CHAPITRE VII
4. remarques
Notre intention n'est pas, dans ces courtes observations, de faire un commentaire
du Sepher Jesirah. Ce commentaire, pour avoir quelque valeur, ne peut être basé que sur
le texte hébraïque dont la langue conservant encore sa triple signification permet seule
de rendre tout entière la pensée de l'auteur. Du reste les maîtres les plus éminents
en occultisme, Guillaume Postel et l'Alchimiste Abraham, ont fait, en latin,
des commentaires excellents auxquels nous renvoyons le lecteur désireux d'approfondir
ces questions.
Nous voulons borner notre ambition à éclaircir de notre mieux les passages trop obscurs,
par des notes et par la traduction de deux ouvrages kabbalisques trop peu connus :
Les cinquante portes de l'Intelligence et Les trente-deux voies de la Sagesse.
D'une façon générale on pourrait appeler le Sepher Jesirah le livre de la création
kabbalistique plutôt que le livre kabbalistique de la création. C'est en effet sur le nom
mystérieux IEVE (
) que le livre tout entier repose, et la création du monde par
LUI-LES-DIEUX se borne à la création toute kabbalistique des nombres et des lettres. Par là
l'auteur du Sepher proclame, dès le début, la méthode caractéristique des Sciences
Occultes : l'Analogie.
La forme que l'artiste donne à son œuvre exprime exactement la grandeur de l'idée
productrice, il existe un rapport mathématique entre la forme visible et l'idée invisible
qui lui a donné naissance, entre la réunion des lettres formant un mot et l'idée que ce mot
représente ; aussi créer des mots c'est créer des idées et l'on comprend pourquoi le Sepher
Jesirah se borne, pour raconter la création d'un monde, à développer la création
des lettres hébraïques qui représente des idées et des lois.
Le Zohar est une espèce de lumière, le Sepher Jesirah une échelle de vérités. Là
s'expliquent les trente-deux signes absolus de la parole, les nombres et les lettres ;
chaque lettre reproduit un nombre, une idée et une forme, en sorte que les mathématiques
s'appliquent aux idées et aux formes non moins rigoureusement qu'aux nombres,
par une proportion exacte et une correspondance parfaite.
Par la science du Sepher Jesirah l'esprit humain est fixé dans la vérité et dans la raison
et peut se rendre compte des progrès possibles de l'intelligence par les évolutions
des nombres. Le Zohar représente donc la Vérité absolue et le Sepher Jesirah donne
les moyens de la saisir, de se l'approprier et d'en faire usage. Éliphas Lévi, Histoire
de la Magie.
La loi générale qui va donner naissance au monde une fois créée sous le nom de IEVE,
nous allons la voir se développer dans l'Univers à travers les dix Sephiroth
ou Numérations.
Qu'expriment donc ces dix Sephiroth ? Peu de termes ont donné naissance à plus
de commentaires ; d'après les racines hébraïques de ce mot, je crois qu'on pourrait
exprimer l'idée qu'il renferme, par la définition suivante : point d'arrêt d'un mouvement
cyclique. Les dix Sephiroth ne seraient alors que dix conceptions à degrés différents
d'une seule et même chose que les Kabbalistes désignent sous le nom d'En Soph, l'ineffable,
qui représente l'essence divine dans sa plus grande abstraction et qui est désignée dans
le nom IEVE par la première lettre droite I (
) (
).
Le Sepher nous montre l'application de ces idées en se servant du même mot (IEV) (
)
combiné de façons différentes pour nous indiquer les six derniers Sephiroth (chap. II).
M. Franck, interprétant les Kabbalistes, dit aussi : Quoique tous également nécessaires,
les attributs et les distinctions que les Sephiroth expriment ne peuvent pas nous faire
comprendre la nature divine de la même hauteur ; mais ils nous la représentent sous divers
aspects que dans le langage des Kabbalistes on appelle des visages ou des personnes.
Mais c'est Kircher qui va nous éclairer tout à fait en nous montrant dans une seule phrase
l'origine des travaux modernes sur l'unité de la force répandue dans l'Univers, travaux
poursuivis avec tant de fruits par Louis Lucas ; écoutons notre auteur :
C'est pourquoi toutes les Sephiroth ou Nombres sont une seule et même force modifiée
différemment suivant les milieux qu'elle traverse.
Bientôt la substance divine va, par de nouvelles modifications, donner naissance
à des conceptions encore inconnues manifestées par les vingt-deux lettres. Ici les grandes
lois qui régissent la nature vont apparaître une à une dans les applications analogiques
qu'emploie l'auteur du Sepher en parlant de l'Univers, de l'année et de l'homme.
La première distinction apparaît dans la division ternaire des lettres qui se partagent
en mères, doubles (exprimant deux sons, l'un positif, fort, et l'autre négatif, doux)
et simples (n'exprimant qu'un son).
Cette idée de la Trinité se retrouve partout dans le Sepher. Elle est surtout bien
développée dans le chapitre III où l'on montre sa constitution : un positif (
) S le Feu ;
un négatif, l'Eau (
) M ; et enfin un neutre, l'Air A (
), intermédiaire entre les deux
et résultant de leur action réciproque.
Considérons chaque Trinité comme une seule personne et nous allons voir apparaître
une Trinité positive, une Trinité négative et l'Unité qui les accorde dans le Septénaire
comme le dit le texte :
Sept parties sont constituées par deux Ternaires au milieu desquels se tient l'unité.
De même le duodénaire est formé de quatre ternaires opposés deux à deux.
Dans ces quelques chiffres sont cependant contenues toutes les lois que la Science occulte
considère comme les lois primordiales, les pourquoi de la Nature.
Et cela est si vrai que l'auteur termine son livre en synthétisant dans une seule phrase
les lois qu'il a analysées précédemment.
À côté de cette évolution, partie de la Divinité pour se répandre à travers la création,
dont l'idée est, en somme, assez claire, apparaissent, de place en place, des passages
obscurs dont le sens se rapporte aux pratiques divinatoires, et par suite occultes,
du sanctuaire.
Quelques lettres de l'alphabet suffisent pour exprimer un nombre incalculable d'idées
et cela par leur simple combinaison. Ainsi voici trois lettres l'N, l'M et l'O qui vont
exprimer une idée entièrement différente suivant qu'on les écrira NOM ou MON. C'est
à ces combinaisons des lettres et par suite des nombres et des idées que se rapportent
les deux cent trente et une portes de la fin du chapitre II et les maisons du chapitre IV.
Les deux cent trente et une portes se rattachent à la pratique d'une table appelée Ziruph
en Kabbale et indiquant tous les mots que peuvent former les vingt-deux lettres,
substituées les unes aux autres. Mais, dans le cas qui nous occupe, voici l'explication
de Guillaume Postel :
Multipliez les vingt-deux lettres par les onze nombres (les dix Sephiroth + l'ineffable),
vous obtiendrez deux cent quarante-deux desquels vous retrancherez les nombres pour n'avoir
plus que les portes occultes, ce qui vous donnera 242 - 11 = 231 portes.
La table des substitutions sert à remplacer la première lettre de l'alphabet par
la dernière, la deuxième par l'avant-dernière et ainsi de suite.
Prenons un exemple du français, l'alphabet :
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z deviendra :
Z Y X W V U T S R Q P O N M L K J I H G F E D C B A,
si bien que pour écrire ART on écrira en lisant l'alphabet placé au-dessous ZIG.
Cette méthode combinée avec la suivante est d'un grand secours pour l'usage pratique
de la Rota de Guillaume Postel.
Le deuxième passage (fin du chapitre IV) se rapporte au nombre de combinaisons que peuvent
former un certain nombre de lettres ; ainsi deux lettres ne peuvent former que deux
combinaisons, trois peuvent en former six.
Exemple :
1. A B C
2. A C B
3. B A C
4. B C A
5. C A B
6. C B A
et ainsi de suite d'après une loi mathématique. Comme on peut le voir, le Sepher Jesirah
est déductif, il part de l'idée de Dieu pour descendre dans les phénomènes naturels.
Les deux livres dont il me reste à parler sont établis l'un d'après le système du Sepher
Jesirah, c'est celui intitulé : Les trente-deux voies de la Sagesse. L'autre est inductif,
il part de la Nature pour remonter à l'idée de Dieu, et présente un système d'évolution
remarquable en cela qu'il offre une analogie digne d'intérêt avec les idées modernes
et les données de la Théosophie. Je veux parler des Cinquante portes de l'intelligence.
D'après les Kabbalistes, chacun de ces deux systèmes procède d'une des premières Sephiroth.
Les trente-deux voies de la Sagesse dérivent de Chochmah et Les cinquante portes
de l'Intelligence de Binah, comme l'enseigne Kircher.
De même que les trente-deux voies de la Sagesse, émanées de la Sagesse, se répandent
dans le cercle des choses créées, de même de Binah, c'est-à-dire de l'Intelligence
que nous avons vu être l'Esprit saint, s'ouvrent cinquante portes qui conduisent aux dites
voies ; leur but est de conduire à l'usage pratique des trente-deux voies de la Sagesse
et de la Puissance.
On les appelle Portes parce que personne ne peut, d'après les cabalistes, parvenir
à une notion parfaite des voies susdites s'il n'est d'abord entré par ces Portes.