La science se conserve par le silence et se perpétue par l'initiation. La loi
du silence n'est donc absolue et inviolable que relativement à la multitude non initiée.
La science ne peut se transmettre que par la parole. Les sages doivent donc quelquefois
parler.
Oui, les sages doivent parler, non pas pour dire, mais pour amener les autres à trouver.
N'y va pas, fais venir, c'était la devise de Rabelais, qui, possédant toutes les sciences
de son temps, ne pouvait ignorer la magie.
Nous avons donc à révéler ici les mystères de l'initiation.
La destinée de l'homme est, comme nous l'avons dit, de se faire ou de se créer lui-même ;
il est et sera le fils de ses œuvres pour le temps et pour l'éternité.
Tous les hommes sont appelés à concourir ; mais le nombre des élus, c'est-à-dire de ceux
qui réussissent, est toujours petit ; en d'autres termes, les hommes désireux d'être
quelque chose sont en grand nombre, et les hommes d'élite sont toujours rares.
Or, le gouvernement du monde appartient de droit aux hommes d'élite, et quand un mécanisme
ou une usurpation quelconque empêche qu'il ne leur appartienne de fait, il s'opère
un cataclysme politique ou social.
Les hommes qui sont maîtres d'eux-mêmes se rendent facilement maîtres des autres ;
mais ils peuvent mutuellement se faire obstacle s'ils ne reconnaissent pas les lois
d'une discipline et d'une hiérarchie universelle.
Avant qu'il y ait quelque chose qui nous plaise ou qui nous déplaise, il y a une vérité,
c'est-à-dire une raison, et c'est par cette raison que nos actions doivent être réglées
plutôt que par notre propre plaisir, si nous voulons créer en nous l'intelligence,
qui est la raison d'être de l'immortalité, et la justice, qui en est la loi.
L'homme vraiment homme ne peut vouloir que ce qu'il doit raisonnablement et justement
faire ; aussi impose-t-il le silence aux convoitises et à la crainte, pour n'écouter
que la raison.
Un pareil homme est un roi naturel et un prêtre spontané pour les multitudes errantes.
C'est pour cela que l'objet des initiations antiques s'appelait indifféremment art
sacerdotal et art royal.
Les anciennes associations magiques étaient des séminaires de prêtres et de rois,
et l'on ne parvenait à y être admis que par des œuvres vraiment sacerdotales et royales,
c'est-à-dire en se mettant au-dessus de toutes les faiblesses de la nature.
Que faisait, en effet, le récipiendaire dans les anciennes initiations ? Il abandonnait
entièrement sa vie et sa liberté aux maîtres des temples de Thèbes ou de Memphis ;
il s'avançait résolument à travers des épouvantes sans nombre qui pouvaient lui faire
supposer un attentat prémédité contre lui-même ; il traversait les bûchers, passait
à la nage les torrents d'eau noire et bouillante, se suspendait à des bascules inconnues,
sur des précipices sans fond... N'était-ce pas là de l'obéissance aveugle dans toute
la force du terme ? Abjurer momentanément sa liberté pour parvenir à une émancipation,
n'est-ce pas l'exercice le plus parfait de la liberté ? Or, voilà ce que doivent faire
et ce qu'ont toujours fait ceux qui aspirent au sanctum regnum de la toute-puissance
magique. Les disciples de Pythagore se condamnaient à un silence rigoureux de plusieurs
années ; les sectateurs même d'Épicure ne comprenaient la souveraineté du plaisir
que par la sobriété acquise et la tempérance calculée. La vie est une guerre où il faut
faire ses preuves pour monter en grade : la force ne se donne pas ; il faut la prendre.
L'initiation par la lutte et par les épreuves est donc indispensable pour arriver
à la science pratique de la magie. Nous avons déjà dit comment on peut triompher
des quatre formes élémentaires ; nous n'y reviendrons pas.