Nous avons dit dans notre Dogme ce que nous pensons des envoûtements, et combien
cette puissance nous paraît dangereuse et réelle. Le vrai magiste envoûte sans cérémonie
et par sa seule réprobation ceux qu'il réprouve et qu'il croit nécessaire de punir ;
il envoûte même par son pardon ceux qui lui font du mal, et jamais les ennemis des initiés
ne portent loin l'impunité de leurs injustices. Nous avons constaté par nous-même
de nombreux exemples de cette loi fatale.
Les mages condamnent à la manière des médecins habiles, et c'est pourquoi on n'appelle pas
de leurs sentences lorsqu'ils ont prononcé un arrêt contre un coupable. Ils n'ont
ni cérémonies, ni invocations à faire ; ils doivent seulement s'abstenir de manger
à la même table que le condamné, et, s'ils sont forcés de s'y asseoir, ils ne doivent
ni accepter de lui ni lui offrir le sel.
Une menace est un envoûtement réel, parce qu'elle agit vivement sur l'imagination, surtout
si cette imagination accepte facilement la croyance d'un pouvoir occulte et illimité.
La terrible menace de l'enfer, cet envoûtement de l'humanité pendant plusieurs siècles,
a créé plus de cauchemars, plus de maladies sans nom, plus de folies furieuses,
que tous les vices et tous les excès réunis. C'est ce que figuraient les artistes
hermétiques du Moyen Âge par les monstres incroyables et inouïs qu'ils incrustaient
au portail de leurs basiliques.
Mais l'envoûtement par la menace produit un effet absolument contraire aux intentions
de l'opérateur, quand la menace est évidemment vaine, quand elle révolte la fierté légitime
de celui qui est menacé, et provoque par conséquent sa résistance, enfin quand elle est
ridicule à force d'être atroce.
Ce sont les sectateurs de l'enfer qui ont discrédité le ciel. Dites à un homme raisonnable
que l'équilibre est la loi du mouvement et de la vie et que l'équilibre moral, la liberté,
repose sur une distinction éternelle et immuable entre le vrai et le faux, entre le bien
et le mal ; dites-lui que, doué d'une volonté libre, il doit se faire place par ses œuvres
dans l'empire de la vérité et du bien, ou retomber éternellement, comme le rocher
de Sisyphe dans le chaos du mensonge et du mal : il comprendra ce dogme, et si vous appelez
la vérité et le bien ciel, le mensonge et le mal enfer, il croira à votre ciel
et à votre enfer, au-dessus desquels l'idéal divin reste calme, parfait et inaccessible
à la colère comme à l'offense, parce qu'il comprendra que, si l'enfer en principe
est éternel comme la liberté, il ne saurait être en fait qu'un tourment passager
pour les âmes, puisque c'est une expiation, et que l'idée d'expiation suppose nécessairement
celle de réparation et de destruction du mal.
Ceci dit, non pas dans des intentions dogmatiques qui ne sauraient être de notre ressort,
mais pour indiquer le remède moral et raisonnable à l'envoûtement des consciences
par les terreurs de l'autre vie, parlons des moyens de se soustraire aux influences
funestes de la colère humaine.
Le premier de tous, c'est d'être raisonnable et juste, et de ne jamais donner de prise
ni de raison à la colère. Une colère légitime est fort à craindre. C'est pourquoi
hâtez-vous de reconnaître et d'expier vos torts. Si la colère persiste après cela,
elle procède certainement d'un vice : cherchez à savoir quel est ce vice, et unissez-vous
fortement aux courants magnétiques de la vertu contraire. L'envoûtement alors n'aura plus
de pouvoir sur vous.
Faites laver avec soin avant de les donner ou brûlez les linges et les vêtements
qui ont été à votre usage ; ne faites jamais usage d'un vêtement qui a servi à un inconnu
sans avoir purifié ce vêtement par l'eau, par le soufre et par les aromates,
tels que le camphre, l'encens, l'ambre, etc.
Un grand moyen de résister à l'envoûtement, c'est de ne le pas craindre : l'envoûtement
agit à la manière des maladies contagieuses. En temps de peste, ceux qui ont peur
sont frappés les premiers. Le moyen de ne pas craindre le mal, c'est de ne pas s'en occuper,
et je conseille avec un grand désintéressement, puisque c'est dans un livre de magie
dont je suis l'auteur que je place un pareil conseil, je conseille fortement aux personnes
nerveuses, faibles, crédules, hystériques, superstitieuses, dévotes, sottes, sans énergie,
sans volonté, de ne jamais ouvrir un livre de magie, de fermer celui-ci si elles l'ont
ouvert, de ne pas écouter ceux qui parlent des sciences occultes, de s'en moquer,
de n'y jamais croire et de boire frais, comme le disait le grand magicien pantagruéliste,
l'excellent curé de Meudon.
Pour ce qui est des sages — et il est temps de nous occuper d'eux après avoir fait la part
des fous — pour ce qui est donc des sages, ils n'ont guère d'autres maléfices à craindre
que ceux de la fortune ; mais comme ils sont prêtres et médecins, ils peuvent être appelés
à guérir des maléfices.
Les vœux des parents engageant l'avenir de leurs enfants sont des envoûtements
qu'on ne saurait trop condamner : les enfants voués au blanc, par exemple, ne prospèrent
presque jamais ; ceux qu'on vouait autrefois au célibat tombaient ordinairement
dans la débauche, ou tournaient au désespoir et à la folie. Il n'est pas permis à l'homme
de violenter la destinée, encore moins d'imposer des entraves au légitime usage
de la liberté.