Le grand œuvre, en magie pratique, après l'éducation de la volonté et la création
personnelle du mage, c'est la formation de la chaîne magnétique, et ce secret est
véritablement celui du sacerdoce et de la royauté.
Former la chaîne magnétique, c'est faire naître un courant d'idées qui produise la foi
et qui entraîne un grand nombre de volontés dans un cercle donné de manifestations
par les actes. Une chaîne bien formée est comme un tourbillon qui entraîne et absorbe tout.
On peut établir la chaîne de trois manières : par les signes, par la parole
et par le contact. On établit la chaîne par les signes en faisant adopter un signe
par l'opinion comme représentant une force. C'est ainsi que tous les chrétiens communiquent
ensemble par le signe de la croix, les maçons par l'équerre sous le Soleil, les magistes
par celui du microcosme qui se fait avec les cinq doigts étendus, etc.
Les signes une fois reçus et propagés, acquièrent de la force par eux-mêmes.
La chaîne magique par la parole était représentée, chez les Anciens, par ces chaînes d'or
qui sortent de la bouche d'Hermès. Rien n'égale l'électricité de l'éloquence. La parole
crée l'intelligence la plus haute au sein des masses les plus grossièrement composées.
Ceux mêmes qui sont trop loin pour entendre comprennent par commotion et sont entraînés
comme la foule. Il suffit souvent d'un mot qui court pour renverser une puissance.
La troisième manière d'établir la chaîne magique, c'est par le contact. Entre personnes
qui se voient souvent, la tête du courant se révèle bientôt, et la plus forte volonté
ne tarde pas à absorber les autres ; le contact direct et positif de la main à la main
complète l'harmonie des dispositions, et c'est pour cela que c'est une marque de sympathie
et d'intimité. Les enfants, qui sont guidés instinctivement par la nature, font la chaîne
magnétique soit en jouant aux barres, soit en jouant en rond. Alors la gaieté circule
et le rire s'épanouit. Les tables rondes sont plus favorables aussi aux joyeux banquets
que celles de toute autre forme. La grande ronde du sabbat qui terminait les réunions
mystérieuses des adeptes du Moyen Âge était une chaîne magique qui les unissait tous
dans les mêmes volontés et dans les mêmes œuvres ; ils la formaient en se plaçant dos à dos
et en se tenant par les mains, le visage en dehors du cercle, à l'imitation de ces antiques
danses sacrées dont on retrouve encore des images sur les bas-reliefs des anciens temples.
Les fourrures électriques de lynx, de panthère et même de chat domestique, étaient,
à l'imitation des anciennes bacchanales, attachées à leurs vêtements.
Un des pouvoirs les plus étranges de l'imagination humaine, c'est celui de la réalisation
des désirs de la volonté, ou même de ses appréhensions et de ses craintes. On croit
aisément ce qu'on craint ou ce qu'on désire, dit le proverbe, et l'on a raison, puisque
le désir et la crainte donnent à l'imagination une puissance réalisatrice dont les effets
sont incalculables.
L'imprimerie est un admirable instrument pour former la chaîne magique par l'extension
de la parole. En effet, pas un livre n'est perdu : les écrits vont toujours où ils doivent
aller, et les aspirations de la pensée attirent la parole. Nous l'avons éprouvé cent fois
pendant le cours de notre initiation magique : les livres les plus rares s'offraient
toujours à nous sans recherche de notre part dès qu'ils nous devenaient indispensables.
C'est ainsi que nous avons retrouvé intacte cette science universelle que bien des érudits
ont crues ensevelie sous plusieurs cataclysmes successifs ; c'est ainsi que nous sommes
entré dans la grande chaîne magique qui commence à Hermès ou à Hénoch pour ne plus finir
qu'avec le monde. Alors nous avons pu évoquer et nous rendre présents les esprits
d'Apollonius, de Plotin, de Synésius, de Paracelse, de Cardan, de Cornélius Agrippa,
et de tant d'autres moins connus ou plus connus, mais trop religieusement célèbres
pour qu'on les nomme à la légère. Nous continuerons leur grand œuvre, que d'autres
reprendront après nous. Mais à qui sera-t-il donné de l'achever ?