Les transmutations et les métamorphoses ont toujours été, dans l'opinion du vulgaire,
l'essence même de la magie. Or, le vulgaire qui se fait l'écho de l'opinion, reine du monde,
n'a jamais ni parfaitement raison ni entièrement tort.
La magie change réellement la nature des choses, ou plutôt modifie à son gré
leurs apparences, suivant la force de volonté de l'opérateur et la fascination des adeptes
aspirants. La parole crée sa forme, et, quand un personnage réputé infaillible a nommé
une chose d'un nom quelconque, il transforme réellement cette chose en la substance
signifiée par le nom qu'il lui donne. Le chef-d'œuvre de la parole et de la foi,
en ce genre, c'est la transmutation réelle d'une substance dont les apparences ne changent
pas.
Les fascinations de l'amour, qui résultent de la magie universelle de la nature,
ne sont-elles pas véritablement prodigieuses et ne transforment-elle pas réellement
les personnes et les choses ? L'amour est un rêve d'enchantements qui transfigure le monde :
tout devient musique et parfums, tout devient ivresse et bonheur. L'être aimé est beau,
il est bon, il est sublime, il est infaillible, il est resplendissant, rayonne la santé
et le bien-être... et, quand le rêve se dissipe, on croit tomber des nues ; on regarde
avec dégoût la sorcière immonde qui a pris la place de la belle Mélusine, le Thersite
qu'on prenait pour Achille ou pour Nérée. Que ne ferait-on pas croire à la personne
dont on est aimé ? Mais aussi quelle raison et quelle justice peut-on faire comprendre
à celle qui ne nous aime plus ? L'amour commence par être magicien, il finit par être
sorcier. Après avoir créé les mensonges du ciel sur la terre, il y réalise ceux de l'enfer ;
sa haine est aussi absurde que son enthousiasme, parce qu'il est passionnel, c'est-à-dire
soumis à des influences fatales pour lui. C'est pour cela que les sages l'ont proscrit
en le déclarant ennemi de la raison. Les sages étaient-ils à envier ou à plaindre
lorsqu'ils condamnaient ainsi sans l'avoir entendu, sans doute, le plus séduisant
des coupables ? Tout ce qu'on peut dire, c'est que, lorsqu'ils parlaient ainsi,
ils n'avaient pas encore aimé ou n'aimaient plus.
Les choses sont pour nous ce que notre Verbe intérieur les fait être. Se croire heureux,
c'est être heureux ; ce qu'on estime devient précieux en proportion de l'estime même :
voilà comment on peut dire que la magie change la nature des choses. Les Métamorphoses
d'Ovide sont vraies, mais elles sont allégoriques comme l'âne d'or du bon Apulée.
La vie des êtres est une transformation progressive dont on peut déterminer, renouveler,
conserver plus longtemps ou détruire plus tôt les formes. Si l'idée de la métempsycose
était vraie, ne pourrait-on pas dire que la débauche figurée par Circé change réellement
et matériellement les hommes en pourceaux, car les vices dans cette hypothèse auraient
pour châtiment la rechute dans les formes animales qui leur sont correspondantes ?
Or, la métempsycose, qui a été souvent mal comprise, a un côté parfaitement vrai :
les formes animales communiquent leurs empreintes sympathiques au corps astral de l'homme,
et se reflètent bientôt sur ses traits, suivant la force de ses habitudes. L'homme
d'une douceur intelligente et passive prend les allures et la physionomie inerte
d'un mouton ; mais, dans le somnambulisme, ce n'est plus un homme à physionomie moutonne,
c'est un mouton qu'on aperçoit, comme l'a mille fois expérimenté l'extatique et savant
Swedenborg. Ce mystère est exprimé dans le livre kabbalistique du voyant Daniel
par la légende de Nabuchodonosor changé en bête, qu'on a eu le tort de prendre
pour une histoire réelle comme il est arrivé de presque toutes les allégories magiques.
Ainsi, on peut réellement changer les hommes en animaux et les animaux en hommes ;
on peut métamorphoser les plantes et en changer la vertu ; on peut donner aux minéraux
des propriétés idéales : il ne s'agit que de vouloir.
On peut également, à volonté, se rendre visible ou invisible, et nous expliquerons ici
les mystères de l'anneau de Gygès.
Éloignons d'abord de l'esprit de nos lecteurs toute supposition de l'absurde, c'est-à-dire
un effet sans cause ou contradictoire à sa cause. Pour se rendre invisible, de trois choses
l'une est nécessaire : ou interposer un milieu opaque quelconque entre la lumière
et notre corps, ou entre notre corps et les yeux des assistants, ou fasciner les yeux
des assistants de telle manière qu'ils ne puissent faire usage de leur vue. Or,
de ces trois manières de se rendre invisible, la troisième seulement est magique.
N'avons-nous pas remarqué souvent que, sous l'empire d'une forte préoccupation,
nous regardons sans voir, et que nous allons nous heurter contre des objets qui étaient
devant nos yeux ? « Faites qu'en voyant ils ne voient pas », a dit le grand initiateur ;
et l'histoire de ce grand maître nous apprend qu'un jour, se voyant sur le point d'être
lapidé dans le temple, il se rendit invisible et sortit.
Les seuls auteurs qui aient parlé sérieusement de l'anneau de Gygès sont Jamblique,
Porphyre et Pierre d'Apono.
Ce qu'ils en disent est évidemment allégorique, et la figure qu'ils en donnent,
ou qu'on peut en faire d'après leur description, prouve que par l'anneau de Gygès
ils n'entendent et ne désignent autre chose que le grand arcane magique.
L'une de ces figures représente le cycle du mouvement universel harmonique et équilibré
dans l'être impérissable ; l'autre, qui doit être fait de l'amalgame des sept métaux,
mérite une description particulière.
Il doit avoir un double chaton et deux pierres précieuses, une topaze constellée au signe
du Soleil, et une émeraude au signe de la Lune ; intérieurement, il doit porter
les caractères occultes des planètes et extérieurement leurs signes connus, répétés
deux fois en opposition kabbalistique les uns avec les autres, c'est-à-dire cinq à droite
et cinq à gauche, les signes du Soleil et de la Lune résumant les quatre intelligences
diverses des sept planètes. Cette configuration n'est autre chose qu'un pentacle exprimant
tous les mystères du dogme magique, et le sens symbolique de l'anneau, c'est que,
pour exercer la toute-puissance dont la fascination oculaire est une des preuves les plus
difficiles à donner, il faut posséder toute la science et savoir en faire usage.
La fascination s'opère par le magnétisme. Le magiste ordonne intérieurement
à toute une assemblée de ne point le voir, et l'assemblée ne le voit pas. Il entre ainsi
par des portes gardées ; il sort des prisons devant ses geôliers stupéfaits. On éprouve
alors une sorte d'engourdissement étrange et l'on se rappelle avoir vu le magiste
comme en rêve, mais seulement après qu'il est passé. Le secret d'invisibilité est donc tout
entier dans un pouvoir qu'on pourrait définir : celui de détourner ou paralyser l'attention,
en sorte que la lumière arrive à l'organe visuel sans exciter le regard de l'âme.
Pour exercer cette puissance, il faut avoir une volonté habituée aux actes énergiques
et soudains, une grande présence d'esprit, et une non moins grande habileté à faire naître
des distractions dans la foule.
La personne qui veut être vue se fait toujours remarquer, et celle qui veut rester
inaperçue s'efface et disparaît. La volonté est le véritable anneau de Gygès ; c'est aussi
la baguette des transmutations, et c'est en se formulant nettement et fortement
qu'elle crée le Verbe magique. Les paroles toutes puissantes des enchantements sont celles
qui expriment ce pouvoir créateur des formes. Le tétragramme, qui est le mot suprême
de la magie signifie : « Il est ce qu'il sera » ; et, si on l'applique à quelque
transformation que ce soit avec une pleine intelligence, il renouvellera et modifiera
toutes choses, en dépit même de l'évidence et du sens commun.