pratique de la matière du Grand-Œuvre, les deux voies – l'or et l'argent
leur purification – la fontaine des Philosophes – Bain du roi et de la reine
Dissolution de l'or et de l'argent – le petit magistère et le Grand-Œuvre
Dans le chapitre précédent nous avons vu que les alchimistes prenaient le Soufre,
le Mercure et le Sel extraits des métaux comme matière de la Pierre. Mais ici ils pouvaient
employer plusieurs méthodes qui toutes les conduisaient au même but, c'est ainsi que
certains alchimistes prétendaient tirer la matière de l'étain, du plomb, du vitriol.
Nous reviendrons sur ce point.
Quant à la marche générale du Grand-Œuvre, les maîtres les plus illustres de l'hermétisme
n'en reconnaissent qu'une seule : Il n'y a qu'une Pierre, une seule manière d'opérer,
un seul feu, une seule façon de cuire, pour parvenir au blanc et au rouge, et tout
se parfait en un seul vaisseau — Avicenne, Declaratio lapidis physici. Cependant à partir
du XVIIe siècle les alchimistes distinguèrent deux voies, l'humide et la sèche.
Ils appellent voie humide l'opération suivante, le Soufre et le Mercure des Philosophes
sont cuits à un feu modéré dans un vaisseau fermé jusqu'à ce que la matière devienne noire,
on augmente le feu et elle devient blanche, enfin un feu plus violent la teint en rouge... ;
la voie sèche consiste à prendre le Sel céleste, qui est le Mercure des Philosophes,
à le mélanger avec un corps métallique terrestre et à le mettre en un creuset, à feu nu,
en quatre jours l'œuvre est parfait. C'est ainsi qu'opérait l'artiste dont Helvétius fait
mention dans son Veau d'or — Barchusen, Liber singularis de Alchimia.
Mais cette voie sèche fut fort peu en honneur et nous ne connaissons aucun traité spécial
sur ce sujet ; aussi nous ne nous occuperons que de la voie humide universellement reconnue
par les adeptes de tous les pays et de tous les siècles.
Le Soufre, le Mercure et le Sel constituent la matière de la Pierre, mais tous les corps
renferment ces trois principes. D'où les extraire plus spécialement ? C'est ici qu'erraient
les Souffleurs, prenant à la lettre les paroles des Philosophes, ils ne savaient distinguer
le fait de son symbole. Le Soufre est appelé fleur rouge, la matière de la Pierre est
encore dite végétale, arbre métallique, les Souffleurs s'empressaient de piler des herbes,
de recueillir des sucs, de distiller des fleurs ; ailleurs on appelait la matière
de la Pierre sang, menstrue, cheveux, chien, aigle, etc. ; on dit aussi que la matière
est une chose vile, qu'on la trouve partout ; que de causes d'erreur ! Généralement
les Souffleurs malheureux s'étonnaient de n'avoir pas réussi et accusaient tout,
sauf leur ignorance et leur ineptie ; ils faisaient ainsi défiler dans leurs alambics
les produits les plus multiples et les plus bizarres. Je fis amasser morve, crachats, urine,
matière fécale, de chacun une livre, que je fis mélanger ensemble, et mettre
dans un alambic pour en tirer l'essence, laquelle étant toute tirée, j'en fis un sel,
que j'essayais en la transmutation des métaux, mais en vain, je ne réussis pas —
De la Martinière, Le Chymique inconnu ou l'imposture de la Pierre philosophale.
Les Philosophes hermétiques sont unanimes à dire que la matière doit être cherchée
dans les métaux ; car le but du Grand-Œuvre est de faire de l'or, l'or est un métal,
on doit donc s'adresser aux métaux : Nature prend ses ébats avec Nature et Nature contient
Nature, et Nature sait surmonter Nature — Texte d'Alchymie. Cet axiome célèbre, qui mit
Bernard le Trévisan sur la voie, se retrouve dans les Physiques et Mystiques de Démocrite
le mystagogue, alchimiste grec : La nature triomphe de la nature. Les adeptes ne cessaient
de répéter cette formule sous toutes ses formes, ainsi Arnauld de Villeneuve
dans son Flos florum dit la même chose. L'homme n'engendre que des hommes, le cheval
ne produit que des chevaux, de même aussi les métaux ne peuvent être produits
que par leur propre semence. Voici une autre citation conçue dans le même esprit.
Maintenant toi, mon fils, va trouver l'agriculteur et demande-lui quelle est la semence
et quelle est la moisson. Tu apprendras de lui que celui qui sème du blé, moissonne du blé,
que celui qui sème de l'orge moissonne de l'orge. Ces choses mon fils te conduiront
à l'idée de la création et de la génération. Rappelle-toi que l'homme engendre un homme,
que le lion engendre un lion et le chien un chien. C'est ainsi que l'or produit de l'or,
voilà tout le mystère — Épître d'Isis sur l'Art sacré : ms. Grec ; passage déjà cité
par Hœffer. Donc la matière doit être tirée des métaux, mais de quels métaux ? Des métaux
parfaits, c'est-à-dire de l'Or et de l'Argent, du Soleil et de la Lune. Le soleil
est son père, la lune est sa mère — Table d'Émeraude d'Hermès. La matière dont est extraite
la médecine souveraine des philosophes est tant seulement or très pur et argent très fin
et notre vif-argent — Bernard le Trévisan, la Parole délaissée. L'Or, l'Argent
et le Mercure constituent la matière de la Pierre, après qu'ils ont été préparés
selon l'Art — Libavius, paraphrasis Arnaldi.
Les passages indiquant l'or, l'argent et le mercure comme matière, sont innombrables :
les précédents sont suffisamment explicites, surtout celui de Libavius. En voici un dernier
très intéressant : Mais je te le dis, travaille avec le Mercure et ses semblables,
tu n'y ajouteras surtout rien d'étranger ; sache cependant que l'or et l'argent ne sont pas
étrangers au mercure — Saint Thomas d'Aquin, Secrets d'Alchimie. Ce qui revient à dire :
travaille avec le mercure, l'or et l'argent.
Mais ces trois métaux ne constituaient que la matière éloignée de la Pierre, la matière
prochaine c'est le Soufre, le Mercure et le Sel qui en sont tirés. De l'or on tire
le Soufre, de l'argent le Mercure, et du vif-argent vulgaire le Sel. D'après
les théoriciens de l'Alchimie — Roger Bacon en particulier dans son Miroir d'Alchimie —
l'or contient un Soufre — principe très pur, fixe, rouge, non combustible — et l'argent
contient un Mercure — principe pur, volatile plus ou moins, brillant, blanc. Quant au Sel
il était fourni par le vif-argent. La matière de la Pierre consistait donc en corps
extraits de l'or et de l'argent. Il y a d'autres philosophes qui prétendent qu'on a extrait
la Pierre du Mercure non pas du vulgaire, mais de celui que l'on peut tirer par le secours
de l'Art, des métaux parfaits comme le Soleil et la Lune — Albert le Grand, Concordance
des Philosophes sur le Grand-Œuvre. Il semble y avoir ici une légère contradiction
avec ce que nous avons dit plus haut, il n'en est rien, les Philosophes désignaient souvent
sous le nom de Mercure des Philosophes, la matière de la Pierre considérée
dans son ensemble ; ainsi ce mot de Mercure a quatre acceptions différentes, il peut
désigner : 1° le métal, 2° le principe, 3° l'argent préparé pour l'Œuvre, 4° la matière
de la Pierre. C'est dans ce dernier sens qu'il faut l'entendre dans ce passage :
C'est le Mercure des Mercures
Et maintes gens mettent leurs cures
De le trouver pour leur affaire
Car ce n'est Mercure vulgaire.
Jean de la Fontaine, La Fontaine des amoureux de science
C'est au contraire dans le sens d'argent préparé pour l'Œuvre, de Mercure — principe
extrait de l'argent — qu'on en parle dans cette citation :
Cuides-tu fixer l'Argent-Vif
Cil qu'est volatil et vulgal
Et non cil dont le fais métal ?
Pauvre homme tu t'abuses bien !
Par ce chemin ne feras rien
Si tu ne marches d'autres pas.
Jean de Meung, La Complainte de nature à l'alchimiste errant
Nous avons déjà dit que le Sel comme troisième principe est à peine mentionné
par les anciens alchimistes, aussi ne parlent-ils souvent que du Soufre et du Mercure,
or et argent, soleil et lune. Pour embarrasser le vulgaire ils prenaient plaisir à prendre
ces termes les uns pour les autres. Le Soleil est le père de tous les métaux, la Lune
est leur mère, quoique la Lune reçoive sa lumière du Soleil. De ces deux planètes dépend
le magistère tout entier — R.Lulle, la Clavicule. Dans la première phrase, Soleil et Lune
sont synonymes de Soufre et de Mercure, principes universels, dans la seconde,
ils signifient Soufre et Mercure, matière de l'Œuvre. Ces quatre termes pouvaient donc être
pris deux à deux comme synonymes absolus.
Une figure de Barchusen représente le signe du Soufre correspondant à celui du Soleil,
de l'or, et celui du Mercure à celui de la Lune, de l'argent. Les symboles du Soufre
et du Mercure principes sont donc applicables à ceux du Soufre et du Mercure, matière
de la Pierre, à l'Or et à l'Argent — pour ces symboles, voir chapitre II et III
de cette seconde partie.
L'Or et l'Argent préparés pour l'Œuvre s'appelaient or et argent des Philosophes.
Ils étaient d'abord purifiés, c'est pourquoi Rhasès dit : Le commencement de notre œuvre
est sublimer — Livre des lumières. Sublimer, c'est-à-dire purifier. C'est ainsi que Grever
dit : L'or du vulgaire est impur, souillé par la présence de métaux étrangers, aigre,
malade, et pour cela même stérile, de même l'argent vulgaire. Au contraire, le Soleil
et la Lune des Philosophes sont des plus purs, ils ne sont contaminés par aucun mélange
étranger, sains, vaillants, plus abondants en semence génératrice — Grever, Secretum
nobilissimum. En purifiant ces métaux on augmentait leur perfection, et on leur donnait
ainsi la faculté de croître en perfection pendant le Grand-Œuvre. L'or vulgaire
n'est que simplement parfait par nature, c'est-à-dire, n'a autant de perfection
qu'il lui en faut pour être parfait, sans qu'il en puisse faire part aux métaux imparfaits
et partant si on veut que l'or vulgaire introduise la forme d'or vulgaire dans les métaux
imparfaits pour les parfaire, il est nécessaire que l'or vulgaire soit rendu
plus que parfait — Colleson, Idée parfaite de la philosophie hermétique. C'est cet excès
de perfection que l'or et l'argent transmettaient aux métaux vils pendant le phénomène
de la transmutation.
On purifiait l'or par la cémentation ou par l'antimoine et l'argent par la coupellation,
c'est-à-dire par le plomb : On demande si les corps parfaits ou luminaires doivent être
préparés avant de servir à l'Œuvre. Réponse : l'or doit être purifié par cémentation
et l'argent par coupellation. Ensuite il faut les réduire en limaille ou en feuilles
semblables à celles dont se servent les peintres — Arnauld de Villeneuve, Quæstiones
tam essentiales quam accidentales ad Bonifacium octavum.
Tout ceci s'entend pour l'or et l'argent monétaires ou du commerce, qui sont toujours
alliés à des métaux étrangers ; on pouvait employer l'or natif directement, parce qu'il est
suffisamment pur par lui-même : On trouve dans les entrailles de la terre de l'or parfait
et il s'en trouve parfois en petits morceaux et grains comme du sable. Si tu peux recouvrer
de celui-là, tel qu'il se trouve et sans être mélangé, il est assez pur ; sinon
il te le faudra purger et purifier par l'antimoine — Philalèthe, Entrée ouverte au palais
fermé du roi.
Il y avait, avons-nous dit, deux manières de purifier l'or : Passe l'or par le ciment royal
ou par l'antimoine — Ph. Rouillac, Abrégé du Grand-Œuvre. Le ciment ou cément royal
se composait, suivant Macquer — Dictionnaire de chimie — de quatorze parties de briques
pilées, une partie de vitriol vert calcinée ou rouge — c'était par conséquent
du sesquioxyde de fer ou colcothar — et une partie de sel commun. On formait une pâte
du tout avec de l'eau ou de l'urine, et on le mettait dans un creuset avec l'or,
en superposant des couches d'or et de cément alternativement. Pour la purification
par l'antimoine on se contentait de fondre l'or avec l'antimoine. La coupellation
de l'argent se faisait par les mêmes procédés que les nôtres.
Pour désigner ces opérations les alchimistes employaient une foule de symboles.
L'or et l'argent sont généralement figurés par un roi vêtu de rouge et une reine en blanc.
Le mâle est rouge, la femelle est blanche — Isaac le hollandais, Opera mineralia — l'or
et l'argent sont ainsi représentés dans le grand Rosaire. Leurs habits désignent
les matières étrangères, les impuretés qui les souillent. La figure suivante du Rosaire
les représente nus, c'est-à-dire purifiés, débarrassés de leurs impuretés, de leurs habits.
Les alchimistes disaient encore que le roi et la reine s'étaient purifiés dans un bain :
Mais avant de couronner la chasteté de leur amour et de les admettre au lit conjugal,
il faut les purger soigneusement de tout péché tant originel qu'actuel... Préparez-leur
donc un bain doux, dans lequel vous les laverez chacun en particulier, car la femelle
moins forte et moins vigoureuse ne pourrait pas supporter l'acrimonie d'un bain
aussi violent que celui du mâle. Elle serait infailliblement détruite.
C'est avec le Stibium que vous préparerez le bain du mâle... Quant au bain de la femelle,
Saturne vous enseignera quel il doit être — Huginus a Barma, Le Règne de Saturne changé
en siècle d'or. Nous trouvons ici désignée allégoriquement la purification de l'or
par l'antimoine — Stibium, en latin — et de l'argent par le plomb — Saturne.
La purification était symbolisée par une fontaine où le roi et la reine, le Soleil
et la Lune venaient se baigner, on trouve ce symbole dans les figures d'Abraham le Juif
et dans le Rosaire.
L'antimoine est symbolisé par un loup et le plomb par Saturne armé de sa faux.
Ainsi dans la première des figures de Basile Valentin — les douze clefs de sagesse —
qui a trait à la purification, l'antimoine symbolisé par un loup est placé du côté du roi,
symbole du Soleil, ou or, l'opération se fait en un creuset ; le plomb symbolisé
par Saturne est placé du côté de la reine, lune ou argent, de ce même côté est placée
une coupelle. Quant aux trois fleurs que tient la reine, elles indiquent que
la purification doit être répétée trois fois.
La première figure d'Abraham le Juif représentant Mercure poursuivi par Saturne a trait
à la purification de l'argent par le plomb. En effet, l'argent vulgaire coupellé perd
de son poids, à cause des métaux étrangers qu'il contenait, dont les oxydes sont absorbés
par les parois de la coupelle. Les alchimistes voyant que dans cette opération l'argent
avait perdu de son poids primitif, admettaient que ses parties volatiles s'étaient évaporés.
Saturne ou le plomb poursuit Mercure ou l'argent et lui coupe les jambes, c'est-à-dire
le rend immobile, le fixe, en un mot le rend inaltérable. C'est la véritable fixation
du Mercure sur laquelle tant de Souffleurs se sont trompés.
L'or et l'argent purifiés constituaient la matière éloignée de la Pierre. Le Soufre extrait
de l'or, le Mercure extrait de l'argent, étaient la matière prochaine. Tous les philosophes
concordent sur ce dernier point : L'or est le plus parfait de tous les métaux,
c'est le père de notre Pierre, et cependant ce n'en est pas la matière : la matière
de la Pierre, c'est la semence contenue en l'Or — Philalèthe, Fontaine de la philosophie
chimique. De même : C'est pourquoi je vous conseille, ô mes amis, de n'opérer sur le soleil
et sur la lune qu'après les avoir ramenés à leur matière qui est le Soufre et le Mercure
des Philosophes — R. Lulle, la Clavicule. Huginus a Barma dit positivement : Le Soufre
de l'Or est le vrai Soufre des Philosophes.
La marche suivante était employée par les alchimistes pour extraire le Soufre ou le Mercure
de l'Or ou de l'Argent : ils dissolvaient d'abord ces deux métaux suivant leur vieil
axiome : Corpora non agunt nisi soluta. Puis ils congelaient ces solutions, c'est-à-dire
les faisaient cristalliser ; ils décomposaient ensuite par la chaleur les sels ainsi
obtenus, redissolvaient le résidu, or et argent pulvérulent, et après divers traitements
qui variaient un peu d'un philosophe à l'autre, ils avaient enfin le Soufre et le Mercure
pour la Pierre.
Quant au sel, c'était généralement un sel de mercure volatil, tel que le bichlorure
de mercure ou sublimé corrosif, que les alchimistes appelaient mercure sublimé.
Avant d'être transformé en sel, le mercure devait être purifié par distillation.
Nous avons vu que les Philosophes faisaient usage d'acides pour dissoudre l'or et l'argent.
En notre Pierre est caché tout le secret du magistère qui est le soleil, la lune
et l'eau-de-vie — R. Lulle, Éclaircissement du testament. Eau-de-vie désigne les liqueurs
acides. Il faut premièrement que le corps soit dissous et que les pores en soient ouverts,
afin que la nature puisse opérer — Le Cosmopolite. C'est surtout cette partie
du Grand-Œuvre que les alchimistes ont tenue secrète. C'était selon eux l'opération
la plus difficile à trouver.
Le plus rude travail, la peine tout entière
Est à parfaitement préparer la matière.
Augurel, la Chrysopée
La plupart des adeptes ont même passé sous silence cette partie de l'œuvre,
et ils commencent la description du Grand-Œuvre en supposant la préparation de la matière
connue. C'est ce que nous affirme au reste Colleson : Ils ne parlent que fort peu et encore
très obscurément de la première opération du Magistère hermétique sans laquelle toutefois
on ne peut rien faire en cette science transmutatoire — Idée parfaite de la philosophie
hermétique.
Cependant nous avons réussi à trouver quelques passages pour éclaircir cette question,
il en résulte que l'or était dissous dans l'eau régale et l'argent dans l'eau-forte
ou acide azotique, et quelquefois dans l'huile de vitriol — acide sulfurique. Artéphius
s'étend plus que tout autre sur l'Eau ou acide employé pour dissoudre l'or, il l'appelle :
premier mercure, vinaigre des montagnes. Cette eau, dit-il, dissout partiellement tout
ce qui peut être fondu et liquéfié. C'est une eau pesante, visqueuse, gluante...
Elle résout tous les corps en leur matière première, c'est-à-dire en Soufre en en Argent
vif. Si tu mets dans cette eau, quelque métal que ce soit, en limaille ou en lamines
déliées, et que tu l'y laisses quelque temps à une chaleur douce, le métal se dissoudra
tout et il sera entièrement changé en une eau visqueuse... Elle augmente de poids
et de couleur le corps parfait. — Artéphius, Traité secret de la Pierre des Philosophes.
Le dernier paragraphe est fort juste, le chlorure d'or obtenu par l'action de l'eau régale
sur l'or est jaune-brillant et plus lourd naturellement que le métal employé. L'auteur
anonyme du Traité du Blanc et du Rouge, qui parle très ouvertement du Grand-Œuvre, opère
sur les sels obtenus par la dissolution préalable de l'or et de l'argent. Voici sa recette
de L'Eau pour l'Or. C'est simplement l'eau régale. Prends du vitriol de Hongrie bleu,
bien sec et du salpêtre, plus une livre de sel ammoniac. Fais-en une eau-forte dans un vase
de verre bien luté, muni d'une chape de verre — Traité du Blanc et du Rouge. Enfin, Riplée
entre dans les détails de l'expérience. Le corps étant préparé, verse dessus de l'eau
composée, pour qu'il soit recouvert d'une épaisseur d'un demi-pouce. L'eau se mettra
aussitôt à bouillir sur les chaux du corps, sans aucun feu extérieur. Le corps se dissoudra
et on l'élèvera à la forme de glace en desséchant le tout — Riplée, Moëlle d'Alchimie.
Élever la solution à la forme de glace c'est la faire cristalliser, cette dernière
opération s'appelait aussi congélation ou coagulation. Tu sauras que tout le magistère
ne consiste qu'en une dissolution et en une coagulation — Albert le Grand, Le Livre
des huit chapitres.
Les sels ainsi obtenus ne servaient pas directement à l'Œuvre : Les sels n'ont
aucune qualité transmutatoire, ils servent seulement de clefs pour la préparation
de la Pierre — Basile Valentin, Char de triomphe de l'antimoine. Mais ils subissaient
diverses manipulations après lesquelles ils étaient transformés en oxydes ou de nouveau
en sels.
On symbolisait les acides par des lions dévorant le Soleil ou la Lune. Toute figure
représentant le Soleil ou la Lune, Apollon ou Diane, vaincus et dévorés par un animal
fort et courageux, tels le lion, l'aigle, le tigre, etc., symbolise la dissolution
des métaux précieux. Philalèthe dit : Avant de faire le dernier œuvre, il faut trouver
une liqueur ou humidité dans laquelle l'or se fonde comme la glace dans l'eau. Cette eau
acide s'appelle Estomac d'autruche, de même que l'autruche digère tout, de même ce liquide
dissout tous les métaux.
Dans les figures que Flamel avait fait sculpter au cimetière des Innocents, la dissolution
est représentée par un dragon dévorant un homme qu'il a terrassé.
On figurait la matière préparée par un liquide enfermé dans une fiole comme dans la figure
du titre de ce volume. Enfin on la représentait par l'hermaphrodite chimique : Elle est
hermaphrodite et elle donne accroissement à toutes choses se mêlant indifféremment
avec elles, parce qu'elle tient renfermés en soi toutes les semences du globe éthéré
— Venceslas Lavinius, Traité du ciel terrestre. L'hermaphrodite était figuré par un corps
à deux têtes, il s'appelle Rebis et symbolise le Soufre et le Mercure préparés pour l'Œuvre.
Richard l'Anglais rend témoignage de moi disant : la première matière de notre Pierre
s'appelle Rebis — deux fois chose — c'est-à-dire une chose qui a reçu de la nature
une double propriété occulte qui lui fait donner le nom d'Hermaphrodite — Le Triomphe
hermétique.
Nous ne saurions faire mal en répétant ici ce que nous avons déjà dit que le Mercure
des Philosophes, quand il est donné comme seule matière de l'Œuvre, désigne l'ensemble
des corps entrant dans la composition de la matière. Pris dans ce sens ce n'est pas un corps
spécial, c'est le synonyme de matière de l'Œuvre, c'est du reste ce qui ressort parfaitement
du passage suivant de Riplée : Maintenant, mon fils, pour vous dire quelque chose
du Mercure des Philosophes, apprenez que quand vous aurez mis votre Eau-de-vie avec l'homme
rouge — qui est notre Magnésie — et avec la femme blanche, qu'on appelle albifique,
et qu'ils seront tous conjoints ensemble, en sorte qu'ils ne fassent qu'un même corps,
c'est alors en vérité que vous aurez le Mercure des Philosophes — Riplée, Traité du Mercure.
Nous terminerons ce chapitre par quelques mots sur le petit magistère et le Grand-Œuvre
ou grand Magistère. Le petit œuvre ou petit magistère se faisait avec le Mercure
— sels d'argent — mais la Pierre philosophale ainsi obtenue était blanche et ne transmuait
les métaux qu'en argent. Le Grand-Œuvre se faisait avec un mélange de sels d'or et d'argent,
avec le Soufre et le Mercure, on obtenait la véritable Pierre philosophale, rouge,
transmuant les métaux en or.
On représentait les deux pierres et les deux magistères par des arbres ; l'un, l'arbre
lunaire porte des lunes en guise de fruit, c'est le petit œuvre ; l'autre, l'arbre solaire
porte des soleils, c'est le symbole du Grand-Œuvre. Cette distinction entre deux œuvres
est ancienne, tous les alchimistes la connaissaient. Les Philosophes affirment expressément
que l'or a d'abord passé par l'état d'argent. Si donc quelqu'un voulait parfaire l'Œuvre
avec l'argent seul, il ne pourrait avancer au delà du blanc, et il ne pourrait convertir
les métaux imparfaits qu'en argent, et jamais en or — Vogel, De lapidis physici
conditionibus. Geber reconnaissait deux Pierres philosophales ou élixirs puisqu'il dit :
La Lune fermentée pour l'Élixir blanc se prépare en dissolvant la Lune dans son eau
corrosive — Geber, Livre des fourneaux.
La marche des deux œuvres était identique, sauf que le petit magistère s'arrêtait
à l'apparition de la couleur blanche, tandis que le grand magistère poursuivait jusqu'à
la couleur rouge : le Traité du blanc et du rouge distingue aussi les deux œuvres, après
avoir parlé tout au long du Grand-Œuvre ou œuvre au rouge, il se contente de dire que pour
le petit œuvre, il suffit de répéter les mêmes opérations en ne travaillant que
sur l'argent dissous dans son eau spéciale. Les Philosophes n'ont guère traité que
du Grand-Œuvre, aussi nous délaisserons le petit magistère. Il est cependant bien entendu
que le fourneau, le vaisseau, le feu, les opérations, les couleurs sont semblables
dans les deux cas, mais le Grand-Œuvre est plus long, car après la couleur blanche,
fin du petit œuvre, d'autres couleurs apparaissent dans le grand. En somme, en parlant
de l'un, nous parlerons implicitement de l'autre.