi bien que
dans le pseudo-Démocrite. Suivant les alchimistes grecs, la science sacrée comprend
deux opérations fondamentales : la xanthosis, ou art de teindre en jaune, et la leucosis
ou art de teindre en blanc ; les auteurs de nos manuscrits reviennent sans cesse
sur ce sujet. Quelques-uns y joignent même la mélanosis, ou art de teindre en noir,
et l'iosis ou art de teindre en violet.
L'art tinctorial, dit Pélage, n'a-t-il pas été inventé pour faire une teinture qui est
le but de tout l'art ? D'après le même Pélage, les deux teintures ne diffèrent en rien,
si ce n'est par la couleur ; la préparation en est la même, c'est-à-dire qu'il n'existe
qu'une pierre philosophale. C'est l'eau à deux couleurs, pour le blanc et pour le jaune.
Stéphanus dit pareillement : il y a plusieurs teintures, l'une pour le cuivre, l'autre
pour l'argent, l'autre pour l'or, selon la diversité des métaux ; mais elles ne forment
qu'une espèce. Nous possédons sous le nom de Démocrite, le double catalogue des espèces
agissant sur l'or et l'argent et susceptibles d'être blanchies, c'est-à-dire teintes
en argent ; ou bien jaunies, c'est-à-dire teintes en or ; puis de jouer le rôle de matières
tinctoriales vis à vis des métaux.
Dans la Bibliothèque des philosophes chimiques de Salmon, ouvrage publié à la fin
du XVIIe siècle et qui représente la science des alchimistes après quinze siècles
de culture, la pierre philosophale est définie : la médecine universelle pour tous
les métaux imparfaits, qui fixe ce qu'ils ont de volatil, purifie ce qu'ils ont d'impur,
et leur donne une teinture et un éclat plus brillants que dans la nature.
Cette idée d'une teinture, d'un principe colorant, d'une poudre de projection xerion douée
d'un pouvoir tinctorial considérable, était conforme en effet aux analogies tirées
de la teinture des étoffes, de celle des émaux et matières vitreuses. La pourpre royale est
extraite de l' orcanette — anchusa — et de l' orseille — phycos. On teint en jaune,
après avoir teint en blanc, dans la teinture de l'or, de la soie, des peaux. Avant
de teindre en pourpre, il faut blanchir d'abord.
On voit comment les alchimistes étaient à la fois guidés et égarés par les comparaisons
empruntées aux fabrications industrielles. De même une trace de cuivre, c'est-à-dire
une seule et même matière colorante, peut teindre le verre en bleu ou en vert, suivant
la nature des compositions et d'après des recettes déjà connues des anciens.
Ils trouvaient une confirmation de ces idées dans certaines observations des alchimistes,
relatives à la teinture des métaux ; car il est, disent-ils, des agents qui blanchissent
Vénus — telle mercure qui blanchit le cuivre — mais c'est là une teinture imparfaite
et qui ne résiste pas au feu. D'autres agents — le soufre, l'arsenic et leurs composés —
jaunissent la lune, c'est-à-dire l'argent ; mais c'est encore là une imitation imparfaite.
On distinguait donc pour les métaux, comme pour les étoffes et les verres, les procédés
propres à les teindre à fond et les procédés propres à les teindre superficiellement.
Ainsi pour dorer le cuivre ou l'argent, c'est-à-dire pour teindre ces métaux à la surface,
on employait la dorure par amalgamation, déjà connue de Vitruve ; ou bien on opérait
au moyen d'un alliage d'or et de plomb.
Au contraire, les procédés pour teindre les métaux à fond, dans leur masse et leur essence
intime en quelque sorte, procédés congénères de la formation des alliages, tels que
le bronze et le laiton, étaient réputés plus mystérieux. Le nom même d'orpiment Auri
Pigmentum, qui désigne aujourd'hui le sulfure d'arsenic, mais qui avait une signification
plus confuse pour les anciens, rappelle la teinture de l'or.
Ces analogies expliquent également pourquoi Démocrite, auteur d'ouvrages sur la teinture
des verres et sur la teinture en pourpre, a été regardé plus tard comme l'inventeur
de la teinture des métaux. Parmi les ouvrages que nous possédons, les mêmes traités
s'occupent à la fois de la teinture des métaux, de celle des verres et de celle des étoffes.
On voit comment l'idée de la fabrication même des métaux et celle de la transmutation ont
découlé des industries et des idées égyptiennes, relatives à la préparation des métaux,
des alliages, des émaux, des verres et des étoffes colorées.
C'est même là ce qu'il y ait de plus clair dans les descriptions techniques des manuscrits.
Ce n'en est pas moins une chose étrange et difficile à comprendre aujourd'hui
qu'un tel mélange de recettes réelles et positives, pour la préparation des alliages
et des vitrifications, et de procédés chimériques, pour la transmutation des métaux.
Les uns et les autres sont exposés au même titre et souvent avec la même naïveté,
dépouillée de tout attirail charlatanesque, dans les papyrus de Leide et dans certaines
parties de nos manuscrits. Si les fourbes et les imposteurs ont souvent exploité
ces croyances, il n'en est pas moins certain qu'elles étaient sincères chez la plupart
des adeptes. Ici s'élève une question singulière.
Comment cette expérience qui prétendait à un résultat positif et tangible et qui échouait
toujours, en définitive, a-t-elle pu rencontrer une foi si persistante et si prolongée ?
C'est ce que l'on s'expliquerait difficilement, si l'on ne savait avec quelle promptitude
l'esprit humain embrasse tout préjugé qui flatte ses espérances de puissance ou de richesse,
et avec quelle ardeur crédule il y demeure obstinément attaché. Les prestiges de la magie,
les prédictions de l'astrologie, associées de tout temps à l'alchimie, ne sont pas moins
chimériques. Cependant ce n'est que de nos jours et en Occident seulement
qu'elles ont perdu leur autorité aux yeux des esprits cultivés.
Encore les spirites et les magnétiseurs sont-ils nombreux, même en Europe. Les succès
de l'alchimie et sa persistance se rattachent aussi à des causes plus philosophiques.
En effet l'alchimie ne consistait pas seulement dans un certain ensemble de recettes
destinées à enrichir les hommes ; mais les savants qui l'avaient cultivée, au temps
des alexandrins, avaient essayé d'en faire une science véritable et de la rattacher
au système général des connaissances de leur temps. Il convient donc maintenant de s'élever
plus haut et d'examiner les théories par lesquelles les alchimistes justifiaient
leurs procédés et dirigeaient leurs expériences. Ces théories sont d'ordre métaphysique :
elles sont liées de la façon la plus intime avec les idées des anciens sur la nature
et sur la matière.