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THÉORIES ET SYMBOLES
DES ALCHIMISTES
LES SYMBOLES — CHAPITRE VII

les couleurs de l'œuvre – concordance des philosophes
les couleurs principales et les couleurs intermédiaires
le noir, putréfaction, tête de corbeau – la blancheur – l'iris – le rouge
projection – symboles des opérations


 Au cours du Grand-Œuvre, la Matière changeait plusieurs fois de couleur. Ces couleurs apparaissaient les unes après les autres dans un ordre invariable ; leur succession régulière indiquait que l'œuvre était en bonne voie. Les alchimistes grecs faisaient déjà mention des couleurs de la Matière pendant le Grand-Œuvre. Ils en reconnaissaient quatre qu'ils assimilaient aux quatre points cardinaux. 1° Nord, melanosis, noir ; 2° couchant, leucosis, blanc ; 3° midi, iosis, violet ; 4° orient, jaune ou rouge — voyez Berthelot, Origines de l'Alchimie. Depuis les Grecs, tous les alchimistes ont parlé des couleurs, et ils ont toujours été d'accord entre eux sur ce point. Leurs différences apparentes viennent de ce que quelques-uns regardent comme importantes et citent des couleurs que d'autres passent sous silence, mais ces légères différences ne portent que sur des couleurs secondaires.
On peut, en effet, diviser les couleurs de l'œuvre en deux classes : 1° les couleurs principales, au nombre de trois, dont tous les alchimistes parlent, ce sont le noir, le blanc et le rouge ; 2° les couleurs secondaires ou intermédiaires qui servent de transition pour passer du noir au blanc et du blanc au rouge. Ainsi avant le noir il y a un mélange de couleurs assez confus ; entre le noir et le blanc se trouve le gris, entre le blanc et le rouge, le vert et le bleu, les couleurs de l'arc-en-ciel ou du spectre solaire, puis le jaune, l'orangé et enfin le rouge.
Les couleurs principales se succèdent dans l'ordre suivant : noir, blanc, rouge : C'est pourquoi les Philosophes disent : Notre pierre a trois couleurs, elle est noire au commencement, blanche au milieu, rouge à la fin — Albert le Grand, le Composé des composés. De même : Cet esprit comme un phénix renaissant de ses cendres, se revêt d'un corps noir, blanc, rouge — Préceptes du père Abraham à son fils. Quelques philosophes ajoutaient au nombre des couleurs principales le jaune ou orangé, ou bien les couleurs de l'arc-en-ciel qu'ils nommaient iris ou queue de paon, en sorte que le nombre des couleurs principales se trouvait porté à quatre, ainsi : Les couleurs critiques sont au nombre de quatre, le noir, le blanc, le citron et le rouge parfait. Quelques Philosophes leur ont donné le nom d'éléments — Huginus a Barma, La Pierre de touche. Mais ce nombre de quatre n'était jamais dépassé ; les couleurs intermédiaires entre le blanc et le rouge avaient seules de l'importance ; les alchimistes parlent peu de celles qui précèdent le noir et qui sont entre le noir et le blanc.
Les symboles des couleurs sont nombreux et très importants à connaître. Ils ne portent que sur les trois ou quatre couleurs principales. On les figure assez souvent par quatre oiseaux, le corbeau représente le noir, le cygne le blanc, le paon les couleurs de l'iris et le phénix le rouge. On les trouve ainsi figurées dans le pantacle qui accompagne la neuvième clef de Basile Valentin. Parfois le phénix est remplacé par un roi portant le sceptre, comme dans le Crede mihi de Norton — traduction allemande, en tête du chapitre cinquième. On symbolisait les couleurs par les quatre saisons, printemps, été, automne, hiver — septième clef de Basile Valentin.
On désignait aussi allégoriquement les couleurs par les métaux, ainsi Saturne ou le plomb symbolise la noirceur, l'argent ou Lune c'est la blancheur, le cuivre, la rougeur, Mars ou le fer figure l'iris. Theobald de Hoghelande dans son Traité des difficultés de l'Alchimie dit en parlant des énigmes des Philosophes : Au commencement de la cuisson, quand la Pierre est noire et presque crue, on la nomme plomb, quand ayant perdu la noirceur elle commence à blanchir, on l'appelle étain... ; on l'appelle or quand elle est arrivée au rouge parfait. Une note manuscrite que nous avons lue en marge de la Somme de Geber dans la Bibliothèque des Philosophes chimiques affirme la même chose : La noirceur est appelée plomb. Ce plomb se change naturellement en argent. C'est-à-dire après le noir vient le blanc. Plus loin la même main a indiqué allégoriquement la succession des trois couleurs dans ces signes : Blanchis donc le plomb qui deviendra la lune, rougis la lune.
Philalèthe s'est servi des noms des métaux pour désigner les couleurs, il parle de toutes les couleurs qui apparaissent, principales et intermédiaires.
Voici ces régimes dont nous avons déjà parlé, mais au point de vue des opérations. 1° Régime de Mercure, aussitôt le feu allumé pendant vingt jours, apparaissent un grand nombre de couleurs, vers le trentième jour le vert domine, et ce n'est qu'au quarantième jour qu'apparaît la véritable noirceur. 2° Régime de Saturne, c'est la couleur noire. 3° Régime de Jupiter, la matière revêt toutes les couleurs intermédiaires entre le noir et le blanc. 4° Régime de la Lune, c'est la couleur blanche. 5° Régime de Vénus où l'on voit le vert, le bleu, le livide, le rouge foncé. 6° Régime de Mars jaune orangé, puis les couleurs de l'iris et de la queue du paon. 7° Régime du Soleil, c'est le rouge parfait.
On ne peut être plus clair ; le lecteur comprendra dès lors facilement le passage suivant déjà cité par Hœffer qui n'y a rien entendu :

Après vient Saturne la noirceur
Que Jupiter de son manoir
Issant, déboule de l'empire
Auquel la Lune aspire.
Aussi fait bien dame Vénus
Qui est l'airain, je n'en dis plus ;
Sinon que Mars montant sur elle
Sera du fer l'ange mortelle
Après lequel apparaîtra
Le Soleil quand il renaîtra.

Le Grand Olympe, poème philosophique

Les couleurs sont citées dans l'ordre voulu et portent les mêmes noms que dans Philalèthe. Terminons en disant que les symboles des métaux s'appliquaient aux couleurs quand on désignait les couleurs par les noms des métaux.
On a aussi symbolisé les couleurs par des fruits ; dans le passage suivant, il est question des couleurs intermédiaires entre le blanc et le rouge et du rouge lui-même. Donnant ensuite le troisième degré du feu, toutes sortes de fruits excellents vinrent à croître et à pousser, comme des coings, des citrons et des oranges agréables à voir, lesquelles se transmuèrent en peu de temps en aimables pommes rouges — Cassette du petit paysan.
Bernard le Trévisan parle des couleurs sous forme allégorique. Pour ce, il est dit que la chose dont le chef est rouge, les pieds blancs et les yeux noirs, est tout le magistère — La Parole délaissée — et ailleurs : Ainsi donc, je lui demandais de quelle couleur était le roi. Et il me répondit qu'il était vêtu de drap d'or en premier. Et puis il avait un pourpoint de velours noir et la chemise blanche comme neige et la chair aussi sanguine que le sang — Bernard le Trévisan, le Livre de la philosophie naturelle des métaux.
Enfin les couleurs étaient assimilées aux quatre éléments : Quatre couleurs se manifestent dans l'œuvre. Noir, comme le charbon ; blanc, comme la fleur du lys ; jaune, comme les pieds de l'oiseau dit émerillon ; rouge, comme le rubis. On appelle la noirceur : air, la blancheur : terre, le jaune : eau et le rouge : feu — David Lagneau, Harmonia chimica.
Il faut ajouter que les alchimistes variaient dans l'application des noms des éléments aux couleurs, l'un appelait la noirceur air et un autre la nommait terre, aussi le passage qui suit diffère notablement sous ce rapport du précédent. Au premier régime la Pierre est noire, on l'appelle Saturne, terre, et des noms de toutes choses noires. Ensuite, quand elle blanchit, on la nomme eau-vive et des noms de toutes eaux, sels, terres blanches. Puis quand elle jaunit et se sublime, on l'appelle air, huile jaune et des noms de toutes choses volatiles. Enfin quand elle rougit on la nomme ciel, soufre rouge, or, escarboucle et des noms de toutes choses rouges précieuses, tant minérales qu'animales et végétales — Clangor buccinæ.
Nous allons maintenant étudier spécialement les trois couleurs principales, noir, blanc et rouge. La première qui apparaît est le noir, les alchimistes se sont beaucoup étendus sur cette couleur parce que c'est elle qui indique que l'œuvre est dans la bonne voie : La Matière mise en mouvement par une chaleur convenable commence à devenir noire. Cette couleur est la clef et le commencement de l'œuvre. C'est en elle que toutes les autres couleurs, la blanche, la jaune et la rouge sont comprises — Huginus a Barma, Le Règne de Saturne.
Les Philosophes hermétiques ont donné plusieurs noms au noir. C'est la noirceur, signe de la putréfaction ; les Philosophes l'on appelé occident, ténèbres, éclipse, lèpre, tête de corbeau, mort — Filet d'Ariadne.
Mais son symbole principal était le corbeau. Sachez aussi que le corbeau qui vole sans aile dans la noirceur de la nuit et dans la clarté du jour est la tête ou le commencement de l'art — Hermès, Les Sept Chapitres. On le nommait aussi tête de corbeau. L'indice de cette fécondation est cet Aleph ou commencement ténébreux que les anciens ont appelé tête de corbeau — Huginus a Barma, Le Règne de Saturne. D'après Rouillac — Abrégé du Grand-Œuvre — on a symbolisé le noir par le corbeau parce que, dit-il, les corbeaux naissent blancs et leurs parents les abandonnent jusqu'à ce qu'ils aient les plumes noires comme eux, de même l'alchimiste doit abandonner l'œuvre si la noirceur n'apparaît pas. C'est alors signe que l'œuvre est manqué et qu'il faut recommencer.
Tête de corbeau, corbeau, couleur noire, sont absolument synonymes chez les alchimistes. Flamel appelle le noir : tête de corbeau noire du noir très noir.
Nous avons vu encore que Saturne est le symbole de la noirceur, et quand les philosophes disent : Saturne doit surmonter toutes les autres planètes ; cela signifie que la couleur noire précède toutes les autres dans l'œuvre.
Le noir était l'indice de l'opération appelée putréfaction. On prenait souvent ces termes l'un pour l'autre. En voici la raison, selon une théorie en vogue au moyen-âge, rien ne peut naître sans putréfaction, la vie procède de la mort. Il n'est pas possible qu'il se fasse aucune génération sans corruption — Huginus a Barma, la Pierre de touche.
On croyait que les mouches naissaient du limon corrompu et Van Helmont assurait avoir vu de vieux linges pourris donner naissance à des souris. Cette théorie s'appliquait aux trois règnes de la nature ; le commencement de l'œuvre devait donc être corruption et putréfaction, après quoi la matière vivifiée évoluait et se perfectionnait jusqu'au rouge. De plus la putréfaction est le symbole de la mort d'où jaillira la vie. La mort c'est la nuit, le noir, la vie c'est la lumière, le blanc, on comprend donc pourquoi les alchimistes ont nommé le noir putréfaction.
Ainsi à la première opération de notre Pierre on a donné le nom de putréfaction, car alors notre Pierre est noire — Roger Bacon, Miroir d'alchimie.
Le noir apparaît environ quarante jours après que l'on ait commencé de chauffer l'œuf philosophique : Chauffez modérément la solution philosophique dans un vaisseau scellé hermétiquement pendant quarante jours, jusqu'à ce qu'il se forme à la surface une matière noire, qui est la tête du corbeau des Philosophes — Alain de Lille, Dicta Alani de lapide philosophico.
Pendant la noirceur, selon Philalèthe et Flamel, il se manifeste une odeur forte que l'on peut sentir si pendant cette partie de l'œuvre le vaisseau vient à se rompre. Avant la confection, la Matière est très fétide, mais après son odeur est agréable ; c'est pourquoi le sage a dit : Cette eau enlève son odeur au corps mort et inanimé — Morien, De transmutatione metallorum. L'eau dont il est parlé ici est le liquide formé par la condensation des vapeurs dans l'œuf philosophique. En effet, pendant le noir, il se dégage des vapeurs jaunes, rouges, verts — composés oxygénés du chlore, chlore, acide hypoazotique — qui emplissent l'œuf, ces gaz mélangés à de la vapeur d'eau se condensent et retombent sur la Matière. Enfin il ne se dégage plus de gaz, la noirceur complète arrive, tout est en repos.
Les alchimistes ont beaucoup moins longuement traité de la couleur blanche. Après le noir vient le gris. La couleur grise paraît ensuite la noire — Note manuscrite en marge de la Bibliothèque des Philosophes chimiques. Enfin le blanc apparaît mais par degrés.
Le signe de la blancheur parfaite est un petit cercle très mince qui apparaît dans le vaisseau à la périphérie de la matière, sa couleur tire sur l'orangé — L'Échelle des Philosophes. Puis ce cercle grandissait, il émettait de petits prolongements blancs, fins comme des cheveux — d'où le nom quelquefois de blancheur capillaire — convergents vers le centre, ces prolongements se multipliant, finalement toute la masse devenait blanche.
Flamel dans son livre dit que la blancheur est le symbole de la vie, le noir le symbole de la mort, et qu'il a par suite représenté dans ses hiéroglyphes du cimetière des Innocents, le corps, l'esprit et l'âme ou Matière de la Pierre, comme des hommes et des femmes vêtus de blanc et ressuscitant d'entre les tombeaux, pour signifier la blancheur vivificatrice qui vient après la mort, le noir, la putréfaction.
Les Philosophes ont donné plusieurs noms à la blancheur : nummus, ethelia, arena, boritis, corsufle, cambar, albor œris, duenech, ronderic, kukul, thabitris, ebisemeth, ixir.
Enfin pour ce qui est des allégories et symboles de la blancheur, Pernety les résume parfaitement dans son Dictionnaire mytho-hermétique. Les Philosophes disent que lorsque la blancheur survient à la Matière du Grand-Œuvre, la vie a vaincu la mort, que leur roi est ressuscité, que la terre et l'eau sont devenus air, que c'est le régime de la Lune, que leur enfant est né, que le ciel et la terre sont mariés, parce que la blancheur indique l'union ou mariage du fixe et du volatil, du mâle et de la femelle.
Quant à la couleur rouge les alchimistes en parlent peu ; elle indique la fin heureuse de l'œuvre. La Matière se dessèche complètement et se transforme en une poudre d'un rouge éclatant, on chauffe plus fortement qu'on ne l'a fait jusqu'alors, on brise l'œuf et l'on a la Pierre philosophale. Lorsque la Pierre parvenue au rouge commence à se crevasser et à se gonfler, on la met calciner au feu de réverbère où elle achève de se fixer complètement et parfaitement — Arnauld de Villeneuve, Novum lumen.
Le symbole de l'œuvre achevé est un triangle à sommet inférieur, dont la base est surmontée d'une croix. On le trouve dans la douzième lame du Tarot.
Maintenant que le Grand-Œuvre nous est connu dans sa pratique et dans ses symboles nous pouvons comprendre les paroles suivantes qui auparavant nous eussent semblé dénuées de sens, sinon risibles. Eximiganus dit : Mouillez, séchez, noircissez, blanchissez, pulvérisez et rougissez, et vous avez tout le secret de l'Art en peu de mots. Le premier est noir, le deuxième est blanc, et le troisième est rouge, 80, 120, 280, deux les font et ils sont faits 120. Gomme, lait, marbre, Lune, 280, Airain, fer, safran, sang, 80. Pêche, poivre, noix. Si vous m'entendez, vous êtes bien heureux ; sinon ne cherchez plus rien, car tout est en mes paroles — La Tourbe des Philosophes. Mouillez, séchez, c'est la dissolution et la cristallisation dans la préparation de la Matière — voir chapitre IV. Noircissez, blanchissez, rougissez, indication des trois couleurs principales. Pulvérisez, c'est-à-dire agissez par le feu, toute opération violente, tout instrument pouvant produire blessure étant le symbole du feu — voir chapitre V. Tout le reste est relatif aux couleurs. Le premier est noir, etc., c'est-à-dire la première opération est caractérisée par le noir, la seconde par le blanc, la troisième par le rouge. Gomme, lait, marbre, Lune, symboles du blanc. Airain, safran, fer, sang, symboles du rouge. Pêche, poivre, noix, symboles du noir et du gris. Les nombres 80, 120, 280 représentent ces trois couleurs, et deux les font, c'est-à-dire le Soufre et le Mercure seuls suffisent pour parfaire l'œuvre en passant successivement par les trois couleurs. Fort heureusement les traités d'alchimie ne sont pas tous aussi obscurs que la Tourbe des Philosophes, et l'on arrivera très facilement à les comprendre et à y démêler le vrai du faux avec un peu de réflexion. À ceux qui voudraient pénétrer plus avant dans l'étude de l'hermétisme nous recommandons les traités d'Albert le Grand, Roger Bacon, Bernard le Trévisan, d'Espagnet, Flamel, Huginus a Barma, Khunrath, Raymond Lulle, Paracelse, Philalèthe, Riplée, Sendivogius, Basile Valentin, Arnauld de Villeneuve et Denis Zachaire, et parmi les traités anonymes le Texte d'Alchymie et la Tourbe des Philosophes.

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