Nous avons dit que pour acquérir la puissance magique il faut deux choses :
dégager la volonté de toute servitude et l'exercer à la domination.
La volonté souveraine est représentée dans nos symboles par la femme qui écrase la tête
du serpent, et par l'ange radieux qui réprime et contient le dragon sous son pied
et sous sa lance.
Déclarons ici sans détours que le grand agent magique, le double courant de lumière,
le feu vivant et austral de la terre, a été figuré par le serpent à tête de taureau,
de bouc ou de chien, dans les anciennes théogonies. C'est le double serpent du caducée,
c'est l'ancien serpent de la Genèse ; mais c'est aussi le serpent d'airain de Moïse,
entrelacé autour du tau, c'est-à-dire du lingam générateur ; c'est aussi le bouc du sabbat
et le Baphomet des templiers ; c'est l'Hylé des gnostiques ; c'est la double queue
du serpent qui forme les jambes du coq solaire des Abraxas ; c'est enfin le diable
de M. Eudes de Mirville, et c'est réellement la force aveugle que les âmes ont à vaincre
pour s'affranchir des chaînes de la terre ; car, si leur volonté ne les détache pas
de cette aimantation fatale, elles seront absorbées dans le courant par la force
qui les a produites, et retourneront au feu central et éternel.
Toute l'œuvre magique consiste dons à se dégager des replis de l'ancien serpent,
puis à lui mettre le pied sur la tête et à le conduire où l'on voudra.
Nous avons déjà dit que le diable n'est pas une personne. C'est une force dévoyée,
comme son nom l'indique d'ailleurs. Un courant odique ou magnétique, formé par une chaîne
de volontés perverses, constitue ce mauvais esprit, nouvelle allégorie de l'entraînement
des êtres bassement instinctifs par les forces aveugles que peuvent mettre en mouvement
la mauvaise volonté et l'erreur.
Le médium naturel, c'est donc le serpent, toujours actif et séducteur, des volontés
paresseuses, auquel il faut toujours résister en le domptant.
Un mage amoureux, un mage gourmand, un mage en colère, un mage paresseux sont
des monstruosités impossibles. Le mage pense et veut ; il n'aime rien avec désir,
il ne repousse rien avec passion : le mot passion représente un état passif, et le mage
est toujours actif et victorieux. Le plus difficile dans les hautes sciences,
c'est d'en arriver à cette réalisation ; aussi, quand le mage s'est créé lui-même,
le grand œuvre est-il accompli, du moins dans son instrument et dans sa cause.
Le grand agent ou médiateur naturel de la toute-puissance humaine ne peut être asservi
et dirigé que par un médiateur extra naturel, qui est une volonté affranchie. Archimède
demandait un point d'appui hors du monde pour soulever le monde. Le point d'appui du mage,
c'est la pierre cubique intellectuelle, la pierre philosophale d'Azoth, c'est-à-dire
le dogme de l'absolue raison et des harmonies universelles par la sympathie des contraires.
Vouloir bien, vouloir longtemps, vouloir toujours, mais ne jamais rien convoiter,
tel est le secret de la force ; et c'est cet arcane magique que le Tasse met en action
dans la personne des deux chevaliers qui viennent délivrer Renaud et détruire
les enchantements d'Armide. Ils résistent aussi bien aux nymphes les plus charmantes
qu'aux animaux féroces les plus terribles ; ils restent sans désirs et sans crainte,
et ils arrivent à leur but.
Il résulte de ceci qu'un vrai magicien est plus redoutable qu'il ne peut être aimable.
Je n'en disconviens pas, et, tout en reconnaissant combien sont douces les séductions
de la vie, tout en rendant justice au génie gracieux d'Anacréon et à toute l'efflorescence
juvénile de la poésie des amours, j'invite sérieusement les estimables amis du plaisir
à ne considérer les hautes sciences que comme un objet de curiosité, mais à ne s'approcher
jamais du trépied magique : les grandes œuvres de la science sont mortelles à la volupté.
L'homme qui s'est délivré de la chaîne des instincts s'apercevra d'abord
de sa toute-puissance par la soumission des animaux.
Rarement un homme a quelque chose à craindre d'un animal dont il n'a pas peur.
Beaucoup de personnes diront qu'il est difficile et même impossible d'arriver
à une résolution pareille, que la force de volonté et l'énergie de caractère sont des dons
de la nature, etc. Je n'en disconviens pas, mais je reconnais aussi que l'habitude
peut refaire la nature ; la volonté peut être perfectionnée par l'éducation, et,
comme je l'ai dit, tout le cérémonial magique, semblable en cela au cérémonial religieux,
n'a pour but que d'éprouver, d'exercer et d'habituer ainsi la volonté à la persévérance
et à la force. Plus les pratiques sont difficiles et assujettissantes, plus elles ont
d'effet : on doit maintenant le comprendre.
S'il a été jusqu'à présent impossible de diriger les phénomènes du magnétisme,
c'est qu'il ne s'est pas encore trouvé de magnétiseur initié et véritablement affranchi.
Qui peut en effet se flatter de l'être ? Et n'avons-nous pas toujours à faire de nouveaux
efforts sur nous-mêmes ? Il est toutefois certain que la nature obéira au signe
et à la parole de celui qui se sentira assez fort pour ne pas douter. Je dis que la nature
obéira, je ne dis pas qu'elle se démentira ou qu'elle troublera l'ordre de ses possibilités.
Les guérisons des maladies nerveuses par une parole, un souffle ou un contact ;
les résurrections dans certains cas ; la résistance aux volontés mauvaises
capable de désarmer et de renverser des meurtriers ; la faculté même de se rendre invisible
en troublant la vue de ceux auxquels il est important d'échapper : tout cela est un effet
naturel de la projection ou du retrait de la lumière astrale.
Le magiste magnétiseur doit commander au médium naturel, et par conséquent au corps astral
qui fait communiquer notre âme avec nos organes ; il peut dire au corps matériel :
« Dormez ! » et au corps sidéral : « Rêvez ! » Alors les choses visibles changent d'aspect,
comme dans les visions du haschich. Cagliostro possédait, dit-on, cette puissance,
et en aidait l'action par des fumigations et des parfums ; mais la vraie puissance
magnétique doit se passer de ces auxiliaires plus ou moins vénéneux pour la raison
et nuisibles à la santé. M. Ragon, dans son savant ouvrage sur la maçonnerie occulte,
donne la recette d'une série de médicaments propres à exalter le somnambulisme.
C'est une connaissance qui n'est sans doute pas à rejeter, mais dont les magistes prudents
doivent bien se garder de faire usage.
La lumière astrale se projette par le regard, par la voix, par les pouces et la paume
des mains. La musique est un puissant auxiliaire de la voix, et de là est venu le mot
d'enchantement. Nul instrument de musique n'est plus enchanteur que la voix humaine,
mais les sons lointains du violon ou de l'harmonica peuvent en augmenter la puissance.
On prépare ainsi le sujet qu'on veut soumettre ; puis, quand il est à demi assoupi
et comme enveloppé de ce charme, on étend la main vers lui et on lui commande de dormir
ou de voir, et il obéit malgré lui. S'il résistait, il faudrait, en le regardant fixement,
poser un pouce sur son front entre les yeux, et l'autre pouce sur sa poitrine,
en le touchant légèrement d'un seul et rapide contact ; puis aspirer lentement,
respirer doucement d'un souffle chaud, et lui répéter à voix basse : « Dormez » ou « Voyez ».