Le mercure des philosophes
L'alchimie était une philosophie, c'est-à-dire une explication rationaliste
des métamorphoses de la matière. Nulle part, dans les procédés des premiers théoriciens
grecs qui sont venus jusqu'à nous, le miracle n'apparaît ; bien que les formules magiques
semblent avoir été mêlées aux pratiques, lors des débuts de la science, au temps de Zosime
par exemple. Mais elles semblent avoir disparu, en même temps que la théorie proprement
dite s'est développée.
Michel Psellus déclare formellement que les destructions et transformations de matière
se font par des causes naturelles, et non en vertu d'une incantation et d'une formule
secrète. À travers les explications mystiques et les symboles dont s'enveloppent
les alchimistes, nous pouvons entrevoir les théories essentielles de leur philosophie ;
lesquelles se réduisent en somme à un petit nombre d'idées claires, plausibles, et dont
certaines offrent une analogie étrange avec les conceptions de notre temps.
Tous les corps de la nature, d'après les adeptes grecs, sont formés par une même matière
fondamentale. Pour obtenir un corps déterminé, l'or par exemple, le plus parfait des métaux,
le plus précieux des biens, il faut prendre des corps analogues, qui en diffèrent seulement
par quelque qualité, et éliminer ce qui les particularise ; de façon à les réduire
à leur matière première, qui est le mercure des philosophes.
Celui-ci peut être tiré du mercure ordinaire, en lui enlevant d'abord la liquidité,
c'est-à-dire une eau, un élément fluide et mobile, qui l'empêche d'atteindre la perfection.
Il faut aussi le fixer, lui ôter sa volatilité, c'est-à-dire un air, un élément aérien
qu'il renferme ; enfin d'aucuns professent, comme le fera plus tard Geber, qu'il faut
séparer encore du mercure une terre, un élément terrestre, une scorie grossière,
qui s'oppose à sa parfaite atténuation.
On opérait de même avec le plomb, avec l'étain ; bref, on cherchait à dépouiller
chaque métal de ses propriétés individuelles. Il fallait ôter au plomb sa fusibilité,
à l'étain son cri particulier, sur lequel Geber insiste beaucoup ; le mercure enlève
en effet à l'étain son cri, dit aussi Stéphanus. La matière première de tous les métaux
étant ainsi préparée, je veux dire le mercure des philosophes, il ne restait plus
qu'à la teindre par le soufre et l'arsenic ; mots sous lesquels on confondait à la fois
les sulfures métalliques, divers corps inflammables congénères, et les matières
quintessenciées que les philosophes prétendaient en tirer.
C'est dans ce sens que les métaux ont été regardés au temps des arabes, comme composés
de soufre et de mercure. Les teintures d'or et d'argent étaient réputées avoir
au fond une même composition. Elles constituaient la pierre philosophale, ou poudre
de projection — xerion.
Telle est, je crois, la théorie que l'on peut entrevoir à travers ces symboles
et ces obscurités ; théorie en partie tirée d'expériences pratiques, en partie déduite
de notions philosophiques. En effet, la matière et ses qualités sont conçues comme
distinctes, et celles-ci sont envisagées comme des êtres particuliers, que l'on peut
ajouter ou faire disparaître.
Dans les exposés des adeptes, il règne une triple confusion entre la matière substantielle,
telle que nous la concevons aujourd'hui ; ses états, solidité, liquidité, volatilité,
envisagées comme des substances spéciales, surajoutées, et qui seraient même, d'après
les ioniens, les vrais éléments des choses ; enfin, les phénomènes ou actes manifestés
par la matière, sous leur double forme statique et dynamique, tels que la liquéfaction,
la volatilisation, la combustion, actes assimilés eux-mêmes aux éléments. Il y a donc
au fond de tout ceci certaines idées métaphysiques, auxquelles la chimie n'a jamais
été étrangère.
Au siècle dernier, un pas capital a été fait dans notre conception de la matière, par suite
de la séparation apportée entre la notion substantielle de l'existence des corps
pondérables et la notion phénoménale de leurs qualités, envisagées jusque-là
par les alchimistes comme des substances réelles.
Mais pour comprendre le passé il convient de nous reporter à des opinions antérieures
et qui paraissaient claires aux esprits cultivés, il y a un siècle à peine. Les doctrines
des alchimistes et des platoniciens à cet égard diffèrent tellement des nôtres, qu'il faut
un certain effort d'esprit pour nous replacer dans le milieu intellectuel qu'elles étaient
destinées à reproduire.
Cependant, il est incontestable qu'elles constituent un ensemble logique, et qui a
longtemps présidé aux théories scientifiques. Ces doctrines, que nous apercevons déjà
dans le pseudo-Démocrite, dans Zosime, et plus nettement encore dans leurs commentateurs,
Synésius, Olympiodore et Stéphanus, se retrouvent exposées dans les mêmes termes par Geber,
le maître des arabes, et après lui, par tous les philosophes hermétiques.
Non seulement les matériaux employés par ceux-ci dans la transmutation : le soufre,
l'argent, la tutie, la magnésie, la marcassite, etc., rappellent tout à fait ceux
du pseudo-Démocrite et de ses successeurs grecs ; mais Geber dit formellement
que l'on ne saurait réussir dans la transmutation, si l'on ne ramène les métaux
à leur matière première.
L'esprit humain s' est attaché avec obstination à ces théories, qui ont servi de support
à bien des expériences réelles. Ce fut aussi la doctrine de tout le moyen âge. Dans
les écrits attribués à Basile Valentin, écrits qui remontent au XVe siècle, l'auteur
affirme de même que l'esprit de mercure est l'origine de tous les métaux,
et nous retrouvons cette doctrine dans la Bibliothèque des philosophes chimiques
de Salmon, à la fin du XVIIe siècle.
De là cet espoir décevant de la transmutation, espoir entretenu par le vague des anciennes
connaissances ; il reposait sur l'apparence incontestable d'un cycle indéfini
de transformations, se reproduisant sans commencement ni terme, dans les opérations
chimiques. Ceci demande à être développé, si l'on veut comprendre l'origine et la portée
des idées des anciens chimistes.
Origine et portée des idées alchimiques
Je prends un minerai de fer, soit l'un de ses oxydes si répandus dans la nature ;
je le chauffe avec du charbon et du calcaire et j'obtiens le fer métallique. Mais celui-ci
à son tour, par l'action brusque du feu au contact de l'air, ou par l'action lente
des agents atmosphériques, repasse à l'état d'un oxyde, identique ou analogue
avec le générateur primitif.
Où est ici l'élément primordial, à en juger par les apparences ? Est-ce le fer,
qui disparaît si aisément ? Est-ce l'oxyde, qui existait au début et se retrouve à la fin ?
L'idée du corps élémentaire semblerait a priori convenir plutôt au dernier produit,
en tant que corrélative de la stabilité, de la résistance aux agents de toute nature.
Voilà comment l'or a paru tout d'abord le terme accompli des métamorphoses, le corps
parfait par excellence : non seulement à cause de son éclat, mais surtout
parce qu'il résiste mieux que tout autre métal aux agents chimiques.
Les corps simples, qui sont aujourd'hui l'origine certaine et la base des opérations
chimiques, ne se distinguent cependant pas à première vue des corps composés.
Entre un métal et un alliage, entre un élément combustible, tel que le soufre ou l'arsenic,
et les résines et autres corps inflammables combustibles composés, les apparences
ne sauraient établir une distinction fondamentale.
Les corps simples dans la nature ne portent pas une étiquette, s'il est permis
de s'exprimer ainsi, et les mutations chimiques ne cessent pas de s'accomplir,
à partir du moment où elles ont mis ces corps en évidence. Soumis à l'action du feu
ou des réactifs qui les ont fait apparaître, ils disparaissent à leur tour ; en donnant
naissance à de nouvelles substances, pareilles à celles qui les ont précédées.
Nous retrouvons ainsi dans les phénomènes chimiques cette rotation indéfinie
dans les transformations, loi fondamentale de la plupart des évolutions naturelles ;
tant dans l'ordre de la nature minérale que dans l'ordre de la nature vivante, tant dans
la physiologie que dans l'histoire. Nous comprenons pourquoi, aux yeux des alchimistes,
l'œuvre mystérieuse n'avait ni commencement ni fin, et pourquoi ils la symbolisaient
par le serpent annulaire, qui se mord la queue : emblème de la nature toujours une,
sous le fond mobile des apparences.
Cependant cette image de la chimie a cessé d'être vraie pour nous. Par une rare exception
dans les sciences naturelles, notre analyse est parvenue en chimie à mettre à nu l'origine
précise, indiscutable des métamorphoses : origine à partir de laquelle la synthèse sait
aujourd'hui reproduire à volonté les phénomènes et les êtres, dont elle a saisi la loi
génératrice.
Un progrès immense et inattendu a donc été accompli en chimie : car il est peu de sciences
qui puissent ainsi ressaisir leurs origines. Mais ce progrès n'a pas été réalisé
sans un long effort des générations humaines. C'est par des raisonnements subtils, fondés
sur la comparaison d'un nombre immense de phénomènes, que l'on est parvenu à établir
une semblable ligne de démarcation, aujourd'hui si tranchée pour nous, entre
les corps simples et les corps composés. Mais ni les alchimistes, ni même Stahl
ne faisaient une telle différence. Il n'y avait donc rien de chimérique, a priori du moins,
dans leurs espérances. Le rêve des alchimistes a duré jusqu'à la fin du siècle dernier,
et je ne sais s'il ne persiste pas encore dans certains esprits.
Certes il n'a jamais eu pour fondement aucune expérience positive. Les opérations réelles
que faisaient les alchimistes, nous les connaissons toutes et nous les répétons chaque jour
dans nos laboratoires ; car ils sont à cet égard nos ancêtres et nos précurseurs pratiques.
Nous opérons les mêmes fusions, les mêmes dissolutions, les mêmes associations de minerais,
et nous exécutons en outre une multitude d'autres manipulations et de métamorphoses
qu'ils ignoraient. Mais aussi nous savons de toute certitude que la transmutation
des métaux ne s'accomplit dans le cours d'aucune de ces opérations.
Jamais un opérateur moderne n'a vu l'étain, le cuivre, le plomb se changer sous ses yeux
en argent ou en or par l'action du feu, exercée par les mélanges les plus divers ;
comme Zosime et Geber s'imaginaient le réaliser. La transmutation n'a pas lieu,
même sous l'influence des forces dont nous disposons aujourd'hui, forces autrement
puissantes et subtiles que les agents connus des anciens.
Les découvertes modernes relatives aux matières explosives et à l'électricité mettent
à notre disposition des agents à la fois plus énergiques et plus profonds, qui vont bien
au delà de tout ce que les alchimistes avaient connu. Ces agents atteignent
des températures ignorées avant nous ; ils communiquent à la matière en mouvement
une activité et une force vive incomparablement plus grande que les opérations
des anciens. Ils donnent à ces mouvements une direction, une polarisation, qui permettent
d'accroître à coup sûr et dans un sens déterminé à l'avance l'intensité des forces
présidant aux métamorphoses. Par là même, nous avons obtenu à la fois cette puissance
sur la nature et cette richesse industrielle que les alchimistes avaient si longtemps
rêvées, sans jamais pouvoir y atteindre.
La chimie et la mécanique ont transformé le monde moderne. Nous métamorphosons
la matière tous les jours et de toutes manières. Mais nous avons précisé en même temps
les limites auxquelles s'arrêtent ces métamorphoses : elles n' ont jamais dépassé
jusqu'à présent nos corps simples ou éléments chimiques. Cette limite n'est pas imposée
par quelque théorie philosophique ; c'est une barrière de fait, que notre puissance
expérimentale n'a pas réussi à renverser.