Introduction
L'alchimie n'est pas sortie uniquement et sans mélange du monde égyptien. C'est après
la fusion de la civilisation grecque et de la civilisation égyptienne, à Alexandrie,
et au moment de leur dissolution finale, que nous voyons apparaître les premiers écrits
alchimiques. On y trouve un étrange amalgame de notions d'origine diverse.
À côté de descriptions et de préceptes purement empiriques, empruntés à la pratique
des industries chimiques dans l'antiquité, à côté des imaginations mystiques, d'origine
orientale et gnostique, que nous avons rapportées, on y rencontre tout un corps
de doctrines philosophiques, issues des philosophes grecs, et qui constituent à proprement
parler la théorie de la nouvelle science.
Le double aspect à la fois positif et mystique de l'alchimie, la signification profonde
des transformations dont elle étudie les lois, se montrent ici tout d'abord.
Ces rapprochements philosophiques ne sont pas arbitraires ; on y est conduit par le texte
même des alchimistes grecs. Non seulement ils se rattachent à Démocrite, en vertu
d'une tradition suspecte ; mais Zosime est un gnostique, imprégné des idées de Platon
dont il avait écrit la vie.
Les premiers auteurs dont les noms se retrouvent dans l'histoire de leur temps,
tels que Synésius, Olympiodore, Stéphanus, sont des philosophes proprement dits,
appartenant à l'école néoplatonicienne. Olympiodore et Stéphanus citent les pythagoriciens,
l'école ionienne et l'école éléate, écoles qu'ils connaissaient fort bien. Leurs scoliastes,
le philosophe Chrétien et l'Anonyme, commentent les mêmes sources.
Les idées de ces premiers alchimistes ont passé depuis aux arabes, puis aux occidentaux ;
or, je le répète, elles se rattachent par des liens incontestables à celles de l'école
ionienne et surtout aux idées de Platon ; je donnerai tout à l'heure sur ces deux points
des preuves démonstratives.
Citons dès à présent la lettre écrite au XIe siècle par Michel Psellus au patriarche
Xiphilin, laquelle sert en quelque sorte de préface au recueil des alchimistes grecs :
tu veux que je te fasse connaître cet art qui réside dans le feu et les fourneaux
et qui expose la destruction des matières et la transmutation des natures. Quelques-uns
croient que c'est là une connaissance d'initié, tenue secrète, qu'ils n'ont pas tenté
de ramener à une forme rationnelle ; ce que je regarde comme une énormité. Pour moi,
j'ai cherché d'abord à connaître les causes et à en tirer une explication rationnelle
des faits. Je l'ai cherchée dans la nature des quatre éléments, dont tout vient
par combinaison et en qui tout retourne par dissolution... J'ai vu dans ma jeunesse
la racine d'un chêne changée en pierre, en conservant ses fibres et toute sa structure,
participant ainsi des deux natures, c'est-à-dire du bois et de la pierre.
Ce que Psellus attribue à l'effet de la foudre. Puis il cite, d'après Strabon,
les propriétés d'une fontaine incrustante qui reproduisait les formes des objets immergés.
Ainsi les changements de nature peuvent se faire naturellement, non en vertu
d'une incantation ou d'un miracle, ou d'une formule secrète. Il y a un art
de la transmutation. J'ai voulu t'en exposer tous les préceptes et toutes les opérations.
La condensation et la raréfaction des matières, leur coloration et leur altération :
ce qui liquéfie le verre, comment l'on fabrique le rubis, l'émeraude ; quel procédé naturel
amollit toutes les pierres : comment la perle se dissout et s'en va en eau ; comment
elle se coagule et se forme en sphère ; quel est le procédé pour la blanchir ; j'ai voulu
réduire tout cela aux préceptes de l'art. Mais comme tu ne permets pas que nous
nous arrêtions à des choses superflues, tu veux que je me borne à expliquer
par quelles matières et à l'aide de quelle science on peut faire de l'or. Tu en veux
connaître le secret, non pour avoir de grands trésors, mais pour pénétrer dans les secrets
de la nature ; pareil aux anciens philosophes, dont le prince est Platon. Il a voyagé
en Égypte, en Sicile, dans les diverses parties de la Libye, pour voir le feu de l'Etna
et les bouches du Nil et la pyramide sans ombre et les cavernes souterraines,
dont la raison fut enseignée aux initiés... Nous te révèlerons toute la sagesse
de Démocrite D'Abdère, nous ne laisserons rien dans le sanctuaire.
Ce que les théologiens — c'est-à-dire les philosophes purs — entendent des choses divines,
les physiciens — c'est-à-dire les philosophes naturalistes — l'entendent de la matière,
dit l'un de nos auteurs alchimiques. C'est l'éternelle lutte des métaphysiciens
contre les philosophes de la nature : ils parlent souvent le même langage en apparence
et emploient les mêmes symboles, mais avec une signification bien différente. Ainsi
l'alchimie était pour ses adeptes une science positive et une philosophie ; elle s'appuyait
sur les doctrines des sages de la Grèce. Précisons cette filiation.
Les premiers philosophes naturalistes
Thalès De Milet — vers 600 avant J-C — et l'école ionienne à sa suite dégagèrent
les premiers la conception scientifique de la nature, du langage mythique, sous lequel
elle était enveloppée par le symbolisme religieux de l'Orient. D'après Thalès, qui semble
avoir tiré ses opinions des mythes babyloniens, l'eau est la matière première dont tout est
sorti. Anaximène — VIe siècle avant l'ère chrétienne — guidé par une première vue
des phénomènes généraux de la nature, soutient de son côté que l'air est le principe
des choses : raréfié, il devient du feu ; condensé, il forme successivement les nuages,
l'eau, la terre, les pierres.
À ces notions un peu vagues, tirées d'une première vue de la nature, succèdent des aperçus
plus profonds. Parménide et les éléates, cités par Zosime et suivis par Chymès, admettent
la permanence de la substance primordiale. Tout se réduit à une essence unique, éternelle,
immobile. Les alchimistes disent de même : le tout vient du tout, voilà
toute la composition. C'est ce qu'expriment plus fortement encore les axiomes mystiques
inscrits dans les cercles concentriques du serpent : un est le tout, par lui le tout est ;
si le tout ne contient pas le tout, il n'est pas le tout.
Héraclite — vers l'an 500 — est frappé, au contraire, par l'aspect du changement nécessaire
des choses. Le feu se change en eau par condensation ; et l'eau en terre ; la terre
de son côté redevient liquide, et celle-ci évaporée reproduit le feu, etc.
Ainsi jamais rien ne subsiste en sa forme. Rien ne demeure, tout devient et se transforme,
tout est créé continuellement par les forces agissantes dans l'écoulement des phénomènes.
L'apparence de la persistance tient à ce que les parties qui s'écoulent d'un côté
sont remplacées de l'autre par l'afflux d'autres parties dans la même proportion.
Ce qui vit et se meut dans la nature, c'est le feu, l'âme ou souffle, principe mobile
et perpétuellement changeant, substance première des choses.
Ces idées ressemblent étrangement à celles qui servent aujourd'hui de fondement
à nos théories physiques sur l'échange incessant des éléments dans leurs composés,
sur la transformation des forces et sur la théorie mécanique de la chaleur. Empédocle
— au milieu du Ve siècle avant J-C — précise davantage et cherche à concilier
la permanence des substances avec le changement perpétuel des apparences. Ce qui
nous apparaît comme le commencement ou la fin d'un être n'est qu'une illusion ; en réalité,
il n' y a rien que mélange, réunion, combinaison, opposés à la séparation,
à la décomposition.
Les éléments dont toutes choses sont composées consistent dans quatre substances
différentes, incréées et impérissables : la terre, l'eau, l'air et le feu. Empédocle est
le fondateur de la doctrine des quatre éléments, déjà entrevue par ses prédécesseurs,
mais à laquelle il a donné sa formule définitive. Cette doctrine a présidé
à toute la chimie jusqu'à la fin du siècle dernier. Les quatre éléments répondent en effet
aux apparences et aux états généraux de la matière. La terre est le symbole et le support
de l'état solide et de la sécheresse. L'eau, obtenue soit par fusion ignée,
soit par dissolution, est le symbole et le support de la liquidité et même du froid. L'air
est le symbole et le support de la volatilité et de l'état gazeux. Le feu, plus subtil
encore, répond à la fois à la notion substantielle du fluide éthéré, support symbolique
de la lumière, de la chaleur, de l'électricité, et à la notion phénoménale du mouvement
des dernières particules des corps. C'étaient donc là, pour Empédocle et ses successeurs,
les éléments de toutes choses. Ainsi Aristote nous dit : la chair, le bois renferment
de la terre et du feu en puissance, que l'on peut en séparer.
Les alchimistes désignaient les quatre éléments par un seul mot : la tetrasomia, laquelle
représentait la matière des corps. Ils rangeaient ces derniers en plusieurs classes
ou catégories, selon qu'ils participent plus ou moins de l'un des éléments. Au feu
se rattachent les métaux et ce qui résulte de l'art de la coction — voie ignée — à l' air,
les animaux qui y vivent ; à l'eau, les poissons ; à la terre, les plantes, etc.
L'établissement des catalogues de ces quatre classes était attribué à Démocrite,
affirmation qui n'a rien d'invraisemblable.
Ces idées rappellent celles de Stahl et de ses contemporains sur le phlogistique
et sur les corps qui s'y rattachent, tels que les métaux et les combustibles. Pour préciser
davantage, il m'a paru utile de traduire in extenso le passage dans lequel Olympiodore
s'en réfère formellement aux conceptions des premières écoles grecques et les met
en parallèle avec les théories des alchimistes.
Le feu est le premier agent, celui de l'art tout entier. C'est le premier des quatre
éléments. En effet le langage énigmatique des anciens sur les quatre éléments se rapporte
à l'art. Que ta vertu examine avec soin les quatre livres de Démocrite sur les quatre
éléments ; il s'agit de physique. Il parle tantôt du feu doux, tantôt du feu violent
et du charbon et de tout ce qui a besoin de feu ; puis de l'air, de tout ce qui dérive
de l'air, des animaux qui vivent dans l'air ; pareillement des eaux, de la bile
des poissons, de tout ce qui se prépare avec les poissons et l'eau ; de même il parle
de la terre et de ce qui s'y rattache, les sels, les métaux, les plantes. Il sépare
et classe chacun de ces objets, d'après la couleur, les caractères spécifiques et sexuels,
mâle ou femelle. Sachant cela, tous les anciens voilèrent l'art sous la multiplicité
des paroles. L'art en effet a complètement besoin de ces données ; en dehors d'elles rien
de sûr.
Démocrite le dit, on ne pourra rien constituer de solide sans elles. Sache donc que
selon ma force j'ai écrit, étant faible non seulement par le discours, mais aussi
par l'esprit ; et je demande que par vos prières vous empêchiez que la justice divine
ne s'irrite contre moi pour avoir eu l'audace d'écrire cet ouvrage, et qu'elle me soit
propice de toute manière.
Les écrits des égyptiens, leurs poésies, leurs doctrines, les oracles des démons,
les expositions des prophètes traitent du même sujet... Éprouve maintenant ta sagacité.
On a employé plusieurs noms pour l'eau divine. Cette eau divine désigne ce que l'on cherche
et l'on a caché l'objet de la recherche sous le nom d'eau divine. Je vais te montrer
un petit raisonnement, écoute, — toi qui es — en possession de toute vertu ; car je connais
le flambeau de ta pensée et le bien tutélaire ; je veux placer devant tes yeux l'esprit
des anciens.
Philosophes, ils en tiennent le langage et ils sont venus à l'art par la sagesse,
sans voiler en rien la philosophie ; ils ont tous écrit clairement. En quoi ils ont manqué
à leur serment, car leurs écrits traitent de la doctrine et non des œuvres pratiques.
Quelques-uns des philosophes naturalistes rapportent aux principes le raisonnement
sur les éléments, attendu que les principes sont quelque chose de plus général
que les éléments.
En effet au principe premier se ramène tout l'ensemble de l'art. Ainsi Agathodémon, ayant
placé le principe dans la fin et la fin, dans le principe, veut que ce soit le serpent
ouroboros... cela est évident, ô initié... Agathodémon, quel est-il ? Les uns croient
que c'est un ancien, un des plus vieux personnages qui se sont occupés de philosophie
en Égypte ; d'autres disent que c'est un ange mystérieux, bon génie de l'Égypte ; d'autres
l'ont appelé le ciel, et peut-être dit-on ceci parce que le serpent est l'image du monde.
En effet certains hiérogrammates égyptiens, voulant retracer le monde sur les obélisques,
ou l'exprimer en caractères sacrés, dessinent le serpent ouroboros ; son corps est
constellé d'astres.
C'est, m'a-t-on dit, parce qu'il est le principe. Telle est l'opinion exposée dans le livre
de la chimie, où l'on en retrace la figure. Je cherche maintenant comment il se fait
que le principe soit chose plus universelle que les éléments. Disons ce qui est pour nous
un élément et en même temps ce qu'est le principe. Les quatre éléments sont le principe
des corps, mais tout principe n'est pas pour cela un élément. En effet le divin, l'œuf,
l'intermédiaire, les atomes sont pour certains — philosophes — les principes des choses ;
mais ce ne sont pas des éléments.
Cherchons donc, d'après certains signes, quel est le principe des choses, s'il est un
ou multiple. S'il est unique, est-il immobile, infini, ou déterminé ? S'il y a plusieurs
principes, les mêmes questions se posent : sont-ils immobiles, déterminés, infinis ?
Les anciens ont admis un principe de tous les êtres unique, immobile et infini. Thalès
de Milet parle de l'œuf — il s'agit de l'eau divine et de l'or — c'est un principe un,
beau, immobile ; il est exempt de tout mouvement apparent ; il est de plus infini, doué
de puissance infinie et nul ne peut dénombrer ses puissances.
Parménide prend aussi pour principe le divin, principe unique, immobile, à puissance
déterminée ; il est, dit-il, un, immobile, et l'énergie qui en dérive est déterminée.
On remarque que Thalès de Milet, considérant l'existence du dieu, le dit infini et doué
de puissance infinie. Dieu est doué en effet d'une puissance infinie. Parménide dit que
pour ses productions le dieu n'a qu'une puissance déterminée ; partout en effet il est
évident que ce que dieu produit répond à une puissance limitée. Les — choses — périssables
répondent à une puissance limitée, à l'exception des choses intellectuelles.
Ces deux hommes, je veux dire Thalès de Milet et Parménide, Aristote semble les rejeter
du choeur des physiciens. En effet ce sont des théologiens, s'occupant de questions
étrangères à la physique et s'attachant à l'immobile ; tandis que toutes les choses
physiques se meuvent. La nature est le principe du mouvement et du repos.
Thalès a admis l'eau comme principe unique, déterminé des choses, parce qu'elle est féconde
et plastique. Elle est féconde, puisqu'elle donne naissance aux poissons ; et plastique,
puisqu'on peut lui communiquer la forme qu'on veut : dans quelque vase qu'on la mette, elle
en prend la forme, que le vase soit poli, en terre cuite, triangulaire ou quadrangulaire,
ou ce que tu voudras. Ce principe — unique — est mobile ; l'eau se meut en effet, elle est
déterminée et non pas éternelle.
Diogène soutint que le principe est l'air, parce qu'il est riche et fécond ;
car il engendre les oiseaux. L'air, lui aussi, se montre plastique ; on lui donne la forme
qu'on veut. Mais il est un, mobile et non éternel.
Héraclite et Hippasus ont soutenu que le feu est le principe de tous les êtres, parce
qu'il est l'élément actif de toutes choses. Un principe doit en effet être la source
de l'activité des choses issues de lui. Comme quelques-uns le disent, le feu est aussi
fécond ; car les animaux naissent dans l'échauffement.
Quant à la terre, nul n'en a fait le principe, sinon Xénophane de Colophon. Comme
elle n'est pas féconde, nul n'en a fait un élément. Et que celui qui est en possession
de toute vertu remarque que la terre n'est pas signalée comme un élément
par les philosophes, parce qu'elle n'est pas féconde. Ceci se rapporte à notre recherche.
En effet, Hermès associe l'idée de la terre à celle de la vierge non fécondée.
Anaximène professe que le principe des choses, infini et mobile, est l'air. Il parle ainsi :
l'air est voisin de l'incorporel et nous jouissons de son effluve ; il faut qu'il soit
infini pour produire, sans jamais rien perdre. Anaximandre dit que le principe
est l'intermédiaire ; ce qui désigne les vapeurs humides et les fumées. La vapeur humide
est intermédiaire entre le feu et la terre ; c'est, en un mot, l'intermédiaire
entre le chaud et l'humide. La fumée est intermédiaire entre le chaud et le sec.
Venons à l'opinion de chacun des anciens et voyons comment chacun veut diriger à son point
de vue son enseignement. çà et là quelque omission a eu lieu, par suite de la complication
des discours. Récapitulons par parties et montrons comment nos philosophes — alchimiques —
empruntant à ceux-là le point de départ, ont construit notre art de la nature.
Zosime, la couronne des philosophes, dont le langage a l'abondance de l'océan, le nouveau
devin, suivant en général Mélissus sur l'art, dit que l'art est un, comme Dieu. C'est
ce qu'il expose à Théosèbie en d'innombrables endroits et son langage est véridique.
Voulant nous affranchir des faux raisonnements et de toute la matière, il nous exhorte
à chercher notre refuge dans le dieu un. Il parle ainsi à cette femme philosophe :
assieds-toi là, reconnaissant que Dieu est unique et l'art unique, et ne va pas errer
en cherchant un autre dieu ; car Dieu viendra près de toi, lui qui est partout,
et non confiné dans le lieu le plus bas, comme le démon. Repose ton corps et calme
tes passions ; tu appelleras alors à toi le divin, et l'essence divine partout répandue
viendra à toi. Quand tu te connaîtras toi-même, tu connaîtras aussi l'essence du dieu
unique.
Agissant ainsi, tu atteindras la vérité et la nature, méprisant la matière. De même Chymès
suit Parménide, et dit un est le tout ; par lequel le tout est ; car s'il ne contenait pas
le tout, le tout ne serait rien. Les théologiens parlent sur les questions divines, comme
les physiciens sur la matière.
Agathodémon, tourné vers Anaximène, voit l'absolu dans l' air.
Anaximandre a dit que cet absolu était l'intermédiaire, c'est-à-dire la vapeur humide
et la fumée. Pour Agathodémon c'est tout-à-fait la vapeur sublimée. Zosime et la plupart
des autres ont suivi cette opinion, lorsqu'ils ont fait la philosophie de notre art. Hermès
aussi parle de la fumée, à propos de la magnésie. Sépare-les, dit-il, en face du fourneau...
la fumée des kobathia étant blanche, blanchit les corps — métaux.
La fumée est intermédiaire entre le chaud et le sec, et ici se place la vapeur sublimée
et tout ce qui en résulte. La vapeur humide est intermédiaire entre le chaud et l'humide ;
elle désigne les vapeurs sublimées humides, celles que distillent les alambics
et les analogues. Telles étaient les idées des alchimistes sur la constitution
de la matière. Mais leurs opinions variaient, aussi bien que celles des philosophes grecs,
sur le rôle naturel et les transformations réciproques des éléments.
Empédocle, nous l'avons dit, regardait les éléments comme subsistant par eux-mêmes.
Leurs mélanges et leurs séparations donnent lieu à tous les corps naturels ; mais eux-mêmes
ne deviennent pas, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas susceptibles d'être formés.
Au contraire, d'autres philosophes imaginent, conformément aux idées des ioniens,
que les éléments se changent les uns dans les autres : joignant l'air au feu, la terre
à l'eau, ils admettent d'abord que le feu se change en air, celui-ci en eau, l' eau
en terre ; et tous les éléments, par une marche inverse, résultent à leur tour de la terre.
[...]
Ces notions générales prennent dans les pythagoriciens une forme en apparence plus précise.
En effet, à ces aperçus un peu vagues, ils opposent des conceptions mathématiques
et géométriques. Ils dérivent tout de l'unité, envisagée comme génératrice des nombres,
c'est-à-dire des êtres.
Zosime et les alchimistes expriment par les mêmes formules la parfaite fabrication
de la poudre de projection. Les combinaisons numériques étaient complétées, de même
que dans nos sciences modernes, par la géométrie. En effet, d'après Philolaüs — vers 450
avant J-C — la terre est constituée par le cube, le feu par le tétraèdre, l'air
par l'octaèdre, l'eau par l'icosaèdre, et le cinquième élément, qui comprend les autres
et qui en est le lien, par la dodécaèdre. Le cinquième élément semble reparaître
dans Aristote, quoique d'une façon plus contestable. Stéphanus en parle aussi, et il est
devenu au moyen âge l'origine de la quintessence des alchimistes.
Platon reproduit toutes ces idées des pythagoriciens, et nous les trouvons exposées
en détail dans Stéphanus d'Alexandrie. Elles rappellent nos conceptions actuelles
sur la structure des corps : structure cristalline, qui est un fait positif ; structure
atomique, qui est une fiction représentative.
L'esprit humain a besoin de créer à ses conceptions une base immuable et sensible,
cette base fut-elle purement fictive. Les éléments mobiles et transformables d'Héraclite,
étaient déjà devenus les éléments fixes d'Empédocle, et ceux-ci avaient pris une forme
figurée et visible, aux yeux des pythagoriciens.
Voici comment l'esprit grec fut conduit aux doctrines des atomistes, Leucippe et Démocrite
— fin du Ve et commencement du IVe siècle avant notre ère. D'après ceux-ci, l'être consiste
dans un nombre infini de petits corpuscules ou atomes, indestructibles et insécables,
qui se meuvent dans le vide. Ils constituent la matière en soi, la substance multiple
qui remplit l'espace. Les atomes se distinguent entre eux par leur forme, par leur grandeur,
leur ordre, leur situation. Les combinaisons des atomes et leur séparation sont la cause
de la production et de la destruction. Les mêmes éléments constituent le ciel, la mer,
les terres, les fleuves, le soleil ; les mêmes atomes constituent aussi les fruits
de la terre, les arbres, les animaux ; mais ils se meuvent et se mélangent entre eux
de diverses manières.
Leurs arrangements divers, leurs mouvements, leurs permutations constituent toutes choses.
Ce sont les atomes qui sont les principes des éléments : le feu est formé d'atomes ronds
et petits ; tandis que les autres éléments sont un mélange d'atomes de diverses espèces
et de différentes grandeurs. La théorie atomique, adoptée plus tard par les épicuriens,
est venue jusqu'à nous, et elle est encore professée aujourd'hui par la plupart
des chimistes.
Il semble donc que ce soit par une sorte d'affinité naturelle que les alchimistes aient
rapporté leurs origines à Démocrite. Cependant, en fait, c'est l'expérimentateur
et le magicien, plutôt que le philosophe théoricien, qui est visé par eux. En effet,
dans les écrits des alchimistes grecs, comme dans ceux du moyen âge, il n' est pas question
de la théorie atomique, contrairement à ce que l'on aurait pu croire. Le nom même d'atome
n'est pour ainsi dire jamais prononcé par eux, et en tout cas, jamais commenté.
On sait d'ailleurs que les doctrines épicuriennes et stoïciennes, qui ont joué un si grand
rôle à Rome, sont presque ignorées à Alexandrie. C'est à l'école ionienne,
aux pythagoriciens et surtout à Platon, que les alchimistes se rattachent,
par une tradition constante et par des théories expresses ; théories qui sont venues
jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.
Les platoniciens — Le Timée
Les théories des alchimistes ont un caractère étrange ; elles s'écartent tellement
de nos idées actuelles, qu'elles ne peuvent guère être comprises, à moins de remonter
à leurs origines et aux conceptions de leurs contemporains. Or, ceux-ci ne sont autres
que les alexandrins et les néoplatoniciens, vers le temps de Dioclétien et de Théodose,
c'est-à-dire vers les IIIe et IVe siècles, ainsi que je l'ai établi plus haut.
C'est donc aux idées que les philosophes se faisaient de la matière à cette époque, idées
dérivées de celles de Platon, qu'il convient de nous reporter. Les opinions des alchimistes
grecs ont une affinité singulièrement frappante avec celles que Platon exprime
dans le Timée ; il est facile de le vérifier, en comparant les théories de Platon
avec celles de Zosime, de Synésius, et surtout de Stéphanus d'Alexandrie.
D'après Platon, il convient de distinguer d'abord la matière première. La chose qui reçoit
tous les corps ne sort jamais de sa propre matière ; elle est le fonds commun de toutes
les matières différentes, étant dépourvue de toutes les formes qu'elle doit recevoir
d'ailleurs. Il l'a comparée aux liquides inodores, destinés à servir de véhicule
aux parfums divers. Elle n'est par elle-même ni terre, ni air, ni feu, ni eau, ni corps
né de ces éléments. Cette matière première reçoit ainsi les formes des quatre éléments,
avec lesquels Dieu compose le monde.
Il la compose avec le feu, sans lequel rien de visible ne peut jamais exister ;
avec la terre, sans laquelle il ne peut y avoir rien de solide et de tangible ; entre deux
et pour les lier, il a placé l'eau et l'air. Ces éléments ont eux-mêmes une forme
géométrique, qui ne leur permet de s'assembler entre eux que suivant certains rapports.
Platon reproduit ici les énoncés de Philolaüs, d'après lequel la terre est le cube, l'eau
l'icosaèdre, l'air l'octaèdre. Les corpuscules du feu sont les plus petits, les plus aigus,
les plus mobiles, les plus légers. Ceux de l'air le sont moins ; ceux de l'eau, moins
encore. Nous verrons tout à l'heure Stéphanus, au VIIe siècle de notre ère, revenir
sur ces idées ; on en retrouve encore le reflet dans les imaginations des chimistes
du XVIIe siècle sur les causes de la combinaison des acides avec les alcalis.
Les théories de l'école atomiste, même de nos jours, invoquent des représentations
géométriques analogues. Les éléments de Platon semblent pouvoir être changés les uns
dans les autres. En effet, dit encore Platon, nous croyons voir que l'eau se condensant
devient pierre et terre ; en se fondant et se divisant, elle devient vent et air ;
l'air enflammé devient du feu ; le feu condensé et éteint reprend la forme d'air ; l'air
épaissi se change en brouillard, puis s'écoule en eau ; de l'eau se forment la terre
et les pierres. Les quatre éléments s'engendrent d'ailleurs périodiquement.
Ceci vient sans doute de ce qu'il faut voir là seulement les manifestations diverses
de la matière première. Platon ne le dit pas expressément ; mais Proclus, dans
son commentaire sur le Timée, explique que les choses ne pouvant jamais conserver
une nature propre, qui oserait affirmer que l'une d'elles est telle plutôt que telle autre ?
C'est en conformité avec ces idées que Geber, le maître des alchimistes arabes
au VIIIe siècle, expose que l'on ne saurait opérer la transmutation des métaux, à moins
de les réduire à leur matière première.
Les éléments ou corps primitifs de Platon sont répandus dans les corps naturels,
sans qu'aucun de ceux-ci réponde exactement à tel ou tel élément. Nous donnerons le nom
de feu à l'apparence du feu répandue dans toutes sortes d'objets ; de même le nom d'eau,
etc. Quand nous voyons quelque chose qui passe sans cesse d'un état à l'autre, le feu
par exemple, nous ne devons pas dire que cela est du feu, mais qu'une telle apparence
est celle du feu ; ni que cela est de l'eau, mais qu'une telle apparence est celle
de l'eau... Si quelqu'un formait en or toutes les figures imaginables, ne cessait
de changer chacune d'elles dans toutes les autres et, en montrant une de ces formes,
demandait ce que c'est, la réponse la plus sûre serait que c'est de l'or. Il en est de même
de la chose qui reçoit tous les corps. Elle reçoit tous les objets, sans changer sa propre
nature ; elle est le fond commun de toutes les matières différentes, sans avoir d'autres
formes ou mouvements que ceux des objets qui sont en elle.
Une conception pareille, avec le même vague et le même caractère compréhensif, présidait
à la définition du phlogistique de Stahl au XVIIIe siècle. Ce phlogistique représente
par excellence la matière du feu, envisagée en elle-même et isolément, et il représente
cette même matière existant dans les corps combustibles, tels que l'hydrogène, le charbon,
le soufre, les métaux. Les idées platoniciennes ont donc eu cours, sur ce point,
jusqu'au moment de la fondation de la chimie moderne.
Au XIXe siècle même, c'est-à-dire de nos jours, le mot feu a présenté quatre sens, savoir :
le calorique, c'est-à-dire l'élément igné, le prétendu fluide impondérable, réputé
constituer la matière du feu, distincte de celle des corps ; la matière du corps
en combustion : ne touchez pas au feu ; le feu central ; l'état actuel, c'est-à-dire
statique, du corps en combustion : la maison parut toute en feu ; enfin l'acte même
de l'inflammation, de la combustion, envisagée en soi et dans son évolution dynamique :
propagation du feu, mise de feu, etc., éteindre le feu. Ces deux derniers sens se touchent.
De même, dans les écrits alchimiques, le mot eau présente quatre significations : l'élément
supposé, dont l'union avec les corps leur communiquerait l'état liquide, c' est-à-dire
l'élément liquide, la matière de la liquidité en général. La matière particulière
actuellement liquide ou liquéfiable, telle que l'eau, les métaux fusibles ; l'état actuel
et statique de la substance en fusion ; enfin l'acte dynamique de la liquéfaction
en général, c'est-à-dire la fusion même s'accomplissant, envisagée dans son évolution
dynamique ; idée congénère de la précédente. Ces notions peuvent paraître subtiles ; mais
si l'on ne s'y reporte, on ne peut comprendre ni Platon, ni les anciens alchimistes.
Pénétrons plus avant dans les doctrines du Timée sur la composition des corps. Il s'agit
ici, comme Platon a soin de l'expliquer, de conceptions qui lui sont personnelles
et qu'il expose pour ainsi dire en se jouant. Cependant elles semblent avoir des racines
plus anciennes et plus générales. Le langage et les idées des alchimistes s'y rattachent
d'ailleurs de la façon la plus directe.
Il s'agit des diverses manifestations des quatre éléments. Commençons par le feu. D'après
le Timée : il s'est formé plusieurs espèces de feu, la flamme, ce qui en sort et qui donne
sans brûler de la lumière aux yeux, et ce qui reste dans les corps enflammés après que
la flamme est éteinte. De même dans l'air, il y a la partie la plus pure qu'on nomme éther,
la plus trouble qu'on nomme brouillard et nuages, et d'autres espèces sans nom. L'eau
se divise d'abord en deux espèces, celle qui est liquide et celle qui est fusible. L'espèce
liquide, composée de parties d'eau petites et inégales, peut être facilement mue
par elle-même et par d'autres corps. L'espèce fusible, composée de parties grandes
et pareilles, est plus stable, pesante, compacte ; le feu la pénètre et la dissout
et elle coule ; mais s'il se retire, la masse se resserre, se rétablit dans son identité
avec elle-même et elle se congèle. De tous ces corps que nous avons nommés eaux fusibles,
celui qui se forme des parties les plus petites et qui a le plus de densité, ce genre dont
il n'y a point plusieurs espèces, dont la couleur est un jaune éclatant, le plus précieux
des trésors, l'or, s'est condensé, en se filtrant à travers la pierre. L'espèce d'eau
fusible qui s'est formée par la réunion de parties presque aussi petites que celles de l'or,
mais qui a plusieurs espèces, qui surpasse l'or en densité, qui renferme une petite partie
de terre très ténue et qui est pour cette raison plus dure que l'or, mais qui est
plus légère à cause des grands intervalles qui se trouvent dans sa masse, c'est un genre
d'eau brillante et condensée que l'on nomme airain. Mais lorsque, avec le temps, la partie
de terre qu'il contient se sépare de lui, devenue fusible par elle-même, elle prend le nom
de rouille.
On reconnaît ici les eaux de Zosime le panopolitain et des premiers alchimistes, ainsi que
la signification cachée sous ces étranges paroles que nous avons reproduites plus haut.
Platon dit encore, dans un langage facile à entendre : l'eau mêlée de feu, celle qui,
déliée et fluide, reçoit, à cause de ce mouvement, le nom de liquide... cette eau,
lorsqu'elle est séparée du feu et de l'air et isolée, devient plus uniforme, se trouve
comprimée par la sortie de ces deux corps et se condense... elle constitue, suivant
les circonstances, la grêle, la glace, la neige ou le frimas. Les nombreuses espèces d'eau,
mêlées les unes aux autres et distillées à travers les plantes que la terre produit,
reçoivent en général le nom de sucs, etc.
Il distingue alors quatre espèces d'eau principales et qui contiennent du feu : le suc
qui réchauffe l'âme et le corps, c'est-à-dire le vin ; l'espèce alimentaire et agréable,
c'est-à-dire le miel — espèce sucrée — enfin le genre de suc qui dissout les chairs et qui,
par la chaleur, devient écumeux. Cette dernière espèce, traduite à tort par Cousin
et par Henri Martin par le mot opium, est obscure ; mais les trois autres ne le sont pas.
Quant aux espèces de terre, Platon les distingue de même, suivant la proportion d'eau
qu'elles renferment et selon l'égalité et l'uniformité de leurs parties, en pierre, basalte,
tuile, sel enfin. Je reproduis seulement ce qui concerne le dernier genre. Lorsque
cette terre est privée d'une grande partie de l'eau qui s'y trouvait mêlée,
mais qu'elle est composée des parties ténues et qu'elle est salée, il se forme aussi
un corps à demi-solide et susceptible de se dissoudre de nouveau dans l'eau : ainsi
se produit, d'une part, le natron, qui sert à laver les taches d'huile et de terre ;
de l'autre, ce corps qu'il est si utile de mêler avec les substances réunies pour flatter
le palais, le sel, ce corps aimé des dieux...
Quand la terre n'est pas condensée avec force, il n'y a que l'eau qui puisse la dissoudre ;
mais, quand elle est compacte, il n'y a que le feu, car il est le seul corps qui puisse
y pénétrer. Les corps qui contiennent moins d'eau que la terre sont toutes les espèces
de verre, et toutes les espèces de pierre qu'on nomme fusibles ; d'autres, au contraire,
contiennent plus d'eau dans leur composition : ce sont les corps semblables à la cire
et aromatiques.
J'ai cru utile de donner in extenso ces passages du Timée de Platon, parce
qu'ils me paraissent renfermer les véritables origines des théories alchimiques.
Les alchimistes grecs
Il est facile, en effet, d'apercevoir la parenté des idées du Timée avec celles qui sont
présentées dans nos citations des premiers alchimistes, contemporains et élèves
des néo-platoniciens. Cette filiation est accusée d'une façon expresse par les écrits
de Synésius et de Stéphanus d'Alexandrie. Nous lisons, par exemple, dans le commentaire
de Synésius sur Démocrite : les corps sont composés de quatre choses, ainsi que les choses
qui y sont attachées ; et quelles sont ces choses ? Leurs matières premières sont
leurs âmes. De même que l'artisan façonne le bois pour en faire un siège, ou un char
ou autre chose, et ne fait que modifier la matière, sans lui donner autre chose
que la forme ; de même l'airain est façonné en statue, en vase arrondi. Ainsi opère
notre art ; de même le mercure, travaillé par nous, prend toute espèce de formes ; fixé
sur un corps formé des quatre éléments, il demeure ferme : il possède une affinité
puissante.
La faculté d'amalgamation, d'action universelle du mercure préoccupe sans cesse
notre auteur. Un peu avant il dit : le mercure prend toutes les formes, de même que la cire
attire toute couleur ; ainsi le mercure blanchit tout, attire l'âme de toutes choses...
il change toutes les couleurs et subsiste lui-même, tandis qu'elles ne subsistent pas ;
et même s'il ne subsiste pas en apparence, il demeure contenu dans les corps.
On voit ici reparaître la notion de la qualité fondamentale, prise pour un élément,
une substance proprement dite ; et celle de la matière première, constituant,
à proprement parler, l'âme des corps. La comparaison même de celle-ci, faite par Platon,
avec l'or qui sert aux travaux de l'artisan, se retrouve appliquée au bois.
Seulement la notion métaphysique de la matière première universelle de Platon
est transformée et concrétée en quelque sorte, par un artifice de métaphysique matérialiste
que nous retrouvons dans la philosophie chimique de tous les temps : elle est identifiée
avec le mercure des philosophes.
C'est là une notion toute nouvelle et très originale, notion plus ancienne d'ailleurs
que Synésius, s'il est vrai que Dioscoride ait déclaré déjà, vers le temps de l'ère
chrétienne, que certains regardent le mercure comme contenu dans tous les métaux. L'origine
de cette opinion est facile à apercevoir, en rappelant que Platon désigne sous le nom
d'eaux tous les corps liquides et tous les corps fusibles, l'or et le cuivre notamment.
Les métaux fondus offrent en effet un aspect et des propriétés remarquables, semblables
à celles du mercure ordinaire. Il n'est pas surprenant que ces caractères communs aient été
attribués à une substance spéciale, en qui résidait par excellence, disait-on, la liquidité
métallique : c'était l'un des attributs momentanés du mercure des philosophes.
Le mercure, joint au soufre et à l'arsenic des philosophes, symboles d'autres qualités
fondamentales, constituent à proprement parler les éléments chimiques, comme Geber
le déclare formellement au VIIIe siècle. Stéphanus d'Alexandrie — vers 630 — se rapproche
encore davantage que Synésius des idées et du langage du Timée et des pythagoriciens.
C'est un auteur enthousiaste et mystique, comme les alchimistes gnostiques Zosime
et Synésius.
Il croit fermement au pouvoir illimité de la science. La science peut tout, dit-il ;
elle voit clairement les choses que l'on ne peut apercevoir et elle peut accomplir
les choses impossibles. C'est aussi un néoplatonicien chrétien, qui débute par invoquer
la sainte trinité. La multitude des nombres, dit encore Stéphanus d'après
les pythagoriciens, est composée d'une seule unité, indivisible et naturelle,
qui la produit à l'infini, la domine et l'embrasse, parce que cette multitude découle
de l'unité. Elle est immuable, immobile ; les nombres résultent de son développement
circulaire et sphérique.
De même Zosime écrivait déjà : tout vient de l' unité ; tout s'y classe ; elle engendre
tout. Stéphanus expose plus loin : que Dieu a fait l'univers avec quatre éléments...
ces quatre éléments — l'air, le feu, la terre et l'eau — étant contraires entre eux,
ne peuvent se réunir, si ce n'est par l'interposition d'un corps qui possède les qualités
des deux extrêmes : ainsi le feu vif-argent se joint à l'eau par l'intermède de la terre,
c'est-à-dire de la scorie... l'eau est jointe avec le feu du vif-argent par l'air du cuivre
etc. Le feu, étant chaud et sec, engendre la chaleur de l'air et la sécheresse de la terre.
L'eau humide et froide engendre l'humidité de l'air et le froid de la terre ; la terre
froide et sèche engendre le froid de l'eau et la sécheresse du feu, etc. Réciproquement,
l'air chaud et humide engendre la chaleur du feu et l'humidité de l' eau, etc.
Des théories médicales connexes, sur le froid et le chaud, le sec et l'humide, le sang
et la bile, sont ici entremêlées et manifestent la profession de Stéphanus. Les paroles
précédentes rappellent encore celles de Platon : c'est donc de feu et de terre que Dieu dut
former l'univers ; mais il est impossible de bien unir deux corps sans un troisième,
car il faut qu'entre eux se trouve un lien qui les rapproche tous deux. Nous retrouvons
encore l'application, matérialisée suivant un sens chimique, d'une notion
de la métaphysique platonicienne ; notion qui a reparu au siècle dernier sous le nom
du médiateur plastique, interposé entre l'âme et le corps.
Stéphanus précise davantage, toujours dans un langage pythagoricien ; il montre
les relations numériques qui établissent une parenté mystique entre l'alchimie
et l'astronomie, autre ordre de conceptions non moins intéressantes dans l'histoire
de la science. Après avoir établi que chacun des quatre éléments, ayant deux qualités,
résulte de l'association de trois éléments, dont deux associés à lui-même
et qu'il conserve ; il ajoute : cela fait douze combinaisons, résultant de quatre éléments
pris trois à trois : c'est pourquoi notre art est représenté par le dodécaèdre, qui répond
aux douze signes du zodiaque. Les quatre saisons répondent aux quatre éléments, aux quatre
régions du corps humain, etc. De même les sept transformations, les sept couleurs, les sept
planètes.
Les relations établies par le démiurge, autre conception platonicienne, entre les métaux
et les planètes sont développées plus loin. Mais achevons d'exposer ce qui est relatif
à la transformation de la matière, d'après Stéphanus. Il faut dépouiller la matière
— de ses qualités — en tirer l'âme, la séparer du corps, pour arriver à la perfection...
le cuivre, est comme l'homme : il a une âme et un corps... quelle est son âme et quel est
son corps ? L'âme est la partie la plus subtile..., c'est-à-dire l'esprit tinctorial.
Le corps est la chose pesante, matérielle, terrestre et douée d'une ombre... après
une suite de traitements convenables, le cuivre devient sans ombre et meilleur que l'or...
il faut expulser l'ombre de la matière pour obtenir la nature pure et immaculée... il faut
donc dépouiller la matière, et comment la dépouiller ? Si ce n'est par le remède igné
— mercure. Et qu'est-ce que dépouiller ? Si ce n'est appauvrir, corrompre, dissoudre,
mettre à mort et enlever à celui-ci toute sa nature propre et sa grande mobilité ; afin que
l'esprit, subsistant et manifestant le principe tinctorial, soit rendu susceptible
de se combiner pour accomplir l'opération cherchée — c'est-à-dire la teinture des métaux
ou transmutation... la nature de la matière est à la fois simple et composée... elle reçoit
mille noms, et son essence est une, etc. Les éléments deviennent et se transmutent,
parce que les qualités sont contraires et non les substances. Ailleurs : il faut d'abord
diviser la matière, la noircir, puis la blanchir ; alors la coloration jaune sera stable.
Et encore : entends par le feu le mercure et le remède igné : ce mercure brûle, corrompt
et épuise les corps, etc.
Nous retrouvons la phrase de Marie la juive et le mot de Pline : le mercure, poison
de toutes choses. Ces explications demi-métaphysiques sont entremêlées dans l'auteur
par le récit d'opérations réelles, dont la signification s'aperçoit parfois
très clairement.
Ainsi, Stéphanus raconte en langage mystique le combat du cuivre et du mercure...
le cuivre est blanchi et corrompu par le mercure. Celui-ci est fixé par son union avec
le cuivre, etc... le cuivre ne teint pas, mais il reçoit la teinture, et après
qu'il l'a reçue, il teint — les autres corps. Ce qui paraît se rapporter à la fois
et à la formation des alliages métalliques de diverses nuances et à la coloration
des verres et émaux par les sels de cuivre, résultant de la dissolution préalable du métal.
L'auteur s'en réfère aussi aux préparations des égyptiens et ajoute : un seul genre
de pierre peut être fabriqué avec beaucoup de pierres de diverses espèces ; c'est ainsi
qu'on fabrique les statues, les animaux, les verres, les couleurs — émaux ou verres
colorés.
Nous touchons ici du doigt les faits positifs et les pratiques industrielles qui ont servi
de base aux théories des alchimistes. Nous voyons comment ils en ont déduit la notion
de la matière première, une et polymorphe, telle que nous la trouvons dans Platon,
dans Énée de Gaza, dans Zosime, dans Pélage, dans Stéphanus. Ils précisent leur idée,
tantôt par des comparaisons tirées de l'art des artisans, qui donnent une apparence
diverse à une matière unique ; tantôt, par des assimilations plus profondes, empruntées
aux industries chimiques de la teinture et de la fabrication du verre et des émaux.
Nous sommes donc ramenés par ces théories philosophiques sur le terrain même où nous avait
conduit l'étude pratique des métaux égyptiens, de leurs alliages et des pierres brillantes,
naturelles et artificielles, rangées à côté des métaux dans une même famille de substances.